‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 256 sur 281 · XXV. Principes sur la correction palernelle · texte numérisé non relu

XXV. Principes sur la correction palernelle

Ce devoir de la correction paternelle , qui est si important, est en même temps le plus difficile de tous dans la pratique. C'est celui dont l'exercice exige le plus de mesure, de circonspection et de prudence. Il est difficile de tracer des règles fixes à une conduite qui dépend d'une multitude de circonstances très- variables. Pour réduire cependant l'instruction à des principes aussi précis qu'il soit possible , nous rapporterons à trois considérations principales cette partie si essentielle et si délicate du devoir paternel. Vous devez avoir égard à vous-mêmes , aux défauts à réformer , aux enfants à corriger.

L'objet que vous devez vous proposer dans la correction de vos enfants, c'est leur bien; les motifs qui doivent vous y exciter sont votre religion et votre tendresse. Vous allez contre votre but, vous agissez au rebours de vos motifs , quand vous reprenez vos enfants par passion; quand vos corrections sont l'effet de l'bumeur qui vous aigrit, ou de la colère qui vous emporte. De ces mouvements désordonnés résultent deux graves inconvénients. D'abord l'impulsion qu'ils vous donnent est trop forte ; les punitions qu'ils vous font infliger sont quelquefois absolument injustes , presque toujours outrées. Ensuite croyez- vous que votre enfant ne connaisse pas très-bien le sentiment qui vous fait agir? L'intérêt qu'il a de le démêler lui en donne la pénétration. La passion qui vous meut se trahit infaiUiblement elle - même ; elle perce dans vos discours , dans votre ton , dans vos gestes, dans vos regards. Et quand l'enfant a découvert le motif delà punition qu'il a reçue , quel effet pensez-vous qu'elle produise sur lui? Vous imaginez-vous qu'elle l'engage

bien puissamment à se corriger ? Votre humeur , votre colère, ne feront que lui en donner à lui-même. Elles ne produiront que de l'éloignement pour votre personne, de l'inconsidération pour vos leçons. O vous , pères, vous crie le grand apôtre , en élevant vos enfants dans la sévérité et dans les réprimandes chrétiennes , gardez-vous de les exciter à la colère (1). Qu'ils ne puissent jamais vous soupçonner d'agir par une passion quelconque ; mais qu'ils soient intimement convaincus , sur eux , qu'ils se sont attiré par leur faute la punition : sur vous, que c'est pour leur avantage que vous la leur avez infligée. Alors leur tendresse , loin d'être altérée par la rigueur du châtiment , n'en deviendra que plus vive. Si quelquefois la vue d'une faute grave excite en vous de l'impatience ou de l'indignation , suspendez la punition , afin de la rendre plus équitable et plus efficace , afin de vous rendre impassible et que votre enfant vous croie tel.

Une seconde considération très-importante dans l'exercice de la correction , est de la proportionner aux fautes. Il en est de plus et de moins grièves : il y en a qui proviennent de malice , et même de corruption prématurée : d'autres ne sont que l'effet de la légèreté ou de la faiblesse; quelquefois elles sont avouées avec regret, d'autre fois soutenues avec obstination. Il est aussi nécessaire de distinguer les vices des défauts ; et entre les défauts, ceux qui d'eux - mêmes doivent se dissiper et que réformeront naturellement l'âge , la réflexion , l'usage du monde , de ceux qui sont de nature à toujours demeurer , et qui doivent par le cours des années croître et se fortifier. Il faut , selon ces diverses mesures , savoir distribuer à propos les avertissements plus ou moins graves , les réprimandes plus ou moins fortes , les châtiments plus ou

(i) Et vos, patres, nolite ad iracundiam provocare filios vestros sed edacate illos in disciplina et correptione Domini. Ephes. 6; 4.

moins rigoureux. Il n'est pas même nécessaire de tout punir : il est des cas où il faut pardonner : il en est où il faut avoir l'air d'ignorer. Un grand discernement est nécessaire , pour que la sévérité ne dégénère pas en dureté, ni la douceur en faiblesse. De l'un et de l'autre excès résulte l'inconvénient le plus grave , qui ruine toute l'éducation. Les corrections, ou trop molles, ou trop fortes , finissent par ne plus faire d'effet. Le malade est désespéré , quand les remèdes n'agissent plus sur lui. C'est par les coups qu'on rend le fer malléable , et qu'on le manie à volonté : mais des coups maladroitement donnés le brisent. Celui qui ne sait pas modérer et graduer les reproches et les punitions , accoutume ses enfants aux uns , et les endurcit aux autres : il aigrit leur caractère : et, pour réformer un défaut, leur en donne un plus grand. Il est un genre de fautes entre les autres qu'il ne faut jamais laisser impuni : ce sont les manquements envers Dieu. Accoutumez votre enfant à un respect profond pour toutes les choses de la religion. Vous aurez beaucoup facilité et avancé l'ouvrage de son éducation , sr vous êtes parvenu à lui inspirer une tendre et solide piété. Ce motif de l'ordre supérieur le fera aller de luimême au-devant de vos instructions , l'attachera fortement à ses devoirs , lui communiquera le courage de surinonter les difficultés , le portera de plein gré à réformer ses défauts. Ltile à tout , dit le grand apôtre , aux récompenses de la vie future , la piété joint le bien de la vie présente (1). Qu'une exacte sévérité apprenne donc à vos enfants que les fautes les plus graves sont celles qui s'attaquent directement à Dieu. Un jugement naturel leur fera regarder comme plus essentiels les devoirs auxquels ils vous verront attacher plus de prix , dont la violation leur attirera plus de peines. S'ils vous trouvent

(i) Pietas ad omnia ntilis est, piomissioneni habens vitae qaas nunc est, et futarse. r Tiinoth. 4; 8.

uiclulgents sur les fautes religieuses , si vous ne relevez que faiblement leur manquement au saint office , leur air dissipé dans les temples , leur précipitation dans les prières , ils en concluront que ce genre de devoirs n'a qu'une médiocre importance, et qu'ils peuvent sans inconvénient s'en dispenser. Et croyez-vous qu'au milieu des dissij>ations et des vices du monde où ils se trouveront, cette criminelle idée doive s'affaiblir et se réformer?

Une troisième considération essentielle, relativement à l'usage de la correction paternelle , est d'avoir égard aux enfants qu'il s'agit de corriger. En général l'éducation des filles , plus dissimulées , mais plus tranquilles et plus douces que les garçons , exige plus de surveillance , mais demande moins de sévérité. Il est aussi nécessaire de considérer l'âge des jeunes gens. La tendre enfance ne comprend pas les raisons, elle est peu touchée des exhortations. La crainte du châtiment lui est donc nécessaire. L'âge plus avancé commence à raisonner, il est susceptible de honte, capable d'émulation. Il présente conséquemment pour le diriger des moyens autres que la punition, et souvent plus efficaces. Un simple reproche, ! un avertissement, un mot, une raillerie, un regard , lui fera quelquefois sentir, avouer, regretter sa faute. C'est surtout au caractère de l'enfant que la prudence pro- 1 portionne les peines. Elle brise la dureté des uns par des I châtiments plus forts : elle craindrait d'écraser les autres ! par des punitions rigoureuses. Elle ne traite pas celui I dont les inclinations sont tournées au bien, comme ce- ! lui que sa nature porte au vice. Elle varie selon les défauts et les fautes, le genre, comme la grièveté du châ- I timent. Elle comprime l'emporté, abaisse l'orgueilleux, I excite le paresseux, encourage le pusillanime. Instituteurs inexpérimentés, qui ne savez qu'employer à tout propos les châtiments, qui les multipliez, qui les aggravez sans n)otifs suffisants, vous vous flattez, par cette rigueur exagérée, de rendre votre élève plus obéissant. Vous réussirez peut-être à obtenir cet effet : mais ce sera aux dépens de son esprit et de son caractère. En le rendant plus

souple, vous lui ôtez tout ressort. Votre brutalité l'abrutit. Vous acquérez son obéissance : vous perdez ss confiance. Vous ne le rendez soumis que parce que vous le rendez dissimulé. Vous lui donnez l'intérêt de se ca cher de vous. Vous lui apprenez bien plus à vous cacher ses fautes, qu'à les éviter. Regardez l'artiste inteUigent : il ne met en usage que les moyens nécessaires ; il se garde d'employer un degré de force inutile, qui pourrait nuire à son ouvrage. Le châtiment est le moyen extrême de l'éducation, qui ne doit être employé que quand tous les autres sont insuffisants. Plus vous le rendez rare, plus il sera efficace.

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