XXVI. Prédilection vicieuse
Proportionnée par la prudence , inffigée avec modération , tempérée par la douceur , la punition doit être aussi distribuée avec justice : et ceci regarde les pères qui ont plusieurs enfants. Ils doivent avec le plus grand soin se défendre de toute acception de personnes entre eux; se tenir en garde contre les préventions favorables ou défavorables ; repousser tout sentiment de prédilection , et surtout d'aversion. On voit , à la honte de l'humanité, ce qu'on ne rencontre pas dans les bêtes, des parents qui conçoivent de l'éloignement pour quelquesuns de leurs enfants ; qui les traitent durement ; qui les éloignent d'eux : et cela , parce qu'ils sont disgraciés de la nature , qu'ils ont des défauts corporels , qu'ils sont affligés d'infirmités. Et ne sont-ils donc pas assez malhem-eux , sans que vous aggraviez encore leur sort ? Ce serait votre pitié et non votre dureté , que leur déplorable état devrait exciter. Au lieu de vos traitements rebutants , ce serait des consolations que vous leur devriez. Ce qui est beaucoup plus commun que les aversions , c'est les préférences données à un seul sur les autres ; préférences souvent injustes, toujours odieuses, quelquefois funestes. Le motif de ces prédilections est pour
l'ordinaire aussi frivole que condamnable. Une figure plus belle , des manières plus gracieuses , un esprit plus sémillant , un caractère plus ouvert, plus insinuant, plus flatteur , voilà ce qui , presque toujours , détermine ces amours exclusifs , qu'on ne se met pas en peine de dissimuler. Ainsi , pour cet amour d'un seul , on s'attire l'éloignement , l'humeur, la haine de tous les autres, et, ce qui n'est pas rare , l'ingratitude de celui-là même que l'on gâte par les caresses excessives , par les complaisances réitérées , par l'indulgence déplacée. Et ce n'est pas encore là , à beaucoup près , tout l'inconvénient des prédilections. Elles portent à perpétuité le trouble dans la maison , en bannissent l'union fraternelle , si nécessaire à la paix et au bonheur commun , et établissent entre les fils du même père , la discorde , la rancune , la haine et l'inimitié. S'il fut jamais une faiblesse de ce genre excusable , ce fut la tendresse particulière du patriarche Jacob pour Joseph. Outre que c'était le fils de sa femme chérie, il trouvait, dans sa douceur, le charme de ses vieux jours; dans son innocence, dans sa vertu , dans sa piété , la consolation des écarts trop fréquents de ses autres fils. Israël , dit le texte sacré , chérissait Joseph plus que ses frères ; il le traitait avec une partialité marquée. De là naquit cette haine d'eux tous contre lui , laquelle ne se manifesta d'abord que par des paroles rudes (1) , mais qui finit par éclater de la plus terrible manière : qui causa le crime affreux des uns , le dur esclavage de l'autre, et la longue et profonde douleur du malheureux père, qui se l'était attirée par ses imprudentes préférences. Mais quoi I est-ce donc une obhgation stricte , à des parents , de s'interdire toute marque de préférence dans
(i) Israël aateiu diligebat Joseph saper oinnes filios suos, eo quod in seneciute genuisset euru : fecitque ei tunicam polymitam. Videntes autem fratres ejus quod a pâtre plas cunclis filiis amaretur , oderant eum,nec poterant ei quidquam pacifiée loqui. Ge7i. 87; 3,4-
la distribution de leurs tendresses et de leurs soins? Non sans doute : et une égalité de traitement entre eux tous ne serait quelquefois ni juste en soi , ni utile pour eux. Il serait contre l'équité de verser vos faveurs avec la même abondance sur l'enfant obéissant , et sur l'indocile ; sur l'appliqué, et sur le paresseux ; sur le doux et sur le violent; sur le pieux et sur l'irréligieux. Mais que vos préférences soient toujours des récompenses, et que tous vos enfants voient qu'elles le sont : alors tous les inconvénients disparaissent; elles n'auront plus que des avantages. Elles seront pour celui qui les aura méritées, un encouragement ; pour les autres, un aiguillon.
Des devoirs généraux de Téducation, passons à leur application. Après avoir exposé la manière propre à former, pour la société, des citoyens fidèles, pour la religion des chrétiens pieux, considérons l'usage qu'on doit en faire dans les différents âges par lesquels ils passent.