‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 10 sur 21 · POSITIONS ET CAMPEMENTS · texte numérisé non relu

POSITIONS ET CAMPEMENTS

L E terrain est l’échiquier sur lequel les généraux jouent au jeu de la guerre avec les troupes qu’ils commandent. Nous avons supposé jusqu’ici cet échiquier uniforme et sans obstacles , ahn qu’en fixant les yeux sur une base simple et unie, nous pussions plus facilement établir des règles et des principes pour l’ordre , l’arrangement, le soutien et la marche successive des cohortes, des escadrons et des batteries, qu’on peut regarder comme les différentes pièces de ce jeu. Mais que la forme du terrain change, il est certain que l’ordre de bataille doit perdre sa régularité, pour pouvoir s’adapter aux inégalités et aux variétés du site. L’ordre et la marche et U valeur des pièces se modifient d’après de nouvelles données, et la partie se complique. Ce sont ces changements prescrits dans l’ordre de bataille primitif, par les principales variétés du terrain, qu’il s’agit maintenant d’examiner.

Nous avons rangé notre corps d’armée dans

■POSITIONS ET CAMPEMENTS. a53 une plaine rase sur deux lignes régulières, soutenues par une réserve centrale. Imaginons àprésent que le champ de bataille cesse d’être uniforme, pour se bouleverser et se couvrir toutà-coup de différents accidents, tels que bois, hauteurs, rivières, vallons ou bas-fonds, rochers, ravins, villages, etc. De ces accidènts, les uns, comme les bois, les hauteurs, les rochers, les villages, contribuent à renforcer le champ de bataille; les bois rassurent l’infanterie contre la cavalerie , lui procurent l’immense avantage de voir sans être er\ vue, masquent tousses mouvements et la dérobent aux yeux de l’ennemi , qui se voit contraint de combattre à découvert contre des adversaires invisibles ; les hauteurs dominent et découvrent de loin l’ennemi, augmentent ^effet et la portée des projectiles, cachent et mettent à couvert les troupes derrière leurs revers; les rochers offrent des points de sûreté défendus par leurs escarpements; les villages présentent à leurs défenseurs des abris derrière les maisons et les murs, contre les balles et la mitraille; ils couvre les mouvements d’une troupe , et réduisent l’attaque au débouché des rues, qui sont ordinairement des défilés faciles à garder..

Les autres accidents, comme les marais, Içs rivières , les vallons ou bas-fonds , et les ravins , contribuent à ‘affaiblir le champ de bataille; les marais rendent difficile et souvent impraticable la marche des troupes; les rivières séparent les

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corps entre eux, les isolent, et les empèclieiit de se soutenir et de se secourir mutuellement; les vallons, et en général tous les bas-fonds, nuisent à la justesse et à la portée des armes à feu ; laissent sans cesse les troupes à découvert, et les exposent à se voir foudroyées par l’artillerie ennemie ; les .ravins ont des inconvénients encore plus graves que les vallons.

L’art de disposer des troupes sur un terrain consiste à profiter des accidents favorables, et à éviter les accidents défavorables; ce qui ne peut se faire .sans déranger la régularité de notre ordre de l)ataille primitif. 11 faut tantôt avancer quelques parties de la ligne pour occuper une hauteur, un bois, un village; tantôt en reculer d’auÿ’es pour ne pas se jeter dans un marais ou un ravin ; tantôt y laisser des lacunes pour éviter les bas-fonds.

Une autre caûse vient encore contribuer à rompre l’uniformité de notre ordre de bataille; c'est la néce.ssité d’adapter chaque arme à la na* ture du terrain qui lui convient le mieux. Cependant , comme nous avons placé en réserve toute la cavalerie de ligne et une grande partie de l’artillerie, ces deux armes peuvent choisir le terrain qui leur est le plus favorable lorsque le combat est engagé , .sans déranger l’ordre des lignes. C’est un des grands avantages de l’ordre de bataille que nous avons adopté.

Le talent de connaître le fort et le faible d’un

POSITIONS ET CAMPEMENTS. a55 terrain, de profiter du premier et d’éviter le second, d’y plier, d'y marier l’ordre de bataille, d’y amalgamer les différentes armes , de choisir, en un. mot , les positions qui présentent des champs de bataille faciles aux défenseurs, difficiles aux assaillants, forme une des branches importantes de l’art de la guerre chez les modernes. Les anciens paraissent y avoir attaché moins d’importance que nous; leurs généraux semblaient regarder les positions avec des yeux indifférents, et leur accorder peu d'influence sur le sort des combats. Les Romains sur -tout les recherchaient rarement , et ils trouvaient que tout terrain assez ouvert pour leur permettre d’étendre en ligne leurs légions, était un champ de bataille convenable. On ne peut attribuer cette indifférence pour les positions qu’à la nature de leurs armes et à leur manière de combattre, qui forçaient les deux partis à en venir aux mains et à se battre sur le même champ de bataille. Leurs armes de jet n’étant qu’un accessoire , et leurs combats ne se décidant qu’à l’arme blanche, ils s’abordaient et se serraient sur le même terrain, qui devenait un champ de bataille commun, et cessait dès-lors d’offrir des avantages exclusifs à l’un ou à l’autre parti.

Chez les modernes, au contraire, presque tous les combats se décident avec les armes à feu , sans en venir à l’arme blanche; les deux partis restent et se battent à cent, deux cents ou

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trois cents toises l’un de l’antre, et chacun a son champ de bataille différent. Les accidents de terrain, qui changent et varient à chaque instant, peuvent rendre l’un avantageux et l’autre désavantageux. Toute la scienCc des positions consiste à choisir un champ de bataille favorable pour les défenseurs, en forçan’t les assaillants à combattre sur un champ de bataille défavorable.

Ainsi l’on doit "considérer dans le choix d'une position deux champs de bataille distincts , celui des défenseurs et celui des assaillants. Plus le premier est avantageux et le second désavantageux, plus la position est forte.

Un champ de bataille avantageux est celui qui permet aux troupes de circuler librement et aisément de la droite à la gauche et de la queue à la tète, afin qu’elles puissent s’aider et s’entresecoiirir mutuellement ; qui domine le terrain environnant jusqu’à portée de canon ; qui le découvre exactement , au moins jusqu’à portée des petites armes et de la mitraille , qui offre des bois, des rochers, des villages, pour appuyer des ailes ou quelque autre partie faible de l’ordre de bataille, sans nuire à la circulation des troupes , et qui pré.sente des couverts pour dérober les troupes aux vues et aux feux de l'ennemi , jusqu’à ce qu’elles entrent en jeu. Son étendue doit être proportionnée à celle de l’ordre de bataille primitif, c’est-à-dire qu’elle doit être

POSITIONS ET CAMPEMENTS. a5; de mille toises de long et de sept cents toises de large pour un corps d’armée de trente mille hommes. Il faut encore que les hauteurs sur lesquelles il règne se prolongent en avant, en pente douce et uniforme , de manière à ne laisser aucun pli de terrain qui ne soit éclairé et dé couvert.

Un champ de bataille désavantageux est celui qui est vu dans tous les sens, et dominé par des hauteurs à portée de canon et de fusil , et qui est embarrassé par des marais , des rivières , des ravins et des défilés de toute espèce. L’ennemi y avance difficilement, même en colonne; il ne peut s’y déployer pour combattre, et il s’y fait écraser sous une grêle de projectiles, .sans pouvoir rendre le mal pour le mal.

Une position qui réunit ces deux espèces de champ de bataille est doublement forte et par son assiette et par les obstacles qui la couvrent. Mais si elle ne remplit qu’une seule de ces conditions, elle ces.se d’être facile à défendre. Qu’une position, par exemple, offre aux défenseurs un champ de bataille bien situé, mais dont l’accès soit facile sur tous les points ; les assaillants ne trouvant aucun obstacle à se déployer pour combattre , pourront la forcer en assez peu de temps. Qu’une autre position présente aux assaillants un champ de bataille hérissé d’obstacles et de défilés, mais sans offrir en même temps en arrière un champ de bataille facile pour y

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i'et-

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déployer les défenseurs; on ne pourra que difficilement s’en servir, et l’on sera réduit à combattre avec les assaillants dans les défilés même, sans aucun avantage.

Au reste, gardons-nous de croire qu’il faille toujours, même dans la guerre défensive, se placer timidement derrière les obstacles du terrain, et prendre des positions purement défensives. Il vaut mieux se faire craindre, ne pas se borner à parer, et se ménager la facilité de porter quelques bottes à son adversaire. Que les flancs d’une position soient toujours couverts par des obstacles, j’y consens; on obtient par-là une défense pour les parties faibles de l’armée, sans nuire à ses mouvements. Mais il n’en est pas de même du front; il faut souvent éviter de le couvrir et d’en rendre l’accès très-difficile. On se réduit à un état purement passif lorsqu’on se place derrière les défilés; caries mêmes obstacles qui empêchent l’ennemi de venir à nous, nous empêchent d’aller à lui. Aucun des deux partis n’ose se hasarder sur un terrain désavantageux, et l’on reste en position sans rien entreprendre; ce qui est souvent contraire au but qu’on doit se proposer à la guerre. J’ai vu plusieurs généraux faire le contraire de ce que je prescris ici, et découvrir leurs flancs pour couvrir leur front. Mais qu’arrivait -il ? c’est que l’ennemi , qui les voyait placés de manière à ne pas pouvoir prendre l’offensive , se livrait

POSITIONS ET CAMPEMENTS. aSg tranquillement et sans danger à des marches de flanc, afin de tourner leur position : il manœuvrait à l’abri des marais et des rivières qui le séparaient d’eux ; il allait passer les défilés hors de leur portée, et il paraissait totit-à-coup sur celui de leurs flancs qu’ils avaient négligé de couvrir.

En général , les meilleures positions .sont celles dont les flancs sont inaccessibles, et dont le front domine un terrain en peute^ouce, favorable à l’attaque comme à la défense; si, de plus, les lignes peuvent s’appuyer à des villages et à des bois qui forment par leur saillie comme des espèces de bastions défensifs de distance en distance, l’armée se rend presque inexpugnable, sans se réduire à l’inaction.

En supposant que ces points d’appui ne soient pas espacés entre eux de plus de trois ou quatre cents toises, l’ennemi .se voit réduit à la nécessité de les attaquer , afin de forcer les lignes; car, comment pénétrerait-il entre ces espèces de bastions garnis de canon et de mousqueterie, sans se faire détruire par leurs feux de flanc? Toute la bataille roule alors sur la défense de trois ou quatre points, qui sont comme les clefs du champ de bataille; défense pour laquelle on peut prodiguer les troupes de réserve et de seconde ligne

Les circonstances de la guerre permettent rarement d’étudier à loisir un cbamp de bataille Le terrain varie et présente un nouvel aspect à • *7-

a6o CHAPITRE VIII.

chaque pas, à chaque mouvement des armées, ce qui donne lieu sans cesse à de nouvelles combinaisons, qui doivent être aussi promptement exécutées qu’aperçues; car les circonstances changent rapidement à la guerre. Dès qu’elles sont favorables, il faut saisir aussitôt l'occasion aux cheveux. C’est un grand art que celui de profiter de tous les avantages du terrain , tels que la fortune les présente au moment du combat, de s’emparer à-propos deAauteurs, des villages, des bois favorables, d’adapter chaque arme au terrain qui lui est propre , de dérober les troupes aux yeux et aux coups de l’ennemi, en profitant de tous les plis de terrain , de mesurer de l’œil les distances avec exactitude, de saisir tous les accidents qui peuvent couvrir ou appuyer l’ordre de bataille, d’obtenir un équilibre de forces sur les points principaux, de reconnaître les parties faibles du champ de bataille ennemi, d'y diriger les attaques suivant les localités, en colonne ou déployées, d’apercevoir en un mot et de mettre à profit à chaque instant tous les accidents du terrain favorables à la défense ou à l’attaque.

C’est cet art de saisir vivement ce qu’il y a de mieux à faire à la première inspection des localités et de la position respective des deux armées , qu’on nomme coup-d’œil militaire. On le regarde assez généralement plutôt comme un don de la nature que comme un fruit de l’éducation. Quant à nous, qui ne croyons pas aux

POSITIONS ET CAMPEMENTS. a6i idées innées , nous pensons qu’il est le résultat de l’étude, de l’exercice et de la réflexion, comme toutes nos autres connaissances. Tout officier bien organisé peut l’acquérir en s’exerçant souvent à faire manœuvrer des troupes de différentes armes, et à faire des levées à vue sur des terrains variés. Les levées l’habitueront à saisir avec exactitude toutes les formes du terrain, et à juger des distances, et les manœuvres lui apprendront à envisager un pays quelconque sous un aspect militaire , et y à disposer convenablement les troupes, soit pour la marche, soit pour le combat.

Mais il ne suffit pas de savoir profiter des avantages du terrain sur un champ de bataille, il faut de plus savoir s’en servir pour prémunir son camp contre les attaques et les surprises; car la force des camps est toute entière dans leur assiette depuis qu’on a perdu l’habitude de les retrancher. Les retranchements que les Romains élevaient autour de leurs camps , en quelques heures de temps , leur offraient des avantages immenses. Grâces à ces | fortifications, ils reposaient en sûreté sans craindre dc surprise; ils pouvaient camper à une portée de trait de leur ennemi, sans craindre de se voir forcés à combattre contre leur gré; ils évitaient la bataille sans perdre du terrain ; ils se procuraient la faculté de ne se battre que lorsque la fortune ou les fautes de leurs adversaires leur offraient, des

chapitrp: VUl.

chances favorables; les bagages, les valets, les malades, les blessés, et tout cet attirail si gênant un jour de bataille pour nos armées modernes , restaient renfermés dans leur camp au moment du combat, et leur armée elle-mérne y trouvait un refuge contre les revers de la fortune. Leur camp, en un mot, était un appui pour le combat, et une place de sûreté en cas de malheur.

Les modernes ont perdu l’usage de retrancher les camps ; nous n'en accusons point leur paresse; nous aimons mieux croire qu’ils jugent la construction des retranchements à l’épreuve du canon trop lente pour avoir le mérite de l’à-propos au moment opportun. Quoi qu'il en soit, ils cherchent à remplacer les fortifications artihcielles par les fortifications naturelles , et à obtenir pour leurs camps, du choix des positions et des accidents du terrain, une force et une sûreté qu’ils négligent d’obtenir par leur travail. De-là vient que le choix de la position des camps , auquel les Romains n’attachaient d’autre importance que celle d’être à portée de l’eau clans un pays découvert propre à servir de champ de bataille, est devenu une science fort essentielle parmi nous.

Les Romains campaient en quarré. Cette forme, l’une de celles qui ombrassent le plus d’espace dans leurs contoqrs , économisait la quantité de travail des retranchements, celle des troupes de garde, et se prêtait avec facilité à toutes les dis-

POSITIONS ET CAMPEMENTS. a63 tributions intérieures habituelles. Les retranche raents d’un camp consulaire avaient environ trois cent trente toises de côté ou treize cent vingt toises de développenoeirt ; de sorte qu’ils n’exigeaient guère que cinq mille hommes ou le quart dé l’armée pour leur construction et leur défense. Le reste formait une réservf dont on disposait suivant les besoins du moment.

Nous avons abandonné la méthode de camper en quarré, et l’usage veut aujourd’hui qu’on campe ett ligne, dans le même ordre qu’on se propose de combattre. Les Russes eux- mêmes, qui campaient encore en quarré Sans la guerre de sept ans, ont maintenant adopté l’usage général. Cependant ils pouvaient s'en dispenser plus qu’aucun autre peuple, grâce à leur excellente et infatigablecavalerie légère, qui les éclaire à cinq ou six lieues en tous sens, et les avertit à temps des mouvements de l’ennemi, pour se déployer et se ranger en bataille avant d’être attaqués.

C’est la désuétude où sont tombés les retranchements qui nous force à camper en ordre de bataille; car des armées , agglomérées en quarré comme celles des Romains , sans être renfermées comme elles dans une enceinte retranchée, risqueraient d’être attaquées et surprises avant de pouvoir se développer : ce qui entraînerait leur ruine infaillible. L’ennemi pourrait les attaquer en flanc et en queue, sans leur permettre de

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prendre leur ordre de bataille; de-là naîtraient le désordre et la confusion, les préludes des défaites. C’est donc avec raison que nous avons pris l’habitude de camper dans le même ordre que nous combattons, afin que les troupes, se trouvant en bataille en sortant de leurs tentes, soient j)rètes en un clin -d’œil à repousser les attaques de l’ennemi. Cette disposition est certainement la plus propre à éviter les surprises de front; quant à celles de flanc, on ne pourra les prévenir qu’en s’éclairant au loin par des troupes légères, et en se fortifiant de tous les accidents que présente le terrain.

Du reste, puisque nos campements ne sont que des ordres de bataille, tout ce que nous avons dit sur les positions en général est également applicable à celle qu’on recherche pour y camper comme pour s’y battre. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit de trouver un double champ de bataille, l’un favorable aux défenseurs, et l’autre défavorable aux assaillants.

Qu’il me soit permis , en terminant ce chapitre , de réclamer contre un usage très- pernicieux à la santé et à la conservation des troupes, introduit parmi nous par la guerre de la révolution ; c’est de faire camper le soldat sans tentes. C’est une des principales causes de cette afireuse consommation d'hommes qui s’est faite dans le cours des dernières guerres, où l’on peut calculer, terme moyeu, que les fantassins ne du-

Dig4(ze<i

POSITIONS ET CAMPEMENTS. a65 raient pas plus de deux campagnes. Nos malheureux soldats, après avoir fait une marche pénible dans la boue, par un temps de pluie, arrivent souvent au milieu de la nuit sur un terrain détrempé d’eau qui ne leur offre aucun abri. Ils n’ont ni le temps ni les matériaux nécessaires pour se faire des baraques; ils passent la nuit sous un ciel froid et pluvieux, sans pouvoir fermer l’œil, et, après avoir traîné pendant quelque temps une existence pénible, dont tous les instants sont marqués par la souffrance que leur fait éprouver une humidité continuelle, leur corps s’affaiblit, ils tombent malades , et ils périssent misérablement. Nous ne réclamerons pas contre cet usage barbare, au nom de l’humanité, auprès de ceux qui prétendent qu’humanité et guerre ^onX. deux mots incompatibles, mais bien au nom de l’utilité. Qu’on ne perde pas de vue que des consommations d’hommes trop considérables causent la ruine d’une bonne armée, quelque facilité qu’on ait à la recruter, parce que des recrues ne sont pas des soldats , et qu’un ramas de paysans n’est point une armée; qu’en dernier résultat, celui des deux partis qui conserve le plus de bons soldats finit par dicter des lois à l’autre, et que des hommes affaiblis par les .souffrances perdent leur courage avec leurs forces physiques. Ce n’est pas sans de bonnes raisons que nos ancêtres, et les anciens euxiiièmcs , si endurcis aux fatigues , adoptèrent

266 CHAPITRE VllI.

l’iisagc des tentes; ils savaient que le corps humain a besoin- de renouveler ses forces et sa vigueur par quelques moments de repos et de sommeil pris à couvert de l’humidité.

Le défaut de tentes réduit maintenant nos gé« néraux à la cruelle alternative, ou de faire périr leurs soldats par la pluie, s’ils veulent les établir militairement dans des positions convenables, ou de risquer de se laisser surprendre et mettre en fuite, s’ils veulent les cantonner dans les villages, pour les mettre à l’abri des injures de l’air.

Mais en voilà assez pour faire sentir la nécessité de reprendre l'usage des tentes; nous en aurons quatre-vingts par cohorte , chacune pouvant contenir une escouade de dix hommes, y compris le caporal ou chef de la tente. Trois ou quatre chevaux de bât par cohorte, suffiront pour les porter, ce qui exigera seulement soixante ou quatre-vingts chevaux pour ce service, par légion, qu’on réunira tous à la queue de la légion : on voit par-là qu'elles ne causeront pas une grande surcharge d’équipages.

J K traiterai mes lecteurs dans ce chapitre comme je les ai traités dans le reste de cet ouvrage, en hommes déjà versés dans les premières connaissances de l'art de la guerre, .sans vouloir leur expliquer les éléments de la fortification, qu’ils connaissent sans doute tout aussi-bien que moi; car, qui pourrait tout expliquer sans un mortel ennui !

Les Romains campaient ordinairement à une portée de leurs machines de guerre, ou à environ trois cents toises de leurs ennemis. Les meilleurs généraux mo<lernes ont suivi cet exemple ; en les voit rapprocher leurs camps de leurs adversaires, et les serrer sans cesse à une portée de canon, afin de ne jamais les perdre de vue, de croi.ser tous leurs projeti, de faire avorter toutes leurs entreprises, de profiter incontinent de leurs fautes, et de saisir en un mot, toutes les occasions favorables. L’épée toujours suspendue sur la tète de leur ennemi, ils se tiennent prêts à le

a68 CHAPITRE IX.

frapper à chaque faux pas. Considérez les savantes campagnes de Gustave- Adolphe et de Walstein , de Turenne et de Montécuculi , et vous trouverez presque toujours ces grands généraux campés à portée de canon l’un de l’autre.

Mais la nature présente-t-elle toujours des positions favorables si rapprochées de l’ennemi? Non certes. En ce cas, il faut faire comme faisaient ces grands hommes, il faut suppléer aux fortifications naturelles par des fortifications artificielles. Ils remuaient de la terre, ils construisaient des retranchements, et ils convertissaient, en quelques heures de travail , une position très-faible en une position presque inexpugnable. Pourquoi dédaignerions-nous de les imiter? Rappelons-nous que c’est en remuant la terre que les Romains ont conquis le monde.

De tous les peuples de l’Europe, les Turcs sont les seuls qui aient conservé l’babitude de retrancher leurs camps ; et cet excellent usage remédierait en quelque sorte au désordre et à l’indiscipline de leur infanterie, si quelque chose pouvait remplacer l’ordre et la discipline. Les autres peuples négligent ordinairement de se fortifier , sous prétexte que des retranchements à l’épreuve du canon exi^nt trop de temps et de travail pour être construits au moment du besoin, et que les positions que doit prendre une armée, nécessairement subordonnées aux mouvements de l’ennemi et aux vicissitudes de la

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RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 269 guerre, sont trop vagues, trop incertaines, et trop indéterminées pour être prévues et retranchées d’avance.

Il est certain que ce raisonnement est assez spécieux ; en effet, il existe bien peu de positions retranchées d’avance que l’ennemi ne puisse éviter ou faire abandonner , en les tournant, et en menaçant leur ligne de communication.

11 n’est pas douteux non plus que les retranchements en usage aujourd’hui ne demandent trop de temps pour leur exécution; ils sont rarement en état de défense lorsqu’on en a besoin. Qu’une armée arrive, se campe en face de l’ennemi, et travaille aussitôt à se fortifier; si les retranchements qu’elle commence le soir ne peuvent pas être terminés dans la nuit, ils sont presque toujours inutiles, parce que, dès le lendemain, l’ennemi l’attaque, ou bien la force par ses mouvements et ses manoeuvres, à changer de position. Il est donc nécessaire d’adopter, pour fortifier les positions, une espèce de retranchements qui ne demande pas plus d’une nuit de travail. Ces retranchements, il est vrai, ne seront pas à l’épreuve du boulet de canon; mais qu’importe? l’essentiel est qu’ils mettent à l’abri de la mitraille, des balles, du sabre, et de la baïonnette, moyens de destruction cent fois plus dangereux que le boulet. Considérons que le canon est bien moins meurtrier que les petites armes, et nous nous convaincrons' enfin que la chose importante est

de nous garantir des effets de celles-ci. Les pieux des Roinnins n’étaient pas à l’épreuve des catapultes, et cependant ils ne négligeaient jamais d’entourer chaque soir leur camp de cette espèce de retranchement.

Nos retranchements passagers, ouvrages d’une nuit, ne seront que des champs de bataille préparés d’avance , qui suivront la forme allongée de nos positions et de nos camps. Nous ne pourrions pas en faire des enceintes fermées, comme les Romains, sans nous jeter dans des travaux trop considérables. Nos bras ne sont plus en rapport avec nos armes : les uns ont diminué de vigueur pour le travail, tandis que les autres ont augmenté de force destructive. 11 est donc difficile que nos fortifications passagères résistent avec le même succès que celles des Romains. D’ailleurs, il est important d’éviter de nous renfermer dans des lignes continues, qui ralentiraient l’élan des troupes, en les forçant à défiler par des barrières étroites, sous le canon de l’assaillant, lorsqu’après l’avoir repoussé, elles veulent s’élancer à sa poursuite ; il ne faut gêner ni leurs mouvements, ni leur sortie. Turenne, qui négligeait rarement de fortifier son camp , ne formait point de retranchement continu ; il le couvrait seulement de plusieurs redans , pré- » cédés de quelques abattis. Ces ouvrages, qui n’étaient que des tranchées pour mettre à couvert l’infanterie de sa première ligne, étaient

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 271 termines en quelques heures de temps. Les outils dont il se .servait, tels que pelles, pioches, et haches, étaient portés en trousse par .ses dragons.

Voici l’espèce de retranchement que nous proposons pour fortifier , dans l’espace d’une nuit, le front et les flancs d’un camp ou d’une position. Il est inutile de prévenir le lecteur que ce système n’est pas plus indépendant des variétés du terrain que /notre ordre de bataille. Ce sont des idées premières qui demandent à être modifiées suivant les localités, pour pouvoir s’adapter au terrain.

Toute l’étendue du front sera couverte de rerloutes bastionnées, espacées de cent vingt toises de saillant en saillant. Ainsi, un front de mille toises, nécessaire pour le camp d’un corps d’armée de trente mille hommes, exige huit à neuf redoutes. En donnant à chacun de ces ouvrages des faces de vingt-cinq toises et des flancs de dix-huit, perpendiculaires à la ligne de défense, on obtiendra des bastions détachés de quatre-vingt-six toises de développement, flanqués entre eux à bonne portée de mousqueterie , et séparés par des intervalles de soixante toises. On aura soin dans les détails de leur construction, que la crête intérieure du parapet s’élève de six pieds au-dessus du sol, afin de bien couvrir les défenseurs; que la banquette à quatre pieds au-dessous de la crête ait trois à quatre

aya CHAPITRE JX.

pieds de large; que le parapet ait quatre ou cinq pieds d’epaisseur au sommet et un pied de plongée, et que le fossé ait environ six pieds de profondeur.

Nous supprimerons toutes les barbettes ou plate-formes d’artillerie qui exigent de si grands travaux dans la construction des redoutes ordinaires. Nos redoutes ne sont destinées à recevoir que de l’infanterie .-quant à l’artillerie, nous la placerons hors de nos bastions , derrière des épauleraents élevés en guise de courtine au point d’intersection de leurs lignes de défense; position où elle sera parfaitement protégée et défendue par le feu de mousqueterie des bastions latéraux. Cet emplacement est beaucoup plus avantageux sous tous les rapports que l’intérieur des redoutes. Premièrement, les pièces y seront plus en sûreté, puisque l'ennemi ne peut pas parvenir à ces batteries rentrantes sans se rendre maîtres des redoutes latérales; car, comment braverait-il impunément les feux croisés de mousqueterie de leurs flancs à trente toises de di- •stance? .Secondement, elles défendront mieux les redoutes, qu’elles flanqueront à une très-petite portée de mitraille, par des feux rasants qui frappent tout ce qui se présente; au lieu que des canons , placés sur les faces des ouvrages , cessent d’apercevoir l’assaillant dès que celuici e^t parvenu sur le bord, et sur-tout dans le; fond du fossé; troisièmement, elles détOuriie-

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 273 i ront et éloigneront des redoutes le feu des batteries ennemies en l’attirant sur elles, de sorte que nos ouvrages ainsi que leurs défenseurs se conserveront intacts jusqu’au dernier moment, quelque faible que soit leur profil; quatrièmement enfin, ce qui est capital k la guerre, ces sortes de batteries n’exigent que très -peu de temps et de travail pour leur construction. Le sol lui-même servant de plate-forme aux pièces, l’on n’est pas obligé de donner plus de deux pieds et demi de hauteur à leurs épaulements, sur huit à neuf d'épaisseur. Mais, comme il est important de mettre à couvert les canonniers aussitôt qu’ils ont chargé, on fait à côté de chaque pièce , perpendiculairement à l’épaulement, de petites tranchées transversales de deux pieds et demi de profondeur, destinées à leur servir d’asyle ; méthode usitée par les Russes et les Prussiens pour leurs épaulements de campagne.

Je m’étonne qu’on n’ait pas paru sentir jusqu'à présent les avantages immenses qui résultent de l'emplacement du canon hors des redoutes, soit pour la défense de ces ouvrages, soit pour celle des pièces, soit pour l’économie du travail. Cependant on avait l’exemple des Espagnols sous le règne de Charles-Quint, qui s’étaient emparés de cette idée pour la défense de leurs batteries de côtes. Au lieu d’en faire, comme nous, des batteries fermées, espèces de petits forts qui exigent beaucoup de monde pour a*. Edit. * 18

leur défense, ils se contentèrent de couvrir leurs pièces avec un simple êpaulement, et ils construisirent en arrière des tours crénelées en maçonnerie capables de recevoir et de mettre en sûreté dix à douze fantassins, pour défendre à coups de fusil le canon de la batterie contre les troupes de débarquement. Il n’y avait plus qu’un pas à faire pour faire l’application de cette idée heureuse à nos travaux de campagne.

On ne sait comment di.sposer l'a. tillerie dans nos redoutes actuelles. Si l’on fait un terre-plein continu pour élever les pièces de manière à tirer par-dessus le parapet, on se jette dans des travaux immenses, et l’on réduit à rien les feux de mousqueterie et la capacité intérieure; si l’on perce le parapet d’embrasures en tenant la pièce au niveau du sol , on abrège le travail , il est vrai, mais on découvre l’intérieur de la redoute; les embrasures forment des brèches qui facilitent l’escalade; le tir du canon, .circonscrit par les joues de l’embrasure , ne peut pas se promener sur tous les points où il serait utile, et les batteries ennemies peuvent se placer de manière à éviter d’étre contre -battues. Cette alternative * d’inconvénients oblige à ne placer dans les redoutes actuelles qu'un petit nombre de pièces sur des barbettes élevées au saillant, pièces qui se trouvent promptement réduites au silence par la supériorité numérique de celles que l’ennemi déploie sur le point d’attaque. Il n’est aucune

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. ajS de ces redoutes qu’une vingtaine de pièces d’attaque ne fassent taire en peu de temps.

Mais revenons aux retranchements que je propose. Les redoutes seront unies entre elles par une tranchée avec banquette, semblable à une parallèle de siège, qui s’étendra des extrémités des flancs au point d’intersection des lignes de défense, en forme de courtine brisée, afin de défendre les redoutes le plus directement possible, sans masquer leur feu de flancs. On laissera, entre ces parallèles et les flancs, des pas.sages de cinq toises consacrés aux sorties de l’artillerie et de la cavalerie. Quant à l’infanterie, on pourra la faire sortir en bataille, en la faisant passer pardcs.sus le parapet de la tranchée, qu’on garnira, à cet effet, de quelques gradins intérieurs faits avec des fascines. Il faut, comme nous l’avons vu, huit à neuf redoutes pour couvrir le front d’An camp ordinaire de trente mille hommes. On élevera de plus deux autres redoutes sur les flancs de la seconde ligue , afin de renforcer ces parties faibles de la position.

Tels sont nos retranchements; voici maintenant nos dispositions pour leur défense. Nous plaçons quinze pièces dans l’intervalle des deux redoutes de droite, et autant à gauche, de sorte que ces deux intervalles se trouvent entièrement con.sacrés à recevoir de fortes batteries destinées à protéger les flancs du camp. Les trente autres pièces du corps d’armée restent en ré-

ayÔ CHAPITRE IX.

serve, ou sont réparties dans les autres intervalles des redoutes, au point d’intersection des lignes de défense. On place une cohorte dans chacune des neuf redoutes, ainsi que dans les six tranchées qui ne sont pas occupées par les batteries de droite et de gauche; ce qui emploie les quinze cohortes de première ligne. Les quinze cohortes de seconde ligne sont rangées à l'ordinaire, en petites colonnes, à distance de déploiement, et la réserve occupe sa place accoutumée.

Dans cette disposition, que l’ennemi fasse la folie d’attaquer ce front de notre camp, tous les voltigeurs, dispersés en tirailleurs, viennent se réfugier dans les fossés des redoutes, qui leur servent de chemin couvert, en pratiquant une petite banquette dans la contrescarpe, pour leur permettre de faire le coup de fusil; les compagnies des seconds et troisièmes rangs bordent le parapet de chaque redoute sur deux rangs, tandis que la compagnie de grenadiers forme une petite réserve au milieu, prête à se jeter sur ceux des assaillants qui parviendraient à escalader les retranchements; les cohortes, placées dans les tranchées entre les redoutes , font un feu d’autant plus a.ssuré et plus vif, qu’elles ne courent presque aucun danger en tirant à couvert contre un ennemi à découvert.

Cependant, en dépit de nos précautions, quelque partie du camp est - elle forcée : les

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RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 177 troupes de seconde ligne et de réserve jouent leur rôle accoutumé; elles marchent en avant, reprennent les redoutes enlevées , en les attaquant par la gorge, qu’on laisse ouverte à cet effet, et en éhassant aisément l'assaillant, qu’elles surprennent dans le premier désordre, inséparable d’une attaque vive et meurtrière.

L’ennemi est-il repoussé : les voltigeurs .s’élancent hors du fossé, et courent sur les fuyards; les cohortes des tranchées sortent aussitôt en bataille pour les soutenir, suivies des cohortes des redoutes, qui, après avoir quitté ces ouvrages pour passer par-dessus les tranchées, pressent le pas, afin de se remettre en ligne; la cavalerie et l’artillerie se servent des passages laissés près des flancs des redoutes ; et toutes les troupes sortent ainsi du camp sans éprouver de retard.

On m’objeetera sans doute que l’ennemi évitera le front du camp, pour attaquer les flancs, qui sont moins fortifiés. Alors, de deux choses l’une; ou il manafuvrera par une marche de flanc dangereuse, en notre présence, et, dans ce cas, nous sortirons avec nos deux lignes pour l’attaquer dans un mouvement aussi hasardeux, tandis que nous laisserons la rés^ve à la garde du camp, pour nous offrir un point d'appui et de sûreté contre les revers de la fortune; ou bien il sera obligé de commencer son mouvement loin de nous ; et sa journée se passera à

ayS CHAPITRE IX.

faire un long circtiit pour tourner notre camp. Mais alors il annonce ses projets assez longtemps d’avance pour que nous ayons le temps • de changer de front et de position , de remuer de la terre , et de fortifier le côté menacé. Il ne faut point nous considérer comme enchaînés à un sol, parce que nous y aurons élevé quelques redoutes; il faut au contraire suivre l’ennemi dans tous ses mouvements, sauf à travailler à retrancher les nouvelles positions que nous aurons prises.

Calculons maintenant le temps et le nombre de travailleurs nécessaires pour élever les retranchements d’un camp de trente mille hommes. L’expérience a appris aux officiers du génie qu’un homme peut remuer une toise cube dé terre en six ou huit heures de travail, et que les travailleurs doivent être espacés de trois pieds en trois pieds, afin de ne pas se gêner. Deux travailleurs' soulèveront donc en six ou huit heures deux toises cubes de terre par toise courante d'ouvrage, remblai plus que suffisant pour la construction de nos retranchements, d’après le profil que nous leur donnons. En plaçant de plus deux hommes pour piocher la terre que les premiers doivent soulever , et deux autres pour terrasser , former et façonner le parapet à mesure que la terre est jetée hors du fo.ssé , chaque toise courante de retranchement sera terminée en moins de huit heures. Multiplions

Dihilizcri

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 279 maintenant les quatre-vingt-six toises de développement d’une redoute par six; nous trouverons qu’il faut 5i 6 travailleurs pour la construire en six ou huit heures de temps. Les tranchées •

et les épaulements n’exigeront que deux hommes par toise courante pour être terminés dans le même espace de temps. Or, le camp proposé ayant environ neuf cents toises de retranchements, et cinq^ents toises de tranchées ou de batteries, il est aisé de calculer que six mille travailleurs, ou le cinquième de l’armée, pour-, ront le terminer aisément dans la nuit. En supposant qu’on emploie un cinquième des troupes pour la garde du camp et pour les détachements, chacun des autres cinquièmes travaillant par tour aux retranchements pendant une heure et demie on deux heures, fera le quart de la besogne , et l’ouvrage sera 6ni six ou huit heures après avoir été commencé.

Ce travail d’une heure et demie sur les vingtquatre pour chaque soldat, ne peut pas paraître au-de.ssus de ses forces , même après une marche, pénible. Le colonel d’état-major, chargé du tracé du camp, assignera à chaque cohorte la portion qu’elle doit construire , et les chefs de cohorte^ régleront le travail de manière qu’il y ait toujours une de leurs compagnies, ou le quart de la cohorte à la besogne, jusqu’à l’achevement de leur portion de travaux.

Si nous voulons exécuter les ouvrages défeii-

a8o CHAPITRE IX.

sifs avec la promptitude convenable , il est indispensable de faire porter à chaque légionaire un outil de pionnier. J’avais introduit cet usage pour les troupes du génie, dans la campagne de i8i3; chaque sapeur portait un outil, pelle, pioche, ou hache, renfermé dans un étui de cuir suspendu au-dessous du sac par des bretelles qui se rattachaient sur l’épaule sans gêner ses mouvements. Ces outils, di^oids de quatre ou cinq livres, paraissaient aux soldats d’une telle commodité pour leur campement et leurs besoins, particuliers, qu’ils ne pouvaient plus s’en passer; ils en demandaient lorsqu’il n’en avaient pas. C’est une innovation qu’il devient indispensable d’étendre à toute l’infanterie ; on en sent depuis long- temps la nécessité : cependant on ne le fait pas. Il existe parmi les trou- |>es françaises je ne sais quel préjugé favorable à la paresse qui attache une idée de mépris aux outils de pionnier; on n’ignore pas cependant que les Romains durent leurs conquêtes à ces instruments, si flétris dans notre opinion, encore plus qu’à la force de leurs armes, et que c'est avec la pioche et la pelle que les modernes prennent les forteresses. Nous ferons disparaître ce préjugé , si nous commençons par armer d'outils les compagnies d’élite: ce sera le moyen d’en faire des signes de distinction aux yeux des autres compagnies qui ambitionneront dèslors l’honneur d’en porter.

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Lorsqu’on conserve le même camp plusieurs jours de suite, on peut renforcer les redoutes par un rang de palissades, ou par des abattis plantés au fond du fossé, à la manière de César au blocus d’Alésie. Ce grand général, qui décrit avec complaisance les immenses travaux auxquels il dut les brillants succès qui terminèrent la conquête des Gaules, nous apprend qu’il garnissait le fond de ses fossés de plusieurs rangs d’arbres plantés debout jusqu’aux branches, qu’on avait soin d’aiguiser par le haut. Ce genre d’obstacle, que j’ai été dans le cas d’employer plusieurs fois, est bien préférable à un abattis ordinaire, et même à un rang de palissades, que le canon peut détruire.

Les sols nus et sans accidents, tels que celui que nous avons supposé pour l’assiette de notre camp, sont ceux qui exigent le plus de fortifications artificielles, parce qu’ils .sont dépourvus de fortifications naturelles; mais la plupart des terrains ne sont point dans ce cas, ils présentent des obstacles, tels que bois, que villages, qu’on peut faire servir , par un léger travail , à la défense des camps, en supprimant les redoutes, qu’ils peuvent remplacer avantageusement. Les travaux du camp se trouvent ain.si diminués: les bois donnent la facilité de faire des lignes d’abattis, pour suppléer aux tranchées et même aux redoutes; les villages peuvent se convertir en peu de temps en postes fortifiés, destinés à ap-

a8a CHAPITRE IX.

puyer le front ou le flanc de la position. Il suffit, pour cela , de barricader l’entrée des rues , de percer de créneaux les maisons et les murs de jardins du côté de l’ennemi , d’établir des communications pour la circulation intérieure des troupes , et de convertir les églises en réduits de sûreté. Les églises sont, en général, isolées des maisons , de sorte que le feu ne peut pas s’y communiquer, et leur position centrale au milieu des villages les met à couvert du canon de l’assaillant. En les perçant de quelques créneaux , et en garnissant leurs portes de tambours en palissades, on en fait promptement d’excellents réduits de sûreté, oû l’on doit laisser une réserve pour soutenir, jusqu’à la dernière extrémité, la défense du village, ou pour en faciliter la reprise. Un village mis en état de défense avec art peut devenir en peu d’heures un poste inexpugnable. L’incendie seul peut en chasser les défenseurs; mais l’ennemi ne réussit pas toujours à y mettre le feu avec ses obus. Le siège de .Saragosse est un exemple mémorable de la puissance des maisons pour soutenir avec succès une guerre défensive.

Les fleuves sont les meilleures lignes de défense que la nature présente pour couvrir les armées; mais ils offrent les mêmes avantages aux deux partis : car s’ils opposent une barrière aux attaques de l’ennemi^ ils opposent la même barrière à nos propres attaques ; s’ils couvrent nos mouvements, ils couvrent aussi les siens. Nous

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. a83 n’avons qu’un parti à prendre pour ronxpre l’équilibre , et faire pencher la balance de notre côté; c’est de nous assurer des passages sur la rive opposée par des ponts protégés et défendus par des retranchements nommés tètes de ponts. Alors, le fleuve qui nous défend cesse de protéger notre adversaire; il ne s’oppose plus à notre marche, tandis qu’il s'oppose toujours à la sienne. En sûreté derrière ces lignes naturelles, nous épions l’instant favorable d’attaquer, et nous nous servons de nos tètes de pont comme de portes de sorties, pour nous élancer en avant.

E’ennemi concentre- t-il toutes ses forces devant notre tète de pont , afin de nous empêcher de déboucher, nous le tenons en échec avec les troupes nécessaires à la garde du retranchement; et tandis que nous l’occupons sur 'ce point en simulant une attaque avec des tètes de colonne, nous courons passer le fleuve sur des points éloignés où nous ne trouvons aucune résistance. Se disperse-t-il en détachements le long du fleuve pour suivre nos mouvements, nous revenons rapidement sur nos pas , en lui dérobant aisément notre marche; nous sortons au.ssitôt de la tète de pont avec toute notre armée, et nous le surprenons avant qu’il ait pu se réunir. Mais ces mouvements ne s’etécuteut facilement que par le moyen de grandes routes longeant les fleuves ; le défaut de chemins qui leur soient parallèles nuit à l’attaque comme à la défense.

a84 CHAPITRE IX.

Le fleuve , au lieu d’être perpendiculaire à la ligne d’upêration.s, lui e.st-il parallèle, comme le Danube par rapport aux attaques de la France sur l’Autriche, on établit des doubles tètes de pont, une sur chaque côté, qui donnent la facilité d’opérer sur l’une et l’autre rive; ce qui procure l’immense avantage de se couvrir du fleuve toutes les fois qu’on le desire, quels que soient les mouvements de l’ennemi. Au moyen de ces retranchements, qui couvrent et défendent les ponts , nous pourrons toujours mettre le fleuve entre notre adversaire et nous. Essaiet-il , par exemple, de passer la rivière pour venir nous combattre sur la rive gauche, nous lui disputerons d’abord le pa.ssage; mais s'il réussit dans cette entrepri.se hasardeuse, nous repassons sur la rive droite qu’il vient de quitter, et nous nous trouvons toujours défendus par la ligne du fleuve, à moins qu’il n’établis.se aussi de son côté des doubles tètes de pont, qui lui permettent de manoeuvrer également sur l’une et l’autre rive.

Les tètes de pont sont encore indi.spen.sables pour assurer les lignes d’opérations par-tout où elles traversent le fleuve, contre les partis de l’ennemi qui peuvent .se glisser sur les derrières de l’armée; et enfin, ce sont elles qui protègent les retraites des armées ; battues, et leur procurent les moyens de repasser les fleuves.

Ce sont les têtes de pont de Dusseldorf, Ca^el, Kell, Vieux-Brissac , et Huningue, sur la rive

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. a85 droite du Rhin, qui, dans la guerre de la révolution, donnèrent aux Français un avantage presque constant sur les Allemands. Les armées françaises débouchaient en Allemagne toutes les fois qu’elles le voulaient, et elles trouvaient, dans ces tètes de pont, des points de sûreté contre les revers de la fortune, comme on put en juger à la fin de la retraitede Moreau , en 1 796; tandis que les Allemands se trouvaient arrêtés , dès le début de la campagne, par un fleuve large et rapide. Les tètes de pont donnaient l'initiative des opérations aux uns, et elles forçaient les autres à se tenir sur la défensive.

Rien de plus rare que de bonnes tètes de pont ; leur tracé présente un problème bien difficile à résoudre; c'est d'occuper et de défendre un grand espace avec peu de troupes. Eu effet , comme elles doivent, avant tout, assurer la conservation du pont eontre le canon de l’ennemi, leurs ouvrages doivent s’étendre sur une demicirconférence de six ou sept cents toises de rayon , afin de tenir ses batteries hors déportée du pont; il faut de plus qu'elles favorisent, par un vaste champ de bataille, le développement de l’armée, lorsqu’elle entreprend de déboueber et de marcher en avant. D’un autre côté, il n’est pas moins nécessaire que cet immense circuit d’ouvrages puisse résister à l’ennemi, et le tenir en échec, avec un petit nombre de défenseurs, afin que la majeure partie de l’armée reste disponible

aÔ6 CHAPITRE IX.

pour opérer sur d’autres points. La nature du terrain près des rivières, dominé ordinairement par des hauteurs, vient encore opposer de nouvelles difficultés au tracé d’une bonne tète de pont. On a trouvé, en général, que le meilleur moyen de remplir ces différentes conditions, était d’envelopper immédiatement le pont d’un réduit formé de deux ou trois fronts, ei de porter autour de ce réduit , sur une demi-circonférence de six ou .sept cents toises de rayon , des lunettes détachées, tiacces de manière à se flanquer entre elles, à deux ou trois cetits toises de distance, et protégées à leur gorge par le canon du réduit.

Il en faut six ou sept, en appuyant les deux extrêmes immédiatement au fleuve, au-de.ssus et au-dessous du pont. On obtient ainsi une tète . de pont de laoo à i/joo toises de gorge, propre à éloigner les batteries de l’ennemi à huit ou neuf cents toises du pont, et qui présente un champ de bataille de quinze ou dix-huit cents toises d’étendue, pour se porter en avant. Chacune de ces lunettes, d’environ cent toises de développement, sera fraisée et palis.sadée, sa gorge sera fermée par une bonne palissade , avec un blok-house ou réduit de sûreté, et son fossé sera défendu par un second blok-house à feux de revere, adossé au saillant de la contre.scarpe.

Si ces lunettes sont bien construites, elles doivent résister aux attaques de vive force les mieux concertées, avec deux cents hommes de

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. a8; garnison chacune, ou douze cents hommes pour les six. Le réduit qui enveloppe le pont peut être regardé comme l’ame de la défense , puisqu’il protège la gorge et les communications des ouvrages détachés; qu’il met le pont à l’abri de toute surprise, que c’est de son sein que partent les troupes fraîches et les secours nécessaires pour renforcer ou pour reprendre les lunettes attaquées, et qu’il offre un asyle aux débris des garnisons forcées. Il contiendra une réserve de huits cents hommes ; d’où l’on voit que deux mille hommes suffiront pour mettre cette immense tète de pont hors d’insulte. L’ennemi se verra contraint de remuer de la terre s’il veut la forcer; mais alors on a le temps de venir à son secours avec le reste de l’armée.

.Si nous choisissons un des rentrants du fleuve pour l’établissement de notre tète de pont, au lieu d’une partie droite, nous économiserons le travail , puisque nous n’aurons plus que la corde d’un arc à fortifier, et nos ouvrages, tracés eu ligne droite, acquerront, par cette heureuse disposition, un nouveau degré de force.

On se rappelle sans doute ce que nous avons dit sur l’utilité de rassembler les troupes dans des eamps permanents, en paix comme en guerre, en hiver comme en été. Cette question, que nous n’avions d’abord considérée que sous Je rapport de la discipline et de la santé du soldat, doit être envisagée maintenant sous celui de

a88 CHAPITRE IX.

la défense des états. Nous avons en sa faveur l’exemple des empereurs romains , qui établissaient leurs légions sur les frontières de l’empire, dans des Ciamps fortifiés, qui non-seulement les mettaient en sûreté contre les attaques subites et imprévues des barbares, mais qui, de plus, servaient de places de dépôts pour leurs arsenaux, leurs vivres et leurs hôpitaux, et de tètes de pont sur les fleuves-frontières. De nos jours, les états européens, dont les frontières sont plus fixes et plus invariables que celles de l’empire romain, suppléent à l’usage des camps permanents par U n grand nombre de places fortes , dans le sein desquelles ils mettent leurs troupes en garnison. Mais ces forteresses , construites à grands frais durant la paix, sont insuffisantes pour subvenir à tous les besoins des guerres éloignées, dont on ne peut prévoir les chances ni la direction long -temps d’avance. Les ennemis les évitent, portent le théâtre de la guerre sur des points imprévus; et les places qui se trouvent hors de la sphère d’activité des armées, ne jouent qu’un rôle insignifiant. Une frontière est-elle hérissée de forteresses : le théâtre de la guerre se porte sur une autre frontière. Toutes les frontières en sont-elles garnies : la fortune transporte la guerre jusques dans le cœur de l’État, et attaque la seule partie qui en soit dépourvue. Cependant il est impossible qu’un état élève d’avance des places fortes sur tous les points où

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 289 il peut en éprouver le besoin, dans les révolutions successives des guerres qu’il peut avoir à soutenir; ses trésors seraient aljsorbés pour leur construction, et ses armées pour leur conservation. Que faire? Attendre, pour les construire, qu’on en sente la nécessité; mais l’œil le plus exercé et le plus pénétrant ne peut pas -percer fort loin dans l’avenir; et lorsqu’il aperçoit l’utilité de fortifier les points menacés par l’orage qu’il voit se former, il n'est déjà plus temps de se livrer à des fortifications permanentes, qui demandent plusieurs années de travail.

Les besoins de la guerre offensive exigent l’établissement , eu pays ennemi , de dépôts de munitions de guerre et de bouche, d’hôpitaüx et de magasins de toute espèce, qu’il est nécessaire de mettre en sûreté contre les entrej)rises des partis, et même de la population; ils réclament la conservation de certains passages des fleuves et des montagnes.

Tous ces points , qui n’ont que l’utilité du moment et des circonstances , on ne jieut penser à les fortifier que lorsqu’on prévoit le rôle qu’ils vont jouer. On voit, d’après cela , que les constructions permanentes en maçonnerie ne conviennent pas à ces espèces de places du moment , parce que tout le mérite de ces ouvrages est dans l’à-propos, et non pas dans la durée. Un genre de fortifications mixtes qui concilierait la promptitude de l’exécution avec la

a*. Edit. 19

ago CHAPITRE IX.

sûreté de la place, contre des moyens ordinaires de campagne, est le seul qui soit convenable à la rapidité de construction exigée, par l’empire des circonstances.

Les camps permanents que nos légions fortifieront elles -mêmes sur les frontières ou dans l’intérieur des pays conquis, soit pour leur exercice, soit pour leur sûreté, formeront des places du moment, qui suppléeront promptement et à bien peu de frais à une multitude de forteresses dont les constructions permanentes absorberaient les revenus de l’état , pour des avantages éloignés et incertains, et qui seraient rarement prêtes au moment du besoin.

On les fera assez spacieux pour recevoir dans leur sein un corps d’armée de trente mille hommes, et l’art leur donnera un degré de force qui leur permette de se défendre avec peu de troupes contre des moyens ordinaires de campagne. Les corps d’armée y camperont sous des baraques jusqu’au moment d’entrer en campagne. Ces places leur serviront de pbint d’appui et de pivot dans leurs opérations; elles conserveront dans leur sein leurs magasins, leurs vivres^ leurs munitions, leurs ateliers, leurs malades et leurs blessés; elles leur offriront un refuge assuré contre les coups de la fortune, et elles rempliront, en un mot, dans le courant d’une campagne, tous les offices des forteresses permanentes, sans diminuer d’une manière sensible les

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 291 forces actives; car leur conservation n’exigera qu’une faible garnison , et l’on pourra les abandonner sans regret dès qu’elles cesseront d’ëtre utiles. Le tracé suivant, qu’on modifiera d’après les localités, m’a paru le plus convenable au rôle qu’elles doivent jouer.

Représentons-nous un hexagone régulier de trois cents toises de côté : je construis sur chacun de ces côtés deux froiîts bastionnés de cent cinquante toises, accolés en ligne droite. Les faces des ba.stions ont cinquante toises , et leurs flancs, de dix huit toises de long, sont perpendiculaires aux lignes de déferese; ce qui ne laisse à la courtine que quarante toises. Cette longueur suffit, d’après le relief que nous allons donner, pour que les feux des flancs puissent plonger jusqu’au fond du fossé du milieu de la courtine. Ce tracé place les flancs à près de cent toises des saillants des bastions qu’ils doivent flanquer, c’est-à-dire , à bonne portée des petites armes.

Les officiers du génie rie sont pas d’accord entre eux sur le meilleur eniplacement à donner à la demi-lune; les uns la détachent du fossé du corps de place, et là portent en avant comme une lunette, afin de lui donner plus de saillie sur les bastions, dç faciliter le jeu des sorties et des retours offensifs, et de faire dl.sparaître cette trouée que laisse -le fossé de la demi-lune ordinaire à sa rencontre avec celui du corp§ de

2ya CHAPITRE IX.

place; trouée par laquelle on peut battre en brèche le bastion, en même temps qu’on fait la brèche de la demi-lune. Les autres sont partisans des demi-lunes de Vauban et de Cormontaingne, afin d’obtenir une défense plus serrée et plus rapprochée de la bonne portée du fusil , qu’ils regardent comme une arme essentielle dans la défense des places , et de conserver à cet ouvrage plus d'ouverture et de capacité intérieure, sans nuire aux flanquements provenant des bastions collatéraux. Quant à la trouée du fossé de la demi-lune, ils proposent de la masquer par une traverse en glacis.

Quant à nous , sans prétendre décider cette question importante, nous prenons cependant le parti, dans ce cas -ci, de détacher nos demilunes en avant, ou plutôt d’en former des lunettes, parce que nous voulons nous ménager derrière ces ouvrages détachés, des esplanades assez vastes pour faire camper les troupes et les faire manœuvrer. Nous plaçons une lunette sur chaque côté du polygone, et non pas sur chaque front, à deux cents toises en avant, en capitale du bastion obtus qui se trouve au milieu de chacun des côtés de l’hexagone. Il est aisé maintenant d’apercevoir la raison qui nous a déterminés à choisir de grands côtés de trois cents toises, que nous avons été obligés de partager en deux j>etits fronts accolés, pour obtenir des flanquements suffisants : nous avons voulu que

nos lunettes , dont la gorge devait être éloignée à plus de cent vingt toises de l’enceinte pour l’établissement des camps, ne fussent pas privées du flanquement des bastions; ce qui ne pouvait avoir lieu qu’en les traçant sur des côtés de trois cents toises. Ces ouvrages, auxquels nous donnons quarante toises de face et vingt toises de flanc , se protègent entre eux à la distance de quatre cents toises; ils sont flanqués par l’artillerie des 'bastions aigus à deux cent cinquante toi.ses de distance, et ils prennent sur les angles du polygone des .saillies suffisantes pour en interdire l’accès cà l’ennemi. Leur gorge et le fo.ssé des flancs se trouvent seuls à portée d’être défendus de l’enceinte par le feu des petites armes : le fossé des faces en est trop éloigné pour en être flanqué d’une manière efficace; on y suppléera par un blok-house à feux de revers, adossé* au saillant de la contrescarpe. On établit un autre blok-house à la gorge, communiquant par une galerie souterraine avec le fossé du corps de place, afin de servir de réduit de sûreté à la garnison , et de favoriser la reprise de l’ouvrage. Le reste de la gorge est fermé par une palanque.

Les lunettes, ainsi que l’enceinte , sont fraisées et palissadées , ou bien , si les circonstances locales le permettent, on remplit leur fossé d’eau; genre d’obstacle beaucoup plus difficile à franchir que les meilleures palissades. Ces retranchements doivent avoir seize à dix-huit pieds de

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2g4 CHAPITRE IX.

de relief, afin de permettre Tétablis-sement d'un chemin couvert, soumis à la crête intérieure du parapet, de dix à douze pieds au moins, et leurs fosses auront douze pieds de profondeur.

Les brandies des chemins couverts des lu- • nettes et des bastions aigus sont faites en forme de petites crémaillères ou crochets, d'une ou deux toises, afin de dérober leurs défenseurs à l’effet du ricochet, et de fournir des feux sur les capitales : les places d’armes sjillatites sont spacieuses, et garnies sous leurs glacis de quelques fougasses propres à effrayer l’attaquant. Les feux souterrains, quoique peu redoutables en réalité, frappent de terreur l’imagination des soldats : c’est un moyen de défense peu coûteux , qu’il ne faut point négliger.

Les lunettes sont unies entre elles par un che- ,min couvert, de.stiné à couvrir le camp, dont^ chaque branche , partant du flanc d’une lunette, se dirige sur le saillant de la lunette collatérale; genre de tracé qui les dérobe à l’enfilade' du ricochet. La crête des glacis s’élève ordinairement à six pieds au-dessus du sol; mais, à deux toises en arrière de la banquette, nous formons une plate-forme ou barbette continue, s’élevant à trois pieds et demi au-dessus du sol, qui, par conséquent, n’est dominé que de deux pieds et demi par la crête du chemin couvert. Elle est destinép à recevoir les pièces de campagne du corps d'armée , qui , à l’aide de ce terre - plein ,

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. agS pourront tirer par-dessus les glacis des chemins couverts. Cette plate-forme continue, détachée de la banquette, servira à réunir l’artillerie en batterie sur les points convenables aux circonstances du moment, .sans empêcher la fusillade. C’est une plate-forme d’attente pour permettre aux pièces de campagne du corps d’armée de tirer par-dessus le glacis du chemin couvert.

Les pali.ssades de chemin couvert sont en général plus nuisibles qu’utiles; nous nous garderons bien* d’en armer nos chemins couverts, parce qu’elles ne .serviraient qu’à gêner les mouvements des troupes, en leur ôtant la facilité de sortir en bataille. Nous ménagerons au contraire des gradins dans leur talus intérieur, pour favoriser les sorties d’infanterie. On laissera dans le glacis des passages pour l’artillerie et la cavalerie.

Tel est le tracé que nous proposons pour un camp permanent de trente mille hommes : l’esplanade qui règne tout autour de l’enceinte, entre les deux chemins couverts, offre assez d’espace pour y faire camper vingt-quatre mille hommes; et l’on placera le reste du corps d’ar- • niée, ainsi que les états-majors, les parcs, les dépôts de munitions de guerre et de bouche, les hôpitaux, dans l’intérieur du corps de place, ou l’on peut construire à cet effet des barraques, et même des blindages.

Mais pourquoi, me dira-t-on sans doute, au lieu de tracer une seule enceinte hastionnée , ca~

ay6 CHAPITRE IX.

pahle de recevoir un corps entier de trçnte mille hommes, ne formez -vous qu'un corps de place de peu de capacité, que.vous êtes obligé de recouvrir par des ouvrages détachés, afin d'obtenir l'espace nécessaire au campement de toutes les troupes ?

Voici mes raisons :

1° Ce système d'ouvrages est susceptible de faire une plus forte résistance, puisque l’ennemi se voit contraint de prendre deux lunettes avant de parvenir au corps de place.

1° Il est moins sujet aux surprises, et plus propre à repousser les attaques de vive force , puisque l’assaillant est contraint de forcer deux enceintes d’ouvrages au lieu d’une.

3° Enfin, le motif principal et déterminant, c’est que cette di.sposition d’ouvrages détachés, unis entre eux par un chemin couvert, laisse aux troupes la faculté de sortir et de rentrer avec la plus grande facilité. .Si, au contraire, elles étaient obligées de défiler par Jes portes d’une enceinte continue, elles perdraient un temps souvent précieux , et les batteries ennemies, établies en face des portes, feraient un ravage affreux au milieu des colonnes de sortie et de rentrée.

Trois mille fantassins suffiront pour la garde de ee eamp; savoir, deux cents par lunette , ou douze cents pour les six lunettes, et dix -huit cents pour l’enceinte en arrière, y compris^ la

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 297 réserve. Cette garde n'affaiblira pas le corps d’armée lorsqu’il quittera le camp pour se mettre en campagne , parce qu’on ne la composera que de cohortes de dépôt, foiftécs de recrues, de convalescents et de valétudinaires. Tous ces hommes, incapables de se battre en rase campagne et de .soutenir la fatigue des marches, peuvent être employés avec succès à la défense des retranchements.

.‘^i l’on se donne la peine de calculer, d’après cette donnée établie par l’expérience , qu’un homme fouille, charge ou brouette à douze ou quinze toises de distance, une toise et demie cube de terre dans sa journée , on trouvera que le camp permanent , ou place de circonstance que nous venons de décrire, sera achevé en dix joTirs de temps avec quinze mille travailleurs par jour. Un corps de trente mille hommes peut aisément fournir ce nombre de travailleurs.

Nous n’entrerons point ici dans les détails de le construction des retranchements , détails qui doivent être subordonnés à la nature du pays où on les établit. Dans les contrées aquatiques , telles que la Hollande , les eaux fournissent à la fortification un puissant moyen de défense. En Espagne , où un sol sec et rocailleux permet aux terres de se soutenir à pic, les fossés seront creusés sans talus, et présenteront ainsi le même obstacle que si leur escarpe et contrescarpe étaient revêtues : cet avantage rend l’emploi des

apg CHAPITRE IX.

palissades assez inutile dans cette contrée, où les bois sont fort rares. Dans les pays boisés du nord , où les terres détrempées par la pluie sont molles et sans consistance , §n est obligé de donner des talus fort doux aux fossés, ce qui les rend faciles à escalader ; mais on corrige ce défaut par de fortes palissades. Les Turcs ont l'usage de fortifier leurs camps et même leurs places par une enceinte de gros rondins d’un pied de diamètre et de dix à douze pieds de haut, qu’ils plantent debout et jointifs, en ménageant des créneaux entre deux. Ce genre de fortifications, qu’ils appellent palanquesy est d’une bonne, défense, et il est susceptible de résister au canon, comme nous l’avons éprouvé à Dresde dans la campagne de i8i3.

Nous voulûmes fortifier cette ville pour mettre nos ponts sur l’Elbe à l’abri d’une attaque; mais, comme nous étions loin alors de prévoir la direction que prirent les armées des alliés par suite de la déclaration de l’Autriche , nous retranchâmes avec soin la rive droite de l'Elbe, comme la seule partie vulnérable , et nous nous bornâmes , sur la rive gauche , à enceindre les faubourgs par , une palanque, précédée de cinq petites redoutes fort éloignées entre elles, dans l'intention seulement de les mettre à l’abri des partis ennemis. Cependant, à peine l’armée française s’est-elle avancée en Silésie, que les armées des alliés font un grand mouvement par la

RETRANCHEMENTS DE CAMPAGNE. 299 Bohême , où elles passent l’Elbe , et qu’elles marchent sur Dresde par la rive gauche. Cette ville défendait notre passage principal sur le fleuve:

, les ennemis, qui sentent que sa perte nous couperait notre unique ligne d’opérations , et nous laisserait sans magasins et sans munitions dès le début de la campagne, font les plus grands efforts pour forcer nos faibles fortifications avec une armée de deux cent mille hommes; deux de nos redoutes sont enlevées, mais la palaiique en arrière arrête tous leurs efforts ultérieurs, et le feu qui part de cette enceinte en bois, les force enfin à rétrograder après leur avoir fait perdre dix mille hommes. J’examinai soigneusement le lendemain toutes les parties de cette palanque, je n’aperçus de brèche nulle part; les boulets avaient meurtri les palissades en passant entre deux, mais sans les rompre. Cet exemple est propreéà nous convaincre que dans les pays boisés une forte palanque peut remplacer quelquefois avec succès une enceinte en terre.

Lorsqu’on met des troupes en marche, on SC propose l’un des objets suivants :

1“ De les rassembler en corps d’armée;

a® De joindre l’ennemi ; et de suivre ses mouvements en colonne;

3® De se déployer en bataille sur le front ;

4® De se déployer en bataille sur le flanc ;

5” De marcher en bataille de front ;

6® De marcher en bataille de iTanc ;

7° De faire des changements de front;

.8" De poursuivre l’ennemi;

9° De battre eu retraite.

Ces neuf objets différents, qu’on peut avoir à remplir tour-à-tour, suivant les vicissitudes de la fortune et les chances de la guerre, exigent chacun, pour la facilité des mouvements et la sûreté des troupes, des dispositions et des ordres de marches particuliers, que nous allons indiquer sommairement. Nous nous contenterons d’abord d’en faire l’application à un seul corps

DES MARCHES. 3oi

(l’armée ou colonne de marche, sauf à les étendre ensuite aux mouvements généraux d’une armée formée de plusieurs corps, en passant ainsi du simple au composé. Je sais qu’on distingue habituellement les marches qui se font hors de la vue de l'ennemi, qu’on nomme marches de route , de celles qui se font en sa présence , qu’on appelle marches-manœuvres , et qu’on n’emploie le pas militaire que pour les dernières. Je crois pouvoir me dispenser de cette distinction, parce que j’assujettis toutes les espèces de marches, celles de route comme celles de manœuvres, au pas militaire, comme je l'ai déjà expliqué, et que celles qui se font hors de la présence de l’ennemi, demandent tout autant de précaution , pour éviter les surprises, que celles qui se font en sa présence. Il est peut-être plus aisé de se garantir des entreprises de l’ennemi qu’on voit que de celui qu’on ne voit pas.

Ne nous imaginons pas que le choix du rendez-vous des troupes soit une chose à-peu-prèsindifférente, où l’on ne doive avoir egard qu’à la facilité des subsistances et à la sûreté des détachements qui s’y rendetit isolément. Rien de plus important, au contraire, pour le début glorieux d’une campagne, que le rassemblement subit et imprévu d’une armée sur des points où l’ennemi n’est point préparé, d’où l’on peut le prendre à revers, menacer en même temps ses flancs et ses derrières, le surprendre dispersé

Rassf'mblemeat

d'un

coqit d'armée.

3o2 chapitre X.

dans ses cantonnements, et l’empêcher de se réunir. Cette armée invisible jusqu’alors, frète à le frapper tout -à-coup aux endroits les plus sensibles, le pétrifie d’étonnement et de crainte; c’est pour lui la tête de Méduse. Il faut que toutà-la-fois il change son plan de campagne et sa ligne d’opération , qu’il pourvoie à la sûreté de ses magasins, qu’il en fasse de nouveaux, et qu’il réunisse promptement ses troupes. Cependant on se hâte de profiter de sa terreur et de son embarras pour lui porter des coups décisifs.

Il faut calculer la marche des différents détachements de manière à les faire arriver tous le même jour au rendez-vous. Nos journées de marche doivent être de six ou sept lieues'comme celles des Romains; mais nous pouvons faire dix lieues comme eux, lorsque des circonstances impérieuses exigent une grande’ célérité. Cependant on n’emploiera les marches extraordinaires qu’avec discernement et discrétion , car elles ont l’inconvénient de diminuer l’armée , en laissant en arrière une foule de soldats faibles et valétudinaires incapables de supporter des fatigues violentes.

Il vaut sans doute mieux , dans les cas urgents, transporter les troupes sur des chariots de relais fournis par le pays qu’on traverse. C’est le moyen de leur foire faire vingt lieues chaque vingtquatre heures, y compris les moments de repos indispensables, sans laisser personne en arrière.

DES MARCHES. 3o3

Je ne vois dans l’histoire romaine que l’exemple de Claiidius Néro se dérobant secrètement de son camp devant Annibal, pour voler, à la tête d’un corps d’élite, à la rencontre d’Asdrubal , qui prouve que les Romains connussent cette méthode prompte de faire circuler troupgs; méthode que nous avons employée fréquemment dans les dernières guerres. C’est ainsi que Napoléon transportait rapidement sa gai de impériale du nord au midi, d’Espagne en Allemagne, et parvenait à opposer dans la même campagne ce corps d’élite à ses nombreux ennemis, sur les points les plus éloignés.

Lorsque le corps d’armée est réuni, il s’agit de M»*h« «m marcher a 1 ennemi pour commencer les opéra- pay. lions. Dès-lors nous marchons militairement avec toutes les précautions prescrites par l’usage et l’expérience de la guerre. Figurons-nous que nous entrons dans un pays suspect, où nous avançons environnés d’ennemis que nous ne voyons pas, dont nous ne connaissons ni les mouvements ni la situation; qui peuvent être fort près, tandis qu’on les croit fort loin, qui cherchent à chaque instant à nous tendre des embûches, à nous surprendre dans les défilés et dans des positions difficiles. Ne négligeons donc rien pour nous prémunir contre eux; sur -tout ne nous endormons pas sur la foi des espions : la plupart sont fourbes ; et d’ailleurs , leurs rapports fussent-ils vrais à leur départ, ils cessent

3o4 CHAPITRE X.

de l’être à leur arrivée. L’ennemi marche sans doute de son côté ; sa position varie à tout moment, et l’espion ne peut pas faire connaître les mouvements survenus depuis son départ.

On ne peut pas marcher habituellement en Igre de bataille; les obstacles du terrain s’y opposent, et l’on est obligé de replier les taupes en colonne pour suivre les routes. Mais dès que^ l’ennemi se présente pour attaquer, il faut bien vite reprendre l’ordre de bataille , sans quoi l’on court risque de se faire détruire, sans pouvoir faire usage de ses armes. Ainsi une armée est obligée tour-à-tour de s’allonger en colonne pour marcher, et de se déployer pour combattre; et comme son salut dépend dans plusieurs occasions de la rapidité avec laquelle elle pas.se de l’ordre en colonne à l’ordre en bataille, aCn de repousser des attaques brusques et subites, il s’ensuit qu’on doit chereher à obtenir des déploiements prompts et faciles.

Il est évident que la promptitude du déploiement est en raison inverse de la longueur de la colonne: car la queue arrive sur le champ de bataille d’autant plus promptement , qu’elle est plus rapprochée de la tète. Or, nous pouvons diminuer la longueur des colonnes de marche de deux manières, ou en les multipliant, ou bien en augmentant leur épaisseur. Mais une colonne étant obligée de voyager habituellement sur une route, pour éviter de se voir arrêtée

DES MARCHES. 3o5

par les obstacles du terrain, son épaisseur est nécessairement limitée par les bornes les plus e’troites du chemin qu’elle suit. 11 ne reste plus alors d'autre parti à prendre pour en diminuer la longueur, que de diviser l’armée en plusieurs petites colonnes.

C’était la méthode des généraux de Louis XIV. On ne eonnaissait pas encore le pas égal , qui seul peut donner de l’ordre, de l’en-semble et de la précision aux mouvements de l'infanterie; on marchait sans emboîter le pas, et les colonnes traînaient et s’allongeaient outre mesure. Pour remédier à cet inconvénient, on en multipliait le nombre. On voit les armées de Turenn(\et de Luxembourg, de vingt ou trente mille hommes, marcher sur cinq colonnes. I/ai tilleric et les équipages suivaient la route, tandis que l'infantei ie et la cavalerie de première ligne formaient deux colonnes latérales à droite, et l’infanterie et la cavalerie de seconde ligne, deux autres colonnes latérales à gauche. 11 était fort rare que cinq colonnes devant marcher à la même hauteur, à distance de déploiement, trouvassent des chemins parallèles; elles étaient obligées de s’en ouvrir à l’aide des pionniers, et le retard d’une seule ralentissait le mouvement de toutes les autres, obligées de l’attendre. Rien de plus lent et de plus timide que les marches des armées de ce temps-là.

Cette méthode de marcher sur plusieurs pc-

a*. EdU. ao

3o6 CHAPITRE X.

tites colonnes obligées de s’ouvrir des chemins , et de s’attendre entre elles, nuit par sa lenteur aux grandes opérations de la guerre, qui roulent sur la rapidité des mouvements; elle expose un corps d’armée à se faire battre en détail, lorsque ces petites colonnes sont séparées par des obstacles qui les empêehent de communiquer ensemble ; et, enfin , plus l’armée est divisée, moins le général est maître de ses mouvements. Mais ne pourrait-on pas concilier la rapidité des marches avec la promptitude du déploiement, en n’astreignant le corps d’armée à se former en plusieurs colonnes, que lorsqu’il est instruit de la présence de l’ennemi par son avant-garde? On va voir que cela est aisé. Occupons-nous d’abord de la marche en une .seule colonne.

Il est inutile de répéter ici ce que nous avons déjà dit sur la force d’un corps d’armée ou colonne de marche, qui, suivant nos observations, ne doit guère excéder trente mille liommes pour la facilité du déploiement, celle de la marche, et celle des subsistances. Il s’agit maintenant de donner à cette colonne la forme la plus convenable à la marche comme au déploiement. Son épaisseur est nécessairement subordonnée à la largeur ordinaire des routes, ou plutôt à celle de leurs défilés les plus étroits, car, à quoi lui servirait de s’élargir sur certains points, si elle était obligée ensuite de .s’arrêter pour s’amincir et s’allonger à chaque défilé? K’est-il pas préfé-

DES MAllCHES. ioj

rable d’»*viter les encombrements qui retardent la marche et fatiguent le soldat, en réglant, dès le départ, la largeur de la colonne sur la partie la plus étroite de la route? Nous supposerons que nos armées opèrent ordinairement sur les grandes routes qui facilitent leur circulation. Ainsi , c’est sur la largeur des défilés les plus étroits des grands chemins, formés babituelleiiient par les ponts, que nous réglons celle de notre colonne. Les ponts ont bien rarement moins de vingt à vingt-quatre pieds de large, et permettent par conséquent à une colonne de défiler sur dix ou douze hommes de front : c’est donc sur douze files que nous formons notre colonne de marche sur une grande route. Quant aux chemins de traverse, leur peu <le largeur force presque toujours à diminuer le nombre des files, et la colonne s’allonge d’autant plus, qu’ils sont plus étroits; mais l’on doit éviter d’engager les armées dans ces sortes de chemins, qui retardent toujours leurs marches.

Voici de quelle manière nous disposons en colonne de route les troupes de ligne de notre corps d’armée ; la légion de droite se place en tète, formée en colonne par section sur douze de front; les files occupent ordinairement trois pieds dans la colonne, mais on peut les faire resserrer momentanément . de manière à n’én occuper que deux pour passer les défilés sans retarder la marche. Comme les soldats se négli-

3u8 CHAPITRE X.

gciit dans une longue marclie, et cessent d'emboîter le pas, chacun finit par occuper dans la file un espace de trois ou quatre pieds, ce qui donne neuf à dix pieds aux trois rangs d'une section , et l’on ne peut guère laisser moins de six pieds d’intervalle entre les sections. Calculons d’après ces données , et nous trouverons que la longueur totale d’une cohorte en colonne sur douze de front, sera de deux cent cinquante pieds, ou quarante-deux toises; d’où il est aisé d’apercevoir que la colonne , composée de la légion entière, avec son artillerie de cinq pièces et <le dix caissons, et ses deux cents chevaux de bât, nécessaires pour le transport des sacs des voltigeurs et des tentes, s’étendra sur une longueur de cinq cent cinquante toises environ, sans y comprendre les troupes, légères qui se disperseront hors des rangs, comme nous allons l’expliquer. Les cinq pièces d’artillerie avec leurs caissons marcheront immédiatement après la cohorte d’élite , prêtes à soutenir et à protéger par leur feu la marche et le déploiement de la légion ; tous les chevaux de bât seront réunis en ordre sur quatre files, à la queue de la* légion; mais on n’y souffrira aucune voiture; elles seront toutes reléguées à la queue de l’armée.

La légion du centre vient ensuite, rangée de la même manière, et séparée de la première par un intervalle de cinquante toises. Celle-ci est suivie de la légion de gauche, et enfin, la légion

réserve ferme la marche de l’infanterie : la longueur totale de cette colonne d’infanterie est de près de deux mille quatre cents toises.

Nous ne permettions pas aux voitures de s’intercaler entre les légions, qu’elles tiendraient à une trop grande distance les unes des autres, et qu’elles gêneraient dans leurs mouvements, en, les empêchant de circuler librement et de se secourir mutuellement avec facilité. Il vaut mieux sans doute , à l'imitation de César, renvoyer tous les gros bagages à la queue de l’armée , où l’on en formera une colonne d’équipages, sous la protection de l’arrière-garde.

La quantité de bagages, '^e les Romains nommaient avec tant de raison impedimenta ,,àoït être réduite au strict nécessaire fixé par des réglements. Je crois, par exemple, que quatre cents voitures, y compris les parcs d’artillerie, suffisent pour tout un corps d’armée qui ne s’éloigne que de quelques journées de sa base d'opérations,

savoir-: ^

Artillerie a8o

Ambulance ao

Equipages de vivres 80

Fourgons d’état-major ao

Total

Voilà les limites du nécessaire; au-delà se trouve le superflu, qui n’a plus de bornes. Toutes ces voitures prendront les ordres du comman-

3io CHAPITRE X.

dant du parc d’artillerie , et le questeur de l’ifjnée ne dédaignera pas de veiller lui-mème à la police des équipages, objet important pour éviter de laisser encombrer et obstruer les routes. On ne se délivrera dos bagages superflus, ce luxe qui tend sans cesse à appesantir les armées, ^ qu’en les condamnant au feu à chaque marche. On peut estimer qu’une voiture à quatre colliers occupe six toises dans une colonne, y compris les intervalles que lais.sent les voitures entre elles. Los quatre eents voitures formeront donc une colonne de deux mille quatre cents toises.

Enfin, la cavalerie de ligne, formée par quatre, vient derrière les équipages, et ferme la marche générale de l’armée. C’est une excellente arrièregarde pour protéger les équijiages et la queue de l’armée contre les entreprises des parti.sans. -Malgré son éloignement de la tête, elle arriverà toujours à temps sur le champ de bataille pour y jouer son rôle , puisque ce n’est qu’à la fin d’un combat qu’elle peut se rendre utile.

D’après tout ce que nous venons de dire, il est facile d’estimer qu’un corps d’armée de * trente mille hommes, avec ses équipages, formera une colonne de marche de deux lieues à deux lieues et demie sur une grande route, et «lu double sur un chemin de traverse.

Une colonne de route est surprise et court les plus grands dangers toutes les fois qu’elle n’a pas le temps de se ranger en bataille sur un ter-

lain convenable» avant de recevoir l'attaque de 1 ennemi. Celui-ci peut entreprendre contre elle de plusieurs manières , soit par des attaques de front, soit par des embûches sur ses flancs, soit par des partis de cavalerie sur ses derrières. An* nibal mit en œuvre ces trois sortes de surprises pour détruire l’armée romaine dans le défilé formé par le lac de Trasymène d’un côté, et une chaîne de montagnes de l’autre. 11 établit $on infanterie de ligne au fond du défilé, pour le fermer; il embusqua son infanterie légère su^*, le flanc de la montagne, et sa cavalerie se tapit vers 1 entrée du déGlé. L’imprudent Flaminius, sans avant-garde , sans flanqueurs, sans coureurs , dédaignant, en un mot, toutes les mesures de précaution prescrites par l'expérience pour avoir des nouvelles de l'ennemi , engage toute son armée dans cette espèce de souricière. Bientôt les Carthaginois arrêtent le front de celte colonne au fond du défilé, taudis que leurs troupes légères fondent sur ses flancs du haut de la moncagne, et que leur cavalerie la charge eu queue. Elle ne peut ni se développer ni prendre un ordre de bataille dans ce coupe - gorge ; et les Romains , victimes de la négligence ou de l’ignorance de leur consul , sont tous taillés en pièces sans pouvoir se défendre.

Une colonne évite les surprises, en plaçant en tête, en queue et sur ses flancs, des corps détachés qui l’avertissent des mouvements et de la

3i2 chapitre X.

présence de rciineini, assez à temps pour choisir lin cliamp de bataille et passer de l'ordre de marche à Tordre de bataille. Ce genre de service , qui exige de la célérité, de la promptitude et de la mobilité pour parcourir et fouiller le pays dans tous les sens, ne peut être que le partage des troupes légères, habituées à tout voir, à tout observer, à marcher et à combattre dispersées, et à se replier devant l’ennemi dès qu’il se présente eu force. On voit des généraux qui entendent assez mal le rôle que doit jouer l’avantgarde, pour y placer leur meilleure infanterie de ligne , contre tous les bons principes de la guerre qui prescrivent de la réserver pour porter lesderniers coups. Mais aussi, que résulte-t-il de cette folle conduite? Une avant-garde ainsi composée engage le combat de pied ferme, au lieu de se replier, et se fait ordinairement détruire par des forces supérieures, avant l’arrivée du reste de l’armée , qui se voit affaiblie et découragée par la perte d’un corps d’élite, sans avoir pu le secourir : on se fait ainsi exterminer en détail sans aucune utilité. Il est sans doute des positions où il faut prévenir l’ennemi; mais ce sont des détachements qu’on doit y envoyer, et non pas Tavant-garde, destinée à rester touj.ours mobile , aûii d'éclaqrsi'J’tu'tuée dans tousses mouvements.

Nous formons, notre avant-garde des cavaliers légiouaires, des. quatre légions du corps d’armée, avec un nombre égal de voltigeurs, qu’on ob-

DES MARCHES. 3i3

tient en prenant quatre Compagnies par légion. Ce corps léger, composé de trois mill« chevaux, de trois mille voltigeurs, et de cinq pièces d’artillerie légère, prccè<le d’une ou deux lieues la tête de la colonne, en portant des partis en avant et sur les côtés, et en lais.sant des postes d’observation sur les chemins et sur les principales hauteurs à droite et à gauche de la route, postes qui ne rejoignent l’avant-garde que lorsqu’ils sont remplacés par les flanqueurs de la colonne. Rien de plus important que le choix de l’offieier- ^ général destiné h commander cette avant-garde; il doit être vif, actif, intelligent, infatigable; il doit interroger avec soin tous les habitants du pays, faire courir des c.spions par-tout où ses partis ne peuvent atteindre, et ne rien négliger, en un mot, pour pouvoir donner à chaque heure des nouvelles exactes de l’ennemi. 11 est • en quelque sorte l’œil de l’armée, qui ne marche guère que sur la foi de ses rapports.

Il reste encore au corps d’armée vingt-quatre compagnies de voltigeurs, que nous distribuons, vingt en flanqueurs, à droite et à gauche de la colonne, et quatre aux équipages. Les deux corps de flanqueurs, dirigés chacun par un colonel, s’écartent à une lieue de la route, gravis.scnt les hauteurs qui la dominent, et occupent les sommets des montagnes jusqu’à ce que l’armée ait achevé de défiler ; les quatre comjjagnies placées aux équipages les escortent, et

C # ied by Cuoglf

3i4 CHAPITRE X.

quelquefois elles forment une petite arrière-garde derrière laf cavalerie de ligne, pour la protéger contre les partie d’infanterie , dans les pays coupés, montagneux et boisés.

Les coureurs de l’avant-garde rencontrent-ils l’ennemi : elle envoie aussitôt des pelotons sur les sommets des hauteurs pour l’observer ; elle engage des escarmouches avec ses troupes légères, afin de faire des prisonniers qui puissent fournir quelque lumière sur ses forces et sa po- .sition , et enfin, elle cherche à percer au-de^à de la chaîne des postes avancés dont il couvre et masque ses mouvements, pour le reconnaître exactement. Il faut absolument connaître ses forces , et pénétrer ses desseins, si l’on veut qde l’armée prenne des dispositions convenables; sans quoi on est réduit à agir au hasard, comme ’au milieu d’une nuit obscure. Une avant-garde timide qui redoute l’ennemi, et qui craint de se compromettre en s’engageant au milieu de cette nuée de troupes légères dont il cherche à couvrir ses mouvements , ne peut presque rien voir, rien reconnaître, et laisse le général en chef dans Une ignorance qui rend tous ses mouvements aussi incertains que hasardés, et l’expose à toutes sortes de bévues. Tantôt il perd son temps à se déployer devant un parti de troupes légères, qu’il croit suivi de toute l’armée, tantôt il arrive en colonne jusques sur les lignes ennemies, qui l’attaqiient aussitôt sans lui donner le temps de

DES MARCHES. 3i5

SC déployer. Il faut qu’il sorte de son ignorance à tout prix, dût-il perdre quelques troupes légères pour s’instruire de la véritable situation de l’ennemi. L’avaut-garde, qu’on nomme avec raison le flambeau de l’armée, ne doit pas cesser un moment de l’éclairer.

Le mélange des voltigeurs avec la cavalerie légère est admirable pour le succès de ces petits combats d’avant-garde. En disposant auprès des c.scadrons des pelotons de voltigeurs d’égale force, ces armes.se protègent mutuellement , et on peut braver la cavalerie ennemie, quelque nombreuse qu’elle soit; le feu des pelotons éloigne ses escadrons, qui sont poursuivis aussitût par la cavalerie légionaire; et l’on parvient, en repoussant ainsi les avant-postes de l’ennemi , assez près de son armée pour bien la reconnaître. Mais l’on ne doit pas tarder à se retirer dès qu’on voit venir des forces supérieures, de peur de .se trouver débordé et enveloppé. .Si l’on se sent pressé vivement, et qu’il faille se hâter de traverser un pays découvert qui n’offre ni bois ni défilés favorables à la retraite de l’infanterie légère, les voltigeurs sautent en croupe chacun derrière un cavalier; les canonniers remontent à chèval, et toute l’avant-gardc disparaît au galop.

Cette méthode d’entremêler les troupes légères des deux armes était fort en usage chez les Romains ; c’est à elle qu’ils durent .souvent l’avantage de résister, avec très-peu de chevaux, â la

3i6 CHAPITRE X.

nombreuse cavalerie de leurs adversaires. Je la crois propre à produire de bien meilleurs effets encore parmi nous que chez les anciens, puisque nos fantassins légers, par la supériorité de leurs armes, sont bien plus redoutables que les leurs.

Sous le règne de Louis XIV, les avant-gardes françaises étaient composées en partie de dragons, espèce de troupes légères mixtes qui combattaient quelquefois à cheval, plus souvent à pied. Les dragons ne furent primitivement que des fantassins légers qu’on faisait monter sur des chevaux de paysans, afin de les transporter lestement en avant ou sur les flancs de l’armée qu’ils devaient reconnaître; ou pour occuper promptement les défilés ou des postes importants. On leur faisait porter une pelle et une pioche en trousse derrière le cheval , afin qu’ils pussent se retrancher en arrivant. Cette arme, qui de nos jours n'existe plus que de nom, rendait de grands services aux avant-gardes; ce]>endant, il est facile d’apercevoir que nous pouvons remplacer les dragons à moins de frais, par le mélange proposé de nos cavaliers légionaires et de nos voltigeurs. Nos fantassins légers, portés en croupe, voyagent avec la même vitesse que/ les dragons, et ils n’ont pas comme eux l’inconvénient de distraire du combat une partie des soldats pour tenir les chevaux; et enfin, ils se battent d’autant mieux à pied, qu’on n’exige

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DES MARCHES. ^l^

jamais d’eux un autre genre de combat: quant à réconoinie, elle est sensible.

Enfin, le général en chef est instruit par son Dijiioiemeni avant-garde que l’armée ennemie n’est plus qu’à une lieue de lui : il peut donc la voir arriver et être attaqué une heure après cet avis; dès- lors , il n’a plus un instant à perdre pour faire ses dispositions. 11 peut choisir entre ces deux partis, ou de prendre position pour recevoir la bataille, ou de marcher en avant pour la donner. Dans le premier cas, il se forme en bataille en plaçant successivement les cohortes, à mesure qu’elles arrivent, sur les différents points de la position qu’il a choisie.

Mais, dans le cas où il sc déterminerait pour l’offensive, je ne pense pas qu’il doive encore se ranger eu bataille; cet ordre, si contraire à la marche, sur-tout dans les pays coupés et accidentés, nuirait à tous ses mouvements, et ses lignes seraient arrêtées et se rompraient à chaque défilé. D’un autre côté, la prudence lui défend de se porter plus près de l’ennemi sur une seule colonne allongée, dont la tête pourrait être attaquée et renversée avant l’arrivée des troupes de la queueà son secours. Pour échapper à ce double inconvénient , je ne vois qu’un moyen ; c’est celui que j’ai déjà fait pressentir, de développer le corps d’armée en plusieurs colonnes serrées à distance de déploiement, ordre préparatoire également propre à la marche et au combat ; voici comment :

3i8 CHAPITRE X.

A mesure que les troupes de la première légion, en tète de la colonne de route, arrivent, on rassemble les cinq premières cohortes en une colonne serrée par divisions , qu'on place à trois cents toises à droite de la route; les cinq dernières cohortes de la même légion forment une colonne semblable, qui se porte à cent cinquante toises en arrière de la première. La seconde légion se forme de la même manière eu deux colonnes qu’on laisse près de la route; et la troisième légion, qui arrive une demi-heure ou trois quarts d’heure après la première, se place également en deux colonnes serrées par divisions, à trois cents toises à gauche. Enfin , la quatrième légion ou la légion de réserve, s’arrête à six cents toises en arrière de la tête de l’armée , et forme .ses dix cohortes en une seule colonne serrée. L’artillerie de réserve se réunit aussi à cefte légion , et la cavalerie de ligne , qui ferme la marche . derrière les équipages, arrive au trot, et se place en réserve par escadrons. Toute rarméc, ainsi disposée, s’avance jusqu’à quatre cents toises de l’ennemi, distance à laquelle elle s’arrête pour former ses lignes et commencer la baUiilIc. Le déploiement, préparé de cette manière en plu-sieurs colonnes serrées, ne demande que quatre ou cinq minutes de temps pour s’exécuter.

Les lignes se forment qt^elquefois beaucoup plus loin de l’ennemi, ce qui est sans inconvénient dans les plaines rases, qui n’opposent aucuu

DES MARCHES. ' 3ig

obstacle à leur marche; mais la plupart des terrains sont hérissés d’accident , qui forcent à marcher en colonne jusqu’au moment où il est indispensable de se déployer pour se battre.

Si les mouvements de l’armée ennemie se prononcent sur un des flan^ de notre colonne de route, les flanqueurs doivent en instruire le général en chef une heure avant qu’il ne puisse être attaqué. Il arrête aussitôt la tête de la colonne, et forme en deux colonnes serrées par divisions chacune des trois premières légions, à trois cents toises les unes des autres, de manière à en faire trois colonnes de première et et trois de seconde ligne, comme nous l’avons expliqué pour le déploiement sur le front. Il les fait marcher ensuite, dans cet ordre, à cinq ou six cents toises de la route , du côté de l’ennemi , et leur fait prendre position parallèlement à la route, de manière à couvrir les équipages et le reste de l’armée. Cependant la quatrième légion , l’artillerie , et la cavalerie de* ré.serve , continuent ’à -marcher sur la route, et ne s’ar-. rêtent que lorsqu’elles sont parvenues derrière le centre des lignes; là, elles se forment en colonnes de réserve, en faisant front du côté de l’ennemi. L’armée entière prend ainsi son ordre de bataille aussi promptement sur le flanc que sur le front; dans l’un et l’autre cas, il ne lui faut pas plus d’une heure ou une heure et demie; et certes, quelque mauvaises que nous

DéploiorofQt eu bataille sur le Üaac.

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Marcbf?

en bataille.

3ao C HA IM TUE X.

supposions nos troupes légères, nous ne pouvons pas craindre qu’elles ne nous donnent des nouvelles de l’ennemi une heure avant son arrivée.

Cependant les troupes légères escarmouchent avec l’ennemi qui s’a\j|mce, retardent sa marche à chaque défilé, et se replient définitivement sur l’armée, où elles rejoignent promptement leur légion, pour jouer le rôle qui leur est assigne' dans les batailles. Les avant-gardes n'étant faites que pour éclairer les colonnes de marche, leur rôle cesse dès l'instant où l’armée prend sou ordre de bataille . elles doivent donc .se dissoudre aussitôt, et les troupes légères qui les composent doivent rentrer à leurs corps.

La difficulté de marcher en bataille sans troubler les rangs et sans rompre les lignes est si grande, même au milieu d’une plaine rase et sans obstacles, par le défaut du parallélisme des directions et par l'inégalité des raouvenjents, qu’on se^voit ordinairement forcé de prolonger «la marche en colonne serrée par jusqu’à

ce qu'on se trouve à portée de combattre. Ce n’est qu’alors qu’on se déploie; mais, dès ce moment, la marche et le combat s’entremêlent et se confondent tellement , qu’il n’est plus possible de traiter l’un sans l’autre : la marche n’est plus que la bataille elle-même, dont nous parlerons incessamment.

DES M/VilCHES. 3ai

Deux armées sont-elles rangées en présence : il est rare que l'une n’ait pas intérêt de tourner l’autre par une marche de flanc, afin d’attaquer l’une des ailes , qui sont presque toujours les parties faibles. Les armées des Romains faisaient ces mouvements sans danger; leurs lignes, formées à rangs ouverts, marchaient par le flanc sans s’allonger : les légionaires, pouvant conserver dans la file la même distance que dans le rang, n’avaient qu’un quart de pirouette à faire pour se remettre en bataille. Ainsi, quelque rapprochées que fu.ssent leurs armées, j>ourvu qu’elles fu.ssent hors de la portée du trait , elles pouvaient marcher par le flanc sans craindre de se voir attaquées avant de reprendre leur ordre de bataille. H n’en est pas de même parmi nous; nos soldats ne peuvent pas marcher par le flanc aussi serrés que l’exige l’ordre du combat : nos lignes s’allongent par ces espèces de marches, et lorsqu’on veut les remettre en bataille, ce n’est qu’en perdant un temps précieux qu’on parvient à faire serrer les rangs, et à faire disparaître toutes les lacunes. Les marches en colonne à ilistance par sections, qui rompent l’ordre de bataille, ne sont guère moins dangereuses que celles de flanc. L’ennemi peut toujours profiter dans l’un et l’autre cas, de notre désordre pour nous attaquer.

D’ailleurs, comment nous livrer à des mouvements aussi hasardés sous le feu du canon ?

Marche de flanc.

3aa CHAPITRE X.

les boulets parviendraient sans doute facilement à troubler notre marche. Tout mouvement de flanc exécuté sous le fèu de l’ennemi, est d’autant plus dangereux, qu’il jette les soldats dans le désordre et la confusion en leur inspirant l’idée de la retraite, et qu'on perd des hommes sans combattre.

Ainsi, veut-on exécuter des mouvements de flanc avec quelque sécurité , il faut les faire hors de la portée du canon de l’ennemi, c’est-à-dire à huit ou à neuf cents toises. Mais à cette distance , comme nous- l’avons expliqué, notre corps d’armée n’est point encore développé en ligne; il est seulement préparé , en différentes colonnes serrées , à prendre l’ordre de bataille ; cette disposition Êtcilite singulièrement son mouvement par le flanc. Rappelons -nous que les troupes destinées à la première ligne forment trois colonnes serrées par division à distance de déploiement, à 3oo toises l’une de l’autre; que celles de la seconde ligne sont rangées de la même manière, en trois colonnes, à i5o toises en arrière des premières , et que la réserve forme une seule colonne à six cents toises plus loin. Dans cette disposition, rien de plus facile que de faire marcher le corps d’armée par Iç flanc ; les soldats-de chaque colonne font un quart de pirouette, les rangs deviennent des files, et toutes les colonnes partent ensemble et se meuvent par leur flanc, en conservant toujours

DES MARCHES. 3a3

entre elles leurs distances respectives avec une scrupuleuse exactitude. L’artillerie et la cavalerie font des mouvements analogues à ceux de l’infanterie. La marche entière de l’armée est protégée et masquée par une nuée de troupes légères qui eh dérobent autant qu’elles peuvent la connaissance à l’ennemi, et on se fait précéder par une avant-garde, afin de ne pas se laisser tourner soi -même par un ennemi qu’on croit tourner, comme M. de Soubise à Rosback. Il est aisé de s’apercevoir que l’ordre de bataille se rétablit en un clin-d’œil, au moindre mouvement d’attaque de la part de l’ennemi, si toutes les colonnes conservent bien leur distance entre elles ; il suffit pour cela de les arrêter toutes en même temps , et de leur faire reprendre leur front.

Ces sortes de marches exigent un ensemble et une précision qu’il est quelquefois difficile d’obtenir, sur-tout dans les pays coupés et accidentés. On ne doit se les permettre que sur des hauteurs et dans des terrains favorables; autrement, l’ennemi, toujours maître de vous attaquer, sans vous donner le temps de choisir votre champ de batai^e , saisit le moment où vos colonnes s’engagent dans des bas-fonds et des terrains désavantageux, pour vous combattre avec succès. D’ailleurs, qu’il prenne le parti de vous côtoyer par une marche semblable à la vôtre, en suivant tous vos mouvements; et vos manœuvres pour

3a4 CH API TUE X.

le tourner, deviennent inutiles. Il n’y a que Ic.s mouvements qu’on lui dérobe à la faveur dos plis du terrain ou des ombres de la nuit dont on puisse se promettre de grands résultats.

.Souvent les marches de flanc ne sont que partielleSjet ce sont presque toujours les plus avantageuses : une partie de l’armée occupe l’ennemi de front et le tient en échec, tandis que l’autre partie se porte sur une de ses ailes par une marche de flanc. C’est ainsi que Turenne, séparé de Montécuculi par le ruisseau fangeux de la Renchen , après avoir fortifié le front de son camp , où il ne laisse que sa première ligne j>our contenir son adversaire, le quitte furtivement. la nuit fi la tète de sa .seconde ligne, remonte le ruisseau l’espace d’une lieue, le passe à un gué, et se trouve aux jiremiers rayons du jour formé perpendiculairement au flanc gauche de Montccuculi, qui se voit forcé, par cette habile manœuvre , d'abandonner sa po.sition.

Un bataillon déployé peut changer de front par un quart de conversion, en pivotant sur une de ses ailes; ^ais une longue ligne ne le peut pas. Cette évolution, qui exige que chaque soldat d’une aile à l’autre fasse des pas inégaux en longueur et en obliquité , est d’autant p^s difficile , que le rayon est plus allongé. La gradation proportionnelle des pas du centre aux extrémités se perd bien vite, et dès-lors la ligne flotte, se rompt , et la confusion s'y établit; les obstacles

DEfS MARCHES. ♦ . 3aS <lu terrain viennent encore augmenter les difficultés et le désordre. Le parti le plus convenable pour faire changer de front à une ligne de plusieurs bataillons, est de la ployer en une colonne .serrée, qu’on fait tourner, et qu’on dirige dans le sens qu’on desire; après quoi on la déploie fie nouveau : c'est le moyen que nous emploie- • rons pour faire changer de front à notre corps d’armée. Après avoir ployé chaque ligne en trois colonnes serrées par divisions, à distance de dé- {doiement, suivant notre usage, la colonne du centre de la première ligne prend la nouvelle «lirection sans changer de place; les deux autres parcourent autour de ce centre la corde d’un (juart de circonférence de trois ceriks toises de rayon , en marchant , l’une par la tête et l’autre par la queue; la seconde ligne fait des mouvements analogues, en plaçant scs colonnes derrière celles de la première ligne, et la réserve va .se porter à six cents toises en arrière de ce noi*- Tcau front ;■ toute • cette évolution s’opère en moins d’une demi -heure. On peut changer de front sur une des ailes ^comrae sur le centre ; niais alors le quart de conversion , dont le rayon est double, exige un temps double pour que les extrémités le parcourent.

On poursuit l’ennemi, ou pour le forcer à une action générale , en pressant si vivement son arrière-gârde qu’ij se voie obligé de la soutenir avec son armée , ou bien pour profiter des succès

poonvitei.

3a6 CHAPITRE X.

qu’on a obtenus. Dans l’uri et l’autre cas, ce n’est pas en chassant son arrière-garde de front qu’on peut se promettre des résultats importants; car, en suivant cette méthode, on la trouve à chaque défilé sur un champ de bataille étudié d’avance et accessible sur très-iieu de points; on se voit obligé de déployer une partie de ses troupes, de reconnaître le terrain et les endroits accessibles, et de perdre du temps et du mopde pour parvenir à l’attaquer. Cependant elle se retire en ordre dès qu’elle s’aperçoit qu’on est en mesure, et elle remplit pre.sque sans risques l’objet qu’elle se propose, de retarder les poursuites et de gagner du temps pour couvrir la marche de son armée.

Si , au contraire , on quitte la route pour manœuvrer sur un de.f flancs de l’arrière-garde, on la contraint de se replier pre.sque sans combat, et la marche ne se trouve que très-peu rallentie; ou bien , si elle s’obstine à vouloir garder et défendre sa position en dépit du corps qui la tourne , elle s’expose à se faire détruire.

D’après ces observations, nous formons pour les poursuites un corps léger composé de la moitié de l’avant-garde ou quinze cents chevaux et quinze cents voltigeurs, soutenus par une légion. Cette colonne subsidiaire, munie de son canon, si le pays le permet, marche à trois ou quatre cents toi.ses à droite ou à gauche de la route, selon la nature du terrain, suit, autant

DES MARCHES. 3s7

que possible, la crête des hauteurs parallèles à la route , tâche de déborder sans cesse rarrièregardc ennemie , et la menace sur son flanc et sur ses derrières , tandis que la colonne principale, qui s’avance sur la route, la menace de front. C’est ainsi que nous parvenons avec facilité à faire abandonner les plus fortes positions d’arrièré-garde,et que notre armée, n’éprouvant presque aucun retard, presse assez vivement la marche de l’ennemi , pour le forcer à abandonner dans les mauvais chemins et les défilés, ses blessés , ses malades , ses bagages , et quelquefois même son canon.

Lorsque la route se divise en deux branches allant ensuite se réunir de nouveau à quelque distance , on s’empresH de suivre celle qu’il a négligé de faire garder, ou sur laquelle il ne s’est pas engagé en force , afin de tâcher de le devancer, ou du moins d’arriver en même temps que lui au nœud des Autes. Y arrive-t-on en même temps : il faut fondre aussitôt sur les flancs et sur la queue de sa colonne, qu’il ne peut soutenir que bien difficilement, et cela, en engageant quelquefois une action générale contre ses intérêts. Parvient-on à l’y devancer : on a le choix, ou de lui couper sa retraite, ou de l’attaquer en flanc. Le premier parti est le plus décisif, mais le second est le plus prudent : il faut être bien sûr de. vaincre pour oser lui barrer la route; car

on ne peut pas tourner sans etre tourne soi-

3a8 CHAPITRE X.

même, et Ton place les deux années dans unepi>sition aussi critique pour l’une que pour l’autre ; position qui doit amener la destruction de l’une des deux. Le désespoir d’un ennemi est presque toujours à craindre , et il est sans doute prudent d’éviter de ranimer son énergie et son audace, en le réduisant à ne trouver d’autre moyen de salut que dans son courage. .Si nous nous contentons de prendre sa colonne en flanc, au lieu de nous opposer à son passage, nous obtiendrons, il est vrai, des avantages peut-être médiocres, mais certains, sans courir la chance de nous faire détruire en voulant sa perte entière. Ce n’est pas que j’approuve sans restriction cette maxime faites un pont dor à l’en-

nemi qui fuit : c’est au contraire l’instant de lui faire beaucoup de mal. Je blâme seulement ces entreprises audacieuses qui mettent en jeu notre propre existence au moment où la fortune nous sourit. Gardons nos coups hasardeux pour les temps où la mauvaise fortune he*nous laisse plus d’autre ressource.

Je regarde l’art des poursuites comme la partie la plus diffleile de la guerre , sans en excepter l’art des retraites; et si l’on considère cette prodigieuse quantité d’événements désastreux arrivés sous nos yeux , ou conservés dans les archives de l’histoire, qui prennent leur naissance dans l’esprit d’iniprévoyance et d’imprudence qui dirige trop souvent les poursuites, on sera de

mon avis. Tantôt c’est une armée débandée à la poursuite des fuyards, qui se trouve tout-à-çpup • arrêtée et renversée par quelques resserves; tantôt c’est une avant-garde qui, s’abandonnant à la poursuite avec trop de chaleur et d’ardeur, s’engage au milieu des ennemis sans être soutenue, et sc fait enveloj)per et tailler en pièces; tantôt c’est un corps détaché sur le flanc de la colonne ennemie, qui se laisse séparer du reste de l’armee; tantôt l'ennemi s’apercevant qu’on poursuit .sans ordre, sans circonspection, et eft colonne très- allongée, quitte brusquement la route, .se porte sur le flanc de la colonne, la surprend et la dissipe; souvent c’est une tête de colonne qui trouve sa perte au débouché d’un défilé. La négligence et la présomption , deux vices qui marchent si fréquemment à la suite des succès, amènent l’oubli des précautions prescrites par l’expérience pour la sûreté des marches : on ne s’éclaire plus, on s’engage témérairement dans les défilés, et l’on tombe dans les embûches que tendent les poursuivis. D’un autre côté, une circonspection trop lente, qui laisse échapper les occasions, est un autre excès à éviter dans les poursuites. Le véritable talent sait allier la célérité avec la prudence, et se tient aussi éloigné de la nonchalance que de la témérité. •

Le passage des défilés, quelquefois si funeste aux armées inconsidérées, est l’action qui exige

33o CHAPITRE X.

le plus de priuleuce et de précaution. L’ennemi peut vous attendre au-delà avec toute son armée rangée en. bataille, afin d’attaquer votre tète de colonne lorsqu’elle commence à déJx)ucher; ou bien,) laisser simplement une arrière-garde, afin qu’en retardant votre niarebe il puisse donner à son armée le temps de se retirer. Rien de plus ' important que de parvenir à connaître ses véritables dispositions, soit d’apres le rapport des habitants, soit en interrogeant les prisonniers que l’avant-garde peut saisir. Dans le premier cas, il s’agit de se déployer et de se préparer à une bataille avant d’engager l’armée dans des défilés qui causeraient sa perte infaillible. Mais, dans le second cas, il est inutile de perdre son temps à se déployer ; on cberehe tout de suite à s’emparer des hauteurs qui dominent le défilé, avec les voltigeurs de l'avant-garde, tandis que la colonne jub.sidiairc , détachée sur un de scs flancs , comme nous l’avons expliqué, cherche à s’ouvrir uii autre passage à droite ou à gauche de la route principale. Il est bien peu de pays, quelque malaisés qu’ils soient, qui n’offrent que le débouché unique gardé par l’arrière-garde de l’ennemi. Les montagnes les plus âpres de la Suisse cllee-inèmes recèlent dans leurs flancs des sentiers dont on peut se servir pour tourner leurs affreuses gorges.

Cependant, lorsque la nature offre un de ces défilés uniques, on peut tenter de le forcer de front , en y lançant, au pas de course, une co-

DES MARCHES. 33i

lonne de troupes d’élite, soutenue immédiatement par d’autres colonnes qui profitent du passage frayé par la première. Il vaut mieux , pour éviter le désordre, partager les troupes en plusieurs petites colonnes marchant avec des intervalles à la suite l’une de l’autre, que d’en faire une colonne unique fort allongée. C’est ici le cas de placer la cohorte d’élite en tète de la colonne; car si la tête passe, le reste suit sans hésiter, et c’est une des raisons qui m’ont déterminé à en donner une à chaque légion. Dès *quc la première légion est hors du défilé, elle prend position en avant, et se tient en bataille jusqu’à ce que toute l’armée ait passé.

S’agit-il de battre en retraite, après une bataille °** perdue : voici, en général, les di.spositions qui conviennent dans ce cas à notre corps d’armép. Nous étendons en deux lignes sur le champ de bataille notre cavalerie de ligne, pour arrêter les troupes légères du vainqueur, retarder la marche de ses colonnes, et gagner du temps jusqu’à la nuit. Cependant les parcs de réserve, les équipages, ainsi que les blessés, se mettent en route sous l’escorte de quelques compagnies de voltigeurs et de quelque.cavftlcrie légionaire formant l’avant-garde. Les légions se battent tant que le jour dure, de position en po.sition, en perdant le moins de terrain possible; elles profitent ensuite des ombres de la nuit pour se rallier, se former en colonne, et se mettre en route

à la suite des équipages : ayons soin sur-tout de les rallier sur une seule route ; car si nous les laissions disperser sur plusieurs chemins, le vainqueur pénétrerait au milieu d« ces différentes colonnes sans éprouver une résistance capable d arrêter sa marche, et le corps d’armée cesserait bientôt d’exister. C’est ce défaut de ralliement sur une direction unique qui perdit l’armée prussienne après la bataille d’Jéna. Le faible n’a qu’un moyen de se faire respecter du fort, c’est de réunir toutes ses forces pour tâcher de ralentir sa poursuite; mais s’il les divise, il devient plus* faible encore. Se présente- 1- il plusieurs routes pour nous conduire à notre but de retraite : nous prenons la plus facile et la plus courte, et nous nous bornons à faire observer les autres par des troupes légères destinées à retarder la marche de l'agresseur. '

Nous nous mettons en marche au milieu de la nuit. Alors la cavalerie de ligne va gagner la tête de la colonne, à moins que nous n’ayons des plaines rases à traverser, et nous laissons, pour former l’arrière-garde, la légion qui a le moins souffert, avec deux mille cavaliers légionaires , autant de volflgeiws, et la batterie l%ère. On laisse ainsi à l’arrière-garde dix pièées d’ar^ tillerie, y compris celle' de la légion :1e reste des troupes légères éclaire et couvre les flancs de la colonne*

.Cette arrière-garde marche à environ une

Digilizc'' *' Coogk

DES MARCHES, lieue en arrière de l’armèc ; et , lorsque nous campons, nous la plaçons à-peu-près à la même distance, dans une forte position bien étudiée d’avance, accessible sur peu de points, et couverte par un défilé difficile à tourner. Tous les chemins sur les cotés sont reconnus, observés et gardés avec le plus grand soin par les troupes légères.

Le lendemain, le vainqueur, qui vraisemblablement a couché non loin du champ de bataille, se met en marche, suit la piste de l’armée, et rencontre notre arrière-garde à deux ou trois heues. Les premiers coups de canon tirés à l’arrière-garde sont un signal pour le déjiart de notre armée. Cependant l’arrière-garde bat la route et les principaux débouchés avec ses dix pièces, défend les défilés par des détachements de troupes légères, et présente un front calme et assuré pour gagner du temps, en obligeant l’ennemi a se déployer et à faire des dispositions d’attaque. Mais dès qu’elle se voit sur le point d’être attaquée en force , elle se met en retraite , en retirant d’abord sa première ligne, ensuite sa batterie légionaire, puis sa seconde ligne, et enfin ellé ne laisse plus sur les hauteurs que ces voltigeurs , sa cavalerie légionaire et sa batterie légère, qui disparaissent à leur tour lorsque l’assaillant marche sur la position. Ces troupes légères, toujours soutenues à quelques centaines de toises par la légion , se retirent de hauteur en hauteur, couronnent successivement toutes celles qui dominent la route,

CFIAPITRE X.

épient tontes les fautes de l’ennemi pour retarder sa marche , et chargent ou feignent de charger ses tètes de colonne à chaque défdé. Sont-elles pressées trop vivement par la cavalerie ennemie; le voltigeur saute en croupe derrière le cavalier; tous disparaissent au galop et viennent se réfugier auprès de la légion.

Les stratagèmes et les ruses sont en général les armes du faible; ainsi c’est sur-tout dans les retraites qu’on doit en faire usage. Nous chercherons à tromper l’ennemi sur notre position, et à lui donner le change sur nos véritables intentions, par des retraites simulées, des fautes apparentes, des contre- marches .secrètes, des mouvements dérobés, afin de l’attirer dans les défilés, de le surprendre sur ses fiancs, de diviser son armée par des ravins ou des rivières, et de le combattre partielleinent C’est cet art de tendre des embûches à nos adversaires , de le.s faire mouvoir à notre gré et de les entraîner à de fausses démarches pour profiter de leurs fautes, qui permet quelquefois à la faibles.se de lutter avec avantage contre la force. C’est par des stratagèmes et des ru.ses que Jugurtha, que .‘>ertorius, à la tète de quelques bandes indisciplinées, bravèrent long-temps les h*gions romaines; qu’Annibal remporta ses plus brillantes victoires avec des armées inférieures; et que Scipion détruisit deux camps et deux armées en un seul jour sur les côtes d’Afrique. La guerre dernière

' ; — by CiiOg

nous offre deux stratagèmes couronnés par de brillants succès; l’un fit perdre la bataille d’Esling,à un général invincible jusqu’alors, et l’autre procura la victoire d’Hohenlinden au général Moreau : il n’est pas hors de propos de les rapporter.

Les Autrichiens, après leur défaite d’Ekmühl, s'étaient retirés par Ratisbonne sur la rive gauche du Danube. L’armée française continua sa route sur Vienne par la rive droite, s’empara de cette capitale , et es.saya aussitôt de passer le Danube au-dessous de Vienne, à Ebersdorf. Notre pont de bateaux sur le Danube était à peine achevé, que nous voyons arriver l’armée autrichienne sur la rive gauche, pour nous combattre. Le prince Charles ne s’oppose point au passage de la tête de notre armée; il se tient sur le bord du fleuve, à une lieue au-dessus de notre pont, et là, il fait préparer de gros bateaux, d’énormes radeaux et une grande quantité de brûlots. Quand il s’aperçoit que la moitié , à peu près, de notre année est sur la rive gauche , il lance au gré d’un courant rapide toutes oes machines rassemblées d’avance, qui, venant heurter notre pont, l’entrainent et le détruisent entièrement. Notre armée se trouve alors séparée en deux par un fleuve <)e quatre cents toises de large , sans communication de l’une à l’autre rive. 11 nous attaque dans cette cruelle situation avec cent mille hommes contre quarante-cinq mille, et après deux jours

33d CHAPITRE X.

(le combats opiniâtres et sanglants, prives de nos parcs de réserve restés sur la rive droite , sans espoir de rétablir nos communications avçp le reste de notre armée, nous sommes contraints de céder au nombre, et de nous réfugier dans une île du Danube, l’He de Lobau, devenue célèbre par le séjour et les travaux que nous y fîmes.

L’autre exemple est une ruse du général Moreau , qui eut un plein succès : les Autrichiens défendaient le passage de l'Inn , rivière encaissée et rapide sur laquelle ils avaient jeté deux tètes de pont, pour se ménager la facilité de reprendre l’offensive si les circonstances leur paraissaient favorables. Le général imnçais profite habilement de cette disposition où il les voit pour les attirer, par une faute apparente, sur la rive gauche, dans un champ de bataille préparé d’avance. Il prête le flanc gauche à une de leurs tètes de pont, et les engage par cet appât à déboucher avec toute .leur armée et à ton>ber sur cette aile, qui cède aussitôt le terrain; il replie par degrés toute son armée et se met en retraite. Les Autrichiens le suivent avec chaleur en trois colonnes jusque dans la forêt d’Hohenlinden , où il cherchait à les attirer. Dès que Moreau les voit engagés dans les défilés de cette forêt épaisse., il s’arrête dans la petite plaine d’Hohenlindeu, au débouché des bois , il s’y développe et combat avec avantage leurs têtes de colonnes, qui ne

peuvent point' se déployer; tandis qu’une de ses divisions d’infanterie , qu’il avait fait embfisquer dans la forêt même, paraît toiit-à-conp lorsque le combat est engagé de front, en queue de leur colonne principale. Ce mouvement est décisif: toute cette colonne, frappée de terreur par cette double attaque en tête et en queue', fuit et se disperse dans les bois, en abandonnant sur la route cent cinquante pièces de canon et trois cents caissons. Tout ce qui se trouve engouffré dans’la forêt est presque totalement détruit, et l’armée Autrichienne, poursuivie l’épée dans les reins ju.squ’aux portes de Vienne, fut dans l'impossibilité de se rallier le reste de la campagne.

Je n’essayerai point, de donner) des régies de stratagème , car l’art de tromper, ne peut pas être soumis à des règles. Cet art n’a rien de positif; il dé[ )cnd entièrement du génie du général en chef, et il n’a d’autres bornes que les limites de son esprit.

Nous avons exposé jusqu’â-présent les diffé- Marche rentes dispositions de marche que doit prendre *" ri"'''"” un corps d’armée, suivant ses divers rapports avec l’ennemi. Lorsqu’on a plusieurs corps d’armée à faire agir, et à faire concourir au même but , non-seulement chacun d’eux doit marcher d’après les règles que nous venons d’établir pour sa sûreté particulière, mais encore il est nécessaire qu’ils conservent tous entre eux des relatioas, des distances et un ordre qui leur per-

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uiettciit (le se protéger, de se défendre et de se secourir mutuellement : car si nous les laissons marcher au hasard, qui empêchera l'ennemi de les détruire successivement, en les attaquant les uns après les autres, avec des forces supérieures? Les différentes colonnes doivent donc coordonner leur marche d’après des principes généraux que nous allons développer et expliquer, en en faisant l’application à une armée de cent vingt mille combattants, divisée en quatre corps.

Rappelons-nous qu’un corps de trente mille hommes forme une œlonne de marche de deux lieues et demie, y compris les équipages. Le.s quatre corps d’une armée de cent vingt mille combattants occuperaient donc dix lieues sur une seule route, abstraction faite des interruptions et des lacunes qui s’introduiraient nécessairement dans uue aussi longue colonne. Ainsi, le quatrième corps se trouvant à plus d’une journée de marche du premier, ne pourrait pas arriver à terni» pour prendre part à une bataille livrée par l’ennemi; son éloignement le rendrait inutile. Il faut donc de toute nécessité faire marcher les corps d’armée sur différentes routes, comme nous l’avons déjà dit, afin qu’ils puissent prendre leur place dans l’ordre de bataille, et que l’armée entière puisse sc développer à temps.

D’après ce principe évident, voici comment nous réglons la marche d’une armée de cent vingt

nulle combattants : le premier corps marche sur la grande route, qui mène au point vers lequel l’année se dirige; le second et le troisième corps, formant deux colonnes subsidiaires et latérales, l’iine sur la droite et l’autre sur la gauche, suivent autant que possible des chemins à-peu-près parallèles à la route principale; enfin le quatrième corps, le corps d’élite , destiné à former la réserve, marche sur la grand’route,sur les traces du premier, prêt à soutenir les colonnes qui le precedent, si elles sont attacjuées dans leur marche, et en mesure d’arriver à temps potir prendre son poste de réserve dans une bataille rangée, pendant que les trois autres corps se développent en avant. Les équipages de pont, les grands parcs, et toutes les voitures les plus lourdes suivent sur la grand’route la queue de cette réserve.

Toute rarmée marche ainsi sur trois colonnes; celles de droite et de gauche ne doivent pas, dans leurs plus grands écarts, s’éloigner de plus de deux lieues de celle du centre; elles s’en tiendront même ordinairement plus rapprochées. Chacune doit se faire éclairer par ses coureurs et une avant-garde particulière; et elles se lieront toutes trois par des parties de troupes légères, qui faciliteront les communications de l’une à l’autre , transmettront continuellement les ordres du généralissime, et empêcheront les troupes ennemies de se glisser entre elles.

Dans cet ordre de marche, l’ennemi veut- il

:$4o CHAPITRE X.

s’opposer de front aux progrès de l’anuée ; le jiremicr corps du centre, averti par son avantgarde, se développe en une heure de temps; ceux de droite et de gauche prennent leur ordre de bataille sur les ailes à-peu-près en inènic temps; et le quatrième cor[)s arrive deux heures après à la position qui lui est assignée comme réserve. C’est ainsi que toute une armée de cent vingt mille hommes se trouve rangée en bataille en deux ou trois heures de temps.

L’agresseur essaye-t-il de séparer du centre une des colonnes latérales en s’introduisant entre deux : il court à sa perte; les deux colonnes, que nous ne supposons- pas éloignées de plus d’une lieue, se rapprochent aussitôt, le prennent en tète et en queue, et le mettent entre deux feux. Enfin, forme-t-il le projet d’attaquer une des colonnes latérales : les deux corps de la colonne du centre arrivent à son secours en une heure ou deux de temps, et la troisième colonne qui, vu la distance, ne peut arriver qu’une heure plus tard, est employée dans ce cas comme réserve. Ainsi, de quelque côté que l’ennemi se présente, de front ou sur les flancs, nous avons le temps de nous développer, et nous pouvons le combattre avec l’armée toute entière. Ce dispositif de marche nous .sauve du danger de nous faire battre partiellement.

Rien de plus important , lorsqu’on s’avance sur une armée réunie, que d’empècher les co-

DES MARCHES. ’ 34i

ionnes latérales de s’écarter de plus d’une lieue ou deux de la colonne principale : plus éloignés, les corps d’année ne pourraient plus se soutenir mutuellement. Cependant, malgré ce rapproche* ment , il est possible que les communications de l’un à l’autre .soient interceptées par les troupes légères de l’ennemi; il est possible aussi que les ofüciers porteurs d’ordres s’égarent. Iæs généraux des corps ne doivent donc pas attendre les ordres du généralissime pour marcher au secours de leurs voisins: dès qu’ils entendent une canonnade un peu vive sur la colonne principale , ils doivent se diriger vers ce bruit, afin de prendre part au combat qu’il annonce, sans perdre un temps précieux, et souvent irréparable, à attendre des ordres peut-être retardés par divers accidents : le sort des batailles, le salut de l’armée dépend de leur diligence et de leur résolution. J. a trop célèbre campagne de Waterloo est un exemple mémorable des revers que peut causer l’oubli de ces principes. Pour nous en convaincre, jetons ici un coup-d’œil sur cette campagne de quatre jours , terminée par une bataille qui a mis fin à la carrière tumultueuse d’un général bien extraordinaire, mais qui, avec d’autres succès , pouvait bouleverser l’Europe entière.

On sait comment Napoléon parvint de l’ilc d’Elbe jusqu’à Paris. Il était à peine maître de cette capitale, lorsqu’il vit se déclarer contre lui toute l’Europe et les deux tiers de la France; il

34a ■ CHAPITRE X.

n’avait pour lui qu’une armee de cent cinquante mille hommes, et le prestige d’un nom brillant de l’éclat de plus de trente victoires. Déjà plusieurs armées royales le pressent dans l’intérieur, et huit cent mille étrangers le menacent sur tous les points à l’extérieur. Attendra-t-il de se voir attaquer par la réunion de tous ses ennemis, en se bornant à une guerre défensive ? ou bien prendra-t-il l'initiative des opérations, afin de troubler leur concert et de porter des coiqis importants avant qu’ils ne soient tous en ligne? Il se décide pour le dernier parti : il rassemble ses troupes, et le 1 5 juin, il se met en marche sur trois colonnes en partant de Pbilippeville, Reaumont et Maubeuge , pour aller passer la Sarnbre le même jour à Cbatellet , Charleroi et Marchiennes , à la tête de cent mille combattants. Le reste de ses forces était occupé dans l’intérieur ou siir les autres frontières.

L’armée anglaise était cantonnée dç Bruxelles à Nivelles; l’armée prussienne aux environs de Fleurus et de Namur. Le projet du général français était d’aller se placer brusquement au milieu des cantonnements de ces deux armées, d’empêcher leur réunion, et de tomber successivement sur leurs troupes éparses avec toute sa cavalerie, qu’il avait formée à cet effet en un seul corps de vingt mille chevaux. Tout le succès de cette opération était dans la rapidité de ses mouvements; il devait porter le même jour toute son armée

Digitizèd by Coog

jusqu’à Fleurus, par une marche forcée de huit à dix lieues, et pousser son avant-garde jusqu’à Sombref, sur la route de Namur à Bruxelles : mais, au lieu de se hâter d’arriver au milieu de scs ennemis, il s’arrêta à Charleroi, soit qu’il fût retardé par le mauvais temps, soit par d’autres motifs.

Le lendemain, nous nous mettons en mouvement sur trois colonnes; la colonne de gauche, forte de trente- cinq mille hommes, prend la route de Charleroi à Bruxelles, et rencontre une partie de l’armée anglaise en marche pour se joindre aux Prussiens, aua: Quatre-Bras., nœud de la jonction des deux routes de Charleroi et de Wamur à Bruxelles. On se bat de part et d’autre avec des succès variés; mais, enfin, nous obtenons le point capital, celui S’arrêter la marche des Anglais sur la route de Namur. Nos deux autres colonnes marchent, l’une sur la route de Fleurus, et l’autre à demi-lieue à droite.

Cependant les Prussiens s’étaient rassemblés avec beaucoup de célérité; et lorsque nous arrivons à Fleurus, à onze heures du matin, nous trouvons leur armée en position , la gauche à Sombref, sur la route de Namur à Bruxelles, la droite à Saint -Arnaud, ayant son front couvert par le ruisseau escarpé de Ligny. Nous arrivions sur leur flanc droit; la raison nous conseillait d’attaquer cette aile : par -là nous évitions en partie les défilés du ruisseau, nous nous rap-

prochions de notre corps de gauche qui se battait aux Quatre-Bras, de manière que les deux armées pussent se donner mutuellement du secours, et enfin nous rejetions les Prussiens loin des Anglais,.en les forçant de se retirer sur Namur. Mais le général français agit différemment; il attaqué de front, et, après plusieurs combats sanglants, il force enfin le défilé de Ligny avec sa réserve , et il débouche sur le centre de l’armée prussienne, dont la retraite, favorisée par la nuit, se fait naturellement vers les Anglais, du côté de Bruxelles , puisque nous les chassions dans ce sens. Nous couchons sur le champ de bataille après cette victoire sanglante et peu décisive, qui nous coûta quinze mille hommes, y compris nos pertes au combat des Quatre-Iiras.

l.e 17, nous marchons sur deux colonnes; la colonne principale, après .avoir rallié les troupes qui s’étaient battues la veille aux Quatre-Bras, suit la route de Bruxelles, et trouve, à l’entrée de la nuit , l’armée anglaise en position au village du Mont-.Saint-Jean. Notre colonne de droite, forte de trente mille hommes, chargée de suivre les mouvements des Prussiens, incertame de leur direction, s’arrête à Gembloux, non loin du champ de liataillc de la veille.

Le 18 matin, nous reconnaissons l’armée anglai.se dans la même position que la veille, rangée sur deux lignes, avec une réserve centrale, sa ga?uche un peu en arrière allant s’appuyer à la

forêt de Soignes, son centre fortifié par le village de Mont-Saint-Jean au nœud des routes de Charleroi et de Nivelles à Bruxelles, et sa droite couverte par un ravin, non loin de Bt aine-la- Leud: le terrain s’étendait en glacis dssez uniforme sur son front. Le général anglais, sur ce champ de bataille étudié d'avance, avait profité de toutes les hauteurs pour y placer avantageusement son artillerie, et de tous les mouvements du terrain pour dérober son infanterie à nos coups. Son armée nous parut forte de quatre-vingt mille hommes, à en juger d’après l’étendue de son champ de bataille.

Nous employons toute la matinée, jusqu’à midi, à développer notre armée et à nous préparer au combat. Nous avions cinquante - cinq mille combattants, non compris notre colonne de droite, de trente mille hommes, qui, dès le matin, était partie de Gembloux pour suivre la marche des Pru.ssicns sur la route de Wavre. Cette colonne, séparée du reste de l’armée par la rivière fangeuse de la Dyle , resta près de Wavre, à plus de trois lieues du champ de; bataille, éloignement fatal au succès de la journée! Le combat s’engage à midi au Mont-Saint-Jean, et nous sommes privés de ce corps de trente mille hommes, que le général français semble avoir oublié loin de lui, par un aveuglement ou une présomption sans exemple; et cette colonne reste stupidement sur la rive droite de la Dyle,

au lieu d’accourir vers le bruit du canon, pour prendre part à la bataille; au lieu du moins de mardier vivement sur les traces des Prussiens , qui passent la Dyle à Wavre et viennent renforcer l'armée anglaise.

Si cette colonne latérale, suivant nos principes, se fût rapprochée à une lieue de la colonne principale, en passant la Dyle dès le matin pour se placer entre la grand’route et la rivière, on ei'it pu l’employer, suivant les circonstances, ou a contenir l’armée prussienne, ou à frapper un coup décisif sur la gauche des Anglais, et la victoire sc décidait pour l’armée française, du moins les probabilités portent à le croire. Ce qui perdit le général français, ce fut de s’étre privé d’une partie de son armée, en la portant à trois lieues du point capital par une fausse marche. Quant à la bataille elle-même, la plus grande faute que lui reprochent les connaisseurs, c’est l’engagement prématuré de sa cavalerie, que j’ai déjà eu lieu de faire remarquer.

l)n objectera sans doute, contre notre ordre de marche en colonnes rapprochées, que l’ennemi nous forcera à nous diviser, en se divi- 'sant lui-même en plusieurs années destinées à opérer sur des points éloignés. C’est effectivement ce qui arrive dans la plupart tfo nos guerres, soit qu’on y soit invité par la facihté des subsistances, soit plutôt qu’on trouve rarement des généraux d’une tête assez forte pour faire mou-

voir de gfrandes masses et s*en servir avec habileté. Mais cette division ne peut que lui être funeste, .si le ciel nous a animés de cet esprit d’intelligence et de cette force de volonté nécessaires pour concevoir et çxécuter les grandes opérations de la guerre : c’est alors que le talent, que l’activité peuvent suppléer au nombre, pour combattre et vaincre successivement toutes ces armées* isolées.

Représentons-nous, par exemple, un état envahi par trois armées de soixante mille hommes chacune, qui opèrent sur des points éloignés de quarante lieues les uns des alitres. Nous n’avons, pour sa défense, que cent vingt mille hommes, c’est-à-dire un tiers de moins que l’aggresseur. Que ferons- nous? Irons -nous nous diviser eu trois armées de quarante mille hommes chacune, afin de tâcher de nous opposer en même temps aux progrès de l’ennemi sur les trois frontières attaquées? Non certes; car ce serait nous affaiblir par-tout, et nous réduire à une défensive absolue, espèce de guerre qui n’a jamais rien de brillant, et qui est toujours accompagnée de quelque perte , quelque talent qu’on y déploie. Nous avons un autre parti à prendre, et plus honorable et plus avantageux tout-à-la-fois; c’est de diviser nos cent vingt mille hommes en quatre armées, trois de vingt-sept mille hommes, et une de quarante raille. Cette dernière est formée des troupes d’élite, je veux dire du corps d’armée

(le réserve, et de toute la cavalerie de ligne des trois autres; ce qui fait douze mille chevaux. Nous opposons nos trois premiers corps aux trois armées ennemies, non pas pour livrer bataille, mais pour observer et retarder leur marche, et pourvoir à la sûreté des places fortes, et nous prenons une position centrale, avec notre armée d'élite, auprès de quelque forteresse, qui puisse mettre en sûreté dans son sein nos magasins, nos hôpitaux et nos munitions, et nous servir, en un mot, de place de dépôt. Nous attendons dans cette attitude que les mouvements des ennemis se prononc(Ait. A mesure que leurs trois armées s’avancent , nos corps d’observation se replient sur notre armée centrale, en évitant soigneusement d’engager des combats sérieux.

Dès que l’une d’elles n’est plus qu’à deux ou trois journées de notre armée d’élite, nous marchons rapidement à sa rencontre avec cette armée; nous joignons le corps d’observation qui lui est opposé, de nuit et non pas de jour, afin que l’ennemi ignore notre arrivée, et nous atta- ^ quons le lendemain aux premiers rayons du jour. Toutes les chances de succès sont en notre faveur : nous avons dix mille hommes déplus que l’ennemi; nous l’attaquons avec l’élite de nos troupes; et enfin il n’est rien moins que préparé à cette brusque offensive, si nous avons pu lui dérober notre arrivée. Cette première armée battue, nous laissons le corps qui lui était opposé

pour en poursuivre les débris, ou du moins les tenir en échec, et nous courons sur la seconde armée, que nous prenons, suivant l’occasion, en flanc ou en queue; la troisième est traitée de la meme manière, à moins qu’elle n’échappe par une prompte retraite. C’est ainsi que nous noqs multiplions par la célérité de nos mouvements, et que nous mettons en pratique cette belle maxime du maréchal de Saxe’: Les succès de la guerre sont dans les jambes des soldats. Nous avons soixante mille hommes de moins que nos ennemis, et cependant nous parvenons à leur être supérieurs dans toutes les occasions décisives.

Qu’on ne prenne point ce projet de défense fondé sur la rapidité des marches pour une chimère; il est au contraire susceptible d’une démonstration mathématique, et 1 expérience vient encore à 1 appui du calcul pour en prouver la I

bonté. Frédéric II le fit servir à repous.ser ses '

nombreux ennemis dans la guerre de sept ans, I

et particulièrement dans sa belle campagne de f

I 7^7’ f>*t le seul secret de Napoléon pour l

lutter en 1814, pendant plusieurs mois, avec j

soixante mille hommes contre quatre cent mille ^

ennemis qui convergeaient sur Paris en dilférentes colonnes, trop éloignées entre elles pour 1

se soutenir mutuellement. 11 retardait la marche , j

tle ces colonnes avec des poignées de troupes, 1

tandis qu’il courait avec sa garde tantôt sur l’une, }

Dig"'7ed by Coogli

J5o CHAPITRE X.

tantôt sur l’autre, afin de chercher à les dissiper

un à les /aire relroj;rader.

Nos manœuvres centrales forceront sans doute l’ennemi à se réunir et à marcher en colonnes rapprochées et parallèles pour éviter sa perte, et les marches rentreront dans les principes que nous avons établis.

Au reste, quels que soient nos projets au commencement d’une eamj>agne, nous ne devons point réunir nos corps d’armée avant d’entrer en opérations; ce serait mal-à-propos et hors de saison annoncer des desseitis que l’ennemi ne doit point pénétrer avant que l’exécution ne les lui développe. Nous tenons, au contraire, nos ipiatre corps d’armée séparés, afin de l’obliger .’i se divi.ser, en lui donnant des crainU‘8 sur divers points; nous épions le moment où scs différentes armées sont trop éloignées pour se soutenir • réciproquement ; alors nous entrons brusquement eu campagne, et nous mettons nos quatre corps en marche pour opérer tous ensemble contre une seule de ses armées. Chacun de nos corps se rend de son côté à marches forcées au jioint du rendez-vous, sur les flancs ou sur les derrières de l’armée attaquée, en réglant leur marche de manière à les faire arriver tous quatre le même jour, et prc.squ’à la même heure. Tout le succès de l’entreprise est dans le secret et la célérité des mouvements; car si nous laissons à l’ennenii le temps de la réflexion et

DKS MARCHES. 35i

celui d’apercevoir nos marches, il peut se mettre en campagne de .son coté, surprendre nos corps en flagrant délit avant leur réunion , et le.s eombattre isolément. Il faut le prévenir, le .surprendre et l’éblouir par la rapidité de nos manœuvres.

On peut prendre pour modèle en ce genre les célèbres marches de l’armée française en i8o5, lorsqu'elle quitta brusquement les côtes de l’Océan pour venir tout-à-coup envclo])per l’année autrichienne vers Hlm. Les divers corps de l’armée française partent de Boulogne, de la Hollande, du Hanovre, de Brest, à des é|>oqucs plus ou moins éloignées, suivant les distances à parcourir; ils convergent par plusieurs roules sur le même endroit, et ils se trouvent tout-àcoup réunis le même jour, près d’ülni, sur les derrières de l’armée autrichienne, avec une rapidité qui devance le bruit de leur marche. Le général ennemi soupçonnait à peine leur départ, et il était loin de deviner leur projet, lorsqu’il les voit former comme par enchantement , line armée formidable, qui pa.sse le Danube, et vient se placer aussitôt sur sa ligne d’opérations. On sait que la fortune se plut à couronner ces marches admirables du plus brillant succès.

Dans ces débuts de campagne où tout dépend de la promptitude des mouvements, nous pouvons astreindre nos colonnes à des marches de dix lieues par jour, tant qu’elles sont loin de

35a CHAPITRE X. v

reiiiicini, sans obligation de se faire éclairer et de se garder inililairement. Ces marclics forcées, soutenues pendant plusieurs jours, laissent , il est vrai, cjuclques milliers de traîneurs en arrière; niais, dans certaines occasions, l’essentiel n’est pas que tout le monde arrive, mais bien la majeure partie. Lorsqu’on fait mouvoir cent vingt mille hommes pour frapper un coup décisif, il ne faut pas craindre de s’affaiblir de vingt mille traîneurs, s’il sufOt que cent mille hommes arrivent sur un point éloigné pour remplir l’objet qu’on se propose. Après cette fougue de marche , on s’arrête pendant quelques jours pour rallier l’armée. Les officiers se récrieront sans doute contre ces marches de dix lieues ; mais qu’on ne s’en inquiète pas ; on se plaindra, on criera, et on finira par arriver. L’expérience prouve qu’elles ne sont pas au-dessus des forces de la plupart des hommes; mais nous avons en général moins de volonté que de force. Je ne pense pas, au reste, qu’on puisse exiger d’une troupe de plus fortes marches: tout a ses limites dans la nature; le talent d’un général consiste à savoir bien distinguer la ligue qui sépare le possible de l’impossible, afin de parvenir jusqu’à elle , sans jamais vouloir la dépasser.

U N E bataille est une action générale par laquelle deux armées vident leur querelle. Pour qu’elle ait lieu , il ne suffit pas de la volonté des généraux, il faut encore que le théâtre de la guerre offre des champs de bataille en rapport avec la force des armées; autrement l'on n’obtient que des actions partielles , qui sont des combats et non pas des batailles. Les pays montagneux, bouleversés, boisés, ou aquatiques, ne pré.sentent que très-peu de champs de bataille capables de recevoir de grandes armées. Les obstacles dont ils sont hérissés, les accidents dont ils sont entrecoupés, nuisent à la circulation des troupes, à leur liaison entre elles, isolent les colonnes, et ne laissent point Je champ libre â une bataille rangée. Les têtes des colonnes opposées se heurtent dans les défilés sans pouvoir s’étendre ; les troupes se battent sur différdits points , sans se communiquer, et l’on a , au lieu d’une bataille, des combats isolés et sans ensemble, qui, ne pouvant pas être réglés par une volonté unique, a*. Edit. a 3

celle du général en chef, deviennent des jeux de la fortune et du hasard. Un aveugle courage a plus de puissance j>our maîtriser le sort de ces engagements partiels et isolés, que l’ordre, la discipline, et rnênie le nombre des troupes. Dans ces sortes de pays, des bandes irrégulières, mais courageuses, valent des armées. C’est ainsi que les Catalans ont défendu plusieurs fois leurs montagnes avec succès contre les meilleures troupes de T’Europe; c’est ainsi que les Vendéens soutinrent plusieurs années de guerre au milieu de ce labyrinthe inextricable de haies qui cou* vrent leurs contrées. Les armées bien réglées sont faites pour les batailles; il faut donc éviter de les engager dans des pays où les batailles ne peuvent pas avoir lieu, faute de champs de bataille. Tâchons de les transporter et de les faire agir dans des pays ouverts, qui laissent un champ libre à leurs mouvements et à leur développement. C’est un théâtre de cette nature que nous sup(K>8ons ici , pour y faire combattre d’abord un seul de nos corps d’armée, sauf à en mettre ensuite plusieurs en scène.

Deux armées opposées ontdes intérêts opj>osés qui leur inspirent ordinairement une conduite différente; de sorte que, si l’une recherche avidement la bataille^raotre , par des raisons contraires, tâche de l’éviter, ou du moins de ne l’accepter qu’à des conditions avantageuses, sur un champ de bataille choisi d’avance.

Rien de plus aisé à une armée défensive que d’éviter lâ bataille en consentant à perdre du terrain. Pour cela, elle u’a qu’à se replier et à battre en retraite, en coupant les ponts, en dégradant les routes, en défendant les défilés, en retardant, en un mot, les poursuites de l’agresseur par toutes les chicanes qui peuvent rallentir sa marche, tandis que rien ne s’oppose à la sieftne propre. Elle parvient, de cette manière, à l’éviter, en se retirant plus vite qu’il ne peut avancer.

Mais l’objet d’une armée étant la défense d’un pays, elle ne peut le remplir qu’en finissant par s’arrêter. Sa retraite a donc nécessairement un terme, tel qu’un fleuve, des forteresses, une cbaiiie de montagnes, une position fortifiée par l’art et la nature, un champ de bataille choisi et préparé d’avance. Là, munie de tous les avantages qu’elle peut se promettre, elle attend enfin l’agresseur, et la bataille a lieu, si cdui-ct persiste dans son premier projet, sans se laisser intimider par les obstacles qu’on lui oppose. ' Les armées romaines avaient un moyen infaillible d’éviter la bataille sans perdre du terrain ; c’était de se tenir renfermées dans l’enceinte fortifiée de leur camp. Là elles bravaient, à l’abri de leurs retranchements, les forces supérieures de leurs adversaires, jusqu’à ce que la fortune leur offrît une occasion favorable de les combattre.

læs armées modernes .sont privées de cet im-

356 CHAPlTllli XI.

n)ense avantage : l’impossibilité d’élever en quelques heures de temps, pour les liesoins du moment, à l’exemple des Romains, des retranchements capables de résister à la puissance destructive du canon , leur a fait renoncer aux enceintes fortifiées, et les a réduites à chercher derrière des obstacles naturels , une force et une suneté qu’elles ne trouvent plus derrière des obstacles artificiels. Aussi, l’art des positions, cet art de renforcer une armée par les accidents du terrain , et de la mettre en état de lutter avec succès contre des forces supérieures , par le choix d’un champ de bataille avantageux, est-il devenu très- important parmi nous! C’est à l’aide des positions qu’une armée défensive peut arrêter la marche de l’agresseur, braver sa supériorité numérique, et ne recevoir la bataille qu’à des conditions favorables.

Frédéric II faisait grand cas des positions : il se servait habilement des obstacles que lui offrait la nature, pour fortifier et couvrir ses faibles armées, contre les entreprises de ses nombreux ennemis. On le voit, dans une de ses campagnes en .Silésie, déjouer, de position en position, tous les projets du maréchal Daun, qui avait une armée triple da la sienne, presque sans perdre de terrain. Le roi prenait une forte po.sition : le maréchal arrivait à la tete de .ses quatre-vingtniille hommes, et avec sa lenteur naturelle, il employait la journée à les développer, et à faire

ses reconnaissances, en remettant l’attaque au lendemain. Cependant le roi décampait pendant la imit avec sa petite armée mobile de trente mille hommes, et prenait une autre position à quelque distance sur les flancs des Autrichiens. Le maréchal marchait, et se préparait de nouveau pour l’attaque les jours suivants, et le roi lui échappait de la même manière. Ce jeu se répéta pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que les Autrichiens ayant voulu se diviser en deux corps, eussent éprouvé un échec qui mit fin à ces manœuvres. Il est vrai qi^ ce genre de défense ne pouvait réussir que devant une armée aussi lente que peu manœuvrière, et qu’il n’aurait plus le même succès aujourd’hui qu’on a appris à faire mouvoir et à déployer avec rapidité les armées les plus nombreuses.

Je suppose ici que des deux armées opposées, l’une marche pour attaquer, et l’autre reste eu position pour recevoir la bataille dans un champ de bataille choisi d’avance, comme cela arrive presque toujours; car, je l’ai déjà dit, il est bien rare qu’elles soient animées d’un même esprit et d’une même volonté à marcher toutes deux l’une contre l’autre. Cette différence de disposition donne lieu à deux genres de batailles, les batailles offensives et les batailles défensives : nous allons commencer par nous occif^ef des premières. '''■

Dès que l’avant-garde du corps d’armée offeii-

sif trouve l'ennemi en position , le general en

chef y court pour bien le reconnaitre lui-même.

Il tâche de l’apercevoir d’une aile à l’autre, sous differents points de vue, afin de mieux en juger; il étudie le fort et le faible de sa position , les points qui lui servent d’appui, les chemins qui conduisent sur sou front et sur ses flânes, et tous les accidents du terrain; il cherche à se former une idée du nombre de ses troupes, d’après l’étendue de son champ de bataille, et les rapports des prisonniers et des habitants. Il reconnaît aussi le chan<|p de bataille qu’il doit prendre lui-même, les plis de terrain qui peuvent dérober ses troupes aux coups ainsi qu’à la vue de l’ennemi, les hauteurs qui peuvent lui être utiles, les emplacements, les plus favorables pour son artillerie. Rien de plus important que eette première reconnaissance , j)Our former un plan d’attaque basé sur les circonstances locales et les dispositions de l’armée ennemie.

Cependant son corps d’armée s’arrête en arrière, se dévelop|)e, et prend l’ordre préparatoire sur plusieurs colonnes serrées, destiné à faciliter l’ordre de bataille sans gêner la marche, que j’ai expliqué ailleurs. H s’avance ensuite dans ce nouvel ordre, les troupes de chaque ligne formées en trois colonnes serrées à distance d* déploiement, soutenues à six cents toises par une réserve centrale en colonne serrée. Iæs voitures se parquent à leur arrivée der-

DigitP^

DpS BATAILLES. 35p

liêrc la reserve, et la cavalerie de ligne, qui marche à l’arrière-garde, se hâte de venir se former à côté de la réserve d’iufantcrie.

On peut attaquer une position de front, de flanc, ou par derrière: envisageons d’aborrl l’attaque de front, qui est la plus ordinaire, et même la plus convenable, toutes les fois que le terrain en avant de la position est accessible, et offre à l’assaillant un champ de bataille praticable.

Les quinae cohortes de première ligne, formées en trois colonnes serrées par divisions, à trois cents toises l’une de l’autre, s’avancent au pas accéléré, en profitant de tous les couverts du terrain, pour se dérober à l’action de l’artillerie ennemie, qui peut commencer à jouer sur elles, mais sans beaucoup d’effet, à huit ou neuf cents toises de distance. Elles sont précédées d’une nuée de voltigeurs en tirailleurs, et ' trois batteries légionaires avec la batterie d’avantgarde marchent sur leurs flânes. Elles ne doivent point se laisser intimider par des charges de cavalerie, qui ne peuvent rien contre leurs masses quarrées et compactes. Quelles continuent leur marche sans trouble et sans effroi, et qu’elles parviennent ainsi à se saisir de quelque hauteur et d’un terrain convenable pour se dévelojjper, à quatre cents toises environ de l’ennemi, distance à laquelle son artillerie commence à devenir fort dangereuse. Là elles s’arrêtent et se

forment en ligne de bataille en quatre minutes de temps, quoiqu’elles soient encore fort éloignées de pouvoir commeneer leurs feux de mousqueterie. Mais, comme nous l’avons déjà fait observer, la manœuvre nécessaire à leur dé' veloppement deviendrait fort dangereuse sous un feu plus rapproché.

Les quinze cohortes de seconde ligne, formées également en trois colonnes serrées, suivent et soutiennent les premières à cent cinquante toises en arrière. Elles se développent en même temps qu’elles, et se forment en petites colonnes d’une cohorte, qu’on cherclie à dérober aux couj)s de l’ennemi, en les plaçant, autant que le permettent leur alignement et leur di.stance, derrière les revers des hauteurs, et dans des plis de terrain. La légion de ré.serve, avec la cavalerie de ligne et les pièces de gros calibre, suit en réserve à six cents toises en arrière.

Dès que le corps d’armée est rangé en bataille, l’avant-garde, qui n’était destinée qu’à éclairer la colonne de marche, devient inutile; son rôle, cesse, et les troupes légères qui la composent doivent se séparer et rejoindre les corps auxquels elles appartiennent.

Ces dispositions jtrises, l’attaque commence : les pièces légionaiies en batterie en première ligue, entre leurs légions, et renforcées, si cela est nécessaiic, par des pièces de la ré.serve, ouvrent leur feu à environ quatre cents toises de

DES BATAILLES. 36i

l'ennemi, c’est-à-dire, à bonne portée d’artillerie. Les voltigeurs, dispersés en tirailleurs sur le front et sur les flancs, escarmouchent avec les troupes légères de l’ennemi , les font replier, et tâchent de s’avancer en cachette jusqu’à cent toises de ses canonniers, pour gêner et distraire leur feu à coups de fusil ; ils s’en approchent sourdement, s’établissent à bonne portée d’eux, et les désolent par la justesse de leur tir. Le canon ennemi cesse-t-il un moment d’être soutenu efficaeement par les autres armes : nos voltigeurs saisissent l’instant opportun, courent dessus, s’en emparent, et le démontent s’ils ne peuvent l’einniener. Craignent- ib la mitraille: ils peuvent l’éviter,' à l’exemple des paysans ven^ déens, en se jetant par terre à la vue de la lumière de la pièce pour laisser passer les projectiles, sauf à se relever après le coup pour courir de nouveau. Des voltigeurs intelligents seront le fléau de l’artillerie, qui ne peut rien contre eux; car, quel effet peut- elle espérer de ses boulets sur une poignée de tirailleurs ^ui se masquent des moindres accidents du terrain?

Les lignes ainsi formées s’avancent ensuite au pas accéléré jusqu’à portée des petites armes; elles cherchent à se placer sur un terrain convenable, et le combat de mousqueterie s’engage sur tout le front. Les cohortes de première ligne sont -elles fatiguées et mises en désordre par le feu de l'ennemi; elles se retirent auprès de celles

d by - lOgU

36a CHAPITRE XI.

de seconde ligne, passent derrière elles, et s’y rallient, tandis que celles-ci se déploient en bataille, et s'avancent pour leur succéder dans le combat.

Les cohortes qui formaient la première ligne, après s’étre ralliées, soutiennent à leur tour les troupes engagées, et prennent leur place en catf de besoin ; et ce jeu successif des cohortes des deux lignes, qui se répète plusieurs fois en raison de la bravoure des troupes, fatigue et épuise l'ennemi pendant plusieurs heures.

Cependant le générai en chef, placé avec sa réserve hors de la portée des projectiles, à si* cents toises du combat, observe d’un œil attentif les différents événements de la bataille, les mouvements de l'eunemi, les points où il porte ses réserves, ceux où il s’affaiblit, également prêt à s’opposer à ses succès, et à profiler de se» revers et de ses fautes. ,

^ Enfin, l’ennemi a-t-il engagé successivement toutes ses troupes sur les différents points du champ de bataille^ pour soutenir par-tout l’équilibre du combat, c’est le moment de rompre cet équilibre par un coup de massue frappé .sur un point décisif, et d’arracher la victoire par un dernier effort. Pour cela, nous portons toute notre batterie de réserve sur tpielque éminence qui découvre bien l'ennemi à petite portée de celle de ses ailes qui nous parait la plus faible; cette forte batterie, 6n réunissant ses feux sur

(îoogle • ••

DES BATAILLES. 3(jJ

lin point unique, frappe sans relâche àii milieu de ses rangs, y fait des brèches nombreuses, et y jette le désordre et l'épouvante. Dès que cette aile est ébranlée sous cette grêle effroyable de jirojectilcs, notre légion de réserve s’avance au pas de charge, formée en trois colonnes serrées par divisions, fond rapidement sur elle, et l’aborde de front, sans qu’elle ait besoin de se déployer; car l’ennemi, harassé et épouvanté, ne fait plus qu’un feu rare et incertain, qu’on doit mépriser. Il s’agit d’arriver poiii- déterminer sa fuite, plutôt que di* se battre; et, par conséquent, l’ordre le plus favorable à la marche est celui qu’on doit préférer. Cependant nos trois mille chevaux de réserve se portent au grand trot sur l’aile attaquée , la tournent rapidement, et se déploient Æur son fla uî et sur ses derrières, qu’ils chargent avec impétuosité. Cette aile, dont la défaite .entraîne celle du reste de l’année, sera anéantie par cette dernière tempête; car, comment ses troupes, épuisées par un long combat, battues en brèche et ébranlées par un feu terrible d’artillerie, sans espoir d’être secourues par le reste de l’année engagé sur d’autres points, soutiendraient -elles cette charge générale de troupes fraîches, qui les prennent de front, de flanc et en queue? Nous lançons à la poursuite des fuyards nos troupes légères seulement; quant à celles de ligne, nous les astreignons toujours à se rallier et à marcher avec ordre.

Mais si , contre toute probabilité , Tennemi résiste à ce dernier effort, la bataille est perdue pour nous, et nous ne devons plus songer qu’à la retraite.

J’ai supposé l’attaque décisive sur une des ailes, parce que c’est ordinairement la partie faible de tout ordre de bataille. Cependant, si l’ennemi dissémine ses troupes sur un trop vaste front, et laisse des lacunes dans son ordre de bataille; si, de plus, ses ailes sont fortifiées par la nature du terrain , alors les coups décisifs doivent se porter sur le centre, qu’on cherchera à percer par une attaque générale de la réserve, après l’avoir harassé, ébranlé et battu en brèche sous une grêle de balles et de boulets.

On voit que je place la victoire toute entière dans la réserve : l’art difficile tles batailles consiste principalement à l’employer à propos. Il faut, autant que le permettent les événements de la journée, ne s’en servir que lorsque celle de ^l’ennemi est déjà engagée, afin de pouvoir frapper sans opposition un coup décisif sur un point affaibli de son ordre de bataille.

Les Romains connurent mieux qu’aucun peuple l’importance des ré.scrves. Cé.sar, à Pharsale, contre Pompée, Scipion, à Zama, contre Annibal, durent la victoire au bon emploi de leurs troupes de réserve. César avait détaché de sa troisième ligne .six cohortes pour les placer sur .sa droite; ce corps, au moment où les deux ar-

niées en vinrent aux mains, s’élança sur les sept mille chevaux qui couvraient l’aile gauche de Pompée , et les chassa au loin , en vertu de cette supériorité qu’obtient toujours la bonne infanterie sur la cavalerie : il alla ensuite se ranger perpendiculairement sur le flanc gauche des lignes pompéiennes, les attaqua en flanc et en queue, tandis qu’elles étaient pres.sées de front par le reste de l’armée, et les força à la fuite par ce mouvement brillant d’audace et d’habileté.

.Scipion , à Zama, était formé sur trois lignes, d'hastaires, de princes et de triaires, suivant l’usage de son temps. Annibal avait placé en première ligne ses troupes de nouvelle levée, précédées de ses éléphants, et en réserve, ses vieilles bandes ramenées d’Italie. Les Romains renversent aisément avec leurs hastaires les piemières troupes des Carthaginois; mais l’excellente réserve de ceux-ci restait intacte , et toute la bataille était là. Scipion, qui le sent, arrête ses hastaires, en désordre par un premier combat, les rallie et rétabbt leurs rangs, tandis qu’il fait faire un mouvement à sa seconde et à sa troisième ligne, l’une par le flanc droit, et l’autre par le flanc gauche, afin de les démasquer. 11 les porte ensuite à hauteur des hastaires, et il marche avec ce triple front sur la vieille armée d’Anmbal, qui, débordée sur ses deux flancs par les princes et les triaires, en même temps qu’elle est attaquée de front par les hastaires , est bien-

tôt enveloppée et taillée en pièces, malgré toute sa bravoure , digne d’un meilleur sort. Dans l’une et l’autre bataille, c’est en débordant l’ennemi avec des réserves qu’on parvient à le vaincre.

Desire- t-on des exemples plus rapprochés de nous : qu’on se rappelle les principales batailles des dernières guerres, et l’on verra qu’un général , long-temps célèbre par l’éclat de ses victoires, dut ses plus brillants succès à 1 art de placer en réserve sa garde, corps d’élite de vingt ou trente mille hommes. Cette heureuse idée le rendit long-temps maître des événements des combats et du destin des batailles , ju.squ a ce qu’enfin les autres généraux eussent appris à l’imiter, et à le combattre avec ses propi-es armes.

L’armée défensive cherche ordinairement à s’appuyer à des bois, à des villages et à des mamelons <l’un accès difficile, afin de protéger et de soutenir ses lignes. Si ces points, natuiellément fortifiés , qu’on peut regarder comme les bastions de son ordre de bataille , se défendent mutuellement à lx>nne portée des armes à feu , je veux dire à deux ou trois cents toises, il est évident que nos lignes et nos colonnes d’attaque ne i>euvent pas s’engager témérairement entre eux pour tenter d’aborder l’ennemi avant de s’en être emparé; car les assaillants, qui péndireraient dans ces rentrants, frappés de front et de flanc, se feraient détruire .sans pouvoir parvenir à leur but. On se voit donc obligé d alla-

DES BATAILLES. 36j

quer ces points fortifies, qui sont comme les clefs de la position qu’on veut forcer. Alors toute la bataille roule sur leur attaque et leur défense; les deux partis y prodiguent leur meilleures troupes, et y entassent successivement leurs reserves, l'un pour les forcer, et l’autre pour les défendre.

Les villages sont , de toutes les fortifications naturelles, les plus difficiles à enlever. On essaie d'abord de priver l’ennemi de leur apptii, en les incendiant avec des obus; mais ce moyen ne réussit que rarement. Les boulets n’en cba.s.sent point les défenseurs, qui trouvent promptement des abris derrièrp les décombres des maisons ;da fusillade est encore plus impuis.sante pour leur nuire. On n’a qu’un parti à prendre , c’est de marcher à eux à l’arme blanche. Nous avons déjà expliqué que les attaques de villages doivent avoir lieu sur trois colonnes, celle du centre pour les prendre de front, et les deux latérales pour les tourner. Ces colonnes doivent être courtes, puisque la tète seule peut combattre, et on les fera soutenir par plusieurs autres prêtes à les remplacer en cas qu’elles soient repoussées. Cette succession d’attaques finit par lasser les défenseurs, sur- tout &i le village est en même temps battu en ruines à coups de boulets , à moins, qu’ils ne prennent le parti de renouveler aussi de leur côté les troupes de défense par des réserves placées en arrière. Ces sortes d’attaque

sont ordinairement fort meurtrières, et ce n’est qu’à force de temps, de sang et de coups de canon, qu’on peut forcer un village bien défendu, qu’on n’a pu réussir à incendier. Il ne faut donc les tenter que lorsqu’on ne peut les éviter.

Mais, lorsque les points d’appui d’une position sont trop éloignés pour se flanquer, gardonsnous bien d'y conduire l’attaque décisive , celle de la réserve ; ce serait prendre le taureau par les cor/iej, suivant l'expression pittoresque des militaires. Il faut , au contraire , diriger nos coups décisifs sur le centre, ou l’aile qui en est dépourvue, et tourner, par ce mqyen , ces espèces de forts, où tout ce qui reste engouffré est enveloppé et fait prisonnier lorsque la ligne ennemie est forcée.

Telles sont les attaques d’une position de front : passons à celles de flanc.

Notre corps, pour se porter sur Tun ou l’autre flanc de la position, commencera son mouvement hors de portée de canon, je veux dire à mille ou douze cents toises ; plus près, sa marche serait troublée par le boulet, et il perdrait du monde inutilement. A cette distance, il n’est pas encore déployé en bataille; il a seulement pris un ordre préparatoire en plusieurs colonnes serrées, propre à la marche de flanc comme à celle de front. Rappelons- nous que les quinze cohortes de première ligne sont formées en trois

DES BATAILLES. 36g

colonnes serrées, à distance de déploiement; que celles de seconde ligne sont rangées de la mé^e manière à cent cinquante toises en arrière, et que la réserve forme une ou deux colonnes centrales à cinq ou six cents toises des lignes. Ces colonnes, qui approchent de la forme quarrée, peuvent marcher aussi-bien de flanc que de front; chaque homme fait un quart de pirouette, et leurs rangs deviennent des files. Une attention scrupuleuse qu’on doit avoir, c’est de les faire ])artir toutes en même temps, et de leur faire conserver impyturbablement leurs distances entre elles. L’ennemi menace-t-il de quitter sa position pour surprendre notre marche de flanc; toutes les colonnes s’arrêtent en même temps et reprennent leur front, prêtes à se déployer en quatre ou cinq minutes, s’il y a lieu. .Seulement ayons soin de nous faire précéder et couvrir de front et de flanc d’une nuée de troupes légères, pour observer tous ses mouvements. C’est pour avoir négligé cette précaution que M. deSoubise, à Rosbach, se laissa honteusement surprendre par le roi de Prusse dans une marche de flanc.

C’est ainsi que nous parviendrons sur le flanc d’une position, mais non pas sans danger, si nous avons à traverser un pays bouleversé et entrecoupé; car l’ennemi peut choisir le moment où nos colonneî sont engagées dans des bas-fonds et séparées par des défilés, pour tomber dessus et les foudroyer avec son artillerie, sans leur ^ a”. Edit. a4 *

3;o CHAPITRE XI.

donner le temps de prendre un champ de bataille

n^ins désavantageux.

Cependant l’ennemi, se voyant tourné dans sa position, est obligé, ou de changer de front pour nous faire face, et alors les deux armées se trouvent dans la même situation respective qu’auparavant,ou bien d’abandonner sa position pour en prendre une rétrograde. Ce dernier parti est celui qu’il suit ordinairement, parce que des mouvements sur ses flancs l’alarment pour la sûreté de ses derrières et de sa ligne d’opérations.

Nos armées modernes ne s§nt pas comme celles des anciens, qui savaient vivre sans magasins et combattre sans renouveler leurs armes; elles sont, au contraire, remplies de besoins qu’il faut satisfaire presque journellement. Le pain dont elles se nourrissent, cet aliment si incommode pour la guerre, ne peut être préparé que dans des manutentions établies plusieurs jours d’avance dans des lieux de sûreté; les munitions consommées, qu’il faut remplacer après chaque combat, ne peuvent être puisées que dans des dépôts formés sur les derrières. C’est la communication d’une armée avec ses magasins et .ses dépôts qu’on nomme ligne d opérations. 11 est facile d’apercevoir que, si cette ligne sc trouvait coupée et interceptée ]>en<lant plusieurs jours, les convois ces.sant d’ariss^r, l’armée manquerait promptement des munitions de guerre et de bouche nécessaires à .sou existence. Aussi

nos armées modernes sofit attentives, avant toutes choses, à conserver leur ligne d’opérations; elles y subordonnent presque tous leurs mouvements, et le plus sûr moyen de les obliger à quitter une position qu’on craint d’attaquer de front, c’est de manoeuvrer sur leurs flancs, de manière à les effrayer pour leurs derrières et leurs commuftications. Elles abandonnent promptement la partie, après un échange de quelques coups de canon, et vont prendre une position rétrograde : on gagne ainsi du terrain sans se battre.

Mais cette méthode d’éluder la bataille, et de déposter 4’ennemi en manœuvrant sur ses flancs, au heu de l’attaquer franchement de front, estelle toujours aussi avantageuse qu’on le prétend? Je ne le crois pas. Lorsque nous engageons une guerre offensive, c’est que nous nous croyons supérieurs à l’ennemi ; mais cette supériorité diminue à mesure que nous nous éloignons de nos propres moyens en nous avançant , et qu’il se replie sur les siens en rétrogradant. Ses forces augmentent , et les nôtres s’affaiblissent en pénétrant au milieu de son pays , et nous le combattons avec moins d’avantage à la fin qu’au commencement d’une campagne. Il est donc de l’intérêt de la guerre offensive de l’attirer, dès le début, à une action générale. Ainsi, au lieu de lui fournir le prétexte de se retirer en manœuvrant sur ses flancs , il est sans doute plus

3^a CHA^PITRE XI.

convenable d'engager incontinent la bataille, en l’attaquant brusquement de front sans lui donner le temps de se reconnaître, toutes les fois du moins que sa position parait accessible. ^

La plupart de nos batailles modernes nont été pendant long-temps que des manœuvres de deux armées pour se tourner mutuellement, manœuvres qui se terminaient ordinairement par la retraite de l’une des deux, après un combat d’artillerie de quelques heures. La guerre de la révolution , animée par de violentes passions et de grands intérêts, est venue leur donner plus d’activité et de chaleur. On s’est battu , non pas seulement pour éloigner, mais pour détruire ks armées ennemies p.ar des attaques vives et sérieuses sur leur front.

L’on a vu aussi, durant cette terrible guerre, des armées chercher à se prendre par dernere, de manière à ne laisser aucun espoir de retraite et de salut au parti vaincu. On sent que les mouvements qui portent l’agresseur sur les derrières ■ d’une position ne peuvent pas s’exécuter en présence de l’ennemi, qui les éviterait aisément s il les apercevait. 11 faut les prendre de fort loin , et le surprendre en prévenant même ses soupçons par des marches forcées ou dérobées par l’obscurité de la nuit. Napoléon ne parvint a se placer sur les derrières des armées ennemies , a Marengo,à Ulm et à léna, que par des marches étcunantes de célérité, et des mouvements bril-

lants d’audace et d’habileté. Mais ceci sort de la sphère des batailles, et rentre dans les grandes opérations de la guerre , dont je m’occuperai plus tard.

Voilà tout ce que j’avais à dire sur les batailles offensives d’un seul corps d’armée : passons maintenant aux batailles défensives.

Dès le principe , nous développons nos lignes en ordre de bataille, en profitant de tous les avantages de la position pour les renforcer par les accidents du terrain ; car, puisqu’elles atten- • dent l’ennemi sans marcher à lui, il est inutile de les tenir en colonne, ordre qui n’est fait que pour la marche. Les troupes de réserve seules restent en colonne , pour pouvoir se porter promptement par-tout où leur présence devient yÉteaire.

^Iws réserves ne jouent pas un rôle moins important dans ces sortes de batailles que dans les batailles offensives. Ce sont elles qui s’opposent aux progrès de l’assaillant , et prêtent du secours aux lignes forcées sur quelque point; qui garantissent les ailes, en marchant à la rencontre des corps détachés pour les tourner; qui assurent les •derrières contre les entreprises de la cavalerie; qui rallient les fuyards, arrêtent les poursuites de l’ennemi, profitent de ses fautes, et rétablissent le combat. Si nos lignes sont mises en 'désordre sur tous les points, je veux qu’on fasse de notre légion de réserve trois quarrés vides

placés en échiquier, un en avant, deux en arrière, de manière à se flanquer, fortifiés par l’artillerie en batterie aux angles ou sur les mamelons voisins. Nos trois mille chevaux de réserve se déploient sur deux lignes, à drpite et à gauche, prêts à profiter des imprudences et du désordre de l’ennemi, à charger et à envelopper ceux de ses corps* qui s’avanceraient témérairement sans être soutenus. Nos lignes en déroute se rallient et se reforment autour de nos quarrés, placés au milieu du champ de bataille comme trois fortes redoutes. L’ennemi s’arrête devant ces murs de feu, et le combat recommence avec une nouvelle furie, et non sans probabilité de succès pour nous, s’il ne lui reste plus de troupes fraîches pour forcer notre réserve. C’est ainsi que^dans les plaines de Marengo, lorsque.|^^w les lignes françaises étaient en déroute, ui^Wivision de réserve et quelques régiments de grosse cavalerie arrêtent la poursuite de 1 armée des Autrichiens, attaquent de front et de flanc leur colonne principalej l’enveloppent , et la forcent à se rendre, percent le centre de leur ordre, et gagnent la bataille au moment où le général ennemi dépêchait des courriers pour annoncer sa victoire. ^

Notre armée défensive, du haut de sa position , se voit-elle tourner par une marche de flanc : elle fait constamment face à l’ennemi, en pivotant sur elle-même, à ynesure qu’il parcourt

un arc de cercle autour d’elle; elle épie le moment où il s’engage dans des bas-fonds et des défilés, pour prendre l’offensive, le foudroyer à coups de canon, et tomber brusquement sur scs colonnes, sans leur donner le temps de se retirer d’un terrain désavantageux. On voit par-là que nous nous gardons bien de nous croire enchaînés à la position que nous avons choisie.

Examinons maintenant quel est le rôle le plus avantageux, celui d’attaquant ou celui de défenseur, en faisant abstraction des formes du terrain que nous supposerons à-peu-près égales de part et d’autre; question bien importante, puisque les circonstances de la guerre laissent quelquefois le choix de l’un ou de l’autre.

Il est certain que tout l’avantage matériel est en faveur du corps d’armée^ui défend le champ de bataille qu’il a choisi. Il étudie d’avance tous les accidents du terrain; il y di.spose à loisir ses batteries et .ses troupes; et enfin .scs feux d’artillerie et de mousqueterie, qui ne sont ni rallentis ni distraits par aucun mouvement, par aucune marche, conservent toute leur vivacité. Les attaquants, au contraire, agissent sur un terrain qu’ils ne connai.ssent pas*parfaitement, et qui change et varie sans cesse sous leurs pas à mesure qu’ils s’avancent ; leur feu est nul durant leurs marches et leurs manœuvres, et leurs colonne.s sont long-temps exposées aux ravages de l’artillerie ennemie, avant qu’elles ne soient

à portée de se développer pour cornmcnccr le combat. Ils perdent ainsi des hommes sans rendre le mal.pour le mal. S’ils ont la possibilité de rassembler leurs meilleures troupes sur le point d’attaque , les défenseurs , qui pénètrent aisément leurs projets d’après leurs dispositions, remédient à cet inconvénient, en faisant soutenir • le point menacé par de fortes réserves.

Mais il est des avantages d’une autre nature -en faveur des attaquants, qui peuvent rétablir l’équilibre, et peut-être faire j>encher la balance de leur côté. César reproche à Pompée, à la bataille de Pharsale, d’avoir attendu, sans bouger, le choc de scs lignes, au lieu de courir, au-devant d'elles, suivant l’usage des Romains, parce qu’il priva ses troupes, par cette inaction, de cette confbnce, dqgpe courage, et .de .cet, élan , qui s’exaltent dans la chaleur du mouvement et de l’attaque. £ffectivem,eiit,:l^ soldats ne sont -point de pures machines ^mues par des ressorts ■ matériels comme des automates. Il faut parler à leur esprit et à-’ leur imagination pour agir sur leur corps, et c’est l’effet que produit l’attaque. L’idée de force et de supériorité qu’elle leur inspire anime et enflamme leur imagination , et . leur fait perdre de vue les horreurs du danger, pour ne plus leur laisser envisager que les palmes de la victoire. Cet avantage moral de l’attaque, d’autant plus grand que les nations belligérantes ont plus d’imagination , peut balancer

et même surpasser l’avantage matériel de la défense chez les peuples vifs et spirituels du midi.

Concluons de ces observations, que les peuples froids, à imagination lente et paresseuse, feront bien* de mettre à profit les avantages matériels de la défense; mais qu’un peuple vif, spirituel, doué d’une imagination mobile et prompte à s enflammer, trouvera de plus grands avantages encore dans l’impétuosité et dans les saillies de 1 attaque. Je lai déjà dit ailleurs, et je le répète ici , la guerre ne doit pas se faire de la même manière chez les différents peuples; sa marche doit se mettre en harmonie avec les variétés de leur caractère.

Nous nous sommes occupés jusqu’à présent des batailles les plus simples, de celles d’un seul corps d’armée. Mais si nous mettons plusieurs corps d’armée en scène, la partie se complique; nous pouvons attaquer nos adversaires en même temps de front et de flanc, ou par devant et par derrière, ce qui donne lieu à deux nouvelles espèces de batailles.

Reprenons, par exemple, notre armée de cent vingt mille hommes, que nous avons laissée en marche sur trois colonnes dans le chapitre précédent. La colonne du centre, formée de deux corps d armée, dont un de réserve, suit la grand’route;les deux colonnes latérales de trente mille hommes chacune marchent à une ou deux lieues sur les côtés par des chemins de traverse. Nos

avant-gardes annoncent-elles la prcsence de l’ennemi en position perpendiculaire à la grand’route : le premier corps de la colonne principale, et l'une des colonnes latérales, se déploient en deux heures de temps de manière à ne former qu’un seul ordre de bataille, soutenu par le corps de réserve à six cents toises en arrière des lignes, et la bataille s’engage de front. Pendant ce temps-là, l’autre colonne latérale continue .sa marche, se dirige sur le flanc de l'armée ennemie, y prend un ordre perpendiculaire, et attaque une de ses ailes en flanc et en queue, tandis qu’elle est pressée vivement de front par les trois premiers corps.

Dans cet état de choses, que peut faire l’ennemi pour garantir son aile contre cette double attaque? S’il la replie d’équerre avec le reste de sa ligne, de manière à pouvoir faire face de front et de flanc, ce mouvement rétrograde, qui semble une retraite, produit une impression morale défavorable sur l’esprit de ses troupes; d’ailleurs, le sommet de l’angle de ce nouvel ordre pouvant être enveloppé de feux , devient une partie très-faible. S’il oj)pose sa réserve au corps tournant, comme la raison le lui con.seillc, elle arrive souvent trop tard, et ses lignes cessent d’être .soutenues sur son front. Dès- lors le plus léger accident, devenu irréparable par l’absence de la réserN’e, entraîne la perte de la bataille.

Occuper et fatiguer l'ennemi sur tout son front.

pour diriger ensuite un corps détaché sur son flanc; voilà le secret des nombreuses victoires •

de Napoléon, celui de tous les généraux mo» dcrnes qui a le plus gagné de batailles. Pour nous en convaincre, jetons les yeux sur les principales.

A Eylau, l’armée française arrivait sur trois colonnes, espacées entre elles de deux à trois lieues. Les Russes, en position derrière la vîile, prennent le parti de donner la bataille au lieu de la recevoir, afin de profiter de l’éloignement de nos colonnes pour les combattre isolément.

Ils attaquent vivement à la pointe du jour nos troupes du centre, auxquelles ils donnent à peine le temps de se développer. Le choc est .sanglant et terrible; on se bat de part et d’autre avec furie ; et si nous parvenons à conserver notre champ de bataille, ce n’est qu’à force de sang et en perdant la moitié de nos soldats.

Notre eolonne de droite, retardée par son éloignement , arrive enfin à une heure après midi sur le flanc gauche des Russes. L’arrivée de ce nouveau corps devait naturellement obliger leur aile à se retirer; et dès- lors la bataille était gagnée pour nous, si nous avions pu occuper encore leur armée de front; mais notre centre, presque détruit par le combat sanglant du matin , ne pouvait plus leur inspirer de crainte : ils le négligent, et font un changement de front pour s’opposer à la colonne qui vient

38o CHAPITRE XI.

les prendre en (lanc, et le combat recommence # avec des succès variés.

Cependant notre colonne de gauche, qui avait suivi les Prussiens, arrive le soir sur le champ de bataille, et se trouve naturellement placée sur le flanc droit et sur les derrières de l’armée ennemie, qui prend enfin le parti de la retraite, La victoire ne fut si long- temps disputée que par l’éloignement de nos colonnes, éloignement qui ne leur permit pas d’agir simultanément au moment opportun. Si les Russes étaient parvenus, comme ils l’espéraient, à forcer notre corps du centre avant l’arrivée sur leurs flancs de nos colonnes latérales, ils nous battaient partiellement , et notre armée était détruite.

Le général français essaya encore à léna sa manœuvre favorite, manœuvre que les Prussiens firent manquer en attaquant dans sa marche le corps tournant , trop isolé et trop éloigné du reste de l’armée. L’armée prussienne était rassemblée à léna sur la rive gauche de la Saale; l’armée française, qui opérait par la Saxe, le côté faible de la Prusse, arrive en trois colonnes sur la rive droite de cette rivière. Notre colonne de droite, forte de trente mille hommes, passe la 5«ale, la veille de la bataille, à Naunbourg, petite ville à sept lieues d’Iéna, pour se porter sur le flanc gauche des Prussiens, tandis que le reste de l’armée, dirigé sur léna, tenterait de forcer de front le passage de la rivière et leur position.

DES BATAILLES. 38i

Les ennemis, voyant cette colonne engagée seule sur la rive gauche, loin des autres corps, forment le projet de l’attaquer isolément et de Taccâbler sons le poids de forces supérieures avant qu’elle ne puisse être secourue; ils ne laissent en position à léna qu’une partie de leur armée, et ils partent, pendant la nuit, avec plus de soixante niille hommes pour se porter sur la colonne française. Les deux corps se rencontrent le matin à Auerstaedt, à mi-chemin de Naunbourg à léna. La situation du corps français, attaqué par des forces doubles au moment où il .se trouve séparé et isolé du reste de l’armée par une rivière et une distance de plus de trois lieues, devenait critique; il était probable qu’il serait défait avant de pouvoir être secouru. Cependant, contre tous les calculs des probabilités qui accordent l’avantage au nombre, il résiste, conserve son champ de bataille, et donne ainsi le 4emps aux autres corps de l’armée française de forcer le passage de la Saale à léna , sous le feu des Prussiens, et d’accourir à son secours, ce qui décide la victoire. Il me semble que le mouvement audacieux du général français fut plus heureux que sage ; c’était à deux lieues dléna, et non pas à sept, qu’il devait faire pas- .ser la Saale à son corj>s tournant, puisqu’il obtenait de cette manière les mêmes résultats, sans courir les mêmes ri.squcs.

Nous retrouvons toujours la même manœuvre

38a CHAPITRE XI.

à la bataille tic Bautzen, gagnée en i8i3 par les Français sur les Russes et les Prussiens. Le champ de bataille des ennemis, préparé et fortifié d’avance, avait environ une lieue et demie d’étendue; leur gauche s’appuyait à des sommets de montagnes presque impraticables , et leur droite à des hauteurs mamelonnées, d’un accès peu facile. Le général français canonne vivement toute la matinée leur front presque inexpugnable, et engage le combat de la droite à la gauche, tandis qu’il dirige, par un grand mouvement, un corps de quarante mille hommes à une demi-lieue en arrière de leur flanc droit. Cette manœuvre était décisive si la réserve des Russes eût été déjà engagée; mais, comme elle était restée intacte, et que les fortifications dont leur front était hérissé les laissaient sans inquiétude de ce coté, ils en disposent pour combattre notre corps tournant, qu’ils parviennent à arrêter dans sa marche. Leur réserve se trouve alors placée à-peu-près d’équerre avec leur front, et l’on se bat sur tous les points avec des succès balancés. Nous ne pouvions plus arracher la victoire que par une attaque de notre réserve sur le point le plus faible de leur ordre de bataille. Le général français enveloppe de feux d’artillerie le sommet de l’angle formé par leur droite et leur réserve, accable, sous une grêle de projectiles, les mamelons où ils s’appuient, les fait attaquer ensuite par des troupes fraîches , et

parvient à en chasser l’ennemi, qui, dès -lors, ne songe plus qu’à la retraite.

Notre corps tournant servit dans cette bataille, l’une des mieux calculées de toutes celles que j’ai vues, à occuper la réserve des Russes, ce qui les empêcha de soutenir le point de leur ligne, sur lequel nous finies charger notre réserve, charge qui devait nécessairement décider du sort des deux armées. C'est par ces manœuvres habiles que le général français parvint à battre, avec de jeunes recrues inexercées et sans expérience , d’excellentes troupes, aguerries par plusieurs campagnes, sur un champ de bataille fortifié et préparé de longue main.

La bataille de Wagram présente le spectacle intéres.sant de deux grandes armées^ui se débordent, et dirigent mutuellement des corps tournants sur leurs ailes opposées. La veille de la bataille, les deux armées, fortes de cent cinquante mille hommes chacune , s’étaient développées et rangées parallèlement, à une portée de canon l’une de l’autre, sur un champ de bataille de deux lieues d’étendue. Le général français, au lieu d’appuyer sa gauche au Danube, avait laissé environ une lieue d’intervalle jusqu’à ce fleuve, et il avait placé derrière cette aile sa réserve, composée de sa garde impériale et de la plus grande partie de .sa cavalerie. Les Autrichiens, qui s’étendaient jusqu’au Danube,* en débordant la gauche des Français , jaloux de profiter de

cet avanttige, et d’obtenir de grands résultats en isolant l’armée française de ses ponts sur le Danube, dirigent un corps de quarante mille hommes le long du fleuve, dépassent notre flanc, et poussent des partis jusqu’auprès de nos ponts sur nie de Lobau. C’est ce qu’avait prévu le général français; il tenfe aussitôt d’exécuter sa manœuvre projetée de séparer ce corps du reste de l’armée; il le charge en flanc avec sa réserve, et il lance toute sa cavalerie sur ses derrières. Le succès paraissait assuré; cependant la fortune en décide autrement: les deux chefs de la cavalerie française sont blessés dès la première charge, et cet accident nuit à l’ensemble de ses mouvements. Dès-lors, elle ne fait plus que des charges partielles,’ iycapables de procurer les ré.sultats qu’on s’en promettait. L’artillerie et l’infanterie de la ré.serve commençaient à peine leur mouvement pour couper ce corps, qu’elles deviennent indispensables pour soutenir notre centre, qiii commençait à perdre du terrain. Le corps ennemi parvient bientôt à se dégager, à rétrograder, et à se remettre en ligne, et les deux partis reprennent sur ce point à-peu-près les mêmes positions qu’ils avaient avant l’attaque.

Pendant ce temps, la droite française, qui débordait la gauche des Autrichiens, s’avance, fait des progrès, et réussit à se former en bataille sur leur flanc perpendiculairement à leur ligne. Leur aile gauche, prise en même temps de flanc

DES batailles. 385

et de front, ne peut pas soutenii^cette dobble attaque; elle rétrograde, se replie sur le centre, et entraîne dans sa retraite le reste de l’armée.

Mais ei> voilà assez pour faire comprendre le mécanisme des batailles de front et de flanc; il me reste à parler des batailles doubles, batailles où une année se voit obligée de .se partager en deux, et de faire face par devant et par derrière, pour combattre deux armées ennemies qui attaquent sur des points opposés. 11 est certain que la situation de deux corps d’armée qui se battent dos à dos, à peu de distance l’un de l’autre, est fort critique, malgré l’avantage dont ils jouissent de pouvoir disposer d’une réserve commune , qu’on peut faire donner d’un coté ou d'autre, suivant les besoins du moment. La défaite de l’un entraîne nécessairement la ruine de l’autre, pris aussitôt à dos par le vainqueur, qui lui coupe toute retraite. On court, dans ce cas, le double danger d’être forcé de front, ou d’ctre pris à dos, et la retraite devient impossible. Ou doit éviter ces sortes de batailles toutes les fois que les deuj; corps sont contraints de se battre fort près l’un de l’autre.

Cependant, faut-il renoncer dans tous les cas à se placer au milieu des corps ennemis ? Non certes; ce serait se priver de l’immense avantage de les i.soler et de les combattre séparément mais il ne faut s’y engager que lorsqu’ils sont assez éloignés le^uns des autres pour se trouver a'. EdU. s5

hors de portëfe de se secourir mutuellement. Les grandes armées modernes marchent sur plusieurs colonnes; tant que ces colonnes restent h une ou deux lieues les unes des autres, ce serait une témérité , suivie ordinairement d’un prompt châtiment, que de vouloir pénétrer entre elles pour les séparer : elles attaqueraient l’agresseur en tète et en queue, l’obligeraient à faire face des deux côtés opposés, et l’entraîneraient par conséquent dans les inconvénients et les dangers d’une bataille double. Mais, que deux colonnes ennemies marchent à huit ou dix lieues, je veux dire à plus d'une journée de marche l’une de l’autre, on peut .se placer entre elles deux, et les combattre .successivement et séparément, sans courir le risque d’ètre pris en queue. Voici comment : on marciie rapulement sur la plus voisine, qu’on attaque avec toute l’armée, tandis qu’on envoie un simple corps d'observation pour retarder la marche de la plus éloignée, sans engager de combat .sérieux. Cette dernière colonne , observée et rallentie dans sa marche à chaque défilé, ne peut arriver au .secours de l’autre que le lendemain de la bataille, lorsque tout est fini, et lorsque l’armée toute entière est libre de se retourner de .son côté, pour l’accabler à son tour sous le poids de forces stipc-rieures.

Ainsi, Rj prudence vont qu’on ncs’engage entre deux corps ennemis que lorsqu'ils sont éloignés de plus d’une journée l’un de ^autre.

by Gy>og[t

C’est pour avoir viole ce principe que îiapoléon perdit, en i8i3, la trop fameuse bataille de Leipsick,qui changea le destin de l’Europe. Qu'il me soit permis de prendre les événements de plus haut, et d'indic|uer les mouvements d'armée qui précédèrent cefte terrible catastrophe. J’aurai en meme temps l’occa-sion de rapporter la bataille de Dre.sde,qui semblait promettre aux armées françaises un avenir plus heureux.

Les l''rançais, msritres de la .Saxe et du cours de l'Elbe jusqu’à Hambourg, étendaient en nrenie temps leurs cantonnements dans la basse Silésie , lorsque les hostilités recommencèrent en i8i3. Les alliés venaient de former trois armées, l’une de soxante-dix mille hommes, pour couvrir Berlin, l’autre de quatre-vingt mille hommes en Silésie , et une armée principale de deux cent mille hommes en Bohème, destinée à prendre la Saxe de revers et à opérer sur le flanc des Français.

ÎJa])oléon disposait de deux cent cinquante mille hommes: il avait par conséquent cent mille hommes de moins que ses ennemis, soutenus dailleurs par des forces en arrière destinées à renouveler leurs forces actives. Il forma de ses troupes quatre armées: l’une sur Wittemherg et Torgau, pour menacer Berlin ; l’autre en has.se Silésie, sur la rivièra»dc la Bober; la troisième à cheval sur rEll>e, pour observer les débouchés de la Bohème sur l’une et l’autre rive; et la quatrième, de cinquante mille hommes d’élite, com-

posée de sa garde et <le sa grosse cavalerie, fomiail à Dresde, sous ses ordres immédiats, une reserve centrale capable de faire pencher la balance par-tout où elle se porterait. Du reste, sa position en .Saxe, et sur-tout en .Silésie, resserrée d’un côté par la*Rolième, et de l’autre par la Prusse, sans autre base d’opérations que le Rhin, était fort critique et fort précaire; il ne pouvait SC tirer d’affaire que par de nombreuses victoires. I.a carte indique qu’il aurait dû porter sa base d’opérations sur la .Saale, dans le prolongement du bas-Elbe, qu’il fai.sait garder par un corps d’armée à Hambourg. C’était la position la plus rapprochée de scs armées actives qu’il pût prendre, sans s’engager dans le rentrant formé, d’un coté par la Rohème, et de l’autre par la Prusse. Mais, au lieu de placer sur cette rivière .ses magasins, scs dépôts, ainsi que ses trouj)es de réserve , et de s’y fortifier par des points d’appui, il u’avait pas même eu la précaution d’y assurer ses j>onts par des tètes retranchées.

L’armée des alliés en Silésie , se rassemble, et semble menacer le corps français sur la Bober : le général français quitte aussitôt Dresde avec" son armée d’élite, rejoint le corps de Silésie, et passe la Bober pour attaquer l’ennemi : mais celui-ci se replie sur la route de Breslau , en évitant la bataille.

Ce{>endant l’armée principale des alliés, après

avoir passé l’Elbe en Bohême , débouche en Saxe par la route de Peterswaldc , et se porte sur Dresde par la rive gauche du fleuve. Cette ville, qui renfermait dans son sein nos dépôts et nos principaux ponts de passage sur l’Elbe, étajt de la plus grande importance. Napoléon quitte bru.squement la Silésie , en y laissant un corps d’observation , et accourt à sa défense ; il arrive au moment où les ennemis attaqilfeient les fauliourgs, mal’fortifiés de Dresde; .son arrivée fait échouer cette attaque, où les ennemis perdent dix mille hoirimes , et l’on se prépare de part et d’autre à la bataille.

Dresde est environnée sur la rive gauche, à demi-lieue ou une lieue de distance, d’une chaîne de hauteurs dont le milieu est coupe par un ravin très-escarpé, qui, se dirigeant transversalement, sépare cette chaîne en deux. C’est cette position que l’armée ennemie, forte d’environ deux cent mille hommes, avait choisie; elle s’étendait en demi-cercle autour des Français, en appuyant ses deux ailes au fleuve, et se trouvait ainsi .séparée en deux par le ravin , qui Lsolait et coupait sa gauchede son centre. Cette di.sposition vicieuse n’échappe point à l’œil pénétrant du général français : il porte toute sa cavalerie et deux corps d’infanterie sur cette gauche, l’attaque avec des forces supérieures, la renverse, et lui fait dix mille prisonniers, sans qu’elle puisse être secourue par le reste de l’armée ennemie; tandis

3f)o CHAPITRE XI.

que , sur le reste du front , on se bornait à échanger quelques boulets.

Le général français avait un pont et une tète de pont sur l’Elbe, à Kœnigstein, petite forteresse à quatre lieues au-dessus de Dresde; il profite de cet avantage pour faire passer un corps de trente mille hommes de la rive droite sur la rive gauche, afin de le faire porter par le camp de Pirna sur la ligpe d’opérations et sur les der- ’rières des ennemis. Ce corps français chasse les troupes qui lui sont opposées , et réussit en partie dans son mouvement. *

Cependant l’armée ennemie, battue sur son aile gauche, et menacée sur ses derrières par le corps qui débouchait de Kœnigstein , profite de la nuit pour faire sa retraite. Cette opération n’était rien moins que facile; il fallait faire repa.s.ser les défilés difficiles des montagnes de la Bohème à une armée battue , surchargée de voitures et de blessés, défilés que le corps français venu par Kœnigstein pouvait occuper avant elle. Ce corps se porte effectivement , par la route de Pcter.swâ1de , sur le défilé principal, pa.ssant à Tœplitz; mais à peine est-il descendu des montagnes dans le bassin de Tœplitz, qu’il est enveloppé par les troupes ennemies fuyant de Dresde ; qui cherchent à .s’ouvrir un passage pour rentrer en Bohême. Il se bat courageusement, et résiste toute une journée. Il est évident que, si le général français eût poursuivi vivement ses succès

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le lendemain de la bataille, il arrivait à son secours, le dégageait, et achevait la destruction de l’armée ennemie; mais, par une fatalité et un aveuglement inconcevables, il s’arrête à Pirna, rétrograde ensuite sur Dresde , comme pour «

donner le temps aux ennemis de se retirer, et laisse un corps de trente mille hommes aux prises seul avec une armée encore fort nombreuse. Ce corps est entièrement détruit après une résistance courageuse, digne d’un meilleur sort. Inde muli lobes !

Dès-lors nous n’avons plus que des revers, et notre situation devient tous les jours plus déplorable. Notre année de Silésie, obligée de rétrograder, ne peut rétablir sur la Bober ses ponts enlevés par des inondations, et perd une partie de son matériel. L’armée qui mareban sur Berlin est ramenée deux fois sur Witteraberg et Torgau par des forces supérieures. La faute du général français était de vouloir, avec des forces inférieures , prendre l’offensive en même temps sur tous les points, tandis qu’il ne devait songer à l'attaque que sur ceux où il se pointait avec son armée d'élite, et n’avoir par-tout ailleurs que des corps d’observation , chargés d’amuser l'ennemi et de retarder sa marche.

Je sais qxie deux des armées ennemies étaient invulnérables; celle de Silésie, en rétrogradant sur Brcslau dès que nous nous portions sur elle; et celle de Bohème, en prenant une position,

3g2 CHAPITRE XI.' ^

inexpugnable au débouché des montagnes, dans le bas.siii de Tœplitz. Mais la troisième, fixée en avant de Berlin par la nécessité de défendre celte capitale, ne pouvait pas échapper à nos coups. CVtait donc sur elle qu’il fallait diriger l’armée d’élite, en abandonnant momentanément Dresde et la .Silésie, si les circonstances l’exigeaient, sauf à y revenir ensuite. Ce mouvement changeait le théâtre de la guerre, et nous rapprochait de nos places fortes sur l’Oder et sur l'Elbe : mais le général français. s’opiniâtra vainement dans son premier projet autour de Dresde.

Dans cet état de choses, les alliés forment le des.sein de se réunir sur les derrières des Français dans les plaines de I..eipsick, c’était le moyen de terminer cette campagne par une bataille décisive. Pour^cela, ils réunissent leur armée de .Silésie à celle de Berlin, et pa.ssent l’Elbe à Dessau, non loin de Leipsick, tandis que leur grande armée de Bohême débouche des montagnes, et se porte par Chcminlz .sur Leipsick. Rien n’était plus aisé qjie de faire avorter leur projet de réunion, en quittant Dresde au moment opportun pour aller combattre l une ou l’autre de ces armées avant leur jonction à Leipsick; mais le général français, qui nepouvait jamais sedéterminer à propos à un mouvement rétrograde, le diffère trop long-temps, et, faute inexplicable, au moment où il va jouer son empire dans les plaines de Leipsick , contre toutes les forces de scs enne-

DES BATAILLES. ip:*.

mis , il SC prive de deux corps d’armée qu’il laisse inutiles à Dresde, sans espoir de les retirer en cas de revers. Il les réduit ainsi à ne jouer aucun rôle dans l’iinc ou l’autre fortune.

Nous partons enfin de Dresde, lorsque nous apprenons que l'enuemi pa.sse l’Elbe à Dessau, et nous arrivons en hâte à Düben sur la Muldc. Nous n’étions plus qu’à une marche de Leipsick ; nous avions justement le temps d’y arriver avant les vmées ennemies, et d’empécher leur jonction , en nous plaçant entre elles; ou bien , nous pouvions prendre encore un autre parti, celui d’éviter la bataille, en passant l'Elbe à Wittemberg, pour aller le repasser à Magdebourg. Napoléon paraît hésiter entre ces deux partis; contre sa coutume , il consulte quelques officiers généraux, et j’étais de ce nombre. En marchant sur Leipsick, nous nous trouvions obligés de livrer une bataille double aux deux armées trèsrapprochées de l’énnemi : nous agissions suivant ses desseins; nous nous trouvions <<loignés de tous nos dépôts de munitions; et les pas.sages de l’Elster et de la Saale, qui n’étaient point assurés par des tètes de pont, devenaient fort hazardeux en eas de retraite. Le second jwrti nous faisait éviter le passage de ces deux rivières; nous nous rapprochions de Magdebourg, grande place de dépôt, qui pouvait nous fournir abondamment toutes les munitions nécessaires , et qui devenait un appui pour notre armée; nous

prenions une nouvelle ligne d'opérations par la route de Wesel, plus assurée et plus aisée à rouvrir que celle de Mayence; nous restions les maîtres d’éviter ou d’accepter la bataille; notre retraite était assurée en cas de revers; nous nous renforcions du corps de Hambourg, fort de vingtcinq mille hommes; nous nous procurions le teni])s de rappeler ceux que nous avions laissés si mal-à-propos à Dresde; enfin, nous déconcertions, par une démarche inattendue, leÿlan que les alliés avaient formé , et dont ils suivaient l’exécution depuis quelque temps. La raison semblait con.seiller le second parti ; mais le général français choisit le premier.

Nous arrivons à Leipsick au moment où les deux armées ennemies en approchaient par des chemins opposés; déjà nous appercevions leurs tètes de colonnes. Notre armée était d’environ cent vingt mille combattants; les forces ennemies qui se rassemblaient autour de nous montaient à puis de trois cent mille hommes. C’est , je crois, l’armée la plus nombreuse qui ait été réunie sur un champ de bataille , depuis celle des Gaulois contre César, au siège d’Alésie.

Le général français oppose un corps de vingt mille hommes en avant de Leipsick , aux trouj>es ennemies qui arrivaient par les routes de Hall et de Dessau; il fait garder le pont de Leipsick sur l’Elster, sa seule retraite; et il marche avec le reste de ses troupes à la rencontre de l’armée

, DES BATAILLES. SgS

rie Bohême, sur la route de Borna. Les deux armées se rencontrent, et prennent position à trois lieues de Lcipsick, derrière un petit ruisseau. Le lendemain les allies commencent l’attaque, et le combat s’engage sur toute la ligne. L’ennemi, beaucoup plus nombreux que nous, présente un front plus étendu; ne pouvant pas agir sur ses flançs, nous tentons de percer son centre, en l’occupant en même temps sur ses ailes par des attaques réitérées, qui le forcent à céder du terrain sur sa droite; il est obligé d’envoyer une partie de ses réserves au secours de cette aile.

L’entreprise sur son centre a d’abord quelques succès, et il est obligé d’engager les gardes impériales russes et autrichiennes , ses dernières réserves, pour nous repousser. On se bat de nouveau de» part et d’autre avec furie; mais, comme il ne restait plus de réserve aux ennemis, il est probable que l’équilibre du combat était rompu, et la victoire était à nous, si nous avions fait donner sur leur centre, déjà harassé et en désordre, notre réserve composée de la vieille garde, et d’un corps dé quinze mille hommes arrivant de Leipsick, où il était resté disponible toute la matinée, prêt à marcher au secours de l’une ou de l’autre armée. Déjà ces troupes .se portaient en avant, lorsque le général français, troublé à la vue de quelques partis de cavalerie qui s’étaient glissés sur ses derrières, s'arrête dans ce moment décisif, et fait rétrograder sa

3yG CHAPITRE XI.

garde, dont il forme un quarré pour sa sûreté personnelle. Ce mouvement rétrograde si intempestif, exéeuté à la vue du reste de Tannée, rallentit Tardeur des autres troupes, et la nuit vient mettre fin au combat avant que la victoire ne se décide pour Tun ou Tautre parti.

Cependant, dans la situation affreuse où nous nous trouvions, une bataille indécise était pour nous une bataille perdue. Nous commencions à manquer de munitions, et notre armée secondaire qui couvrait Leipsick sur la route de Hall, attaquée par des forces très -supérieures , avait été repoiis.sée jusqu’aux portes de la ville. Ses revers nous plaçaient dans une situation bien critique; car si cette ville toute ouverte tombait entre les mains du vainqueur, notre armée principale, prise à dos, était entièremfent détruite.

Le général français, qui sent le vice effrayant de sa situation; se rapproche de Leipsick, se réunit aux débris de sa seconde armée, et forme un. demi -cercle autour de cette ville. Il avait à dos un défilé effroyable d’une demi-lieue, formé par les bras nombreux et encaissés de l’Elster. Il se soutient toute une journée dans cette position critique, en se battant pour la retraite, et non plus pour la victoire. Enfin, la nuit vient terminer ce combat .sanglant, et lui donner la facilité de faire passer son armée sur la rive gauche de l’Elster. Mais on profite mal de ce temps précieux, et le lendemaiu, Tennemi trouve

DES BATAILLES. Sgj

encore la moitié de l’armée franrai.se sur la rive droite. Il attaque ces malheureux débris de deux batailles, et parvient à s’en emparer en se rendant maître de Leipsick.

Telle fut l’issue funeste de cette double bataille : la défaite de notre armée secondaire entraîna la perte de notre armée principale; défaite qui pouvait avoir des résultats bien plus fâcheux encore, si Leip.sick fût tombé le premier jour

français arrivait un jour plutôt à Leipsick, comme il le pouvait, jes chances étaient pour lui, au lieu d’être contre. I.<es deux armées ennemies, qui se fussent trouvées encore à deux journées l’une de 1 autre, auraient pu être attaquées séparément, et l’une après l’autre. Il eiit envoyé un simple corps d’observation pour retarder la marche de r iine, tandis qu’il aurait combattu l’autre avec toutes ses forces. Mais dans la position où il s’était mis, entre deux armées qui n’étaient plus qu’à trois lieues l’une de l’autre, obligé de faire face de deux côtés, aucun de ses deux corps d’armée, placés dos à dos, ne pouvait céder du terrain sans lai.sser l’autre à découvert, et par conséquent la défaite de l’un entraînait la ruine de 1 autre. Cet exemple confirme le principe que nous avons établi, de n’engager une armée entre deux corps ennemis que lorsqu’ils sont éloignés à l^s d’une journée l’un de l’autre.

Les batailles contre la cavalerie exigent des

•3g8 CHAPITRE Xi.

dispositions particulières, semblables à celles que les Français prirent en Égypte pour résister aux IManieluks, les premiers cavaliers du monde. L’infanterie française pouvant être chargée en même temps de front, en flanc et en queue, par cette milice si brave et si agile, sc voyait obligée de faire face de tous côtés, ce qui la mettait dans la nécessité de former des quarrés pleins ou vides. On préféra, avec raison, les quarrés vides, qui pouvaient recevoir et mettre en sûreté dans leur sein les équipages de l’armée, et qui, avec le même nombre de combattants, préseutaicnt des lignes de feu plus étendues. Chaque division, de cinq ou six mille fantassins, formait un rectangle foi tifié de quelqjies pièces de canon aux angles; et tous ces quarrés, rangés entre eux par échelons, se flanquaient réciproquement sanssc nuire par leur tir. C’est dans cet ordre, également propre à la marche et au combat, au milieu des plaines ra.ses de l’Égypte, que l'année française repoussa aisément les charges les .plus impétueuses des Mameluks, et parvint à s’emparer successivement de tous leurs établi.s.senients.

Crassus, engagé dans une guerre semblable * contre les Parthes, fut aussi obligé de replier ses

/ lignes en quarré pour faire faee par- tout; mais

il eut la maladresse de ne former de toute son armée qu’un seul rectangle de seize cohortc^ur les longs côtés, et de douze sur les petits, i*sse énorme que sa pesanteur rendait presque iinmo-

jOOglc

DES BATAILLES. ' 3jjy

bile. Les cavaliers parthes harcellent ce quarré dans tous les sens, raccablent sons une grêle de flèches, en .se tenant hors de portée des traits des légionaires, et parv iennent enfin à y faire brèche. Ils s’y précipitent aussitôt en foule, bride abattue, et taillent en pièces les Romains, qui, pris de front et à dos, font de vains efforts pour résister.

Antoine, engagé inconsidérément dans la même guerre, sans avoir pri.s* les précautions convenables pour .ses subsistances, plus heureux . que Cras.sus, parvint à retirer son armée des plaines rases et arides qu’habitaient les Parthes, en la formant en quarrés par légions, et non pas en un seul quarré. S'il éprouva des pertes considérables, ce Tut moins la faute de ses dispositions que celle des armes romaines, inca* pables d’atteindre les Parthes de loin, tandis que ceux-ci faisaient pleuvoir incc.ssamment sur les légions une grêle de traits sans courir aucun danger. I.a faible portée des armes de jet des anciens tenait effectivement la cavalerie à une trop petite distance, pour que l'infanterie ii'cn fût pas harcelée et rallentie dans ses marches; mais l’infanterie moderne, avec son artillerie et .ses fusils, doit se moquer de la cavalerie, qu’elle peut tenir éloignée à deux ou trois cents toises. La cavalerie, au lieu de charger, se bornc-t-elle à tirer du canon : on lui répond de la même manière, et elle souffre beaucoup plus que l’in-

fantcric de cet échange de boulets, puisque le

cavalier présente plus de surface que le fantassin.

La cavalerie contribue moins au gain qu’au résultat des batailles : nous n'avions dans les plaines de Lutzen, en i8i3, que deux mille chevaux; les alliés en avaient trente mille, et cependant la victoire se déclara pour nous. Toute notre infanterie, quoique très -jeune et sans expérience , formée en quarrés par brigades , repoussa consta/nment leur cavalerie, et nous finîmes par obtenir le champ de bataille; et cette victoire, quoique imparfaite, nous procura l’a- . vantage immense de ressaisir en Allemagne notre influence, prête à nous échapper après nos désastres de Russie.

Je ne pense pas, au reste, «que nous devions former des quarrés toutes les fois que la cavalerie ennemie nous menace d’une charge; cet ordre rallentit l'attaque, et cause du désordre dans la marche. Je crois que nos colonnes de manœuvres, composées de cinq cohoites formant des rectangles phûns de cinquante hommes de front sur soixante de flanc, sufflsent presque toujours pour repousser la cavalerie. Conservons donc le plus long-temps possible ces colonnes serrées, si propres à la marche de front et de flanc , et ne les transformons en quarrés vides que lorsque les dispositions de l'ennemi nous annoncent des combats de cavalerie, redoutables par leur nombre et leur impétuosité.

DES BATAILLES. 4oi

Nos armes' à feu ont rendu nosjbatailles fort différentes de celles des anciens. Chez eux , le jeu des machines et celui des armes de jet n’étaient que le prélude de la bataille. La victoire s’obtenait à l’arme blanche de sorte que les lignes s’abordaient, et on en venait réellement aux mains. Mais parmi nous, les armes à feu décident ordinairement des batailles; ou si l’on charge quelquefois à la baïonnette, c’est plutôt un simulacre de combat qu’un combat réel, puisque ordinairement l’un des deux partis tourne le dos sans attendre l’autre : et en vérité, comment nos soldats, sans armes défensives, et vulnérables sur toutes les parties de leur corps, pourraient- ^ ils soutenir le choc des baïonnettes ? ils seraient tous percés en un instant. .. ^ i

Quelquefois nous n’osons pas même en venir à portée de mousqueterie, et alors nos batailles ne sont plus que des combats d’artillerie. I.es deux armées amènent sur le champ de bataille le plus de pièces qu’elles peuvent; l’artillerie se déploie sur les mamelons et sur les crêtes des * hauteurs; l’infanterie est répartie de distance en distance, pour soutenir le canon, dans des villages, des bois, ou derrière des revers de terrain, qui la dérobent aux coups de l’ennemi, et l’on échange des boulets jusqu’à ce que l’un des deux partis, fatigué de ce jeu sanglant, ou alarmé pour ses flancs, se replie peu-à-peu de position en position ; enfin, l’obscurité de la nuit vient favoa”. ÉdU. 36

4o2 chapitre XI.

riscr sa retraite derrière quelque défilé. Ces Iwtailles d'artillerie, à derni-lieuc de distance, laissent aux vaiueus tout le temps nécessaire pour se rallier, repremire leurs rangs, et renouveler le combat, grâce à l’éloignement des combattants, qui leur permet d’échapper aisément au vainqueur. Elles manquent le but qu'elles doivent se proposer, de vider une querelle; elles ne sont point décisives; et une bataille qui ne décide de rien , n’est qu’un jeu cruel qui consomme des hommes sans résultats, et qui prolonge la guerre sans fin.

Les batailles des anciens terminaient promptement leurs querelles : les deux partis en venaient toujours à l’arme blanche, et leure combats corps k corps plaçaient le vaincu sous la main du vainqueur, auquel il pouvait difficilement échapper. Une armée battue était ordinairement une armée di,«ipersée ou détruite, et le vainqueur obtenait de prompts et glorieux tro-

Voulons- nous, comme les anciens, obtenir des résultats importants : il faut, à leur exemple, aborder notre ennemi et le combattre corps à corps. Je conviens que si son champ de bataille est bien choisi et héri.ssé de canons, on aura beaucoup à souffrir pour parvenir jusqu’à lui , et des troupes molles et sans passions risquent fort de rester en chemin. Mais on ne doit pas lui laisser choisir son champ de bataille; il faut

DES BATAILLES. 4o3

l'attaquer vivement, sans lui donner le temps de déployer son canon dans des pays coupés et malaisés qui lui permettent difficilement de s’en servir; il faut quitter les grandes routes, où il .se trouve fixé par la nécessité de traîner ces longues files de bouches à feu et de caissons destinés à les alimenter, pour se placer rapidement, par des chemins de traverse, sur les flancs de ses colonnes de marche; il faut les attaquer dans les défilés, inquiéter et enlever leurs convois de munitions par des troupes légères qu’on fait pénétrer sur leurs derrières. Ces lourdes colonnes, appesanties par des trains d’artillerie d’une immense longueur, ne peuvent se traîner que sur • les grandes routes; nos colonnes, lestes* et légères, au contraire, passent par-tout. C’est à nous à profiter de cet avantage, pour éblouir et déconcerter nos adversaires par la rapidité de nos marches et de nos contre-marches, et pour tomber à l’improviste en queue et en flanc de leurs colonnes et de leurs convois.

Mais enfin, l’ennemi a-t-il réussi, malgré nos efforts , à amener et à déployer son artillerie sur son champ de bataille, c’est à nos voltigeurs qu’il appartient de gêner et de rallentir le leu de ses batteries.

On se rappelle que j’ai couvert mes légionaires de cuirasses : forts de la confiance et de la supériorité que leur donnera cette arme défensive dans les combats de main, ils ne craindront pas,

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4o4 CHAPITRE XI.

ils désireront même d’aborder leurs .adversaires; ils franchiront rapidement l’espace qui les en sépare, afin d’être moins long-temj» exposés à leurs feux, et ils courront dcs.sus avec impétuosité, ])crsuadés qu’il suffit de les joindre pour les vaincre. Alors nos combats se rapprocheront davantage de la maniéreantique,et nos batailles, gagnées de près à l’arme blanche, deviendront décisives comme celles des anciens.

Je termine ces réflexions sur les batailles par reconnaître l’influeuce de la fortune sur leur gain ou leur perte. Les calculs les mietix établis ne peuvent donner à un gënéralissime*que des * probabilités, et non pas des certitudes de succès; car, comment des calculs établis sur des données aussi variables et aussi incertaines que la nature du terrain et le courage des troupes, le conduiraient-ils à des résultats positifs? D’ailleurs, les accidents imprévus qui peuvent lui arracher la victoire des mains sont fort nombreux, et ils sont d’autant plus nombreux, que l’armée est plus grande et le champ de bataille plus étendu. Un aide-de-camp tué ou pris en portant un ordre important, un générai qui conçoit ou exécute mal un mouvement, une colonne retardée par les mauvais chemins ou la destruction d’un pont, arrivant trop tard sur le champ de bataille, une reconnaissance mal faite, un faux avis, font manquer les opérations les mieux conçues et compromettent le sort de l’armée. Nos armées

DES BATAILLES. 4o5

actuelles sont si nombreuses, nos champs de bataille si vastes , qu’un généralissime n’est plus qu’un directeur de mouvements. L’exécution roule sur des généraux que l’éloignement l’empêche souvent de surveiller, et il se trouve alors à leur merci; l’ignorance, l’incapacité, et quelquefois la mauvaise volonté, font manquer les batailles les mieux conçues.

Ainsi, puisqu’on ne peut jamais obtenir une certitude complète de la victoire, il s’ensuit qu’il ne faut pas hasarder de bataille toutes les fois qu’on peut parvenir à ses fins sans en courir les chances. C’est cette sage conduite qui a assuré au lord Wellington une gloire immortelle dans sa belle campagne de Portugal , campagne calculée de manière à vaincre son ennemi sans bataille, et par conséquent sans lui laisser de chance de succès.

Les Russes pouvaient très-bien se dispenser de livrer la bataille de la Moskowa; car, soit qu’ils la gagnassent ou qu’ils la perdissent, leur imprudent ennemi n’était pas moins ruiné, comme l’événement le prouva.

Mais lorsqu’enfin vos projets, l’état de vos affaires, et les conjonctures vous font une loi d’en venir à une bataille, vous ne devez rien négliger pour mettre toutes les chances de succès de votre côté; c’e.st l’action la plus importante de la guerre. Entre une bataille perdue et une bataille gagnée la distance est immense ; il y a

4o6 CHAPITRE XI.

des empires , disait Napoléon la veille de la bataille de Leipsick.

Je regrette de n’avoir pas su renfermer mes idées sur les batailles dans les limites ordinaires d’un chapitre : c’est un torrent qui m’a entraîné plus loin que je ne comptais.

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE, OU l’aRT n’iVSPIRER DU COURAGE AUX TROUPE.S.

Plusieurs généraux traitent la guerre comme une partie d’échecs; iis placent très- bien leurs bataillons, ils les soutiennent fort habilement, et les disposent avec art pour l’attaque comme pour la défense. 'l’out est calculé à merveille; ils n’oublient qu’une chose, c’est que les bataillons ne sont pas comme des pièces au jeu d’échecs, qui ont toujoursia même valeur. Leur valeur, au contraire, varie sans cesse, puisqu’elle dépend du courage des soldats qui la composent. Les ba* taillons de l’ennemi peuvent valoir le double, le triple même des leurs, si ses troupes sont beaucoup plus braves. Alors c’est en vain que les généraux déploient les plus grands talents pour disposer heureusement leurs bataillons intimidés, et pour les réunir en nombre supérieur sur le point capital. Ils se font battre deux contre un dans des positions avantageuses, et ces froids calculateurs sont tout surpris de perdre la par-

4o8 CHAPITR^:^XII.

tie malgré la justesse de leurs combinaisons. Combien de fois n’avons-nous pas vu les soldats de la révolution rompre et déconcerter les combinaisons les plus savantes des généraux ennemis, par les élans d’un courage supérieur, qui leur faisait surmonter et vaincre, contre toute espèce de probabilités, les obstacles du nombre et du terrain ? Tant le courage est au-dessus des combinaisons !

Quelque confiance que l’on accorde à l’art de disposer avantageusement les troupes, on est cependant obligé de convenir qu’en dernière analyse, la victoire ne s’ol>tient qu’en chassant, son ennemi du terrain qu’il occupe, ce qu’bn ne peut faire qu’en marchant à lui avec des troupes braves; car de mauvais soldats auraient peur, et resteraient en route. Qu’on suppose le général le plus habile à la tête de cinquante bataillons de troupes lâches et molles ; quelle que soit la supériorité de ses manœuvres, il sera ordinairement battu par le même nombre de bonnes troupes. La guerre ne peut donc se faire qu’avec des soldats braves.

Mais , pour qu’ils soient braves , il faut les rendre tels; car le courage n’est pas inné en nous, c’est une qualité artificielle et non pas naturelle. I^ous naissons tous timides; ainsi le veut la nature, qui inspire à tous les êtres animés, pour l’intérêt de leur conservation, un sentiment de crainte qui les porte à fuir tout c«

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. ^09 qui peut leur nuire : le courage consiste à surmonter et à vaincre ce sentiment. L’on ne peut y pafvenir que par le jeu des passions, et non par les conseils de la raison; car la raison , qui pèse et.balance tout ce qui peut nous être avantageux ou désavantageux , ne trouve rien qui puisse nous dédommager de la perte de la vie, ce bien d’autant plus précieux à ses yeux, que, sans lui , nous ne pouvons jouir d’aucun autre; elle nous détourne par conséquent de nous exposer à le perdre. C’est en jugeant d’.après les règles de la raison, que M. de la Rochefoucauld -trouve que la bravoure est une grande folie ; et cependant, par une contradiction assez ordinaire chez les hommes entre leurs actions et leurs opinions, il était fort brave.

Ce sont les passions qui nous aveuglent sur les dangers , qui nous pous.sent au milieu des périls les plus évidents , qui nous forcent à les braver malgré les conseils de la prudence. Pourquoi les jeunes gens sont-ils plus braves que les vieillards, eux qui ayant plus à perdre, d’après les froids calculs de la raison, devraient l’être moins? N’est-ce pas parce que les passions exercent leur empire dans toute leur énergie chez les uns, tandis que leur feu est éteint par les glaces de l'âge chez les autres ? Voyez la plupart de nos soldats modernes, espèce d’automates sans passions, qui ne font la guerre que comme un métier pour vivre à cinq sous par jour. Fort in-

4io CHAPITRE XJI.

différents sur le bon ou lé mauvais succès, puisque leur sort est toujours le même dans l’une et l’autre fortune, ils ne songeiit qu’à éclllpper au danger par une fuite précoce, sans attendre l’approche de l’ennemi. On veut attribuer beaucoup d’influence à la crainte des punitions pour les rendre braves; mais peut-on rendre les soldats braves par crainte? Ces deux sentiments ne s’excluent-ils pas? D’ailleurs, la crainte de l’ennemi n’agit-elle pas sur eux plus puissamment que celle de leurs ofliciers? Les punitions sont utiles sans doute poim maintenir la discipline et les règles étabües , mais elles ne donnent point le courage.

La discipline qui lie les soldats entre eux de manière à n’en faire qu’un seul corps mu par une volonté unique, celle de leur chef, ne donne pas non plus la bravoure, que rien ne peut remplacer. Ce corps est dissous et dispersé par la peur à l’approche du danger, si les éléments n'en sont pas brave.s.

L'ignorance fait affronter un moment un danger qu’elle ne connaît pas; mais l'expcrience l’éclaire bientôt, et la crainte succède à la sécurité. C'est ainsi que J’ai vu de jeunes troupes françaises, inexpérimentées, suivre leurs officiers au milieu des périls, avec moins de répugnance, à leur j)remiere bataille de Lutzen, qu’à celle de Bautzen , qu’elles livrèrent quelques jours ap rés. Une première expérience leur avait appris à connaître le danger.

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 4n

Enfin, l'habitude qui nous familiarise avec les périls, en adourit bien l'horreur à nos yeux , et c’est une des raisons pour lesquelles les vétérans valent mieux que des conscrits : mais cet état passif ne suffît pas pour enflammer le courage' il faut quelque chose de plus énergique, il faut des passions.

l^e lai.s.sons pas nos soldats indifférents aux succès; stimulons, aiguisons leur désir de vaincre par l’appât des biens qui les attendent dans les bras de la victoire; allumons leurs passions, et donnons-leur l’espoir de les satisfaire en battant l’ennemi. Alors les sentiments de crainte, les conseils même de la raison , disparaîtront dans l’ivresse des passions; ils se laisseront guider, ils courroflt même au milieu des plus grands périls, si nous les leur montrons comme le seul chemin de parvenir au but de leurs désirs. Rendons-les passionnés pour des objets dont nous ferons le prix de leurs belles actions; et leur attention sera tellement absorbée par l’éclat des récompenses, qu’il ne leur en restera plus pour apercevoir le danger. C’était le secret des Romains, ce fut celui de Mahomet, et ce sera toujours celui de tous les grands généraux. On ne peut obtenir des succès éclatants qu’avec de braves soldats , et l’on ne peut rendre les soldats braves qu’en excitant leurs passions.

Je me propose ici de jeter un coup d’œil sur les différentes pas.sions que les peuples guerriers

Da

fuatUme.

4i2 chapitre XII.

ont mises tour-à-tour en jeu pour inspirer du courage à leurs troupes, telles que le fanatisme religieux, l’amour de la patrie, l’honneur, l’ambition , le désir des richesses. Je pas.se sous silence la gloire , car cette passion est trop sublime pour agir sur l’e.sprit grossier de la multitude : elle ne règne que sur un petit nombre d’ames élevées, qui, étendant leur vue au-delà de l’horizon borné de cette courte vie, s’élancent dams l’avenir pour jouir des suffrages de la postérité. Les soldats entendent trop rarement son langage pour qu’elle ait de l’itifluence sur leur courage. L’examen des moyens -qu’on a employés ju.squ'à pré.sent-, me conduira à proposer l’application de ceux qui me paraîtront compatibles avec nos mœurs et l’état actuel «le la civilisation eu Europe. >

De tous les ressorts qui portent les hommes à mépriser la vie , à braver la mort , le plus puisr sant sans doute est le fanatisme. Il place les récompenses dans un autre monde, au-delà de cette courte vie, qu’il nous habitue à regarder avec indifférence; il les représente grandes, parfaites, sublimes, éternelles, et nous les figure, en un mot, au gré de nos désirs; enfin il nous persuade que c’est pour la pins juste des causes, celle du ciel, que nous combattons contre des hommes pervers , soumis à l'injustice et à l’erreur.

Que nos beaux esprits se moquent tant qu’il leur plaira des poulets sacrés des Romains, de

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 4i3 l^irs aruspices, de leurs augures, de leurs présages, il n’en est pas moins incontestable que ces moyens, qui leur paraissent si puérils aujourd’hui , consacrés alors par le temps et la vénération des peuples, avaient une influence admirable entre les mains du sénat et des généraux de la république, pour animer les légipns de cet esprit de confiance, de bravoure et de constance qui leur fit vaincre tous les peuples de la terre. Les dieux s’expliquaient aux yeux de la midtitude par le vol des oiseaux , par les entrailles des victimes, et lui présageaient des victoires d’autant plus certaines, que la foi dans les oracles était plus ferme; car une armée qui ne doute pas de la victoire est vaincue rarement. Elle marche , et se précipite sur l’ennemi avec un courage exalté par la certitude du succès.

Quelle puissance les généraux romains ne puisaient-ils pas dans la religion, en faisant sanctionner leurs ordres par les augures! Leur désobéir, c’était désobéir aux dieux immortels. Quelle garantie ne trouvaient- ils pas dans la sainteté du serment ! C’était le plus ferme lien de la discipline. Un simple serment suffisait pour retenir les ' légionaires sous leurs enseignes, et pour les empêcher de s’arroger la moindre partie d’un butin qui devait se partager en commun. Le sénat regardait le respect pour les choses sacrées comme le fondement le plus solide de la grandeur romaine; et cette auguste

4i4 chapithk XII.

a&semblée blâma le consul Claudins, moins pour s’être laissé vaincre, que pour avoir livré la bataille .sous (les auspices défavorables. En effet, une défaite n’était qu’un mal momentané; mais, ce qui pouvait devenir un mal irréparable, c’était le mépris (ju’avait affiché le consul pour la religion , en faisant jeter les poulets sacrés à la mer, sous prétexte qu’ils avaient sans doute .soif puisqu’ils ne voulaient pas manger. Cette saillie fut trouvée abominable à Rome.

Mahomet .sut courber sous le joug du fanatisme un peuple grossier, mais ardent, pour le faire servir d’instrument à ses vastes desseins. Bientôt il se vit à la tête d’une armée nombreuse , dont tous les soldats recherchaient avec avidité les plus grands ])érils,pour mériter les plaisirs qui attendaient les braves dans sou paradis. Périr sur un champ de bataille, c’était, à leurs yeux, un moyen de voler dans les bras de ces divines houris, toujours jeunes, toujours vierges, toujours l)elles, et toujours prêtes à satisfaire des désirs qu’elles savaient rallumer sans cesse.

Gustave- .Adolphe est run des généraux modernes qui a le mieux su manier le ressort delà religion, pour inspirer à ses troupes un courage invincible. Ce grand homme, à la tête de vingt mille Suédois, et à l’aide des prote.stants qu’il sut rallier sous ses bannières, parcourut en vainqueur la plus grande partie de r.Alleiuagne, fit trembler l’empereur jusque dans sa capitale;

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 41 S et, frappé d’un coup mortel au milieu de sa glorieuse carrière, il moArut au sein de la victoire, maître du nord de l’Allemagne.

Non-seulement le fanatisme e.st le plus efficace ‘ et le plus énergique de tous les moyens que ]>euveiit employer les gouvernements pour remplir leurs troujres de courage, mais il est encore le plus économique. Toutes les récompen.ses qu’il offre .sont dans le ciel, et par conséquent les princes de la terre n’ont aucune déjiense à faire pour les acquitter II leur suffit de payer un petit nombre de ministres dans leurs armées. *

Mars ce res.sort, autrefois si puissant, commence à s’u.ser de nos jours; son usage n’e.st déjà plus en rapport avec Je degré de civilisation de la plupart des nations européennes. 1/esprit philosophique a chasse la credidité; et la religion, devenue indifférente à la multitude, ne peut plus faire qu’un petit nombre de fanatiques.

Les soldats rus.ses sont presque les seuls en Europe sur lesquels ce ressort puis.se encore faire impression ; car je ne dois pas citer les Turcs , peuple qu’il faut ranger parmi les Asiatiques pour les mœurs et la religion.

Les Russes ont cet avantage, que leur religion marche toujours dans le sens du gouvernement : •

les ministres qu’ils emploient dans leurs armées sont soumis, comme les autres officiers, à la discipline militaire; ils prêchent et animent les soldats suivant l’esprit qui leur est inspiré par les

4i6 CHAPITRE XII.

généraux, La multitude, toujours crédule en raison de son ignorance, accorde une confiance aveugle à ces interprètes des volontés du ciel, et, courbée sans murmure sous le joug de la religion , elle marche avec indifférence à une mort presque certaine, soit par l’habitude d’une obéissance passive, soit pour mériter les récompenses qui lui sont promises dans un autre monde. C’est en se servant habilement du ressort de la religion que le général Souwarow était parvenu à exalter le courage de ses troupes à un degré * qui leur faisait vaincre tous les obstacles. Ce

talent assura à ce vieux guerrier des succès presque constants dans le cours de sa longue et laborieuse carrière. . .

L’indifférence pour la religion dérobe aujourd’hui, en général, les troupes françaises à l’influence du fanatisme ; il faut donc avoir recours à d’autres passions pour exalter leur courage.

De l’iDionr On a remSrqué que l’amour de la patrie , cette de U peine. pa,sjQ„ énergique chez les anciens , qui les portait à sacrifier avec ardeur tous leurs biens, leur vie même, pour la défense et la prospérité de leur république, n’agit que faiblement sur la plupart des armées modernes. La cause en est, je crois, dans la différence des gouvernements et dans celle de la composition des armées. Iæs armées grecques et romaines étaient formées de citoyens armés pour l’intérêt et la défense d’une patrie qu’ils aimaient comme le plus précieux

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 417 (le leurs biens ; car il est de la^nature du gouvernement républicain de se faire aimer de tous ses citoyens; chacun y prend part, y a sa portion d’influence et d’autorité , et regarde ses d<-cisions comme son ouvrage. Le sort de la république intére.sse l’amour-propre et le bien-être de tous ; rien de ce qui lui arrive ne leur est étranger; ils s’idenliGent avec elle, ils la considèrent comme une propriété commune, et chaque citoyen la chérit, par conséquent, par ce sentiment qui nous porte à aimer ce qui nous appartient. L’amour de la patrie, exalté et électrisé par les discours des orateurs dans les assemblées publiques, et par l’exemple général, devient une noble passion capable des plus grands sacriGces. Aussi , dès qu’une république est menacée, tous les citoyens volent à sa défense, et s’exposent sans peine aux plus grands périls pour la conservation d’un bien qu’ils aiment plus que la vie.

Le gouvernement despotique, au contraire, est la propriété d’un seul, et n’intéresse par conséquent que le maître. Les esclaves d’un despote ne peuvent pas aimer un état d’abjection qui les humilie, et , s’ils éprouvent quelques sentiments pour un gouvernement qui les opprime, c’est celui de la haine, et non pas de l’amour. Ainsi, plus un gouvernement s’éloigne de la liberté pour se rapprocher du despotisme, plus il affaiblit l’amour de la patrie dans le cœur des gou-

4i« CHAPITRE X.I1.

verni's ; et enfin, le dernier degré de l’asservissement l’éteint totalement.

Les citoyens des anciennes républiques aimaient la patrie comme la liberté. L'amour de la patrie passait des villes dans les camps , peuplés de citoyens et non de mercenaires ; il enilammait le courage des guerriers, et opérait ces pr odiges que l'histoire de la Grèce offre à notre admiration, dans cette lutte glorieuse de quelques petites villes grecques contre toute la puissance des monarques asiatiques.

On remarquera qu’en Europe le.s peuples qui jouissent le plus des charmes de la liberté sont aussi ceux qu’on cite pour leur amour de la patrie et pour leur courage militaire, qui en est une conséquence. Je ne parlerai pas de quelques villes qui ont conservé, il est vrai, des formes républicaines, mais que leur faiblesse a dépouillées de toute existence politique au milieu des puissantes monarchies dont elles sont devenues le jouet; je citerai seulement un peuple républicain qui , trouvant une existence indépendante dans scs propres forces, ne tourne dans la roue de fortune d’aucun de ses voisins : je veux parler des Suisses, dont les armées, peuplées de citoyens animés de l’amour de la patrie, bravent depuis des siècles les efforts de leurs jmissanls voisins pour les a.s.servir. Leur courage a triomphé du nombre , et les a garantis du joug de l’étranger.

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 419 Les Français ont été tourmentés un moment par (les idées républicaines : les efforts qu’ils ont faits pour établir une république ont été sans doute très-infructueux et fort malheureux; mais, au milieu des violents orages que leurs innovations politi(]ues ont excités, ils ont retiré du moins cet avantage de leur ébauche de république , que leurs soldats, exaltés par l’amour de la patrie et par la gloire nationale, s’animèrent d'un courage et d’une énergie qui leur firent vaincre et repousser l’Europe soulevée contre eux. Bientôt Napoléon éleva son trône impérial sur les ruines de celte république informe : cet homme impérieux s’applaudit sans doute beaucoup d'être parvenu en peu d’années à courber la nation française sous un joug de fer ; il ne s’apercevait pas qu’il travaillait contre ses propres intérêts. Dès-lors la France ne lui fournit plus que des soldats sans passions et sans énergie, qui remplacèrent mal les soldats passionnés de la révolution , moissonnés par des guerres continuelles. Le nombre suppléa mal à la qualité; et ses armées , dégénérées, ne purent plus opérer les mêmes prodiges. Les E'rançais séparaient par degrés leurs intérêts de ceux du despote qu’ils commençaient à haïr. Fatigués de leur asservissement, et de .se voir le jouet de l’ambition insatiable d’un seul homme, ils ne marchèrent plus dans le .sens d’un gouvernement qu’ils n’aimaient plus. Telle fut la source de .scs

VJiouoeur.

disgrâces : son despotisme prépara sa chute et

l’abaissement de la France.

Autrefois nos armées, composées, comme la plupart de celles des autres puissances, d’étrangers et de vagabonds «le tous les pays, n’étaient pas susceptibles d’«*tre animées de l’amour d’une patrie q«ii ii'était pour elles qu’un vain nom. Aujourd'hui , si nous les recrutons dans toutes les classes de citoyens, par la voie des appels, et si le gouvernement mixte qui nous garantit cette portion de liberté compatible avec la tranquillité publi«]ue dans les grands états, parvient à se consolider, ramour de la patrie renouvellera, dans une guerre d«'fensive, les succès et les prodiges qu'il a inspirés à nos troupes dans cette lutte sanglante que nous eûmes à soutenir contre l'Europe entière. *

De la crainte du blâme et du désir de la louange est né l'honneur, noble passion qui croît et se développe avec plus de force dans les monarchies que dans les républiques: car, dans ees dernières, c’est l'esprit de parti qui distribue le blâme et la louange. Un parti s’occupe à rabaisser les mêmes actions que l’autre élève ju-squ’aux astres, l’opinion se partage, et le pouvoir de l’honneur s’affaiblit : au lieu que, dans les monarchies, l’opinion , fixée par les suffrages du souverain et des grands de l’état , guide l'honneur avec plus d’ensemble, et par conséquent plus de force. Cette passion y exerce en quelque sorte la même in-

Di. >

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 4a i fluence sur le courage que l’amour de la patrie chez les républicains. L'honneur y est regardé comme le plus précieux des biens, comme préférable à la vie même, qu’on expose mille fois pour le conserver sans tache; tant le besoin de vivre dans l'opinion de nos semblables est plus vif, plus impérieux sur les âmes bien nées, que celui de traîner sur la terre une simple vie animale! •

Mais l’honneur, comme une fleur délicate qui se flétrit au moindre souffle, a besoin d’ètrc ménagé avec beaucoup d’art. Si nous voulons l'entretenir dans toute sa pureté et lui laisser toute son influence sur le courage de nos troupes, re.spectons les préjugés dont il vit, préjugés quelquefois bizarres, et qui varient chez les différentes nations. Par exemple, la bàtonnade était . un châtiment consacré par l’usage chez les Romains; mais l’espèce de verge employée à ce châtiment n’était pas une chose indifîéreute , et si l’on eiit frappé les légionaires avec d’autres bois que le cep de^ vigne , on les eût déshonorés à leurs propres yeux , et ils eussent été humiliés et irrités de se voir frappés, comme les alités, avec du bois ordinaire. M. de Saint-Germain prouva qu’il ne connais.sait point le coeur humain , lors- ’

qu’il voulut introduire dans les armées françaises les châtiments en usage en Allemagne. Le soldat français , flétri dans son opinion par les coups qu’il recevait, perdait cet esprit d’honneur, le plus ferme soutien de son courage.

422 CllAPITllE XII. ,

S’il est un préjugé Ijarbare et destructeur de tout ordre social , c’est celui qui fait généralement un point d’honneur aux militaires de presque toute l’Europe de vider leurs querelles en combat singulier, au lieu d’avoir recours aux lois. L’on a voulu avec raison extirper cet abus, reste de l’anarchie féodale, et l’on a fait des lois pour empêcher ces combats sous peine de la vie; mais la voix de l’honneur, plus forte que celle des lois, criait : Battez-vous , sous peine du déshonneur; et l’on a continué à se battre. C’est en changeant par degrés l’opinion publique qu’on peut essayer de combattre ce préjugé, et non pas par des lois sanguinaires qui placent un brave ' militaire entre l’échafaud et le déshonneur.

Les peu])les guerriers , jaloux d’allumer et d'entretenir le feu sacré de l’honneur qui vivifie les armées, ne se sont point bornés à accorder des;lbü'anges passagères aux belles actions; ils ont voulu en perpétuer le souvenir par des dép corations, éclatants interprètes des vertus mili- ’ taire.s. Les Romains, par exemple, offraient à l'ambition de leur jeune.sse des armes d’honneur, des colliers, des couronnes. Les croix;' les rubans , les cordons, remplis.sent le même objet chez les modernes. Au reste, quelle que soit la forme de ces prix de la valeur, peu importe; l’essentiel est qu’ils soient distribués par les mains de la justice, et non par celles de la faveur et de l’intrigue; qu’ils s’obtiennent dans les camps, et

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MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 4a3 non pas dans les antichambres. Lorsqu’ils s’obtiennent pdr d’autres voies que le courage, ils perdent tout leur prix aux yeux des honnêtes gens, qui ne peuvent plus les regarder comme des marques d’honneur. Ce ne sont plus alors que des hochets de la vanité, distribués aux courtisans , souvent en raison de la souplesse de leurs reins.

Que ces décorations soient uniquement réservées aux vertus guerrières, les plus importantes et les plus pénibles de toutes; car, si elles deviennent aussi la récompense du mérite civil, elles cesseront d’être l’objet de l’ambition des militaires, et l’on finira par les j»rodiguer pour des actions très-peu honorables. Ce fut le défaut de l’ordre de la légion-d’honneur en France; on voulut^ en faire une récompense civile comme une récompense militaire, et dès-lors cette décoration , qui n’aurait dû être que le prix du sang des braves, accordée à des chanteurs, à des histrions, perdit une partie de son lustre aux^eux des troupes. Ayons différents genres de recompenses pour les différents genres de mérite, et ne décorons pas, par exemple, de la même manière, les vertus simples et paisibles d’un bon curé de campagne et l’audacieuse bravoure d’un grenadier.

Je voudrais qu’à l’imitation des Horaains, les décorations militaires ne fussent distribuées que dans les camps, d’après les suffrages des prin-

/f24 CHAPITRE XII.

cipatix chefs; je voudrais qu’il y en ctit de plusieurs espèces, et que des réglements fixes les aflecta.ssent comme la récompense de telle ou telle action. Par exemple, celui qui monte le ]>reniier à l'assaut d'une place, obtiendrait une décoration d'or suspendue au col; la meme décoration, mais en argent, .serait accordée au militaire qui entre le premier dans une redoute; la décoration en or, à la boutonnière, serait la récompense de l'enlèvement d’un drapeau; celle en argent, celle de la prise d’un canon; et enfin, celui qui tue un ennemi à l’arme blanche, obtiendrait une arme d’honneur. Une couronne d’or, suspendue à la boutonnière, serait comme la couronne civique des anciens, le prix accordé an légionairc qui .sauve la vie à l’u n de ses camarades. L’on aurait d’autres distinctions pour ceux qui font des prisonniers. Ces brillants interprètes de la valeur feraient connaître les belles actions de ceux qui en seraient décorés, et les soldats, aniint-s par la perspective d’obtenir ces éclatantes distinctions, .se livreraient à ces .saillies de courage et d'audace, que la fortune se plaît à couronner. Une commission compo.sée de tous les colonels d’un corps d’armée, prononcerait, après chaque combat, .sur les droits des aspirants à ces prix de la valeur, et le général en ferait aussitôt une distribution solennelle, en présence de tout le corps d’armée rassemblé.

On se rappelle que, dans mon organisation

MÉTAPHYSIQUE DE LA GLTRRE. 4^5 It'gionaire, j’ai formé la cohorte de trois compagnies différentes, classées d’après le mérite des soldats. Les distinctions d’épaulette que j’ai établies entre elles .seront encore de nouveaux motifs d’émulation pour mes légionaires. Ces décorations offertes à leur ambition journalière, produiront un excellent effet : la bravoure de nos grenadiers actuels en est la preuve , malgré le vice radical de leur institution, qui acccorde l’épaulette rouge à la , taille et non pas au mérite.

L’honneur agit faiblement sur des esprits lents, grossiers et ignorants; il faut quelque chose de plus matériel pour les remuer. Mais ce sentiment , en rapport avec le caractère vif, spirituel , et sensible du soldat français , est tout-puissant sur son ardente imagination. Il se pa.ssionne pour l’honneur , qui deviendra toujours entre des mains habiles , le meilleur ressort pour exciter sa valeur, et le conduire à la victoire.

Nous avons tous de l’ambition : hommes , L'»mbit;oo. femmes, enfants, vieillards,. nous desirons tous de plier la volonté des autres à notre propre volonté, et de les faire servir d’agents à nos desseins ; et nous le desirons d’autant plus vivement, que nous nous sentons plus de force morale et physique. C’est la plus universelle de toutes les passions ; c’est celle qui règne le plus long -temps sur nous, car elle survit à toutes les autres , et ne se laisse point éteindre par les

4a6 CHAPITRE XII.

f^Iiurs (le l’Age; c’est aussi celle qu’il est le plus aise de mettre eu jeu , pour exciter le courage des troupes. 11 suffit pour cela de faire des grades militaires les prix de la valeur.

Je sais que les grades militaires , sur-tout les grades supérieurs, exigent d’autres qualités que la bravoure. Il faut pour bien les remplir être laborieux, instruit de son métier; et sur-tout po.sséder ce courage d'esprit, si indispensable pour prendre un parti dans les oceasions critiques, qui ne s’allie pas toujours avec le courage de temjiérament; mais la valeur est la qualité principale, sans laquelle les autres ne sont rien. Qu’importe, en effet, qu’un officier soit habile dans le cabinet, si la peur vient lui troubler le jugement sur le champ de bataille. Qu’importe qu’il saehe commander, s’il ne sait pas se faire obéir. Il ne suffit pas qu’il ordonne aux .soldats de marcher en colonne ou déployés au milieu du danger; il faut encore qu’il les entraîne en avant par son exemple. L’art de commander est peu de chose devant l’ennemi; l’es.sentiel est l’art de se faire obéir d’une multitude agitée par la crainte; et, pour cela, l’autorité de l’exemple est cent fois plus puissante que celle des paroles.

La valeur sur-tout est la première de toutes les qualités pour les officiers inférieurs, dont les principales fonctions sont de faire exécuter aux soldats les commandements qu’ils reçoivent de

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 427 leurs chefs. Ce rôle exige des connaissances peu étendues et faciles à acquérir, mais beaucoup de bravoure. Nous accorderons donc presque uniquement à la valeur, ces grades inférieur.s que le soldat voit en perspective devant lui, et qui sont l’objet de son ambition : l’espoir de les atteindre lui fera braver tous les dangers. N’avon.snous pas vu les soldats français de la révolution s’animer d’un courage qui ne connaissait plus d’obstacle, à la vue des grades qu’on offrait à leur ambition ?

Sans doute il est des soldats, abrutis par une ignorance crasse, qui ne peuvent pas s’élever ju.squ’à remplir les devoirs d’officiers. Ils échappent à l’ambition par leur défaut d’intelligence et de lumières; et l'on a un ressort de moins pour les émouvoir. Mais le Français n’est point dans ce cas: il reçoit, en général, une éducation première qui le rend susceptible d’étendre la sphère de ses idées et d’acquérir, en peu de temps , les connaissances indispensables aux emplois subalternes.

J’ai déjà traité de la distribution des grades dans un chapitre précédent : je ne veux pas me répéter ; je rappellerai seulement ici que, s’ils sont distribués dans les cours et non pas sur le champ de bataille, ils deviendront la proie de l’intrigue et de la faveur. On ne les ambitionnera pas moins; car les hommes sont toujours jaloux du pouvoir, quelle que soit la .source

' «l’où il découle ; mais cette ambition sera sans

influence sur le courage, puisqu’on pourra la 'satisfaire par des moyens étrangers à la bravoure. Ces abus di.sparaîtront , en accordant aux généraux en chef la faculté de faire toutes les • nominations dans les camps , en présence des

armées , à l imitation des Romains.

' iniiDfnce Lcs fcmmcs étant remplies de passions , sont

des fcmme.s. t* i . i r *i i

remplies de puissance; et, quoique leur taiblessc physique les exclue du théâtre militaire , elles ne laissent pas que d’exercer de l’influence .sur le courage des troupes , par l’empire qu'elles prennent sur chaque homme en particulier. Nos mœurs modernes, moins sévères à leur égard que celles des anciens, en tolérant , en favorisant même le mélange des deux sexes, les appelèrent à jouer un rôle dans la société. Dès-lors, ce . sexe devenu l’objet du culte de nos jeunes guer-

riers, exerça le plus grand empire sur leur courage. C’est ce qu’on aperçoit dans les mœurs naïves de nos aïeux. Les preux chevaliers ne se contentaient pas d’affronter les dangers lorsqu’ils se présentaient; mais ils couraient à la recherche des aventures et des périls, afin d’obtenir de la dame de leur pcn.sée , j)Our récompense de leurs travaux, une écharpe, un sourire, et, je pense, des faveurs plus chères encore. Les tournois , ces jeux militaires de nos ancêtres , qui étaient de véritables combats tels qu’on les livrait dans ces temps reculés, étaient embellis et animés

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 429 par la présence des dames. C’était en leur honneur qu’on rompait des lances ; c’étaient elles qui couronnaient le vainqueur. Les chevaliers, animés par le désir d'obtenir leurs suffrages, dans ces jeux militaires dont elles étaient les arbitres, s’exercaient avec ardeur au métier des armes. Cette adresse et cette valeur, acquises pour plaire à l’objet aimé, leur servaient ensuite à terrasser des ennemis réels : exaltés par la triple ivresse de l’amour, de l'honneur et de la gloire , ils ne connaissaient plus de danger.

C’est sur-tout en France que les femmes parvinrent à exercer un empire presque absolu : ne pouvant pas se flatter de régner toujours par l’amour, passion aus,si fugitive que la beauté, elles imaginèrent d’y suppléer par la galanterie, qui en est l’image. Les hommes se .soumirent il ces nouvelles lois; et, dès-lors, l’usage les obligea d’obéir à toutes les femmes par galanterie , comme on obéit à une seule par amour. On voit sur -tout les femmes jouer un rôle aussi brillant qu’honorable sous le règne de Louis XIV. Fières de régner sur les hommes, la sphère de leurs idées s’étend et s’agrandit ; et elles se passionnent pour la gloire militaire, pour l’honneur national , et pour la prospérité' de la patrie. Elles n’usent de leur influence sur les jeunes militaires, qi|e pour les animer de cet esprit de bravoure qui distingue les troupes françaises dans les guerres du XVll* siècle.

43o CHAPITRE XII.

Sous les règnes suivants, les hommes s'imaginèrent follement qu’il fallait ressembler aux femmes pour leur plaire. Nos officiers , au lieu de manier la lance comme Itiurs aïeux , sous les yeux de leurs dames , ne manièrent plus que l’aiguille; ils ne rougirent pas de broder et de faire de la tapisserie au milieu d’un cercle de femmes; et peu s’en faut que, pour leur ressembler davantage, ils ne renonçassent à un sexe qu’ils dégradaient sans cesse par des occupations efféminées, et la frivolité de leur babil. De leur côté, les femmes voyant que les hommes ne se laissaient plus séduire que par l’esprit des petites choses, s’y livrèrent sans ré.serve; et les deux sexes sc gâtèrent à l’envi l’un de l’antre. Ce petit esprit pas.sa de la cour à la ville, delà ville dans les camps; la folie agitait son grelot sur toutes les tètes, et nous transformait en une nation d’enfants. Notre légèreté détacha, en se jouant, tous les liens du corps social , qui, resté à la fin sans soutien, s’écroula tout-à-coup, et produisit, par sa chùte, ce terrible bouleversement dont nous avons été les témoins et les victimes. Les femmes, effrayées de nos horreurs révolutionnaires, se tinrent à l’écart sans y prendre part.

Un homme vint enfin se saisir des rênes du Gouvernement, qu’il guida quelque temps d’un main ferme quoique rude. Habitué à vaincre les obstacles pJir la force plus que par l’adresse, il méconnut la puissance des femmes en France,

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 43i il voulut les traiter à l’antique, et les reléguer à leurs fuseaux, dans l'interieur de leurs maisons. Les femmes qu’il essayait de détrôner conspirèrent sa ruine; elles lui déclarèrent une guerre sourde et clandestine, qui, en tournant contre lui l’opinion publique, sapait peu-à-peu les fondements de sa puissance. Elles agirent sur l’esprit de leurs maris, de leurs fils, de leurs amants, les détachèrent de sa cause, et finirent par contribuer à sa double chiite plus peut-être que les armées étrangères.

Telle est l’influeuce des femmes sur l’opinion en France, qu’elles peuvent, à l’aide du temps, changer le gouvernement, allumer la guerre, ou préparer la paix. Je n’examiiierai point .s’il ne serait pas convenable de diminuer leur influence sur les affaires publiques, et de chercher à soustraire les hommes à leur pouvoir eu les séquestrant de leur société et en mettant des entraves au mélange des deux sexes, comme en Angleterre. 11 s’agit de prendre nos moeurs telles qu’elles sont, pour les diriger vers un but utile, et non pas de les réformer, ce qui ne peut être que l’ouvrage des siècles. Ainsi, n’es.sayous pas d’arrêter le cours de la puissance des femines françaises; c’est un torrent qui entraînerait toutes les digues qu’on voudrait lui oppo.ser ; mais cherchons à les intére.s.ser à nos succès militaires, afin qu’elles veuillent employer leurs charmes à exciter le courage de nos guerriers , ce qui sera

Lf*^

43a CHAPITRE XII.

d’autant plus aisé qu’elles aiment naturellement cette qualité. De quel puissant ressort ne nous priverions-nous pas, si nous négligions de faire tourner au profit de la guerre la plus énergique et la plus active des passions !

Si les institutions nous manquent pour intéresser ce sexe à la gloire militaire, ne pourrionsnous pas faire quelques essais en ce genre , en rapport avec nos mœurs actuelles ? Si nous établissions, par exemple, des fêles et des jeux militaires , imitation heureuse des tournois de nos anciens chevaliers, où nous ferions couronner l’adresse et le courage par les mains de la beauté, nos jeunes guerriers, animés par l’espoir d’une si douce récompense, s’exerceraient sans cesse au métier des armes, et braveraient les dangers avec encore plus d’audace; et nos jeunes femmes, flattées d’être choisies pour un si. beau rôle, et de se voir les dispensatrices des prix de la valeur, regarderaient notre bravoure comme leur propre ouvrage. Elles emploieraient, pour nous rendre braves, tout ce que la vertu peut accorder. Et comment ne pas faire des prodiges de valeur, lorsqu’on est animé par la double ivresse de la gloire et de l’amour!

Les richesses introduisent le luxe, attachent à la vie qu’elles embellissent, et affaiblissent le corps et l’esprit par l’habitude d’une vie molle; elles dégoûtent par conséquent de la vie dure et grossière des camps, et rendent impropre aux

MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE. 433 fatigues de la guerre. Aussi les plus sages des anciens Romains recommandaient-ils sans cesse le mépris des richesses, comme la sauve-garde des vertus militaires. Mais lorsque l’amour des richesses et le goût du luxe, qui marche à leur suite, commencent à s^ntroduire dans un état, les meilleurs citoyens font de vains efforts pour en arrêter les progrès. C’est une passion effrénée qui, comme un torrent impétueux, renverse toutes les digues qu’on veut lui opposer. Elle pénètre dans toutes les classes de la société, et y détruit, par degrés, la religion, l'amour de la patrie, et toutes les vertus.

Dans cet état de choses, lorsque la soif de l’or est le seul besoin qu’on éprouve, le courage militaire lui - même est négligé et cesse d’étre apprécié, s’il ne mène à la fortune. Alors il ne reste plus qu’un moyeu de le soutenir, c’est de lui présenter l’appât des richesses. La bravoure chez les peuples corrompus s’enflamme à l’aspect des richesses qu’on lui offre; mais elle languit et meurt, si elle ne conduit à la fortune.

C’est ce que comprit très-bien César : ce modèle des ambitieux vivait dans un siècle où le luxe et les richesses exerçaient un empire absolu sur Rome et l’Italie. Au lieu de perdre ses peines, comme Caton, à vouloir corriger les hommes de son temps, en les rappelant aux mœurs antiques, il les prit tels qu’ils étaient, pour les faire servir à ses desseins. Il enflamma le courage de ses

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légionaires, en le leur faisant envisager comme uu moyen d'acquérir des richesses. Non -seulement il récompensait leurs actions de bravoure avec de l’argeut , mais souvent il tolérait le pillage pour les dédommager des fatigues de la guerre ; il leur abandonnait le butin des villes enlevées de vive force, et, enfin, il leur distribuait des terres conquises. Cette conduite le faisait chérir des soldats qu'il enrichissait, et leur faisait affronter sans crainte les plus grands périls pour satisfaire leur passion dominante, la cupidité. De nos jours. Napoléon , placé dans des circonstances semblables, sc conduisit à-peu-près de la même manière. Et ces faibles bandes espagnoles qui conquirent deux grands empires en Amérique , n’est - ce pas l’appât irrésistible des richesses qui les attirait au milieu des plus grands périls? Leur invincible courage eut -il d’autres causes que le besoin de satisfaire cette soif de l’or qui les dévorait sans cesse ? -

Mais ce ressort s’use promptement, parce que le soldat enrichi cherche enfin à éviter les périls pour jouir tranquillement des agréments d’une vie embellie par la fortune. Bientôt il s’amollit au sein du luxe et de la mollesse, tandis que les peuples vaincus, fatigués et exaspérés de se voir continuellement en proie au pillage et à l'insulte, sortent enfin de leur léthargie. La haine et l'indignation leur ineffeiit» les armes à la main; ils se soulèvent en masse, et chassent leurs oppres- .seurs, ou se fout exterminer.

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