‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 238 sur 281 · V. Rarelé des bonnes éducations · texte numérisé non relu

V. Rarelé des bonnes éducations

Est-ce cette difficulté de bien élever ses enfants qui

(i) Erudi filiiim tnnrn ; ne desperes. Prov. 19; 18. (a) Senuo opporfiinus est optiinus. Ibid. i5; a 3.

cause tant de mauvaises éducations? Où courent tous ces hommes que je vois remplir les rues et les places publiques ? Les affaires, les intrigues et surtout les plaisirs, voilà tout ce qui les occupe, ce qui les agite ; et pendant ce temps que deviennent les enfants abandonnés à euxmêmes? Loin des yeux dont ils craignent la surveillance, ils se dédommagent de la contrainte où ils ont été retenus ; et peut-être sont-ils allés se joindre à des troupes de jeunes libertins, où ils prennent la leçon, l'exemple, l'habitude de tous les vices. Parents, qui négligez l'éducation de vos enfants, vous êtes, et c'est l'Esprit saint qui nous fournit cette comparaison, vous êtes semblables à l'oiseau hébété , qui laisse sur le sable les œufs qu'il a pondus , sans penser qu'ils pourront être foulés aux pieds , ou brisés par les bêtes sauvages ; insensible pour ses petits , comme s'ils n'étaient pas les siens (1).

Vous aimez vos enfants jusqu'au point de leur sacrifier votre repos , votre fortune , votre propre bonheur , votre santé , hélas I et peut-être encore votre conscience et votre salut. Mais vous ne les aimez pas assez pour veiller sur eux pour les former à la vertu. Vous les laissez croître , comme les plantes des bois, sans arrosements, sans culture. Vous vous croyez peut-être exempts de reproche , parce que vous vous occupez de les faire briller dans le monde , par des talents agréables , par des connaissances utiles. Vous, père ambitieux^ vous vous imaginez faire beaucoup pour eux , parce que , comme la mère des enfants de Zébédée , vous travaillez à les élever aux places et aux dignités. Vous , mère mondaine , vous vous félicitez d'avoir communiqué à votre fille votre dangereux talent de plaire. Ahl pourquoi vous occu-

(i) Dereliquit (struihio) ova su.i in terra... Obliviscitur quod pes jonculcet ea, aut bestia agri conterat. Duratur ad fîlios suos qnasi non iint tui. Job. 39 ; i4 — 19-

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per de ces soins frivoles? Vos malheureux enfants ne se pénétreront que trop tôt de ces funestes maximes : laissez faire le monde , il ne tardera pas à les leur suggérer. Mais, que dis-je? C'est au contraire à les prémunir contre les impressions du monde , que doit tendre votre attention. Ecoutez l'Evangile, et s'il vous reste quelque religion , comparez ses leçons aux vôtres. Jésus-Christ dit : Malheur aux riches^ heureux les pauvres d'esprit; et vous soufflez dans ces jeunes cœurs l'ardeur des richesses. Jésus-Christ dit : Celui qui s'élève sera abaissé j et celui qui s'abaùse sera élevé ; et vous ne cessez d'inspirer le désir des grandeurs. Jésus -Christ dit : Aimez vos ennemis; et vous prêchez le faux honneur de la vengeance. Jésus- Christ dit : Celui qui ne porte pas sa croix avec moi, n'est pas digne de moi; et vous entretenez le goût des dissipations, et peut-être des plaisirs les plus criminels. Que vos enfants prennent des défauts corporels , vous travaillerez promptement à les réformer. Je veux croire même que , s'ils contractent des vices qui puissent leur nuire dans le monde, vous les reprenez avec force. Mais tant que ce n'est qu'aux préceptes de la religion qu'ils manquent , cela vous est indifférent.

Si vous connaissiez un père qui autorisât , ou même qui tolérât , dans ses enfants , les crimes qui trouhlent la société , et qu'elle punit de ses supplices, quelle horreur un tel monstre ne vous inspirerait-il pas ? Croyez-vous que les crimes plus cachés , que vous soufFicz dans vos enfants, auxquels peut-être vous les instruisez, soient des actions plus innocentes? Vous imaginez-vous que, parce qu'ils parviennent quelquefois à se cacher aux yeux des hommes , ils échapperont de même à l'œil de Dieu ? Si la justice humaine punit les délits , la justice divine , et vous le savez , inflige des supplices Lien autrement terribles aux péchés. Soigneux de les exempter des vices qui les exposeraient aux vengeances de la terre , voulez-vous les abandonner à l'épouvantable vengeance du ciel ? Ils seraient bien moins malheureux d'être

coiiitne Moise , exposés sur le courant d'un fleuve , que d'être comme vous les laissez, victime de l'insouciance paternelle.

Etait-ce donc pour les damner que vous désiriez des enfants ? Car il ne faut pas vous faire illusion ; en souffrant leurs défauts , vous les autorisez ; en fermant les yeux sur leurs fautes, vous les y encouragez. Peuvent-ils croire qu'ils font mal , quand vous ne les reprenez pas de ce qu'ils font ? Si vous voyez votre terre , que vous avez confiée à un fermier , se couvrir de plantes nuisibles, c'est à la négligence de ce cultivateur que vous l'imputerez ; c'est lui que vous en rendrez responsable. Dieu , par Torgane de son prophète , vous adresse le même reproche : Tu as pris tes fils et tes filles ^ que tu m'avais engendrés ; et tu les as immolés au dévorateur (1). Non, ce n'est point une exagération dans les saints Pères , lorsqu'ils disent que ceux qui négligent l'éducation de leurs enfants ne sont plus leurs pères , mais leurs meurtriers. Si saint Paul regarde comme renégat de sa foi, et comme pire qu'un inGdèle, celui qui n'a pas soin du salut de ses domestiques (2) , que pensait-il donc de ceux qui ne s'occupent pas du salut de leurs enfants ?

Vous désirez de bonne foi leur bonheur, je n'en doute pas ; et certainement vous désirez aussi le vôtre. Quelle est donc votre inconséquence, quel est votre aveuglement , de préparer et leur malheur et le vôtre , de vous faire et contre eux et contre vous-même , le suppôt , l'agent , le ministre du démon ? Car la mauvaise éducation est une épée à deux tranchants , dont les pères frappent à la fois et leurs enfants et eux-mêmes. Considérons-en les suites , pour les uns et pour les autres.

i)Tnlibti filios taus et filias luas , qua.s generasti uiihi , et immolasti eis ad devorandum. Ezech. i6; 20.

(2) Si qnis saorum , maxime domesticornm curam non habet, fîdera negavit , et est infideli deterior. Timoth. 5; 8.

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