‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 211 sur 281 · XIX. Funestes effets du respect hnmain · texte numérisé non relu

XIX. Funestes effets du respect hnmain

Que ne peuvent-ils , ceux qu'assiège la tentation du respect humain , avant de lui donner entrée dans leur cœur , envisager les déplorables effets qu'il peut et qu'il doit produire? Ils reculeraient d'effroi , et repousseraient avec indignation et horreur ce sentiment servile , destructeur de toute espèce de bien , propagateur des plus honteux excès du mal.

Considérez le plan admirable de la morale que Jésus- Christ a donnée à la terre. Ce divin législateur , qui connaissait le cœur humain bien autrement que tous nos moralistes philosophes , voyant , entre les vices auxquels nous sommes sujets, quelques-uns auxquels notre nature nous porte plus vivement , ne s'est pas contenté de les proscrire , et de commander les vertus contraires. Des devoirs ordinaires eussent été de trop faibles digues pour des torrents aussi violents. Ces vertus que le monde connaissait , il les a fortifiées par de nouvelles vertus

Si exprobiamini in nomine Christi, beati eritis. i Petr. 4; i4' (i) Tune stabunt justi in magna constantia adversus eos qui se angustiaveruiit, et qui abstulerunt labores euium. Videnles tnrbabuntur timoré horiibili : et ruirabuntnr in sobitatione insperatae salutis , dicentes intra se , pœnitentiam agentes et prae angustia spiritus gementes : Hi sunt quos liabuiraus aliquando in derisum, et in similitndinem improperii. Nos insensati, vitam illorum apstiinabamus insaniam, etfinem illorum sine honore. Ecce quoniodo computati sunt inter filios Dci, et inter sanctos sors illorum est ? Ei go erravimus a via veritatis ; et justitiœ lumen non luxit nobis; et sol intelligentiae non est ortns nobis. Lassati sumns in via iniquitalis et perditionis ; et ambnlavimus vias difficiles: viam autcni Domiiii ignoravimus... Talia dixerunt in infei no hi qui peccaverunî. Sap. 5; i — 14.

qu'il a apportées du ciel. Pour abaisser l'orgueil, le monde ne connaissait que la modestie ; il y a ajouté l'humilité. Pour réprimer l'intérêt , le monde n'avait que le désintéressement ; il y a joint l'abnégation. Pour contenir le libertinage , le monde ne présentait que la chasteté ; il a ordonné la mortification. Pour arrêter la vengeance , le monde n'exhortait qu'à la clémence; il a prescrit l'amour des ennemis. Il a été plus loin encore. A ces vertus religieuses , qui devraient servir d'appui aux vertus morales, il a donné encore d'autres appuis dans des conseils, dont l'observation porte à la perfection et à l'extinction absolue des passions les plus familières. Quel obstacle ne trouve pas l'avarice , dans celui qui a embrassé la pauvreté volontaire ; l'orgueil , dans celui qui s'est soumis à à l'obéissance absolue ; l'impureté , dans celui qui s'est dévoué à l'état de la continence 3 la vengeance , dans celui qui fait les avances de la réconciliation ?

Or , cet ordre de choses si sublime , si parfait dans chacune de ses parties, si complet dans leur universalité , si uni dans leur ensemble , et avec tout cela si exactement adapté à la nature humaine , le respect humain le renverse absolument. Conseils , préceptes , défenses , vertus naturelles , vertus religieuses , il détruit tout , il anéantit tout.

Je vois un jeune homme entrant dans le monde , et y apportant les principes d'honnêteté , de sagesse , de religion , dont il a été imbu dans l'asile où se sont écoulées ses premières années. Quel changement s'offre tout à coup à ses regards ? Nouvelles idées , nouveaux sentiments , nouvelles maximes , nouveaux principes , nouvelles lois , nouvelles habitudes , nouvelles actions ; tout est nouveau pour lui dans ce monde auquel il se présente. Et je ne parle pas encore de ce monde ouvertement corrompu , qui affiche hautement le libertinage et l'impiété. Je parle de cette partie du monde qui conserve des dehors de religion , qui prêche la décence , qui se vante de respecter les mœurs , d'honorer la vertu. La première leçon qu'y reçoit un jeune homme , c'est

qu'il faut se garderpar-dessus tout de choquer le monde: qu'il est absolument nécessaire de se conformer en tout à ses opinions et à ses usages. Et souvent ce sont ceuxmémes qui lui avaient donné ses principes de religion , qui y substituent ces nouvelles instructions , qu'il n'est que trop porté à adopter. Tout ce qu'il voit , tout ce qu'il entend lui répète cette fatale leçon , qui bientôt est devenue la règle de toute sa conduite. Ainsi sa religion se trouvant , comme on le lui dit , adoucie , mais dans le fait modifiée , resserrée , altérée , au gré du monde , que lui en reste-t-il ? D'abord on lui fait envisager les conseils évangéliques , si importants pour la perfection , comme un joug onéreux , utile , convenable tout au plus à des solitaires. Bientôt on lui a persuadé que les pratiques de la piélé si utiles , nécessaires même pour la soutenir et l'alimenter , ne sont que de vaines minuties , indignes d'un esprit solide et raisonnable. De là on lui présente les vertus propres au christianisme , comme des exagérations de têtes échauffées ; l'humilité comme une petitesse d'esprit ; l'abnégation , comme une duperie ; la mortification , comme une dureté envers soi-même ; le zèle , comme un fanatisme dangereux ; le pardon des injures comme un déshonneur. Ainsi dépouillé successivement de tout ce qui lui est particulier, de tout ce qui le constitue , le christianisme se trouve réduit aux simples devoirs de la probité naturelle; et c'est le respect humain , c'est le désir de plaire au monde , c'est la crainte d'en être censuré , qui l'a amené par degrés à ce point.

Heureux encore , si cependant on peut regarder comme tel , heureux l'homme qui se laisse dominer par ce sentiment , s'il s'arrête sur la ligne qui sépare l'honnêteté civile des grands vices. Je lui annonce avec assurance une vérité qui doit le faire trembler. Sa probité ne tient plus à ses principes : elle dépend de ses entours. Qu'il ait le malheur de tomber dans des sociétés perverses , il sera , en un moment, aussi pervers , aussi malhonnête qu'elles. Sa molle complaisance pour elles lui

tiendra lieu de toutes leurs passions qu'il n'a pas. De toutes les bonnes qualités qu'il y apportera , il ne lui restera que celles qu'elles voudront bien lui laisser. Ayant en lui le germe , le sentiment , le désir de toutes les vertus, il sera facilement amené à tous les vices; et, en ayant honte dans son cœur , il s'en fera gloire aux yeux de ses coupables amis. Convaincu des vérités de la foi , il proférera les plus odieux blasphèmes. Pénétré intérieurement de respect pour la Divinité , il l'outragera dans son temple par ses scandaleuses irrévérences. Doué d'une âme bonne et bienfaisante , il se permettra les médisances, les calomnies les plus déchirantes. Estimant la pudeur , il se livrera aux propos les plus obscènes. Né avec des penchants honnêtes , il se plongera dans les plus honteux désordres. Et sa conscience , naturellement timorée , lui reprochant ces honteux excès, il se piquera d'une farouche insensibilité. Malgré lui-même , et gémissant de sa faiblesse , il se sentira entraîné par elle à tout ce qui lui répugne le plus. Tel l'animal qui s'est laissé maîtriser par le frein , le ronge et le couvre de son écume; mais tout en frémissant, obéit servilement aux mains qui le dirigent.

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