XV. Le respect humain est un outrage à I)ie;i
En vous livrant au respect humain , non-seulement vous établissez un parallèle injurieux entre Dieu et son ennemi ; mais ce qui est plus offensant encore , vous donnez à cet ennemi une préférence volontaire , réfléchie et de propos délibéré. Peut-être ne formez-vous pas nettement dans votre esprit cette odieuse comparaison : peutêtre dans vos spéculations vous dites- vous que Dieu tient toujours le premier rang dans votre esprit. Mais c'est une illusion que vous fait votre faiblesse.Vous êtes sur vos propres sentiments ce qu'est un homme dont la vue affaiblie et terne ne sait pas distinguer , entre les objets qu'il découvre mal , quels sont les plus proches et les plus reculés. Parce que vous sentez l'obligation de préférer Dieu à toute autre chose , vous croyez lui donner cette préférence. Ce que votre conscience vous dit que vous devriez
(i) Nonne stultam fecit Deus sapientiam hnjiis mnndi. i Cor. i;
Sapientia eniin hnjos inundi stallitia est apud Deum. lôid. 3;
(2) Adalteri , nescitis quia amicilia hujus mutsdi inimica est Deo. Quicumque ergo voluerit amicus esse hujus seculi, inimicu.s Dei ronstituitnr. Jac. 4; 4.
Noiite diligere munduni, neque ea quae in niundo sunt. Si quis di- ^igit munduin, non est charitas Patris in eo. i Joan. 2; i5.
penser , votre raison croit le penser en effet. Vous confondez dans vos idées la conviction de votre devoir, avec l'observation de ce devoir. Et en quoi consiste donc cette préférence que vous imaginez donner à Dieu sur le monde? Dieu vous dicte ses lois, le monde vous en donne de contraires ; et ce sont celles du monde que vous suivez. Dieu vous appelle à lui par sa grâce ; le monde vous attire à lui par ses plaisirs , et c'est vers le monde que vous allez. Dieu vous promet ses récompenses ; le monde vous flatte de son approbation , et ce sont les éloges du monde que vous recherchez. Dieu vous menace de ses châtiments : le monde vous intimide de ses censures , et ce sont les critiques du monde qui vous glacent de terreur. Ce n'est que dans votre imagination que Dieu a la préférence ; partout ailleurs c'est le monde qui est le préféré. Il semble que vous ayez deux religions différentes , et même contraires : l'une pour vos pensées , l'autre pour vos actions ; l'une que vous croyez intérieurement , l'autre que vous professez au dehors. Dites-nous donc quelle différence vous mettez entre vous et ces malheureux apostats qui , aux temps des persécutions , renièrent leur foi. Comme vous , ils étaient intimement persuadés que c'était à Dieu qu'ils devaient leurs hommages. Comme eux , vous transportez vos hommages extérieurs à des divinités étrangères. Ils croyaient, ils pensaient , ils sentaient de même que vous : vous apostasiez de même qu'eux. Oui , votre respect humain est, autant que leur abjuration , une véritable apostasie. Qu'importe à ce Dieu que vous renoncez , que ce soit par la crainte des supplices , ou par celle des railleries qu'on Tabandonne ? Vous vous rassurez en vain sur ce que votre respect humain ne vous empêche pas d'être chrétien. C'est cesser effectivement de l'être, que de cesser de le paraître. Dissimuler sa religion , c'est la désavouer. Concentrer dans l'intérieur de l'âme le christianisme , c'est le détruire. Jésus-Christ n'est pas venu établir sur la terre une religion purement intérieure. Si la croyance du cœur , dit saint Paul , contribue à la justification , la confession
de la bouche est nécessaire au salut (1). Que celui , dit saint Pierre , qui a l'honneur d'être chrétien , se garde d'en rougir: qu'il glorifie au contraire le Seigneur de lui avoir donné ce beau titre (2). Une des vérités les plus formellement enseignées par notre divin Maître , est qu'il ne reconnaît , comme étant à lui , que ceux qui sont publiquement connus pour y être ; et que quiconque n'est pas entièrement pour lui , est par là même contre lui (3).
Considérez donc l'outrage que vous faites à Dieu par le respect humain : ou plutôt voyez combien d'outrages réunis dans ce malheureux sentiment. Vous rougissez de lui , comme d'un maître indigne que vous le serviez. Vous vous défendez de la qualité de son serviteur , comme d'un titre de honte. Vous vous trouvez humilié de l'adorer. Vous faites de lui une divinité secrète , que vous n'osez avouer ; un simple dieu domestique , que vous cachez à tous les yeux , comme Rachel cachait les idoles dérobées à son père (4). Vous dites que vous ne le connaissez pas , non pas peut-être , en propres termes , comme saint Pierre : mais vous le dites par votre air , par vos manières , par vos mauvais propos , par votre silence même : car souvent ne pas parler le langage de la vérité , c'est tenir celui du mensonge. Et à qui sacrifiez-vous le Dieu qui veut être servi , obéi , chéri , par-dessus toutes choses ? Au monde qu'il déteste ; au monde qu'il foudroie de ses anathèmes ; au monde qu'il vous défend d'écouter et de suivre. Que diriez-vous d'un fils à qui vous auriez donné des ordres , et qui au Heu de les exécuter , irait prendre ceux de votre ennemi , avec qui vous lui auriez interdit toute relation? Et quel monde
(i) Corde eniin creditur ad jnstitiam : ore autem confessio fit ad salutein. Rom. lo; lo.
(2) Si autem ut christianus, non erubescat : glorificet autem Deum in isto nomine. i. Petr. 4; i6.
3) Qui non est mecum , contra me est. Matth. la; 3o.
(4) V. Gènes, cap. 3r.
encore préférez- vous à votre Dieu ? Ce qu'il y a dans le monde de plus criminel, de plus opposé à lui. Plus coupable , plus irréligieux que ce peuple juif qui préférait Barabbas à Jésus-Christ , c'est Jésus-Christ , reconnu au fond de votre cœur pour votre Dieu , que vous traitez ainsi. Et c'est avec une pleine connaissance de ce que vous avez à espérer et à craindre , d'un côté et de l'autre, c'est avec le sang-froid de la délibération , non par la commotion d'aucune passion , que vous préférez à Dieu ce monde si corrompu. Votre respect humain renferme , implicitement peut-être , mais réellement ce raisonnement outrageant : Je ne demande pas mieux , Seigneur , que de vous servir : je vous servirais même effectivement, si je l'osais. Mais le monde me le défend. Dans le conflit entre ses volontés et vos préceptes , j'aime mieux vous offenser , que de lui déplaire. Je vous porterai volontiers tous les hommages dont le monde ne voudra pas. Je vous rendrai sans difficulté le culte qu'il me permettra de vous rendre.