‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 51 sur 281 · LVIII. Douceurs de la satisfaction · texte numérisé non relu

LVIII. Douceurs de la satisfaction

Mais , ô malheureux pécheurs I que la pusillanime frayeur des exercices satisfactoires arrête sur le seuil de la pénitence , qui ne jugez de leur austérité que par vos terreurs , de votre faiblesse , que par les inclinations qui vous dominent encore, ah I désabusez - vous ; sortez de cette erreur plus funeste encore que celles qui vous entraînèrent dans le crime , puisqu'elle vous empêche d'en sortir. En vous appelant à la pénitence extérieure, vous demandons-nous de vous retirer de toute société ; d'aller avec les Antoine habiter les déserts ; de vous soumettre aux austérités des Hilarion et des Jérôme? Quand même votre Dieu offensé mettrait à ce prix le retour de son amitié et votre salut éternel, vous devriez encore trouver ces biens infinis achetés bien peu chèrement. Qu'une plaie mortelle afflige votre corps : vous demandez au chirurgien d'y porter le fer ou le feu , et de vous

faire souffrir les douleurs les plus vives . si elles sont nécessaires pour vous conserver la vie. Mais non , la douce loi de l'Evangile ne vous impose pas ces sacrifices si rigoureux. Ce sont des actes d'héroïques vertus, qu'elle réserve à quelques âmes privilégiées. Elle n'exige de vous que des travaux de quelque temps , proportionnés à vos forces. Et même ces peines ne vous effraient si prodigieusement , que parce que vous ignorez , ou que vous ne voulez pas considérer les douces et abondantes consolations qui les accompagnent , les tempèrent , les rendent précieuses, agréables et chères Mondains, qui ne connaissez d'autre bonheur que de satisfaire vos passions , vous ne pouvez pas comprendre le bonheur bien plus grand de les avoir vaincues (1). Elle est étrangère à vos cœurs cette joie si douce , si pure , dont est inondée l'âme qui se sent déchargée du poids accablant et honteux de ses iniquités. Peut-on se former l'idée d'un sentiment que l'on n'a pas éprouvé ? Pour vous mettre en état d'en juger ^ commencez par en faire l'épreuve. Vous ne connaîtrez la pénitence qu'en la faisant. Ou , si l'aspect de ses rigueurs vous intimide trop , interrogez au moins , votre raison elle-même vous le conseille , interrogez ceux qui ont eu le courage de s'en charger ; qui furent ce que vous êtes , qui se sont rendus ce qu'ils sont ; qui ayant passé par l'un et l'autre état , en connaissent pleinement , et par expérience, les plaisirs et les peines. Voyez s'il en est un seul qui se repente , qui au contraire , ne se félicite pas sans cesse du salutaire parti qu'il a pris ; qui regrette vos jouissances , et déplore ses privations , qui consente à échanger ce que vous appelez ses peines contre vos joies. Tous, au contraire, comparant ce qu'ils ont abandonné à ce qu'ils ont acquis , les plaisirs passagers du vice, accompagnés, et vous le savez bien , d'agitation , de trouble , de remords, aux rigueurs

(i) Beati quorum reinissa? snnt inifjuilates, et quorum tecta snnt peccata. Ps. 3r; i.

de la pénitence qui rendent le calme à l'âme et la paix à la conscience; tous vous répondront que dans la pénitence les jouissances sont , non-seulement plus solides , mais plus abondantes et plus douces , que dans le vice. Au contraire , les contradictions , les anxiétés , les douleurs , les peines de tout genre , sont plus multipliées , plus continuelles , plus cuisantes dans le péché. Salomon a connu tout ce qui se fait sous le soleil , a satisfait tous ses désirs , s'est livré à tous les plaisirs , a savouré tous les genres de délices : il n'a trouvé dans tout cela que vanité et affliction d'esprit (1). Mais David, parmi les douleurs multipliées que lui causaient ses péchés passés , sentait plus vivement la joie dans son âme (2) , par les consolations qu'y versait la main bienfaisante du Seigneur. Et de même saint Paul , au milieu de ses incroyables travaux , de ses souffrances continuelles et extrêmes, bénit le Père des miséricordes qui le console dans toutes ses tribulations , parce qu'autant sont multipliées les peines et les douleurs qu'il ressent , autant sont abondantes les consolations dont Jésus-Christ inonde son âme (3). Voyez les saints pénitents de la Thébaïde plus satisfaits , plus joyeux dans leurs déserts , que les complices de leurs péchés qu'ils avaient laissés dans les

(i) Yidi cuncta quae fiant sub sole : et ecce universa vaniîas, et afflictio spiritus. Eccl. i; 14.

Dixi ego in corde mec : Vadam et affliiam deliciis, et fruar bonis '. et vidi quod hoc qiioque esset vanitas. Ibid. 2 ; r.

Et omnia quae desidcravernnt oculi mei noniiegavi eis, née probibni cor meura quin omni voluptate frueretur , et oblectaret se in bis quae prseparaveram... Yidi in omnibus vanitatem et afflictionein atiimi. Ibib. 2; 10, 11.

(2) Seoundum multitadinem dolornm meornm in corde meo , consolationes \nx laetificavernnt aniraam meam. Ps. 98; 19.

(3) Benedictus Deus , et Pater Doraini nostri Jesu Christi , Pater misericordiaium, et Dens totius consolationis , qui consolatur nos in omni tribulatione nostra... Quoniara sicut abundant passiones Christi in nobis, ita et per Christum abundat consolatio nostra. 2 Cor. r; 3, 4,5.

désordres du monde , trouvant plus de délices à expier leurs péchés qu'ils n'en avaient ressenti à les commettre. Ecoutez saint Augustin , qui avait fait l'une et l'autre épreuve , déclarant les larmes de sa pénitence plus douces que celles qu'il avait autrefois versées sur des théâtres profanes. Les rigueurs de la pénitence sont des remèdes amers au moment où on les prend, mais qui donnent la satisfaction de la santé. Les plaisirs du vice sont des poisons qui flattent d'abord le palais , et déchirent ensuite douloureusement les entrailles.

Une autre considération doit vous adoucir de beaucoup les travaux de la pénitence , c'est qu'ils vous sont un motif puissant de confiance. Plus vous vous y livrez avec ardeur , plus vous avez lieu d'espérer que votre pénitence a été efficace. Le zèle avec lequel vous vous portez à l'expiation de vos péchés , vous est un gage qu'ils ont été remis. De tous les signes d'une bonne et salutaire pénitence, c'est là le plus certain. Tous les autres peuvent avoir de l'obscurité, laisser du doute. Les dispositions intérieures de notre cœur ne nous sont pas toujours pleinement connues ; ce n'est que par les actions qu'elles produisent que nous pouvons nous en assurer ; ce n'est que par ce qui sort de cet abîme obscur que nous pouvons juger de ce qu'il renferme. Les dignes fruits de pénitence annoncent les dignes pénitents. Ils sont des fruits de vie pour le temps; ils achèvent de rétabhr la santé de l'âme guérie , il est vrai , et retirée de la mort par l'absolution , mais encore faible et languissante de sa maladie. Ils sont des fruits de vie pour l'éternité , en ce qu'ils communiquent à l'âme l'ardeur d'y aspirer , le courage d'y tendre , la force d'y parvenir.

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