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CHAPITRE V

Le rapport de la conférence intergouvernementale des pays d'Orient sur l'hygiène rurale, tenue à Badoang (Java) du 3 au 17 août 1937, a donné dans ses recommandations générales des indications qui seraient susceptibles de s’appliquer aussi aux pays qui nous intéressent du point de vue général et théorique. Nous en extrayons quelques articles :

1° « La conférence souligne l’importance du régime alimentaire en tant que problème d’hygiène en Orient. Les renseignements dont on dispose semblent indiquer que la sous-alimentation et la mauvaise nutrition y sont très répandus et que les régimes alimentaires insuffisants et mal composés y entravent le développement physique et nuisent à la santé générale de l'individu, affaiblissant la vitalité et constituant même une cause de maladie. Bien que le problème soit difficile à aborder, puisqu'il est, dans une très large mesure, lié à la situation économique, la conférence croît cependant qu’il existe des possibilités d'amélioration et de progrès dans un certain nombre de directions. Elle espère donc que les gouvernements donneront leur appui toujours croissant aux travaux entrepris dans ce domaine;

20 « La conférence recommande la création dans chaque pays d’un comité national de l’alimentation. Ce co-

mité pourrait comprendre en plus des spécialistes de l'alimentation, des représentants des divers services publics : hygiène, médecine, instruction publique, agriculture, élevage, pêcheries. De tels comités auraient pour tâche de donner des avis à leur gouvernement sur les questions relatives à l’alimentation de la population. »

4 « La conférence recommande la formation en matière d’alimentation, d’hygiénistes spéciaux, afin de les utiliser ensuite comme spécialistes qui pourraient être adjoints aux services centraux et provinciaux d'hygiène. Ils devraient effectuer des enquêtes parmi la population, faire de la propagande en vue d’une meilleure alimentation, établir des régimes pour les écoliers, donner des avis sur les aspects diététiques de l’œuvre de protection de la maternité et de l’enfance, réglementer les régimes alimentaires dans les institutions d'Etat et les institutions charitables, telles que pensionnats, asiles d’aliénés, hôpitaux, etc. et d’une manière générale, collaborer à l'application pratique de la science de l’alimentation. »

5° « La conférence recommande l'établissement d’une collaboration étroite entre les instituts de recherches en matière d’alimentation, les instituts agricoles et les autres services qui s'intéressent à la production des denrées alimentaires. Le spécialiste de l’alimentation peut consulter l’expert agricole sur les possibilités pratiques de réaliser les modifications et améliorations de régimes qu’ils préconisent, inversement, l’expert agricole peut demander à son collègue des conseils sur les améliorations qu’il pourrait y avoir intérêt à porter au régime alimentaire des populations au moyen d’un asso-

lement approprié, d’une modification des techniques agricoles, de l’adoption de méthodes d'élevage sélectives.

de l’amélioration des engrais et de l'emploi des composts, etc. »

Tels sont les vœux émis d’une manière générale par cette conférence et qui sont aussi bien valables pour nos colonies d'Afrique du Nord.

L'enquête sur le régime alimentaire doit être complétée par l’étude de « l’état de nutrition ». En établissant une corrélation entre le régime alimentaire et l’état de nutrition on peut déterminer la valeur de ce régime, et connaître d’une manière plus précise les besoins alimentaires. De telles enquêtes devraient porter sur les points suivants : :

a) recherche du métabolisme de base;

b) recherche de l’état de nutrition de divers groupes de population, les écoliers par exemple, en utilisant entre autres les méthodes suivantes :

Examen physique général.

Moyennes de la taille, du poids et d’autres données anthropométriques selon les groupes d’âges et de sexes.

Fréquence des formes bénignes, des maladies dûes à une carence alimentaire, telles que héméralopie, xérophtalmie, stomatite et phrynodermie.

Fréquence de la carie dentaire et de la malocclusion.

Dosage de l’hémoglobine.

Examens de laboratoire destinés à révéler les déficiences en vitamines par exemple analyses de sang et d'urine lorsque les circonstances le permettent;

c) étude de l'effet d’une amélioration de l’alimentation de groupes sélectionnés sur l’état de nutrition au cours des enquêtes effectuées dans les écoles, étc….

Il faut porter une attention particulière à la vivacité et à la capacité en général, à la fréquence des indispositions, aux absences pour cause de maladie, etc…., qui peuvent être influencées par des changements de régime alimentaire.

d) Etude de l’état de nutrition et du régime alimentaire des groupes aisés qui sont au-dessus de la moyenne générale de la population, du point de vue de l’état physique et de la santé aux fins de comparaison avec les autres groupes.

Au sujet du régime, bien qu’on ne puisse donner une définition exacte des normes et des besoins alimentaires, certaines questions peuvent être considérées comme importantes. Il serait souhaitable et même peut-être

essentiel au point de vue de l’alimentation optimum, que le régime alimentaire contienne des protiénes animales. Cette inclusion est particulièrement nécessaire dans le cas des enfants en période de croissance et des femmes enceintes et allaitantes. Le riz, puisque aussi bien il est employé également en Afrique du Nord quoique à un degré moindre qu’en Indochine et dans les pays d'Orient, ce riz partiellement décortiqué seulement, présente une valeur nutritive plus grande que le riz sur décortiqué en ce qui concerne la vitamine B/1 les pro-

téines et les sels minéraux. Mais dans le rapport de l’Indochine à la conférence intergouvernementale des pays d'Orient, il est dit que « l’'Annamite de Cochinchine a pris goût au riz plus blanc. il n’est pas possible d’espérer modifier les erreurs alimentaires de ces mangeurs de riz blanc.

« À la suite d’études approfondies dûes au laboratoire de l’Institut Pasteur de Saïgon, une Commission du béribéri, réunie pour répondre aux vœux émis par le cinquième Congrès de la F. E. A. T. M. (1) (Singapour 1913) avait conclu que la meilleure méthode de prophylaxie consisterait dans l’utilisation du son de paddy pour la confection d’aliments bon marché (biscuits, gâteaux) qui seraient offerts dans le commerce indigène. Cette recommandation logique et d’une valeur logique indiscutable, n’a pas été suivie d’effet. Elle s’est heurtée à la difficulté constante que rencontrent toutes les mesures qui ont pour but de modifier des habitudes ancestrales, surtout en matière d’alimentation. »

D'autre part, l'interdiction du riz décortiqué en Extrême-Orient se heurterait à une forte résistance du commerce du riz qui est organisé d’une manière générale pour la production de ce riz.

Le poisson fournit de fortes protéines et parfois de la vitamine A. Les petits poissons consommés entièrement sont une source très riche de calcium et d’autres éléments inorganiques. Les œufs fournissent de bonnes protéines, la plupart des vitamines, ainsi que du calcium, du phosphore et du fer. Le lait écrémé contient tous les éléments

présents dans le lait complet, à l’exception de la vitamine À et des lipides. Il constitue une riche source de protéines, de calcium et de certains autres facteurs du groupe des vitamines B. Mais à moins d’être convenablement complété par exemple par l’huile de foie de morue, le lait écrémé ne saurait former le seul aliment des enfants en bas âge. Toutefois on peut utilement le faire figurer dans le régime alimentaire des enfants plus âgés.

Les légumineuses sont riches en vitamines B et conüiennent d’autres éléments appartenant au groupe des vitamines B. Elles constituent également une bonne source des protéines végétales.

Les fèves de soja contiennent un pourcentage élevé de protéines et de graisses, les préparations de soja constituent un ingrédient important. Le lait de soja n’a guère de commun avec le lait mammaire que sa couleur blanche. Si on le complète d’une manière appropriée, par exemple avec des jaunes d'œufs, du sucre de malt et des sels minéraux, il peut être utilisé pour l’alimentation de la première enfance. Cependant il a un goût un peu amer.

Il y a lieu de souligner tout particulièrement la valeur nutritive élevée des légumes à feuilles vertes. Ils sont riches en carotène, qui est la provitamine A, en acide ascorbique qui est la vitamine C, en certaines autres vitamines et en sels minéraux, surtout le calcium. Les légumes verts ont plus de valeur frais que secs.

Les fruits et légumes suivants sont riches en provitamines À (tomates, oranges, pomme de terre jaunes et rouges, carottes). D’une manière générale, les fruits et

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les légumes constituent d’excellentes sources de vitamines C, en particulier les agrumes. L'huile de palme peut être utilisée aussi comme source de provitamine A.

Les catégories de la population qui sont le plus sujettes à souffrir d’un régime alimentaire défectueux, sont les nourrissons, les enfants pendant toute la croissance, ainsi que les femmes enceintes et allaitantes. On doit se préoccuper plus spécialement de l’alimentation de ces catégories.

Il y a lieu de signaler aux services d’hygiène et d’instruction publique, combien il importe de fournir aux écoliers externes des repas appropriés et divers aliments complémentaires tels que le lait. L'organisation de l’aiimentation à l’école, avec la collaboration de diététiciens, constitue l’un des moyens les plus importants pour combattre la sous-alimentation et améliorer la santé et le développement des enfants pendant la croissance.

Envisagée au point de vue médical, l’alimentation doit concourir pour le mieux à l'entretien de notre santé. Définition banale, mais qui est logique, puisque Palimentation varie suivant chaque climat, chaque vie, chaque individu. Décréter qu’une alimentation est plus rationnelle qu’une autre, est, de l’avis même de notre Maïtre le Pr. Tanon, prouver qu’on est un htygiéniste convaincu, mais pas un bon hygiéniste. Certains mets qui déplairont aux uns, seront excellents pour d’autres. Les régimes qu’on conseille dans les maladies ou dans d’autres circonstances, tiennent souvent trop peu compte des goûts de chacun. Certes, il est des régimes que lexpérience de plusieurs siècles a démontré être nécessaires,

pour des maladies bien déterminées, mais En dehors de cela, chaque personne doit suivre ses penchants, sans exagération. Des aliments qu’on apprécie, une cuisine bien faite, excitent l’appétit et provoquent des secrétions psychiques. C’est un fait, il n’y a qu’à le reconnaître et en tenir compte en hygiène. Malgré cela, comme les besoins dans un même milieu peuvent varier et comme ies aliments n’ont pas tous la même valeur nutritive, il faut qu’un hygiéniste sache quelles sont leurs qualités et dans quelles mesures, l’organisme peut les utiliser, Le fait est bien établi, que, d’une manière générale, les populations indigènes le plus souvent accoutumées à une alimentation végétarienne peu variée et peu abondante, sont sous-alimentées et peu aptes à supporter un effort. Il y a une quarantaine d’années quand la pacification de l'empire colonial n’était pas achevée, il ne pouvait être question de mise en valeur. Actuellement la situation a bien changé, le calme existe partout et le régime administratif est bien établi; le problème qui domine est celui du développement économique.

Mais pour le résoudre, il faut des moyens puissants, représentés par des routes, des chemins de fer, des ports, des travaux d'irrigation, etc. C’est un effort considérable qui est demandé aux populations autochtones et pour le fournir, elles ont besoin de la vigueur musculaire que seule peut donner une bonne alimentation. Dans le domaine des maladies transmissibles, la résistance des populations joue aussi un premier rôle, du fait de l’évolution coloniale et des moyens de communication qui l’accompagnent ; les populations au lieu de rester cantonnées dans leurs villages, circulent, et

ce sont de véritables migrations qui se produisent chaque année, soit pour rejoindre des chantiers de travail, soit pour faire les récoltes ou entretenir les plantations, comme en Algérie, pour la vigne et le blé, soit encore par les nomades faisant passer leurs troupeaux du Sud au Nord et inversement. Et ainsi les maladies andémo-épidémoilogiques au lieu de rester localisées et de s’éteindre sur place suivent ce brassage des races, deviennent d’autant plus menaçantes que les populations mal alimentées, manquent de résistance (exemple des poussées épidémiques du typhus exanthématique, du paludisme, de la trypanosomiase, etc...).

Les maladies sociales elles-mêmes se glissent dans le sillage de la civilisation et là encore la tuberculose et les maladies vénériennes font d’autant plus de ravages que le terrain est plus propice à leur développement.

Ainsi s’est imposée peu à peu dans les colonies, une véritable politique de l'alimentation ; celle que le Gouverneur général Carde a si justement appelée « la politique du ventre plein » et qui l’a incité à prescrire que dans tous les villages de l'A. O. F., il y aurait obligatoirement un minimum de cultures vivrières et un cheptel pour la consommation journalière.

Ce problème de l’alimentation est à étudier avec soin, par tous ceux qui emploient la main-d'œuvre indigène et s’intéressent à l’avenir des races autochtones. IL faudrait confier, comme l’indique le médecin général inspecteur Lasnet, aux pharmaciens coloniaux, dans chaque colonie, l'étude systématique de tous les produits alimentaires susceptibles d’être utilisés, et équiper

en conséquence leurs laboratoires ; il n’est pas douteux que cette étude permettrait d’utiliser des produits coloniaux nouveaux ou non, à la portée des indigènes qui pourraient améliorer sensiblement leur ration alimentaire, si à l’ordre du jour en ce moment.

« Nous ne développerons, nous ne consérverons même notre Empire colonial, qu’au prix d’une politique indigène de tous les instants », écrivait excellemment le maréchal Lyautey en synthétisant la politique française, celle qu’il avait réalisée. Il disait aussi « donnez-nous des médecins, ils font plus pour la conquête que les soldats ». Si les indigènes ne mangent pas à leur faim, ce n’est pas l’esprit de collaboration, c’est la haine que provoquera chez eux le contact de l’Européen. Ils regarderont, non ce qui a déjà été accompli, mais ce qui manque encore.

Nous pouvons encore beaucoup pour améliorer l’alimentation des indigènes, indirectement par les routes, le développement du commerce qui augmente leur pouvoir d'achat, etc, directement en introduisant, en développant ou en améliorant les cultures ou l’élevage. Et qu’on ne s’y trompe pas, la meilleure des politiques coloniales est encore la politique alimentaire. Un peuple qui souffre de la faim est un peuple prêt à se révolter. Les maladies sociales, comme les maladies infectieuses, ne poussent que sur un terrain préparé par l’inanition. Les peuples africains ne sont pas, à cet égard, différents des peuples européens. La popularité de Henri IV a tenu, moins sans doute à ses grandes visées politiques, qu’à la modeste « poule au pot » qu’il a introduite dans chaque foyer français.

Le plus grand ministre des colonies françaises sera,

croyons-nous, celui qui permettra à chaque indigène de manger à sa faim.

Aïnsi, améliorer l'alimentation de l’indigène, non seulement par l’exemple, mais aussi en leur apprenant à se servir des ressources du pays et des outils qu'ils ont dans les mains, car comme dit Cuvier : « Le bien que l'on fait aux hommes est passager, mais les vérités qu’on leur laisse sont éternelles. » Et nous ne croyons pas mieux terminer qu’en citant ces phrases du docteur Bertherand : « L’Arabe vénère beaucoup le Français, lui conserve souvenir des soins qu’il en a recus, les toubibs français qui ont pratiqué chez les indigènes de l’Algérie, Icur rendent cette justice, car les individus dont ils ont soulagé les souffrances, leur ont toujours réservé une hospitalité particulièrement démonstrative, empressée, plus ou moins splendide, selon la position pécuniaire ; que de progrès l’autorité supérieure aurait pu réaliser dans la conquête morale des indigènes si elle avait profité de ses bonnes dispositions en organisant les secours médicaux en leur faveur. »

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