XXXII. Education publique, éducation privée
Au bout de peu d'années l'enfant a acquis des idées plus étendues , une raison plus éclairée. Son esprit a crû et s'est fortifié avec son corps. Il est devenu susceptible d'instructions d'un ordre plus relevé. C'est le moment de commencer à la diriger vers les connaissances qui doivent un jour lui être nécessaires. Ici s'élève une grande question souvent agitée , et jamais absolument décidée. Laquelle doit être préférée , de l'éducation publique dans les collèges , ou de l'éducation particulière dans la maison paternelle ? Nous pensons qu'à cet égard il est impossible de" donner une règle générale , et que ce choix important, entre l'une et l'autre éducation , doit dépendre , et des parents , et des enfants. Il est beaucoup de parents incapables , par défaut de talent , de soin , de fermeté , non- seulement de suivre , mais même de surveiller une éducation. Ils doivent sans difficulté se priver du plaisir d'avoir leurs enfants dans leur maison , où ils seraient livrés à des subalternes sans éducation , sans sentiment ; qui les corrompraient par l'adulation , par de serviles complaisances , peut-être par des connaissances criminelles. Qu'ils les éloignent aussi d'eux avec grand soin , les parents qui sont adonnés à des vices ^
qui ont pris l'affreuse résolution de ne pas s'en corriger , et qui refusent de s'assujettir à ne donner que des exemples de vertu. Qu'ils ne souffrent pas que leurs enfants voient, ou même soupçonnent leurs scandales. Il est enfin des parents à qui les fonctions de l'état , ou les circonstances particulières de la vie ne laissent pas , soit le temps , soit les moyens de s'occuper de l'éducation. Ceux-là encore sont dans la nécessité de confier leurs enfants à des maîtres exercés dans l'art de former la jeunesse. Les dispositions personnelles , les inclinations naturelles de l'enfant , sont aussi des considérations déterminantes sur le genre de leur éducation. Toutes les plantes ne sont pas de la même nature : elles exigent des cultures différentes. L'enfant hautain , colère , violent , a besoin que la dureté de son caractère soit brisée par les leçons de ses camarades , plus efficaces que toutes les autres. Ces mêmes leçons abrutiraient le caractère timide , pourraient égarer le caractère complaisant et faible. L'esprit indolent et paresseux pourra , dans l'éducation commune , être aiguillonné par l'émulation. L'esprit vif et pénétrant feia des progrès plus rapides dans l'instruction privée que dans des classes où on est astreint à suivre la marche des plus faibles. 0 vous qui , préférant à votre propre satisfaction le bien de vos enfants , croyez , pour qu'ils reçoivent une éducation plus parfaite , ne pas devoir vous en charger vous-même , informezvous avec une sollicitude attentive des maisons -auxquelles vous les confierez. Choisissez entre les diverses écoles celle où vous saurez que les maîtres pénétrés de la crainte du Seigneur , s'occupent à la communiquer à leurs élèves , les forment à la piété plus encore qu'aux sciences , et veillent par- dessus tout à les maintenir dans l'innocence. Que servira à votre enfant d'avoir acquis des talents et des connaissances, s'il a perdu ses mœurs? C'est là l'inconvénient le plus dangereux et malheureusement le plus commun des éducations publiques.
Ce ne sont pas seulement ceux des parents que leur richesse met en état d'entretenir leurs enfants dans des
collèges , qui doivent , quand des raisons légitimes les y engagent , leur procurer l'éducation publique. Le plus grand nombre des pères sont liors d'état de donner , par eux-mêmes , les instructions morales et religieuses qu'ils ont reçues. L'impuissance de s'exprimer nettement , les occupations mécaniques qui absorbent tout leur temps , les rendent absolument incapables de cette fonction qui, pour être profitable , veut être bien remplie. C'est pour eux un devoir strict d'envoyer leurs enfants aux écoles où s'enseignent les vérités cbréliennes , aux instructions que donnent les pasteurs dans les églises , de veiller à ce qu'ils y soient assidus, de s'informer de la manière dont ils s'y comportent, de s'assurer des progrès qu'ils y font, en leur faisant répéter ce qu'ils y ont appris.
XXXIÎI. Instituteurs particuliers.
C'est un usage commun aux parents, que leur fortune met en état de faire cette dépense , de donner à leurs enfants devenus capables de quelque instruction , des maîtres qui dirigent leurs études. Je suis bien éloigné de blâmer cette coutume qui peut être utile pour former et l'esprit et le cœur des jeunes gens. Mais pour qu'elle le devienne , deux considérations sont nécessaires , et des parents chrétiens ne doivent jamais les perdre de vue.
La première est l'obligation d'apporter au choix de ces gouverneurs ou gouvernantes , l'attention la plus scrupuleuse , les précautions les plus exactes. C'est des maiils auxquelles vous allez confier votre enfant que dépendra toute sa vie, et jusqu'à son éternité. Les connaissances ou l'ignorance, les vertus ou les vices, la piété ou le dérèglement , la foi ou l'irréligion du maître, ne peuvent manquer d'avoir sur l'élève une influence fortement avantageuse ou funeste. Ils le savaient parfaitement les impies qui ont corrompu notre génération. Pour détruire dans notre patrie les principes et les sentiments rehgieux , un des moyens les plus efficaces que
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leur ait suggérés l'enfer, a été de placer dans les maisons, des gouverneurs imbus de leurs sentiments , attachés à leurs principes. Pères , qui avez pleuré sur les désordres de vos enfants , sur leur insubordination , sur leur dissolution , sur leurs vices , sur leur irréligion , sur les crimes qu'ils ont commis dans notre déplorable révolution , ne cherchez pas ailleurs la source de vos larmes. Si , au lieu de recevou' des ennemis de la foi les instituteurs de vos enfants, vous eussiez recherché avec soin des hommes pénétrés des vérités de la religion , en pra-, tiquant fidèlement les devoirs , donnant et le précepte et l'exemple de la piété , les objets de votre profonde douleur seraient les heureux sujets de votre consolation. Sous des maîtres honnêtes , ils seraient devenus vertueux ; sous des maîtres exemplaires , ils seraient devenus pieux ; sous des maîtres chrétiens , ils seraient devenus religieux. 0 inconcevable légèreté I On confie ce qu'on a de plus précieux au monde, l'àme de ses enfants, à un instituteur pris presque au hasard , admis sans aucune information , ou sur des informations sommaires , données par des recommandations peu sûres , peut-être même suspectes. 0 avarice honteuse I On cherclie le gouverneur non le plus capable , mais le moins cher. On n'épargne pas les dépenses pour rendre la maison plus belle , la table plus abondante , les meubles plus magnifiques ; et on regrette ce qu'il en coûte pour rendre son fils vertueux. Avez-vous une terre à régir ? vous la confiez au receveur le plus intelligent. Votre métairie est-elle à louer , vous prenez le fermier le plus expert. Vous choisissez pour mettre à la tête de votre maison , l'intendant le plus économe. Vous vous gardez bien de charger de votre troupeau un berger infidèle , de votre cheval un palfrenier inepte. Et vos enfants, le fruit de vos entrailles , vous les remettez sans hésiter entre des mains dont vous n'êtes pas assurés. Insouciance funeste, autant qu'inconséquence déraisonnable I Vous voulez laisser après vous un héritage opulent , et vous ne vous occupez pas des héritiers qui doivent le recueilhr.
La seconde considération que des parents chrétiens doivent avoir devant les yeux , en donnant à leurs enfants , des instituteurs , est qu'ils ne s'acquittent point par-là de l'indispensable devoir de pourvoir à leur éducation. C'est un aide que vous vous donnez , ce n'est pas un substitut. C'est l'avantage de votre enfant que vous devez chercher , et non votre commodité. Votre but doit être qu'il soit plus exactement surveillé , et non de le délivrer de votre surveillance. Vous partagez le fardeau, vous ne vous en déchargez pas. Vous faites entrer un autre en part de votre responsabilité ; mais vous n'y restez pas moins soumis^ Quand au tribunal suprême le compte vous sera demandé de l'éducation qu'aura reçue votre enfant , croyez-vous vous excuser des vices que vous lui aurez laissé contracter , en disant : le gouverneur n'a pas fait son devoir , la gouvernante a manqué de soin ; les obligations essentielles de votre état ont absorbé tous vos moments. Quelle obligation d'état est plus essentielle que celle de l'état de père? Quelle autre est plus stricte, plus personnelle? Celle-là est de droit, non humain, mais divin; non positif, mais naturel; non écrit , mais inné. Ces autres affaires qui vous détournent sont-elles plus importantes , plus multipliées que celles dont était chargé saint Louis? Ce grand prince, modèle des chrétiens et des rois , l'était aussi des pères. Au milieu des embarras , des soins , d'une occupation dont le chargeait l'administration d\in grand royaume, il ne manquait pas un seul jour de faire venir autour de lui ses ejifants , d'examiner leur conduite , de s'informer de toutes leurs actions, de leur faire rendre compte de leurs progrès. C'est une erreur bien commune , mais bien dangereuse , de croire qu'un autre puisse entièrement remplacer un père. Communiquez-lui donc cette tendresse qui vous anime, qui vous rend doux les soins rebutants, aisées les occupations pénibles , amusantes les attentions continues.Communiquez-lui ce coup d'œil paternel qui aperçoit en un instant ce que les autres yeux ont peine à découvrir. Communiquez-lui cet empire aimable , mais effica-
ce , qui enfonce si doucement et si profondément dans^ le cœur les instructions et les exhortations. Communiquez-lui les grâces que Dieu vous accorde , pour vous rendre capable de remplir le ministère qu'il vous a donné. Et ce ne sera pas tout encore. Donnerez-vous aussi à votre fils , pour le maître que vous mettez absolument à votre place , les sentiments que l'auteur de la nature a placés dans son cœur pour vous seul , cet amour, ce respect , cette confiance qui donnent à vos leçons un si énorme poids ; qui le soumettent plus à votre tendresse qu'à votre autorité ; qui le rendent obéissant plus par inclination que par devoir ; qui lui font craindre de vous déplaire plus que d'être puni ? Pouvez-vous espérer , pouvez-vous même désirer que vos enfants chéris sent et révèrent un autre autant que vous?