XXXVI. Devoirs des parents sur le mariage des enfants
Quand vous avez enfin amené votre enfant au terme de son éducation , vos travaux sont finis ; votre sollicitude ne l'est pas. Il vous reste encore un grave devoir à remplir. Vous êtes époux et père : son tour est venu de le devenir. Mais sur qui tombera le choix de l'épouse à qui il associera sa vie , de la mère qu'il donnera à ses enfants ? Parents chrétiens, connaissez sur ce point votre droit , et sa limite ; votre devoir, et son étendue. Le vœu de la nature , de la raison , de la loi , de la religion , est que ce choix si important pour le bonheur commun des trois générations , des futurs époux , de leurs enfants , et de leurs parents , soit déterminé par le concert du fils , et des auteurs de ses jours ; par la liberté de l'un , par le conseil des autres, lis sont coupables les enfants qui foulant aux pieds le respect fihal , contristent , comme Esaù, ceux dont ils reçurent le jour , en introduisant dans leurs familles des épouses qui y déplaisent. Mais ils ne sont pas moins criminels les parents qui , abusant du pouvoir paternel , contrarient des inchnations légitimes ; ou , ce qui est plus révoltant encore , qui contraignent leurs enfants à des unions qui leur répugnent. Les éclairer et les diriger sur le choix à faire , condescendre au choix fait , s'il est raisonnable ; s'opposer à celui qui est déraisonnable ; voilà les trois obligations qu'impose la qualité de père , sur le mariage des enfants. Mais ces principes généraux laissent à l'écart , et ne résolvent pas la grande question : quel est le choix que des parents chrétiens doivent , soit favoriser , soit contrarier ? Le motif principal , essentiel , qui doit déterminer cette action , dont l'influence se répandra sur toute la vie, ce sont les qualités morales de la personne à laquelle on s'allie. Combien de personnes ne considèrent , dans cette affaire , que les avantages temporels , n'ont en vue que l'agiandissement de leur maison I Ils ne veulent pas , disent-
ils , que leur fils puisse un jour leur reprocher de ne lui avoir pas procurer le mariage le plus avantageux. Aiment - ils mieux essuyer le reproche de lui avoir donné une épouse qui le déshonore par ses écarts , qui le désole par son humeur , qui le tourmente par sa jalousie , qui l'humilie par ses hauteurs , qui le ruine par ses folles dépenses ? Ce n'est pas que les considérations de l'ordre temporel doivent être négligées. La proportion entre les fortunes et les naissances n'est pas indifférente à l'union conjugale. Elle peut , et doit être mise dans la balance des motifs. Epouse ton égale , est une maxime recommandée même par les philosophes païens. Combien de mariages la disproportion des conditions a rendus malheureux , et ceux qui avaient imaginé de s'agrandir et ceux qui avaient consenti à s'abaisser ! Il semble que la Providence se plaise à punir , par leur propre faute , la vanité des uns , l'abjection des autres. C'est donc entre les personnes d'un état proportionné , que l'objet auquel on unira sa vie doit être cherché. Mais c'est celui qui réunit les qualités personnelles qui doit être choisi. Parents religieux , qui désirez perpétuer dans votre maison l'héritage d'honneur , de probité , de piété que vous reçûtes de vos pères , et que vous avez cultivé avec tant de soin , inculquez de bonne heure à vos enfants cette salutaire maxime , que le bonheur de l'union conjugale dépend , non des fortunes , non des agréments, mais des vertus. Ainsi instruisait son fils le saint homme Tobie , modèle de tant de perfection. Ne crains rien , mon enfant , nous menons une vie pauvre : mais nous aurons une grande richesse , si nous possédons la crainte du Seigneur , si nous évitons le péché , et si nous faisons le bien (1). Engagez votre fils, se disposant au mariage , à s'informer , et informez-vous avec lui
(r) Noli timere, fili rai, pauperem quidem vitam gerimus: sed limita boiia habebimus, si tiruuerimns Deum , et recesserimus ab oinni peccato , et fecerimus bene. Tob. 4; aS.
soigneusement de l'esprit, du caractère, des moeurs , des principes , et surtout de la religion de la personne à qui il doit s'allier. En vous occupant de son intérêt , consultez ses inclinations : ne forcez pas ses répugnances , ne contrariez pas un goût légitime , ne vous opposez au choix auquel il se porte que pour son propre bien , et que dans le cas où vous le verriez incliner vers un parti mallionnéte. Employez alors pour l'en détourner, les remontrances , les exhortations , les prières , les instances , et , s'il est nécessaire , jusqu'à l'autorité paternelle, jusqu'à celle des lois.
XXXVII. Devoirs des parents dass les égarements de leurs enfants.
Nous venons de tracer les règles principales qui doivent diriger les parents depuis le commencement jusqu'à la fin de l'éducation de leurs enfants. Mais sont-elles toujours observées ? Obtiennent-elles toujours le succès ? Jugeons- en par l'état où nous voyons presque toute la jeunesse plongée. Il est bien peu de pères qui n'aient à déplorer les égarements de leurs fils : il en est beaucoup qui ont à se les reprocher. O vous qui éprouvez ce malheur , le plus douloureux pour une âme paternelle , en vous lamentant , ne désespérez pas. Courez au-devant de ces mallieureux qui se précipitent dans l'enfer et qui peut-être vous y entraînent. Conjurez-les par votre tendresse pour eux , par leur respect pour vous , d'avoir pitié de l'affliction qu'ils vous causent. Touchez-les par le spectacle de votre douleur : et employez à les retirer de leurs désordres les larmes qu'ils vous font répandre. Joignez les précautions de la prudence à l'ardeur du zèle, les caresses aux reproches , la douce inclination aux vives exhortations ; et surtout àvos démarches soutenues pour leur conversion , des prières ferventes vers celui de qui elle dépend. L'histoire ecclésiastique vous présente un exemple mémorable d'un grand succès de ce genre , et des moyens propres à l'obtenir. Egaré par les exeni-
pies d'un père peu religieux , emporté par la fougue de ses passions , Augustin s'est abandonné sans réserve aux excès de tous les genres. L'erreur a perverti son esprit : le libertinage a corrompu son cœur. Témoin de ses écarts honteux , sa mère , la pieuse Monique , a mis inutilement en usage, pour l'arrêter, toutes les instances de l'amour maternel , toutes les représentations du zèle , tous les efforts de l'autorité. Il n'y a pas de frein assez puissant pour retenir un aussi violent coursier. Elle gémit , mais sans s'abattre : elle se désole , mais sans se rebuter. Sa tendresse semble s'accroître des torts de son fils. Les épreuves auxquelles il met sa complaisance ne la diminuent point. Toujours douce , jamais faible ; prudente en même temps que zélée , elle emploie , pour le ramener , les exhortations plus que les reproches : les exemples plus que les exhortations ; et plus que tout encore , ses ferventes prières. Elle parle quelquefois à Augustin de Dieu ; mais bien plus souvent à Dieu d'Augustin. En même temps qu'elle excite dans son cœur le remords , elle en sollicite vivement la grâce. En vain , pour se soustraire à ses représentations , et à celles de sa propre conscience , il fuit dans différents pays. Cette mère infatigable se précipite sur ses pas. Il retrouve partout à ses côtés , cette inaltérable bonté , toujours occupée de lui plaire , et de le ramener. Elle le conduit avec une sainte adresse aux éloquentes instructions d'Ambroise. Non , lui disait un saint évèque touché de ses pieux efforts , non , il n'est pas possible que le fils de tant de larmes périsse. Il s'accomplit enfin cet oracle. Il arrive ce jour , désiré par tant de vœux , sollicité par tant de prières , préparé par tant de travaux. Jour iieureux , qui vit Augustin tomber aux pieds de sa mère , abjurant ses erreurs , détestant ses vices , reconnaissant que c'est à elle qu'il doit son retour à la foi , à la vertu. Tendre et pieuse Monique , quels furent , à la suite de votre affliction , les transports de votre joie , en serrant dans vos bras le fils si cher , devenu enfin digne de vous. \ous avez été deux fois sa mère. Vous l'aviez donné à 11. 21-
la terre : vous venez de l'engendrer à Dieu. Vous voyez votre Augustin prêt à devenir le soutien de l'Eglise , le défenseur de sa doctrine , la terreur de ses ennemis , le prédicateur de sa morale , le plus savant de ses docteurs, le modèle de ses évèques. La terre n'a désormais plus rien qui vous retienne. Il ne vous reste plus qu'à recevoir le dernier prix de vos grands et si utiles travaux , et qu'à aller précéder dans le ciel celui à qui vous en avez ouvert les portes.