IV. Quand doit-on , ou ne doit-on pas se singulariser
Que dans tout ce qui est étranger à sa religion le chrétien se conforme aux coutumes , aux maximes , aux règles du monde ; il n'y a rien que de convenable , d'utile , quelquefois même de nécessaire. Mais dans le conflit entre la loi de Dieu et les bienséances du monde , lequel doit l'emporter ? Prétend-on faire des saintes règles de l'Evangile une affaire de mode? Imagine-t-on que les préceptes divins doivent plier sous les usages du monde ; se prêter à ses caprices ; se modifier selon ses fantaisies? Quelle absurde , quelle abominable religion serait celle sur laquelle le monde aurait l'autorité de l'accommoder à ses coutumes, à ses goûts , à ses intérêts , à ses passions! Dans tout ce qui appartient à la vie civile , évitez de vous
singulariser. Ce serait une afïectation puérile et indigne d'un être raisonnable. Mais , dans la vie chrétienne , gardez-vous de craindre la singularité. Loin d'y être un défaut , elle y est une vertu. Si , comme on n'en peut douter , la route la plus fréquentée est celle de la perdition , le chemin le moins battu est celui du salut. Ce sera en vous singularisant du grand nombre des pécheurs, que vous vous conformerez au petit nombre des saints. Tous se sont fait un devoir de se singulariser ainsi. Voyez ]\oé , conservant son innocence au milieu des dissolutions du genre humain ; Caleb et Josué , s'opposant aux murmures et aux vœux criminels de tout un peuple ; Tobie se séparant de toute sa nation , et allant adorer le Seigneur dans son temple ; les trois jeunes Hébreux , refusant d'adorer la statue devant laquelle se prosternait toute la Chaldée ; Daniel continuant , malgré la loi et l'exemple universel , d'offrir à Dieu ses hommages ; Mardoclîée , dédaignant seul de fléchir le genou devant l'orgueilleux Aman ; Madeleine , insensible aux discours du monde , embrassant et baignant de ses pleurs les pieds de Jésus-Christ ; Zachée , supérieur à ce qu'on pensera de lui , restituant solennellement au quadruple ce qu'il a pu acquérir injustement. Trouverez- vous, ou dans l'ancienne, ou dans la nouvelle loi, un seul saint qui ait réglé sa vie sur les usages du monde? Et Jésus-Christ luimême , le modèle des modèles , combien sa vie était différente de celle des hommes, même les plus estimés , les plus révérés , les plus en réputation de sainteté parmi son peuple ! Auxquels croyez-vous qu'il faille ressembler , à ceux qui se sauvent , ou à ceux qui se damnent ?