‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 70 sur 281 · XXI. La miséricorde de Diea a un terme · texte numérisé non relu

XXI. La miséricorde de Diea a un terme

Nous reconnaissons , nous adorons , nous chérissons , comme une des perfections divines , la miséricorde que nous implorons. Mais elle cesserait d'être une perfection, si elle était un motif de persévérer dans le désordre. Elle est infinie sans doute , comme tous les autres attributs de l'Etre suprême : mais le pécheur s'abuse , par la fausse idée qu'il se fait de son infinité. Elle est infinie dans ses dons puisqu'elle nous applique les mérites de Jésus- Christ. Elle est infinie dans ses effets , puisqu'elle remet l'offense immense du péché. Elle est infinie dans son étendue : elle ne l'est pas dans sa durée. Elle ne connaît pas de bornes , mais elle a un terme. Elle ne s'épuise pas, mais elle se lasse.

Vous n'approuvez pas sans doute le système impie du déiste , qui , pour autoriser ses désordres , se fait un Dieu sans justice, prétend qu'il est trop bon pour punir , et qu'il n'a pas donné l'être à des créatures pour les rendre mallieureuses. Votre erreur est précisément du même genre. Votre principe , pour différer la pénitence , est le même qu'il emploie pour ne pas la faire. La seule différence entre vous et lui est , que de votre principe commun il tire la conséquence entière , dont vous n'osez avouer qu'une partie. La miséricorde cesserait d'être infinie , dans le sens que vous entendez l'un et l'autre, s'il pouvait arriver un temps où son indulgence expirât , et fît place à la justice. Dans toutes les hypothèses vous êtes en opposition avec vos principes. Si la miséricorde divine a un terme , vous avez tort d'en courir les risques : si elle n'en a point , l'incrédule a raison de ne rien redouter.

Vous vous enveloppez dans l'espérance qui vous est commandée. Mais vous ignorez , ou vous feignez d'ignorer ce que c'est que l'espérance chrétienne. Elle est une vertu : elle n'autorise donc pas le vice. Elle est prescrite pour vous porter au bien , et non pour être un encouragement au mal. Elle présente la palme à celui qui aura persévéré dans le sentier de Dieu , mais non pas à celui qui £e sera obstiné à rester dans les voies de l'iniquité.

Dieu est patient, dites- vous. Oui sansdoute il l'est (1). Vous le savez trop bien , par l'abus que vous en avez fait (2). Vous l'avez éprouvé longtemps : vous l'éprouvez encore. Si cette patience, que vous n'aviez point droit d'espérer, ne vous eût pas attendu depuis tant

(i) Patienter agit propter vos, nolens aliquos periie, sed oinnes ad pœnitentiam revertj. 2 Petr. 3 ; 9.

(2) Dédit ei Deas locura pœnitentise : et ille abutitur eo in superbiam. Job. 24; 2 3.

d'années , malheureux I y songez-vous sans frémir ? où seriez-vous en ce moment? En ce moment, où vous vous efforcez encore de prolonger vos coupables délais , où peut-être vous cherchez des raisons pour les justifier; vous les déploreriez en larmes de sang : et votre sort serait d'expier votre téméraire confiance dans un désespoir et dans des supplices éternels.

XXII. Ingratitade du pécheur qui fonde ses délais sur la miséricorde.

Il a été prévu par l'Esprit saint , ce malheureux sophisme, que vous suggère votre passion pour se perpétuer. Pécheurs, écoutez l'oracle sacré et confondez-vous. Ne dites pas : Tai péchés et que m'en est-il arrivé de fâcheux ? Le Très-Haut est un juge j^atient. Et ne dites pas : La miséricorde du Seigneur est grande: elle prendra en pitié la multitude de mes iniquités. Car la miséricorde et la colère se rapprochent promptement en lui : et sa colère veille sur les pécheurs. Ne tardez donc pas à vous convertir au Seigneur j> et ne remettez pas de jour en jour ; car la fureur viendra subitement ^ et vous perdra au jour de la vengeance. (1) Est-il possible de condamner plus positivement, et vos délais, et le prétexte dont vous les autorisez ? Vous remettez de jour en jour votre conversion : et Dieu vous défend absolument de la différer. \ ous vous fondez sur l'espoir que la miséricorde ne vous abandonnera pas ; et Dieu vous déclare nettement que sa miséricorde est prête à vous abandonner , et à vous livrer à toute sa colère.

(i) Ne dixeris : Peccavi , et quid raihi accidit triste? Altissimus enim est patiens redditor... Et ue dicas : Miseratio Domini magna est; multitudinis peccatornm meorum miserebilur. Misericordia enim et ira ab illo cito proximant : et in peccatores respicit ira illias. Non tardes converti ad Dominum , et ne différas de die in diem. Subito enim veniet ira illius : et in terapore vindictae perdet te. Eccli. 5 ; 4, 6,7,8,9-

Serait-il nécessaire de remettre sous vos yeux tous les oracles divins qui confirment cette grande et terrible vérité, qu'il vient enfin un temps où Dieu met un terme à sa clémence? Ouvrez les livres saints, vous les trouverez pleins de menaces qu'il ne cesse de faire, soit par ses prophètes, soit par lui-même, aux pécheurs qui poussent à bout sa patience (1). Toutes les fois que vous apportez un nouveau retardement à votre pénitence , vous vous placez vous-même sous ces terribles anatlièmes. L'usage que vous faites de la bonté divine en la faisant servir de prétexte à votre impénitence , devient un nouveau péché, qui plus encore que tous les autres, mérite qu'elle vous abandonne. C'est, et le grand Apôtre vous

(i) Dens jadex jastns, fortis et patiens. Numquid irascitur per singulos dies? Nisi conversi fueritis, gladium saum vibrabit : arcam suum tetendit, et paravit illum; et in eo paravit vasa mortis: sagittas suas ardentibas effecit, Psalm. 7; 12, i3, 14.

Convertiinini ad correptionem meam : en proferam vobis spiritam reeum, et ostendain vobis verba raea. Qnia vocavi , et renuistis : extendi raanum meam , et non fait qui aspiceret. Despexistis omne consilinm meam et increpationes meas neglexistis. Ego quoque in intérim vestro ridebo, et subsannabo. Prov. i; 28, 24, 25, 26.

Non effugiet in rapina peccator : et non retardabit sofferentia misericordiara facientis. Eccli. 16; 14.

Tacui semper, silui, patiens fui , sicut patuiiens loquar ; dissipabo, et absorbebo simul. Is. 42; i4'

Immunditia tua execrabilis ; quia mundare te volui , et non es mundata a oordibus tuis : sed nec mundaberis prius, donec quiescere faciam indignationem meam in te. Ezech. 24; i3.

Jam securis ad radicem arboris posila est. Omnis ergo arbor quae non facit fructnm bonum, excidelur, et in ignem mittctar. Matth. 3; 10.

Videns civitatera flevit super illam , dicens : Quia si cognovisses et tu, et quidem in bac die tua, quae ad pacem tibi, nunc autem abscondita sunt ab coulis tnis. Quia venient dies in te : et circumdabunt te inimici tui vallo... eo quod non cognoveris tempus visitationis tnae. Luc. 19; 41, 42, 43, 44.

Cum dixerint , pax , et secaritas; tune repentinus eis saper veniet interitus; sicut dolor in utero habenti , et non effugient. i Thess. 5; 3. Et alibi passim multoties.

le déclare, un mépris de cette bienfaisante longaniinité , lequel amasse contre vous un trésor de colère (1).

Dieu vous offre son amitié : il vous presse de l'accepter, et vous ne daignez pas la recevoir encore : et vous exigez qu'il attende le temps où il vous plaira de vous rendre à ses invitations (2) . Et quel est encore ce temps que vous osez lui assigner ? Celui où vous espérez que vous serez dégoûté du monde ; c'est-à-dire, où le monde sera dégoûté de vous : celui où vous imaginez n'avoir plus de passions ; c'est-à-dire , n'avoir rien de mieux à faire, que de revenir à lui. Laissez-moi , lui dites- vous, me livrer encore quelque temps à mes dissolutions , à mes injustices , à mes fraudes , à mes vengeances : et quand je serai las de vous outrager, je reviendrai à vous. Et quel est l'objet de ces délais que votre audacieuse confiance prétend lui imposer ? C'est pour continuer de l'offenser pendant plusieurs années. Et quel en est le motif ? C'est qu'il est infiniment miséricordieux.

Ah I cette admirable miséricorde, qui attend si patiemment le pécheur, qui l'invite si affectueusement, qui le solUcite si fréquemment, devrait être au contraire, pour nos cœurs, un des plus puissants motifs de pénitence (3). Quoi I ce qui m'engagerait à offenser mon père serait sa bonté. Je me permettrais de l'insulter , parce que je le connais plein de tendresse pour moi. Quelle est donc la perversité, l'ingratitude d'un cœur qui , de la clémence divine, se fait un titre pour perpétuer ses offenses envers

(i) An divitias bonitatis ejus et patientiae , et longanimitatis contemnis? Ignoras quoniam benignitas Dei ad pœnitentiam te adducit? Secundum autem duritiara tnam , et impœnitens cor, thesaurizas tibi ira ni in die irîe, et revelationis justi judicii Dei. Rom. 2; 4, 5.

(2) Posuistis vobteiupus miserationis Domini : et in arbitriam vestrum, diem constituistis ei. Judith. 8; i3.

(3) Sed quia patiens Dominas est, in hoc ipso pœniteamas : et indulgenîiam ejus fusis lacrymis postuleraus. Judith 8; 14.

Scindite corda vestra, et non vestimenta vestra : et convertimini ad Dominum Deum vestrum : quia benignus et raisericors est, et multae misericordiae , et prcestabilis super malitia. Joei. 2 ; i3.

elle î O mon Dieu, si vous étiez un maître impitoyable , de qui on n'eût jamais de pardon à espérer , on tremblerait de vous offenser : et la crainte de vous déplaire tiendrait toutes vos créatures dans une vigilance et une circonspection continuelles. C'est précisément parce que vous êtes infiniment bon, qu'après vous avoir longtemps offensé, on projette de vous offenser encore. On se sert de votre bonté contre vous-même. On ne se contente pas d'en abuser ; on l'outrage. On en fait le fondement de la persévérance dans le péché. On la rend le fauteur, le complice du péché (1). Cette prétendue confiance dans la miséricorde est une véritable insulte à la miséricorde. Aussi criminelle que téméraire, elle la provoque à abandonner pour jamais le pécheur, et à lui retirer ses dons.

* XXIII. Le délai diminue les grâces.

Vous fondez votre espoir de ne jamais manquer de grâces, sur celles que vous avez constamment reçues : et c'est là au contraire ce qui doit surtout vous effrayer. Moins favorisé, vous auriez moins à craindre. Mais sans cesse prévenu par le Seigneur, toujours vous l'avez repoussé Pouvez-vous vous flatter que vous répondrez mieux dans la suite à ses bienfaits ^ Pouvez-vous raisonnablement espérer qu'il les multipliera à mesure que vous les mépriserez ? Dieu n'est pas un dissipateur prodigue de ses dons : il en est le dispensateur économique» S'il est juste qu'il les répande avec plus d'abondance sur Tes âmes fidèles à y correspondre, n'est-il pas de la même équité qu'il les refuse aux coupables qui ont la témérité de les rejeter? Ciiminelle Babylonc, Dieu vous a traitée dans vos maux, et vous n'avez pas voulu guérir. Votre sentence est prononcée, et elle est épouvantable :

(i) Servire me fecisti in peccatis tuis : praRbaisti inihi laboiem iniquitatilnis tais. Isai. 43; 24.

Il va VOUS abandonner (1). Je m'en vais, dit Jésus- Christ, et vous me chercherez en vain : vous mourrez dans votre péché (2). Esaii demande avec larmes d'être admis à la pénitence : il ne l'obtiendra point (3). Les anges n'ont commis qu'un seul péché : et le bienfait du repentir leur a été refusé. Et vous imaginez , quelque coupables que vous soyez de l'obtenir aussitôt que vous le désirerez. Pensez-vous donc de le mériter à force d'offenses ?

Non, il n'en sera pas ainsi. A mesure que vous vous enfoncez dans le péché, il vous faudrait pour en sortir , des secours plus puissants^ et vous en aurez moins. Si, quand Dieu vous tend encore la main, vous sentez l'impuissance d'aller à lui, croyez-vous le pouvoir davantage quand il la retirera ? Tous vous bercez de l'espoir de vous convertir un jour. Tous la conserverez jusqu'à la fin, cette espérance trompeuse : et la difficulté de la réaliser ira toujours en croissant. Yous serez comme ces végétaux qui, dans certaines eaux, s'endurcissent et deviennent des pierres, en conservant toujours leur forme primitive. Yotre cœur sera endurci : et, conservant toujours ces velléités de repentir, il sera devenu incapable d'en éprouver le sentiment.

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