VI. Le respect humain est commun
Mais , hélas ! combien cette fausse , cette vile , cette funeste honte du bien est devenue commune I Pour un homme qui est mauvais par sa nature , combien le deviennent par complaisance pour autrui I Qui pourrait le croire, si on ne le voyait continuellement? Pour être bon chrétien , on ne trouve pas de plus grand obstacle que dans les chrétiens. Tout âge , tout pays , tout état , présente de tristes et nombreux exemples d'hommes qui laissent usurper sur leurs consciences , cette honteuse et fatale domination. C'est le respect humain , c'est le désir de ressembler aux autres , qui forme presque toujours les premiers égarements de la jeunesse. C'est encore le respect humain , la crainte de l'opinion et des propos d'autrui , qui les perpétue dans l'âge plus avancé. C'est enfin le respect humain et la honte de paraître changer , qui les prolonge jusque dans la vieillesse , hélas ! et quelquefois jusqu'à la mort. La vertu craint les reproches du vice , et n'ose soutenir ses regards. On a honte d'être meilleur que les gens corrompus. On a honte de se montrer souvent dans les églises. On a honte de se présenter fréquemment au sacré tribunal. On a honte d'être vu à la sainte table. On a honte de pratiquer le salutaire exercice de l'oraison. On a honte de toutes les œu-
SUR LE RESPECT HUMAIN. 3o3
vres de piété , de charité , de mortification. On a honte , devant le monde , de tout ce qui fait la gloire devant Dieu. Jésus -Christ s'est glorifié d'avoir vaincu le monde (1) : et en effet il lui avait fait baisser sa tête altière sous le joug de l'Evangile, et l'avait amené attaché au char de sa religion. Mais qu'est devenu de nos jours ce brillant triomphe ? Tant que le monde n'a employé contre le christianisme que le glaive des tyrans , il a été vaincu sans difficulté. Mais il a trouvé une arme plus sûre et plus redoutable. Il s'est présenté devant les chrétiens , leur offrant , d'une part son estime , de l'autre son blâme : et ses vainqueurs sont tombés à ses pieds. Le courage contre l'opinion s'est trouvé plus rare que le courage contre la mort. On avait bravé les fureurs du monde ; on a tremblé devant ses mépris. Ses vains propos ont fait perdre à Dieu plus d'adorateurs que ses persécutions.
YII. Le respect humain est pire qoe l'hypocrisie.
L'hypocrisie est un vice généralement détesté et méprisé : et c'est avec grande raison. Le respect humain est bien plus criminel encore. Ces deux vices se ressemblent, en ce que l'un et l'autre cherchent à capter l'opinion des hommes ; en ce que l'un et l'autre sacrifient à cette vaine fumée le salut éternel \ en ce que l'un et l'autre mentent à la conscience. Mais l'un cache les vices qu'il a , l'autre montre les vices qu'il n'a pas. L'un affecte les vertus qui lui manquent , l'autre cache celles dont il est doué. L'un rougit d'être mauvais, l'autre d'être bon. L'un au moins rend hommage à la piété , en l'affichant ; l'autre se prosterne devant l'impiété qu'il nréprise. La duplicité de l'hypocrite ne présente que des exemples qui engagent au bien : la timidité du respect humain autorise, accrédite, encourage la licence. Jésus-Christ défend défaire
(i) Goniidite , ego vici mundum. Joan. i6; 33.
de bonnes actions dans la vue de plaire aux hommes (l). Que diia-t-il au dernier jour , à ceux qui , pour le même objet , en font de coupables.
Pour nous garantir de ce vice si dangereux , considérons combien il est insensé , combien il est vil , combien il est criminel.