XLI. Fausse honte
La cause principale du défaut , soil d'intégrité , soit de sincérité dans la confession , est la honte que l'on ressent de révéler à un homme qui n'est pas son confident ordinaire , de qui on désire Testime , ses faiblesses les plus humiliantes , ses désordres les plus criminels , ce qu'on voudrait cacher à tous les regards , et sur quoi on n'ose porter les siens (1). On n'eut pas honte de commettre le péché; on a honte de l'avouer. On n'a pas rougi du mal; on rougit de s'en délivrer. Le sentiment de la honte est un des dons de notre Créateur. La bienfaisante providence l'a placé dans nos cœurs pour être , et le préservatif , et le remède du péché ; pour nous rendre lents à la faute , ardents au repentir ; pour nous retenir avant le crime , pour nous convertir après ; pour nous arrêter sur la route du vice par le scrupule , pour nous en ramener par le remords. 31ais le cœur corrompu communique son infection même aux inclinations vertueuses qui lui avaient été données. Le sentiment de honte qui lui avait été donné pour l'éloigner du crime , il le fait servir à y persévérer. Il sut bien le secouer quand il voulut pécher : il l'exagère , ou plutôt il le dénature quand il s'agit de se repentir. A Dieu ne plaise cependant que nous voulions, pour garantir les pécheurs de cette extrémité , les faire tomber dans l'excès contraire. Us ne sont véritablement pénitents ni ces hommes effrontés , qu'à l'arrogance avec laquelle ils se présentent , on croirait plutôt se vanter de leurs désordres , que les accuser (2) : ni ces personnes sottement timides, qu'une crainte pusillanime et criminelle empêche de reconnaître
(i) Non confandaris confiteii peccata tua, Eccli. 4 ; 3i. (i) Frons mulieris meretricis facta est libi : noiuisti erubest Jerem. 3 ; 3.
leurs fautes. Que les pécheurs ne perdent donc pas ce sentiment, qui leur est si nécessaire; mais qu'ils le dirigent , qu'ils le fassent porter sur le péché , et non sur l'aveu du péché. Qu'ils conservent précieusement cette confusion salutaire qui ouvre les cœurs au regret, et sans laquelle il n'y a pas de repentir; mais qu'ils surmontent avec courage la confusion pernicieuse qui ferme la bouche , et avec laquelle il n'y a pas de confession ; qu'ils se pénètrent de celle qui leur sera un motif de pénitence , un principe de mérites , un titre à la gloire suprême ; qu'ils se délivrent de celle qui aggraverait leurs péchés, et les conduirait, par l'impénitence, à leur entière ruine (1).
Car que peut être cette peine de quelques instants , que vous causera la déclaration sincère de vos fautes , comparée aux malheurs éternels auxquels va vous exposer et vous livrer votre réticence ? Il n'y a pas de milieu :. ou un moment de confusion dans le tribunal, ou des supplices sans fin dans l'enfer. Vous avez honte de dire vos péchés ; c'en est une bien plus grande de les taire. Vous en aurez une toute autre à subir , si vous ne les révélez pas avec exactitude , quand Dieu dans le grand jour les manifestera , non plus à un homme , mais au genre humain assemblé (2). Non , ce n'est pas révéler votre opprobre , que de le découvrir dans le tribunal sacré ; c'est le couvrir , l'effacer , l'anéantir , le précipiter dans un éternel oubli. Si le principe de l'humilité , qui doit animer tout pécheur , ne peut vaincre votre miséra-
(i) Pro anima tua non confundaris dicere verutii: est eiiim confusio adducens peccaturu , et est confusio adducens gratiaru et gloriam. Eccîi. 4 ; 24, 2 5.
(2) Eoce ego ad te, dicit Dominas exercituum, et revelabo pudenda taa in facie tua, et ostendam gentibus niiditatem tiiara , et regnis ignominiam tuam. Nahuin. 3; 5.
Qtioadusque veniat Dominus , qui et illuminabit abscondila tenebrarnm , et manifestâbit consiba cordinm. i Cor. 4; 4«
ble crainte, triomphez -en du moins par une crainte plus forte et plus raisonnable.
C'est à un homme , il est vrai , que vous allez confier vos fautes; mais que pouvez-vous redouter de lui? Quelque graves que soient les péchés que vous déposerez dans son sein , ils ne le surprendront point. Il connaît toute l'étendue de la fragilité humaihe : il fut souvent le confident de désordres plus criminels encore; peut-être même les a-t-il connus par sa propre expérience ; il en sent du moins dans lui le germe empesté , le dangereux penchant. Ses efforts pour s'en défendre lui montrent la facilité d'y céder : la peine qu'il éprouve à vaincre , lui inspire l'indulgence pour ceux qui sont vaincus. Vous craignez son mépris; ce sera sa tendre pitié que vous exciterez. Plus il vous verra coupable , plus sa miséricordieuse charité sera émue. Il sera , non pas scandalisé des fautes que vous avouerez , mais édifié de la sincérité de votre aveu. Il admirera votre humilité, plus qu'il ne blâmera vos péchés, et ce qui cause votre honte vis-à-vis de lui , sera pour lui à votre égard un sujet d'estime. Non , n'imaginez pas trouver en lui un juge sévère ; c'est un père sensible que vous allez trouver , un père clément qui tend les bras à l'enfant prodigue. Il est homme; mais il est le représentant de Jésus-Christ, de ce maître indulgent qui recevait avec tant de bonté les pécheurs de toute espèce : il est son représentant dans l'exercice de sa miséricorde. Ce ne sont pas les idées de l'homme qu'il porte sur le tribunal : ce sont les pensées, les sentiments du maître qui , en lui confiant ses pouvoirs, lui ordonne de les exercer comme il le ferait luimême. Pensez que c'est à Dieu que vous vous adressez, dans la personne de son délégué. Que l'impie se repente de ses iniquités, dit-il ji^ar son prophète, et je ne m'en ressouviendrai plus (1). En périssant dans la mémoire de
(i) Si au:ein iinpius egpiit pœnifcntiam ab omnibus peccatis suis fjU3e operatus est.... omnium iniquitatum ejns quas operalus est non recurdabor. Ezech. i8: ii, -11.
Dieu , nos péchés périssent de même dans celle de son ministre. Ensevelis dans son sein , ils ont disparu pour jamais. Aussitôt qu'il les a remis , il les a oubliés. Une loi sévère munie du sceau de toutes les puissances ecclésiastiques et civiles, sanctionnée des peines les plus rigoureuses du temps et de l'éternité , l'astreint à un silence religieux, absolu, inviolable. Sur le tribunal , il a dû tout savoir ; sorti du tribunal , il est tenu de tout ignorer.