XVII. Objection : les fautes sont personnelles
Mais est-ce que les fautes ne sont pas personnelles ? Le Seigneur n'a-t-il pas lui-même déclaré par son prophète que ce serait l'âme qui aurait péché qui mourrait ; que le fils ne porterait pas l'iniquité de son père (3) ? N'a-t-il pas défini par son apôtre , que chacun sera chargé de son propre fardeau (4) ? Un Dieu juste peut-il me punir pour des péchés que je n'ai pas commis ? Suis-je donc obhgé d'empêcher les autres de se damner ?
(i) Deas qui intceris abyssos. Dan. 3 ; 55.
(2) Delicta quis intelligit ? Ab ocnltis meis luunda me , et ab alienis parce serve suc. Ps. i8 ; i3.
(3) Anima quse peccaverit, ipsa raorietnr : fllius non porfabit iniquitatem patris. Ezech, 27 ; 20.
(4) Unasquisque onus suom portabit. GalatS; 7.
Ainsi , pour apaiser le remords de sa conscience , raisonne le pécheur scandaleux. Ainsi , ou a peu près , raisonnait Gain , après son crime. Suis-je donc , disait-il , le gardien de mon frère (1). Misérable , répond le Seigneur, et à lui , et à vous qui tenez le même langage , qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère s'élève de la terre jusqu'à moi (2). Dieu est juste : il ne vous punira pas pour des péchés auxquels vous n'aurez point participé : mais parce qu'il est juste , il vous infligera le châtiment de tous ceux auxquels vous avez eu part. Les fautes sont personnelles , mais à la personne qui les commet et à celle qui les fait commettre. Elles sont un fardeau commun , que l'un et l'autre doivent porter. Et où serait l'équité , de punir le consommateur du crime , et de pardonner à l'auteur ; de châtier le bras qui a agi , et d'épargner la tète qui l'a mis en mouvement ?
XVIII. Scandales plus graves de ceux qui doivent l'édification.
Tout scandale est par sa nature un péché énorme, par
! ses effets un péché souverainement dangereux , par ses
I châtiments un péché infiniment redoutable. Mais il est
I une circonstance , et malheureusement elle n'est que
j trop commune , qui le rend encore plus grave , plus fu-
Ineste , plus punissable. C'est lorsqu'il vient de ceux qui
1 doivent spécialement l'édification ; de ceux qui , à raison
ide leur état , de leur naissance , de leur dignité , de leur
crédit , de leur réputation , de leur autorité , ont sur les
autres de la prépondérance. Le démon n'avait pas pu
imaginer un stratagème plus adroit pour porter sans
scrupule les gentils à la plus profonde corruption , que
de leur donner des dieux qui en étaient infectés. Le scan-
(i) Nuin custos fratres mei suni ego ? Gen. 4 ; 9. (2) Qaid fecisti.^ Vox sauguinis fratiis tui clamât ad me de terra. Ibid. 10.
dale des personnes qui ont un caractère de considération , ayant un plus ^rand poids , et tombant de plus haut , produit de bien plus violents effets. Sa contagion est plus étendue , ses impressions sont plus fortes , et les prétextes qu'il donne à la licence plus spécieux. Dans un égal , le scandale autorise au péché : dans un supérieur, il V excite puissamment. L'honune du peuple croit s'ennoblir en imitant les déportements du noble. Le valet se compare à son maître , quand il imite ses dissolutions. Le jeune homme travaille à se donner un air d'importance , en répétant les propos impies de l'homme âgé. Le soldat veut s'assimiler à son officier , en menant une vie aussi peu régulière. La jeune fille in)agine égaler la femme de condition , en copiant ses immodesties. O vous tous , que la Providence a placés au-dessus des autres , à quelque titre que ce soit, concevez le respect que vous devez à l'innocence dé ceux qu'elle vous a subordonnés. L'arbuste tombe seul , et ne cause dans sa chute aucun dégât. Mais le cèdre écrase et entraîne dans sa ruine les arbrisseaux sur lesquels il s'abat.
Pères et mères , songez à qui vous faites le mal le plus affreux que votre imagination puisse concevoir. C'est au fruit de vos entrailles , c'est aux plus tendres objets de votre affection. Portés surtout dans leurs premières années à vous regarder comme des oracles , accoutumés à chercher dans vous les modèles de leur conduite , c'est de vous, réfléchissez-y profondément, qu'ils prendront l'idée de leurs devoirs. Si vous détruisez par vos exemples les leçons de vertu que vous pouvez leur donner , lesquels croyez-vous qu'ils suivent , de vos exemples ou de vos leçons? Si le fils voit son père se livrer à la colère , à l'avarice , au jeu , à l'ambition , à la volupté , quel aiguillon ne sera-ce pas pour lui de se conduire de même? Si la fille voit sa mère , sous prétexte de lui apprendre la science du monde , lui montrer toutes les vanités , toutes les libertés , tous les vices du monde ; quelle ardeur ne concevra-t-elle pas pour les objets criminels ? Aveugles que vous êtes dans votre tendresse , quel
SDR LE SCANDALE. 401
affreux présent vous leur avez fait en leur donnant la vie , si c'était pour les plonger ensuite dans une mort éternelle I
Maître de maison , concevez combien vous devenez coupables quand , oubliant ce que vous vous devez à vous-mêmes , vous vous faites les corrupteurs de ceux dont vous devriez être les guides. Ce serviteur était né avec une conscience droite, mais faible et timide. Vous avez abusé de votre pouvoir et de l'intérêt qu'il avait à vous plaire. Vous lui avez fait voir vos désordres , vous l'y avez initié , vous l'y avez fait servir. Femme mondaine , cette fille était entrée dans votre maison avec son innocence : vos propos légers l'ont instruite au mal ; vos exemples , plus dangereux encore , l'y ont encouragée. Saint Paul nous déclare (1) , ce que nous n'oserions dire, si nous n'étions pas appuyés d'une autorité aussi respectable , que celui qui n'a pas soin des siens , et surtout de ses domestiques, a renié sa foi , et est pire qu'un infidèle. Si telle était , maîtres chrétiens , Tidée qu'il se formait de vous quand vous négligiez de porter vos serviteurs à la vertu , qu'en pensait-il donc , quand vous les engagiez dans le vice ?
Grands de la terre , vous ne pouvez vous dissimuler votre terrible influence sur ce qui vous entoure , et vous êtes bien éloignés de chercher à la diminuer. A la hauteur où vous êtes placés , et tous les yeux étant tournés vers vous , toutes vos fautes sont comme des éclipses promptement découvertes et observées. Les petits n'ontils donc pas déjà assez de leurs propres passions , sans y joindre encore l'exemple et l'encouragement des vôtres ?
Et vous surtout , vers qui nous ne devons jamais élever qu'une voix respectueuse , mais à qui nous devons ,
(i) Si quis snornm, et maxime domesticorum curani non habet fidem negavit et est infideli delerior. i Tiinoth. 5 ; 8.
pour premier hommage , la vérité ; vous qui êtes ici-bas les images du Dieu du ciel , que lui-même , dans ses livres saints , appelle les dieux de la terre , et que votre peuple n'est que trop porté à regarder comme ses véritables dieux , voyez tous ceux qui vous sont soumis chercher dans vos paroles , dans vos démarches , jusque dans vos regards , la règle de leur vie et la marche de leur conduite. A ce monde , dont vous êtes le centre , vous imprimez votre mouvement, vous l'entraînez dans votre tourbillon. Si vous réglez les actions par vos lois, c'est par vos exemples que vous formez les mœurs. L'intérêt de vous plaire , l'ambition d'obtenir vos faveurs , l'orgueil de vous ressembler, vous donnent presque autant d'imitateurs que de sujets (1). Fidèle sous David , Israël devient subitement idolâtre sous Jéroboam.
Mais le plus criminel , le plus dangereux , le plus funeste des scandales , est celui qui vient des personnes qu'un devoir religieux , qu'une consécration solennelle , dévouent à l'édification publique ; qui , tenant la place de celui dont ils sont les ministres , continuent sur la terre les fonctions qu'il y a exercées ; qui sont chargés de porter , comme il l'a fait , les hommes à la vertu , nonseulement par leurs paroles , mais surtout par leurs actions , et qui devraient tous pouvoir dire avec la noble assurance qui animait l'un d'eux : Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus- Christ (2). Quel scandale pour les faibles! quel prétexte aux libertins I quel sujet de dérision et de triomphe pour les impies , que la chute de ceux qui sont chargés de soutenir les autres I Que peut penser le peuple simple et peu instruit , quand il entend de cette même bouche qui vient de consacrer le corps de
(i) Secandum jndicem popnli,sic et tninistri ejus : et qualis rector est civitatis, taies et inhabitantes in ea. Eccl. lo ; 2.
(2) Rogo ergo vos, irailatores mei estote^sicat ego Christi, i Cor.
Jésus-Christ , sortir des propos légers et équivoques , peut-être obscènes ou impies, quand le même homme qu'il avait vu à l'autel couvert des livrées du saint médiateur , il le voit au sortir du temple, paré de tous les ornements de la vanité ; quand ces mains , qui tenaient peu auparavant le Saint des saints , se souillent de l'argent qu'elles manient avec âpreté, qu'elles entassent avec avidité ? Quel jugement les fidèles portent- ils du prêtre qui les scandalise ? Le prophète nous l'annonce : ils le livrent au mépris , à l'avilissement qu'il mérite (1) : et Jésus-Christ lui déclare qu'il devrait être le sel de la terre ; mais qu'il est un sel affadi , qui , n'étant plus bon à rien , sera jeté dehors , et foulé aux pieds par les hommes (2). Mais un jugement bien autrement terrible l'attend ; et un autre prophète nous le dit : parce qu'il est devenu un piège tendu et un filet déployé contre ses frères (3).
XIX. Difficulté de l'expiation et de la réparation des scandales.
Concevez , d'après ce qui vient d'être dit , combien est difficile la conversion d'une âme scandaleuse. Plus le péché fut grave , plus la pénitence doit être sévère. Voyez, dans les premiers et beaux siècles de l'Eglise , quelles peines étaient infligées aux pécheurs publics ; quelle humiliante séparation du corps des fidèles leur était imposée; quels jeûnes rigoureux leur étaient prescrits ; quelle longue suite de prières leur était ordonnée. Et ce n'était
{i) Et nunc ad vos mandaluin hoc, o sacerdotes... Vos autem recessistis de via, et scandalizastis pluiimos in It'ge, propter quod et egodedi vos contemptibiles, et hainiles omnibus populis. Malach. i ;
(a) Vos estis sal terrae. Quod si sal evannerit ad nihilum valet ultra nisi ut mittatur foras, et conculcetur ab hominibus. \latth. 5; i3. 3) Audite hoc, sacerdotes... quia vobis judicium est : quuniam laqueus facti estis specnlationi , et rete ezpansuni super Thabor. Oset. |5j r.
404 SDR LE SCANDALE.
pas une punition de quelques jours qu'on leur faisait subir : ils passaient des années entières , et beaucoup d'années , dans cet état de douleur , à la vue de leurs frères , que leurs péchés avaient scandalisés , et qu'édifiait leur pénitence. L'Eglise a tempéré sur ce point la rigueur de ses règles ; mais elle a transmis jusqu'à nous ses règles primitives , ses antiques canons pénitentiaux , pour être un monument précieux de sa discipline , et pour nous faire sentir quelle pénitence nous devons ajouter à celles qui nous sont imposées pour nos scandales. Elle a tempéré la rigueur de ses règles ; mais elle a conservé l'esprit de ses règles ^ qui est que la pénitence soit proportionnée aux fautes. Elle a tempéré la ligueur de ses règles ; mais ce qu'elle n'a pas tempéré , ce qu'elle n'a pas pu tempérer . parce qu'elle le tenait de son divin Auteur , c'est le principe de ses règles , que le scandale doit être , non-seulement expié , mais réparé. Elle a tempéré la rigueur de ses règles , et permis d'admettre à la réconciliation , avant que la réparation fût complètement effectuée ; mais elle n'a pas abrogé ses règles, et elle exige impérativement que , avant de rentrer en grâce avec Dieu , la réparation soit au moins promise , et même commencée. Telle est la loi de la rémission , loi émanée du Législateur suprême , loi qui ne souffre aucune exception , que la pénitence doit effacer , non-seulement la faute , mais les conséquences de la faute , et rendre pleinement soit à Dieu , soit au prochain , ce qui leur a été enlevé. Quoi I si vous avez effleuré la réputation d'un de vos frères , si vous lui avez causé un léger dommage dans sa fortune , vous ne pouvez pas recevoir la grâce de l'absolution , à moins de réparer le tort que vous lui avez fait : et vous pourriez croire qu'ayant per ■ du l'âme de votre frère , vous obtiendrez votre pardon , sans une réparation suffisante. Illusion aussi absurde qu'elle est funeste. Si la justice divine ne peut être apaisée que par la restitution des biens enlevés, plus ces biens sont précieux, importants, nécessaires, plus elle en exige la restitution. Et que sont les biens temporels dont le dé-
tracteur et le voleur privent le prochain , auprès des biens spirituels dont le scandaleux le dépouille ?
Et c'est là , pécheur scandaleux , ce qui aggrave votre situation , ce qui augmente souverainement la difficulté de vous en retirer. Vous avez pu facilement faire descendre votre frère de l'état d'innocence à l'état de péché. Mais le faire remonter de l'iniquité à la justice primitive ne vous est pas à beaucoup près aussi aisé. Tous excitâtes sans peine ses passions naissantes : calmerez-vous de même ses passions que vous avez exaltées? Le feu a pris avec rapidité : que de travaux il faudra pour éteindre l'incendie I Secondé par l'effort du torrent , vous avez rompu en un moment la digue qui le contenait : comment , contre l'effort du torrent débordé , la rétablirez-vous ? Et si , parmi ces âmes que vous avez perdues, il y en a qui le sont sans retour , et qui déplorent dans les flammes éternelles les crimes que vous leur avez fait commettre , quelle réparation vous est désormais possible ? Quel remède à un mal devenu irrémédiable ?