‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 13 sur 21 · DES GRANDES OPERATIONS DE LA GUERRE OFFENSIVE EN EUROPE · texte numérisé non relu

DES GRANDES OPERATIONS DE LA GUERRE OFFENSIVE EN EUROPE

xtLlex ANDRE -LE -GRAND coDquit l’Asic à la tête d’une faible armée de trente, mille hommes : Fernand-Cortès , avec quelques bandes d’Esp^ gnols qui l’avaient suivi, attirés par l’appât du pillage, soumit le vaste empire de Montezume. Ces exemples sont brillants sans doute; mais gardons-nous de nous laisser éblouir par leur éclat, et de vouloir imiter en Europe la rapidité de ces conquêtes , sans apprécier la différence des circonstances où nous nous trouvons : nous courrions à notre perte. I.æs causes qui facilitèrent les conquêtes de l’Asie et de l’Amérique, n’existent plus en Europe.

C’est à la prodigieuse supériorité des instruments de leurs guerres, qu’il faut attribuer la facilité des conquêtes des Espagnols en Amérique. La nature avait refusé aux; Américains du fer et dés chevaux , et ils n’avaient aucune idée de nos armes à feu. Lorsque Cortès débarqtia sur leur continent, il trouva ces peuples munis

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pour toutes armes , de massues de bois, et de traits garnis d’os de poissons. Les £.spagnoIs, au contraire, avaient des chevaux , des canons , des mousquets, et tout ce que l’art, secondé parla nature, a pu inventer de plus terrible. Ils parurent aux yeux des Américains comme des centaures armés de la foudre, comme des êtres supérieurs à toute force humaine. Ces peuples s’imaginèrent dans leur simplicité, qu’ils avaient à combattre des dieux et non pas des hommes, et cette idée décourageante contribua encore plus à leur asservissement, que l’inégalité des J^ics.

^En Europe, au contraire, tous les peuples se ressemblent pour les armes, pour la tactique, pour les connaissances militaires, je dirai presque pour le courage; ou, s'il existe entre eux des différences à cet égard, elles ne sont pas assez sensibles pour donner aux uns une supériorité décidée sur les autres. Une invention nouvelle même, quelque heureuse qu’elle fût, ne ferait pas pencher long-temps la balance en faveur de l'inventeur, parce que tous les autres peuples attentifs à leur conservation , toujours occupés à s’observer avec des regards inquiets et jaloux, comme des athlètes qui se mesurent des yeux en entrant en^lice, ne tarderaient pas à s’en emparer, et l'équilibre rompu un moment se rélablirait bientôt.

()uant à Alexandre , plusieurs causes qui ne

DES GRANDES OPERAT. OFFENSIV. 44i peuvent plus exister en Europe, concouraient à lui aplanir les difficultés des conquêtes en Asie. Non-seulement ses soldats étaient plus braves, mieux armés, et mieux disciplinés que ceux de Darius, mais encore il n’avait à combattre qu’un gouvernement despotique, le plus faible de tous les gouvernements. La guerre n’avait lieu qu’entre Alexandre et Darius, et leurs armées seules y prenaient part ; les Perses demeuraient spectateurs indifférents du combat; car, que leur importait qui des deux triomphât ! esclavage pour esclavage, ils aimaient tout autant que leur maître s’appelât Alexandre que Darius. Leur sort restait le même, puisque le héros grec suivait l’adroite politique de leur laisser leurs usages, leurs mœurs, et leur religion. Le vainqueur prit l’habillement, les coutumes et le faste des monarques asiatiques, et tout rentra dans l’ordre accoutumé. .Si , au lieu de passer en Asie, Alexandre eût porté ses armes en Italie, il eût trouvé à eombattre des républicains énergiques, jaloux de leur liberté jusqu’à la mort, et il eût sans doute échoué bien plus promptement qu’Annibai n’échoua ensuite; car ses talents n’étaient point comparables à ceux du général carthaginois. Mais Theureux Macédonien eut le bonheur de ne rencontrer sur sa route que de vils troupeaux d’esclaves asiatiques. A ce bonheur , la fortune, soigneuse de sa gloire, en ajouta un autre; ce fut de borner sa carrière à une demi-

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vie ; car la seconde moitié d’une vie entière eût sans doute terni l’éclat de la première moitié, si l’on en juge d’après l’inconstance ordinaire de cette déesse, qtii se fût probablement lassée d’obéir à tous scs caprices les plus insensés.

Dans les états despotiques, les armées seules prennent part à la guerre, et elles se battent en général sans passions, et par conséquent fort mal, k moins qu’elles ne soient animées de l’esprit de fanatisme, qui e.st pre.sque la seule dont elles soient su.seeptibles. Le peuple n’y prend aucun intérêt à la guerre, pourvu qu’on ne blesse ni ses usages, ni sa religion. Quelquefois même, il fait des vœux secrets pour la chute d’un trône qui l’écrase, et U tend les bras aux ennemis de son tyran, comme à des libérateurs. Les républiques, au contraire, sont défendues par l’amour de leurs citoyens : la guerre y devient nationale; les armées y sont soutenues et alimentées par la population entière ; chacun prend les armes, et y combat avec ardeur pour le plus grand des biens , la liberté politique.

Chez les premiers, une bataille suffit jiour renverser un empire; car le gouvernementvdespotique, essentiellement militaire, n’a d’autre soutien que l’armée. Dès qu’elle est détruite, le trône s’écroule, et le vainqueur en élève un autre sur les ruines du premier, sans que la nation s’y oppose : c’est un troupeau d’esclaves qui change de maître. C’est ainsi qu’Alexandrc

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• DES GRAIN DES OPÉRÂT. OFFENSIV. 443 remplaça Darius sur le trône de Perse; c’est ainsi que Tamerlan et Gcngis-khan, auxquels U n’a manqué que des historiens pour devenir aussi célèbres que le héros grec , étendirent leurs conquêtes sur l’Asie entière ; c’est ainsi que les Tartares ont soumis plusieurs fois la Chine , et ont placé leur chef sur le trône de ce vaste empire.

Mais les républicains déploient pour leur défense une force de caractère et de volonté, contre laquelle viennent se briser et s’évanouir- toutes les victoires de leurs ennemis. Il ne suffit pas de les vaincre pour les conquérir, il faut les exterminer; car rien ne peut les dédommager de. la perte de leur liberté. Si quelquefois on pénètre chez eui^ à la faveur de leurs dissensions intestines, bientôt' tous les partis se réunissent contre l’ennemi commun, et font des efforts unanimes pour le chasser. Ce ne fut qu’après cinq cents ans de combats sanglants et d’efforts continuels, que les Romains parvinrent, npn pas à asservir, mais simplement à diminuer les petites républiques d’Italie; ce ne fut que par le sacrifice d’un million d’hommes dans trois guerres terribles, qu'ils détruisirent Carthage. Mais lorsqu’ils n’eurent plus affaire qu’à des despotes, leurs conquêtes s’étendirent sur tout le globe avec la rapi»dité des eaux d’un fleuve qui a rompu sjBS digties. Voyez la différence des résultats des victoires d’Alexandre* et d’Annibal ; le premier, après une ou deux victoires", se trouve maîH-e d’un vaste

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empire ; le second , après avoir détruit cent cinquante mille Romains dans trois grandes ba? tailles , se voit à peine possesseur de quelques villes chétives. Pourquoi cette différence? n’estf ce pas parce que l’un attaquait un état despotique, et l’autre une république? c

Concluotis de ces observations que ce serait une grande erreur de vouloir conduire une guerre offensive de la même manière chez les peuples e.sclaves et chez les peuples républicains, puisqu’ils opposent des résistances si inégales. Chez les uns, une bataille. décide de tout; chez les autres, elle ne décide de rien. On ne peut attaquer une république avec trop de circonspection, de prudence et de précaution, parce qu’on trouve à combattre toute la population , et une population qui préfère la mort à un joug honteux. Mais fait- on la guerre à un despote; on doit la conduire avec vivacité, et s’engager sans crainte dans un pays dont les habitants ne pren: nent aucune, part à la querelle. 11 faut marcher sur l’armée ennemie sans s’amuser aux longueurs d’une guerre dje siège , et terminer promptement la guerre par une bataille générale? Eston vainqueur : on se trouve maître de l’emfpire. Est-on vaincu ; on fait une retraite qui ^n’est point inquiétée par la population.

En Europe, nos monarchies tiennent en général le milieu entre les gouvernements républicains et les gouvernements despotiques. Quelques

DES GRANDES OP^AT. OFFENSIV. 445 états même, tels que l’Angleterre et la Suisse, sont gouvernés par des niaxinocs républicaines. Les peuples ne peuvent donc pas y être indifférents aux succès de la guerre, et au sort de la chose publique; ils ont intérêt à défendre un gouvernement protecteur, à se garantir du joug de l’étranger, et leur esprit de patriotisme oppose aux conquérants des obstacles sans cesse renaissants. Ainsi, la guerre y prend un caractère lent et indécis qu’elle n’a pas en Asie, où l’on obtient promptement de grands résultats.

I.es Turcs semblent faire une exception à cette règle; ils sont gouvernés despotiquement, et cependant on se tromperait fort, si on les croyait faciles à soumettre. Mais les Turcs ne sont pas une nation; c’est une armée constamment campée en Europe, que le fanatisme religieux a empêchée de se mélanger avec les nations qu’elle a réduites à l’esclavage. Ils sont tous armés, équipés, tous soumis au service militaire en ledevance des terres que leur distribue le grand-seigneur, tous prêts à décamper et à marcher à la voix de leurs chefs. Les véritables habitants de la Turquie sont les 'Grecs et les Bulgares, qui travaillent, cultivent, et font des établissements; espèce d’esclaves désarmés , plus portés à favoriser qu’à empêcher les invasions des étrangers : les Turcs sont des soldats étrangers qui les gou- •^rnent militairement. Cest ainsi que les Mameluks , cette milice célèbre par son courage , op-

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priment les Egyptiens. Les Russes peuvent parvenir à vaincre les Turcs, à les chasser de l’Europe, mais non pas à les conquérir; car on ne conquiert pas une armée.

Une autre cause non moins puissante que le patriotisme des peuples vient encore rallentir les progrès des conquêtes en Europe; c’est la politique des souverains, qui ne leur permet pas de voir sans jalousie les succès de leurs voisins. L’un d’entre eux fait-il des progrès rapides : aussitôt tous les autres sont alarmés pour leur existence politique. Ils forment ces ligues, et unissent leurs forces contre le conquérant, qu’ils regardent comme un ennemi commun. Leurs efforts multipliés finissent par arrêter le cours de ses conquêtes; et souvent le fruit d’un grand nombre de victoires éclatantes, qui eussent renversé des empires dans d’autres parties du globe, se borne , en dernier résultat , à la possession de quelques villes chétives.

^Ces deux causes, le patriotisme des peuples et la politique des souverains, s’opposent donc à la rapidité des conquêtes en Europe, et y établissent entre les principaux états une sorte d’équilibre de puissance , qui ne peut être rompu qu’à l’aide du temps et d’une série de circonstances heureuses et d’efforts continus. Si l’Europe est jamais conquise, ce ne peut être que par une grande nation qui trouve dans ses iustètutions, ses moeurs et son ambition, la force et

DES GRAJNDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 447 la volonté nécessaires pour faire servir uniquement à son agrandissement tous ses moyens militaires et politiques pendant plusieurs générations de suite, et non pas par une seule génération et un seul souverain ; car le cours d'une vie ne suffit pas pour consommer une pareille entreprise. Il faut attendre du temps que les ])euples conquis soient façonnés au joug avant de courir à de nouvelles conquêtes; autrement tout échappe au moindre revers, et l’édifice est renversé au plus léger souffle de la mauvaise fortune. Trois exemples illustres viennent à l’appui de cette ojiiuion.

Charles-Quint est le premier souverain depuis Charlemagne, qui ait paru marcher à l’empire universel. La fortune avait beaucoup fait pour lui; elle lui avait donné, par un concours de circonstances fortuites, les Pays-Ras, l’Espagne, une partie de l’Italie, et l’empire d’Allemagne, sans compter l’Amérique, qui lui offrait des trésors inépuisables. Mais ses immen.ses possessions ne formaient point un .seul corps : la France, placée au centre, en affaiblissait la force, en les isolant entre elles. Il fallait commencer par conquérir ce royaume , et c’est ce qu’il tenta à plusieurs reprises. Heureusement que les autres cours, et la Porte-Ottomane elle-mentie, .sentirent la néce.ssité de soutenir la France après la bataille de Pavie, pour empêcher la maison d’Autriche de prendre tine prépondérance et un as-

Cendant irrésistibles. On se ligua contre Charles- Quint ; on fit échouer ses entreprises , et l’on parvint à mettre un frein à son ambition. C’est alors qu’on vit naître en Europe ce système de politique qui protège le faible contre le fort par des alliances, et qui tend à maintenir un équilibre de puissance entre les principaux états, afin que l’un d’eux ne devienne pas un jour le maître des autres.

Louis XIV chercha à rompre cet équilibre par ses conquêtes : les Anglais , qui ne pouvaient pas voir d’un œil tranquille les établissements maritimes de ce puissant monarque, à Dunkerque, sur la contrescarpe du fossé qui les sépare du continent, furent les premiers alarmés; ils soulevèrent l’Europe contre la France, et le résultat de cette ligue fut de restreindre la puissance de Louis XIV.

De nos jours , un homme a paru sur la scène du monde, qui a voulu conquérir l’Europe. Doué de talents militaires extraordinaires, et placé, dans des circonstances très - favorables , à la tête de ces excellents soldats que la révolution avait formés , ses conquêtes furent d’abord d’une rapidité effrayante : les peuples, l’imagination frappée de terreur, furent dans la con.sternation ; mais ce conquérant , ivre d’ambition , ne sut pas s’arrêter au point où la résistance égalait ses forces; il s’affaiblit eu s’étendant outre mesure; et lorsqu’on vit ce géant s’efforcer de saisir

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DES GRANDES OPERAT. OFFENSIV. 449 Cadix d’une main, tandis qu’il étendait l'autre jusques sur Moscou , les hommes raisonnables présagèrent son abaissement; je dis son abaissement, et non pas sa chute; car celle-ci tient à une cause qu’on ne pouvait prévoir, à l’affaiblissement prématuré de sa tète.

Je crois avoir assez démontré que le patriotisme des peuples , et le système de politique suivi par les souverains , ne permettent pas aux conquêtes de marcher avec la même rapidité en Europe qu’en Asie; ce qui met dans la nécessité d’y conduire les grandes opérations de la guerre d'une manière fort différente. En Asie, où il sufHt de vaincre et de disperser l’armée défensive pour soumettre un pays, il faut marcher à elle sans hé.siter, l'attaquer, et la poursuivre jusqu’au cœur de l’état, sans s’inquiéter de ses derrières, et faire, en un mot, une guerre d’invasion ; mais , en Europe , ce genre de guerre ne réussirait pas, parce qu’un pays n’y est soumis qu’autant qu’il reste occupé par le vainqueur. Qu’une armée offensive s’engage témérairement dans l'intérieur d’un grand état , sans s’assurer la possession des pays qu’elle traverse , je la vois perdue , comme celle de Charles XII , en Russie , comme celle de Napoléon , à Moscou. La population , à l’appui des places fortes qui lui fournissent des armes , et à l’aide de quelques corps réguliers qui lui donnent de la confiance, se soulève sur ses ûancset sur ses derrières; elle inter-

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cepte ses convois, ses munitions, ses recrues; attaque et surprend ses détachements , la prive de vivres, l’affame dans son camp, et la détruit en détail par le fer et la faim. Les Français en ont fait une cruelle expérience dans leurs dernières guerres d’Espagne : après avoir battu les armées espagnoles, ils s’emparèrent de la capitale, et ils pénétrèrent ensuite imprudemment jusqu’au fond de la péninsule j sans avoir soumis les provinces du nord , et sans avoir assuré leurs flancs contre les armées ennemies du Portugal et du royaume de Valence. L’Espagne communique avec la France par deux grandes routes, celle de Catalogne et celle de Biscaye. La première fut sans cesse interceptée par les Catalans, qui ne furent jamais domptés : la seconde fut infestée par des bandes sorties de la Navarre, de la Galice, de l’Estramadure, et la communication avec nos troupes d’Andalousie devint presque impossible. Nos armées , harcelées dans tous les sens par la population , presque toujours sans magasins et sans hôpitaux , et quelquefois sans munitions , périssaient en détail sans pouvoir se renouveler. Dès-lors il fut aisé de prévoir l’issue déplorable de cette funeste guerre, qui dévora nos meilleures troupes, sans nous donner aucune conquête stable. Nous ravageâmes l’Espagne sans la conquérir, parce que nous violàm^ sans cesse le principe de ne courir à de nouvelles conquêtes que lorsque les pays en arrière sont occupés et

Di> ‘ :ed bv Coogic

DES GRAÎSDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 45i soumis. Il fallait commencer par soumettre les provinces de la rive gauche de l'Èbre, et y former des établissements avant de dépasser ce fleuve.

Qu’on ne me cite pas l’exemple des anciens, qui serait pour nous un exemple trompeur. S’ils pénétraient rapidement au milieu de leurs ennemis, sans être aussi scrupuleux que les modernes pour assurer leurs derrières, c’est que leurs armées avaient moins de besoins que les nôtres, et qu’elles se retranchaient plus aisément. Une armée romaine portait des vivres pour quinze ou vingt jours dans le sac de scs légionaires;

• vivres qu’il était facile de renouveler, puisqu’ils consistaient eu blé, denrée qu’on trouve presque»'' par-tout ; la préparation de ses aliments, qui con- é sistaieut en galettes cuites sous la cendre, n’exigeait pas la construction longue et dispendieuse de fours de munitions (i); ses armes lui duraient plusieurs batailles, puisqu’on ne se battait presque qu’à l’arme bUmche, et elle élevait, en quelques heures de temps, des enceintes fortifiées qui lui offraient des points d'appui dans l’infortune , et qui mettaient en sûreté ses bagages, ses malades, ses blessés, et tous ses établissements. C’était une espèce de forteresse ambulante, qui renfermait dans son sein tout ce qui était nécessaire à son existence et à sa sûreté.

(«) Voye* la note i6 sur les Vivres des années romaines.

ay.

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Mais une armée moderne ne peut pas réduire ses besoins jusqu'à exister sans magasins et sans dépôts : elle ne porte ordinairement des vivres que pour quatre jours , et je ne crois pas qu’on puisse parvenir à lui en faire porter pour plus de huit; ces vivres, qui consistent en pain ou en biscuit , ne peuvent être préparés que dans des manutentions construites d’avance; les armes « à feu dont elle se sert consomment une si grande quantité de projectiles et de munitions, qu’elle n’en peut traîner à sa suite que pour une seule bataille, après quoi elle se trouverait sans défense, si elle était privée de communications avec les dépôts destinés à les renouveler ; et , ♦

enfin , les places nécessaires pour mettre en sûreté ses munitions, ses vivres, ses hôpitaux et ses arsenaux, ne peuvent se fortifier que lente-* ment. L’impossibilité de traîner à sa suite, ou de trouver et de préparer promptement en pays ennemi, tout ce qui est nécessaire à sa sûreté, à ses subsistances, et au combat, l’oblige à ne point se séparer de ses magasins et de ses dépôts.

Ainsi notre manière de subsister, qui entraîne la nécessité de former des établissements pour foire du pain ou du biscuit , l'aliment le plus difficile à préparer; celle de nous battre , qui con.somme des munitions qu’il faut renouveler sans cesse; la solidité qu’il faut donner à nos fortifications pour les mettre à l’épreuve du canon; les difficultés qu’opposent aux conquêtes

, DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 453 le patriotisme des peuples , et le système d’équilibre de puissance adopté en Europe; tout nous fait une loi de n’avancer que progressivement en pays ennemi, d’assurer nos derrières et nos communications, d'établir par échelons des dépôts de vivres et de munitions, de dégager nos flancs, de rester maîtres de la population des pays que noq| parcourons, par des troupes de réserve, et de faire en un mot une guerre méthodique.

Ce genre de guerre exige deux armées, ce qu’on n’a pas bien compris jusqu’à-présent; une armée active, et une armée de réserve. L’armée active, qui doit être composée de toutes les bonnes troupes, en état par leur discipline, leur courage et leur expérience, de se battre avec succès en rase campagne , sera l’armée des batailles. C’est elle qui marchera en avant , pénétrera dans l’intérieur du pays de l’ennemi, attaquera ses armées, les battra, ou les fera reculer, et gagnera du terrain. Mais cette armée a des besoins sans cesse renaissants : il faut qu’elle subsiste, qu’elle se recrute pour remplacer les hommes et les chevaux perdus journellement par le fer et les maladies, et, sur-tout, qu’elle renouvelle sans cesse les munitions consommées dans les combats; •car, comme je l’ai déjà dit, elle ne^^ut guère en traîner à sa suite que pour une seule bataille, sous peine d’appesantir et d’allonger sçs colonnes outre mesure. Ou peut la comparer k un lac qui

se dessécherait bientôt, s’il n’était alimenté et renouvelé sans cesse par des sources d’eau vive. Ses subsistances ne peuvent être préparées et rassemblées que sur ses derrières, dans un pays qu’elle possède;ses munitions doivent être tirées des dépôts formés à portée d'elle, lorsque les arsenaux où on les confectionne sont trop éloignés; et enfin , plus les recrues qt^’on lui exerce sont rapprochées, mieux elle en dispose en cas de besoin. On voit donc que l’on ne peut assurer son existence que par des amas de vivres et de munitions formés sur ses derrières, où elle puise sans' cesse pour subvenir à ses besoins journaliers, et qu’on ne peut remplacer ses peMes que par des rassemblements d’hommes et de.chevaux , équipés et exercés militairement ù sa proximité.

Ses dépôts et ses magasins de munitions de guerre et de bouche doivent être mî^ en sûreté contre les partis ennemis et la population des pays conquis, par des fortifications dont la défense peut être confiée aux recrues. Mais cela ne suffit pas; il faut de plus rester maîtres du pays pour en tirer les subsistances dont on forme des dépôts; il faut sur-tout que les communications des dépôts à l’armée active ne soient jamais interrompues, 4^n que les convois ne cessent point d’arriver. On ne peut remplir ces deux objets que par des troupes qui tiennent la campagne, et qui forment une armée de réserve

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 455 pour contenir le pays, et balayer tous les partis ennemis qui se glisseraient sur les derrières de l’armée active. Qu’on ne .s’imagine pas, au reste, que l’armée active se trouve affaiblie par la création de cette armée de réserve; nous ne formerons celle-ci que de ces jeunes troupes inexpérimentées, plus dangereuses qu’utiles en ligne» un jour de bataille. Leur présence à l’armée active n’augmenterait sa force que numériquement, et non pas en réalité.

Ainsi le rôle de l’armée active est de gagner des batailles; celui de l’armée de réserve est d’occuper et de contenir les pays conquis, d’y former des amas de munitions de guerre et de bouche, à portée de la première armée , d’assurer les communications de cette armée avec les dépôts nécessaires à son existence, de bloquer ou d’assiéger les places fortes que l’armée active peut presque toujours négliger, et laisser en arrière. Mais l’objet le plus important de l’armée de réserve est de soutenir et d’assurer la retraite de la première armée en cas de malheur, de lui préparer une ligne de défense où elle puisse se rallier, se reformer, se recruter d’hommes, d’armes et de chevaux, arrêter les poursuites de l’ennemi, à la faveur des doubles obstacles de l’art et de la nature, retremper son courage, et reprendre son énergie.

C’est cette ligne défensive, sans laquelle on ne peut asseoir un plan de campagne raisonnable ,

456 CHAPITRE Xlll.

que je nomme base d’opérations. choisis autant que possible pour la former un fleuve transversal à la direction des armées, et j’y établis tous mes dépôts de munitions de guerre et de bouche. Le fleuve facilite par la navigation le transport des denrées, et les fortifications que je suis obligé d’élever pour défendre mes magasins, mes hôpitaux et mes établissements, forment en même temps, sur les principales routes qui le traversent , des têtes de pont et des points d’appui qui fortifient cette ligne défensive. Nous ne négligerons rien pour que l’ennemi ne puisse point parvenir à tourner notre base d’opérations, en agis- •sant sur ses flancs, manœuvre dont le succès nous obligerait à changer tout notre plan de campagne. Nous tâcherons donc d’en appuyer les extrémités, soit à la mer, .soit à des chaînes de montagnes , soit à de vastes forêts, soit à des pays alliés ou neutres; de sorte que .sa longueur ne peut être déterminée qué par les localités et les circonstances.

Recherchons maintenant jusqu’à quel point une année active peut s’éloigner de sa hase d’opérations , sans compromettre sa sûreté et son existence. Ne perdons pas de vue qu’elle ne peut subsister que du pain fabriqué dans les dépôts qui y sont établis, manière de vivre qui enchaîne généralement .ses opérations dans un cercle dont il est possible de calculer à-peu-près l'étendue; ce qui fixera l'éloigncineut que nous cherchons

DES GRANDES OPERAT. OFFENSIV. 45j sur la néce.ssité de pourvoir à ses besoins les plus pressants, ceux des subsistances. Je n’ignore pas que les années, dans les guerres de la révolution, ont souvent subsisté sans distribution, à la manière des Tartares, en ravageant les pays qu’elles parcouraient. Mais que d’inconvénients marchaient à la suite de ce pillage! Les soldats, obligés de s’éloigner de leurs drapeaux pour chercher des vivres, n’y reparaissaient plus; tous les liens de la discipline se relâchaient, et les troupes se débandaient promptement; les peuples exaspérés, par les pillages, se soidevaient, et massacraient les maraudeurs; et enfin, au milieu de ce désordre, les armées finissaient par s’évanouir, et par périr de misère, sur -tout lorsque la guerre se prolongeait sur le même théâtre. Par ce défaut de magasins. Napoléon a fait mourir de faim , dans l’espaee de quelques mois, trois cent mille hommes en Russie, çt cent mille en .Saxe.

Nos soldats ne portent ordinairement du pain que pour quatre jours; mais il est aisé de les charger de vivres pour huit jours, en leur distribuant du biscuit qu'ils porteront dans des espèces de gibecières, en cuir, faisant partie de leur équipement. Sept à huit livres de biscuit doivent leur suffire pour huit jours, en leur di.«tribuant une livre de viande par jour , au lieu d'une demi-livre , distribution qui ne sera jamais embarrassante , puisqu’il est facile de faire suivre

les colonnes d’autant de troupeaux de boeufs qu’on veut. Nou.s doublerons ainsi les vivres de nos soldats, sans pour cela les surcharger : ils seront mieux nourris, et les opérations de l’armée seront moins gênées par le défaut de subsistances. Quant à la méthode des Romains de distribuer aux légionaires du blé pour quinze jours, je ne pense pas qu’elle puisse nous convenir, quoique beaucoup plus commode pour • ‘ la guerre , parce qu’elle s’éloigne trop de nos

usages et de notre manière de vivre. Notre armée active, munie pour huit jours de vivres en partant de sa base d’opérations, pourra donc se livrer aux marches et aux opérations les plus rapides, pendant tout ce temps, sans avoir à s'inquiéter de ses subsistances. Si la fortune la seconde, ces huit jours lui suffiront pour s’avan- * cer de trente ou quarante lieues; après quoi, le défaut de vivres , la difficulté et la longueur des communications avec ses dépôts , et le besoin d’être soutenue par sa seconde armée, en cas de revers , doivent l’engager à s’arrêter pour prendre une nouvelle base d’opérations. Ce n’est qu’après ' y avoir formé ses dépôts, et attiré son armée de réserve , qu’elle s’avancera de nouveau , afin de pénétrer plus loin. En général, je ne pense pas que la prudence permette à une armée active de s’éloigner de plus de trente ou quarante lieues de sa première base d’opérations et de son armée de réserve, sans s’arrêter pour asseoir ses opérations sur une nouvelle base.

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DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 459 Je quitte un moment les abstractions pour éclaircir mes idées par des ap]>lications. Je suppose que nous voulions attaquer un état voisin avec une armée active de cent vingt mille hommes, formée en quatre corps. Après avoir établi nos dépôts de guerre et de bouclie , nos hôpitaux , nos magasins de toute espèce , dans deux ou trois de nos places fortes voisines de la frontière que nous nous proposons d’attaquer, nous rassemblons tout-à-coup sous ces places les troupes destinées à former nos quatre corps de l’armée active; nous chargeons nos soldats de biscuit pour huit jours , et nous nous mettons aussitôt en mouvement, sans donner le temps à l’ennemi de se préparer à la défense. Nous dépassons ses frontières, et nous marchons à lui en trois colonnes. Ce serait sans doute un point capital que d’arriver tont-à-coup au milieu de ses cantonnements par des marches forcées , d’attaquer et de poursuivre ses troupes dans tous les sens, en les empêchant de se réunir, et de dissiper ainsi ses forces éparses dès le début de la campagne , sans courir les hasards d’une bataille ; mais nous ne pouvons pas le supposer assez maladroit pour se laisser ainsi surprendre. Il est donc présumable que nous trouverons ses corps d’armée rassemblés , et disposés ou à nous livrer bataille pour vider la querelle, ou à nous disputer le terrain par les chicanes d’une guerre défensive, sans compromettre le sort de son armée.

4f)o CHAPITRE XIII.

Dans l’un et l’autre cas, nous avançons sur lui .sans hésiter, puisque nous n’avons pris l’offensive que parce que nous nous jugions les plus forts.

Cependant nous remplaçons sur la frontière l’armée de bataille qui se porte en avant, par des troupes de dépôt et de garnison, par les recrues qu’on travaille journellement à armer, équiper et exercer, et par toutes ces jeunes cohortes nouvellement formées, auxquelles leur inexpérience ne permet pas de figurer sur un champ de* bataille, et nous en formons notre armée de réserve. Sans chercher à déterminer rigoureusement la proportion de cette armée avec l’armée active, proportion qui dépend beaucoup des difficultés qu’on éprouve de la part de la population des pays ennemis et du nombre des places dont il faut contenir les garnisons, nous la supposons de soixante mille hommes ou de deux corps d’armée. Ces troupes s’avancent sur les traces de l’armée active, protègent -SCS convois, purgent ses derrières de tous les partis ennemis, contiennent et désarment la population des villes et villages, et ob.servent , bloquent on assiègent les forteresses ennemies laissées en arrière.

L’armée active, après huit jours de grandes opérations, de marches rapides et continues, de comhats et de succès contre l’armée ennemie, est-elle parvenue sur quelque rivière transversale

Di.''.cdbvf' -^le

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 461 à sa ilirection , à trenle ou quarante lieues des frontières ; il est temps qu’elle s’arrête pour prendre haleine , se recomposer , et prendre une nouvelle base d’opérations; car les vivres qu’elle avait pris avec elle sont épuisés, ses communications avec ses dépôts commencent à devenir difficiles par leur éloignement, et elle a besoin de renouveler ses munitions , et de rallier ce grand nombre de traîneurs, que les combats, les marches «le nuit, et les mouvements transversaux, laissent toujours en arrière. Elle travaille aussitôt à fortifier des points de sûreté sur la nouvelle base qu’elle choisit.

C’est ici le cas de construire les places du moment, que j’ai décrites dans le chapitre IX de cet ouvrage ; leurs fortifications, qui peuvent s’élever en dix jours de temps, suffiront pour mettre à l'abri de toute insulte nos magasins et nos établissements de toute espèce, protéger nos ponts de passage sur la rivière choisie pour notre nouvelle base, et offrir les points d’appui nécessaires en cas de revers. Ce genre de fortifications mixtes, qui tient le milieu entre la fortification permanente et la fortification passagère , quoique très-peu en usage jusqu’à présent, et cependant le plus utile de tous pour subvenir aux besoins pressants et éventuels des années. 11 remplit moinen- tanément l’objet de la fortification permanente, toujours si di.spendicusc et si lente à construire, et il offre plus de consistance et de sûreté que

46a CHAPITRE XIII.

la fortification passagère. Chaque corps d’arnièc construira tin de ces camps en dix jours de temps sur les points les plus essentiels, où les principales routes traversent la rivière, et nous obtiendrons ainsi , en peu de temps, quatre places du moment, propres à assurer notre nouvelle base. Nous y tran.sporterons en même temps nos dépôts de munitions; nous y ras.semblerons des vivres, nous y formerons des arsenaux, des hôpitaux, des manutentions et des magasins, et nous y ferons arriver notre armée de réserve. Ce n’est qu’après rétablis.sement de cette nouvelle base, que notre armée active, munie de nouveau pour huit jours de vivres, tout son matériel étant réparé ou remplacé, ses hommes et ses chevaux étant délassés , et ses traîneurs ayant rejoint, pourra s’élancer sans imprudence à de nouvelles conquêtes.

Dans cet état de choses, je veux que notre armée active, qui marche à de nouveaux combats, trouve l’année ennemie disposée à lui livrer bataille le plus loin possible, ou à trente ou quarante lieues de cette nouvelle base d’opérations, ce qui est la supposition la plus défavorable pour nous. L’ennemi ne peut pas tenter de se placer entre notre armée active et sa base d'opérations, sur les communications des dépôts à cette armée , qu’on nomme ordinairement lignes d’opérations ; la prudence le lui défend ; car il se placerait de cette manière entre nos

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 463 deux armees, active et de réserve, dont rune agirait sur ses derrières, tandis que l'autre l’attaquerait de front dans une situation qui amènerait sa ruine totale au moindre échec, puisqu’il se verrait privé de toute retraite. D’ailleurs, cë mouvement imprudent ne pourrait s’exécuter qu'avec la permission de notre armée active , qui peut toujours s’opposer à la marche d’un adversaire qui tenterait de pénétrer sur ses derrières : l’ennemi ne nous attaquera donc que de front ou de flanc. La bataille est-elle perdue : dans l’un ou l’autre cas , notre retraite est assurée ; notre armée de réserve envoie au-devant de nous quelques légions pour balayer les troupes légères que l’ennemi chercherait à faire pénétrer sur nos lignes d’opérations; elle nous tend les bras, et nous arrivons sur notre base d’opérations après une retraite de quatre ou cinq jours au plus, qui n’est ni assez difficile, ni assez longue pour décourager Tarmée.

A notre arrivée, nous renforçons l’armée active par l’armée de réserve , en incorporant ses soldats dans les légions actives , afin de les compléter et de remplacer leurs pertes; nous envoyons les cadres de cette armée, qui se trouve ainsi fondue dans l’armée active, sur nos frontières, pour y recevoir des recrues et y former une nouvelle armée de réserve sur notre première base d’opérations; nous puisons dans nos quatre places d« dépôt les canons, les caissons, les muni-

lions nécessaires pour remplacer le matériel que nous avons usé ou perdu ; nous y trouvons des vivres alioiulants pour nos troupes ; nous renouvelons, en un mot, et nous réorganisons en un clin-d’œil tout notre personnel et notre matériel. L’ennemi, fier d’une victoire récente, qui croit pouvoir poursuivre ses succès, est tout étonné de se voir arrêté par une armée plus nombreuse et plus florissante que jamais. Cette armée est d’autant plus redoutable , qu’elle se trouve en position derrière une excellente ligne défensive, appuyée par quatre places frtrtes qui forment des tètes de pont sur la rivière. L’ennemi, affaibli par sa victoire même, ne peut tenter de franchir cette barrière formidable, sans mettre les probabilités contre lui. Cependant, en dépit de nos calculs, la fortune lui accorde-t-elle le gain d’une seconde bataille ; nous nous replaçons sur nos frontières , où nous retrouvons des renforts et notre première base d’opération^, et où nous nous bornons momentanément à une guerre défensive, genre de guerre dont je vais m’occuper dans le chapitre suivant.

On reproche amèrement à iVapoléon de n’avoir pas .su faire sa retraite après scs campagnes désastreuses de Russie et de .Saxe: mais, en vérité, où voulait-on qu’il se retirât, puisqu’il n’avait rien préparé pour rallier et réorgani.scr ses troupes en cas de revers? .Sa grande faute fut de n’avoir formé ni armée de réserve , ni base

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 465 d’opérations, où son armée, poursuivie par l’en-^, nemi, pût trouver un refuge. Ce général extraordinaire , admirable pour combattre et vaincre ses ennemis sur un cbamp de bataille , admirable pour les surprendre dans leur marche, attaquer et dissiper leurs colonnes, ne savait pas faire une guerre méthodique, la seule cependant qui puisse asseoir des conquêtes stables en Europe. C’est ce qui faisait dire au général Moreau qu’il avait bouleversé l’art de la guerre. La tête remplie des hauts faits d’Alexandre, il courait le monde comme le héros grec, à la tête d’une armée victorieuse , sans apprécier la différence des circonstances, qui ne permettait pas aux mêmes moyens d'opérer les mêmes résultats. Tout l’édifice de ses conquêtes, qui ne reposait que sur des victoires continuelles, devait être renversé au plus léger souffle de la mauvaise fortune. Cependant il .se soutint plusieurs années, au grand étonnement des partisans de la guerre méthodique, grâce à l’excellence de ses troupes et à la mollesse de ses ennemis. Mais ses bons soldats ayant péri dans des guerres de détail , et ses adversaires ayant déployé enfin de l’énergie , ses succès éclatants firent place à d'affreux revers.

Sa funeste campagne de Russie est une invasion dans le genre asiatique, où l’on n’aperçoit pas les plus légères traces des précautions que nous prescrit la prudence dans ^nos guerres eu-

a*. Edit. 3o

4«6 CIIAPiT«E XIII.

ropéeiines. Sa base d’opérations était sur la Vistule, où il avait ses places de dépôt : il s’avance, passe le Niémen à la tète de quatre cent mille hommes, et pénètre imprudemment dans l’intérieur de la Russie, sans établir ni places de dépôt, ni armée de réserve sur ce fleuve-frontière. Il court après les Russes, qui évitent avec raison tout engagement sérieux, dans l’espoir bien fondé de détruire plus sûrement son armée en détail, par la désorganisation et la faim , que par les batailles. En effet , comme il fai.sait la guerre sans hôpitaux , sans* magasins , sans établissements d’aucune espèce, sans assurer ses communications , et sans faire occuper par des troupes le pays qu’il parcourait, tout soldat malade*, égaré ou traîneur était un homme perdu, et la famine minait et affaiblissait journellement son armée. Parvenu sur la Duina et sur le Borysthène, il avait déjà perdu la moitié de ses troupes sans tirer l’épée. Alors les plus sages de ses généraux, effrayés de tant d’extravagance, lui représentent la nécessité de s’arrêter sur ces deux fleuves, pour rallier ses troupe.s, les réorganiser, asSurer ses derrières, former des places de dépôt, des magasins, des hôpitaux , et prendre, en un mot , une base d’opérations , avant de s’enfoncer plus avant dans un pays dont tous les habitants prenaient part à la guerre. II convient de la justesse de ces observations, et le lendemain il fait tout le contraire ; il s’engage sur la

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 467 route de Moscou; il marche sur cette capitale, à trois cents lieues de sa base d’opérations sur la Vistule. Dès-lors, sa perte devient inévitable, et ses victoires même ne peuvent le sauver. Aussi imprudent que Charles XII, il dut éprouver la même catastrophe. 11 a voulu rejeter scs malheurs sur les rigueurs de la saison : d’abord , il était aisé de prévoir qu’il ferait très-froid en Russie au mois de janvier ; ensuite, il eût fait sa retraite en été, qu’elle n’eût été guères moins dé.sastreuse ; il n’eût pas ramené cinquante raille hommes de plus. Une armée, obligée de se retirer, l'e.space de trois cents lieues, avant d’atteindre ses réserves, ses dépôts, et sa base d’opérations, air milieu d'une nuée d'ennemis qui harcellent ses- flancs, qui interceptent ses communications , sans vivres et sans munitions, se décourage, s’affaiblit, et se fond -tous les jours davantage, et, à son arrivée, elle est tellement ruinée , que les secours qu’elle reçoit ne peuvent la rétablir.

D’après l'historique de sa campagne de Saie, que j'ai donné ailleurs, on peut juger que ses di.sgraces et les difficultés de sa retraite provinrent singulièrement de l’éloignement de sa ba.se d’opérations. 11 opérait en Saxe , débordé sur ses deux flancs par la Prusse et la Bohême, n’ayant d’autre base que le Rhin à cent lieues en arrière. S’il eût porté, comme il le devait, durant l’armistice qui précéda cette malheureuse campagne,

sa base d’opérations sur la Saale; si, sur cette rivière, qui se prolonge dans l’alignement du Bas- Elbe , garde’ par deux grandes places', Magdebourg et Hambourg, et tin corps d’observation , il eût établi trois ou quatre places du moment, des tètes de pont, et une armée de réserve , ses ennemis n’eussent pas pu se placer sur ses derrières; il n’eût manqué ni de vivres, ni de munitions; et son armée, après une bataille perdue, eût promptement trouvé un refuge, des renforts, et une barrière contre la poursuite des alliés.

i. Le public, qui se range toujours du côté de la fortune, a blâmé sévèrement ces deux malheureuses campagnes , tandis que les trompettes de la renommée rententissaient encore des louanges de la brillante campagne d'Austerlitz. Mais les connaisseurs, qui jugent plutôt d’après les principes que d’après les événements, aperçoivent dans cette fameuse campagne les même fautes qui nous perdirent ensuite. On voit Napoléon y faire la guerre sans base d’opérations , avec plus d’éclat que de solidité. Après avoir enveloppé-et détruit l’armée autrichienne, à Ulm , par des mouvements brillants d’activité , d’audace et d'habileté, la prudence lut conseillait de s’arrêter pour former.une base d’opérations en Bavière. Il n’écoute point ces conseils timides, il poursuit sa pointe, et la fortune le conduit jusque dans Vienne; elle fait plus, elle lui livre le pont

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 469 de cette capitale sur le Danube, qu’il était si aisé aux Autrichiens de brûler. Le général français veut profiter de tout son bonheur ; il passe témérairement sur la rive gauche du fleuve , et court en Moravie, au-devant des Russes , qu’il bat à Austerlitz, où il conclut la paix.

Certainement, si l’on considère sans prévention sa situation, celle des armées ennemies, et l’état de l'Europe à cette époque, il est difficile de ne pas reconnaître que cette pointe en Moravie n’était qu’une audacieuse folie, qui mettait presque toutes les chances contre lui. L’ar- ,mée autrichienne d’Italie, arrivant à la hâte, n’était plus qu’à quelques marches et pouvait se diriger sur Vienne, s’emparer de cette capitale, ou du moins de l’ile du Prater, et par conséquent du pont sur le Danube; le Tyrol n’était pas soumis; la Prusse et tout le nord de l’Allemagne s’ébranlaient; et un faible corps de quinze mille hommes que nous avions à Francfort était bien insuffisant sans doute pour arrêter cent cinquante mille hommes qui paraissaient de\u)ir se porter vers les sources du Danube, afin d’intercepter les communications des Français; les Russes s’avançaient J^vec soixante mille hommes au secours des Autrichiens échappés au désastre d’Ulm; et enfin, la Bohême étàit en armes. Certes, il est évident qu’il ne fallait que temporiser, éviter les batailles de front, et se porter sur les flancs , pour ruiner les Français. Leur armée,

4jo CHAPITRE XIII.

enveloppée d’ennemis, sans communications, sans établissements et sans munitions , se serait trouvée dans une situation aussi fâcheuse que celle de Moscou. La victoire d’Austerlitz même ne pouvait pas la tirer d’affaire, si les alliés eussent montré de la résolution , de la fermeté, et de l’énergie, après cette bataille qu’ils eurent grand tort de livrer. Que pouvaient faire les Français après cette victoire ? rien du tout; ou , s’ils poursuivaient les Russes, leur situation devenait encore plus critique, et leur perte plus facile; car leur ligne d’opérations, dont la base reposait sur le Rhin, s’affaiblissait en s’allon-r géant. Cette campagne, aux yeux critiques de la raison , c.st aussi vicieuse que celle de Moscou ; et cependant quelle différence de résultat ! Tant il est vrai que la fortune est bien puissante dans les affaires de ce monde !

De toutes les campagnes de Napoléon, celle qui me paraît la mieux calculée est la campagne de Marengo, qu’il fit à l’imitation , et presque en suivant les traces d’Annibal. Les Autrichiens, maîtres de l’Italie, prenaient Gènes, et s’avançaient jusque sur le Var. Le général français forme rapidement une armée à Dijon : l’on pen- ^ sait généralement qu’il allait se porter dans le Dauphiné et la Provence, pour repousser M. de Mêlas, et attaquer les Alp^ de front, suivant la routine ordinaire , lorsqu’on le voit tout-à-coup diriger ses pas vers la Suisse, remonter le Rhône

DES GRANDES OPERAT. OFFENSIV. 471 jusqu’à Saint- Maurice , et prendre ensuite à droite pour franchir les Alpes , par le passage ëtroit du grand Saint-Bernard. 11 traîne son canon et ses munitions à bras d’hommes, avec des peines infinies, jusqu’au sommet de la montagne; il descend ensuite dans la vallée d’Aost, où il se trouve arrêté un moment par le fort de Bar, défendu par cinq cents hommes, fermant cette gorge étroite; il se fraye un sentier dans le flanc de la montagne, pour éviter le fort, et dans le même temps, il le. fait attaquer , et parvient à s'en emparer , après des efforts multipliés. Il se dirige ensuite sur le Pô , qu’il traverse aussitôt pour aller à la rencontre des Autrichiens. , * ,

Cependant ceux-ci , aussi surpris qu’inquiets de voir sur leurs derrières une armée française , dont ils soupçonnaient à peine l'existence, avaient quitté les bords du Var, et accouraient à la hâte pour ressaisir leur ligne d'opérations , et combattre les Français. Les deux armées se rencontrent dans les plaines de Marengo, dans une position qui ne laissait plus de retraite à l’armée autrichienne , en cas de malheur. M. de Mêlas, après sa défaite, fut effectivement obligé de céder toute l’Italie, pour sauver les débris de son armée; et la conquête de ce beau pays, qui, attaqué de front, eût coûté tant de sang et de temps, devint ainsi le fruit d’une seule victoire, en le prenant de revers.

L’analogie de l'expédition des Français arec celle des Carthaginois est frappante (i). Le consul romain, Pubiius Scipion, après le passage du Rhône par Annibal , s’était retiré derrière les montagnes de la Ligurie, presque dans la même position où se trouva l’armée autrichienne. Le général carthaginois, au lieu de chercher à forcer le passage des Alpes de front , forme le projet admirable de franchir cette forroidable barrière, de revers, sur un point imprévu. 11 remonte le Rhône, d’abord jusqu'à Lyon, ensuite jusques près de Seyssel : là il quitte le fleuve, prend à droite au travers des montagnes, et escalade la chaîne des Alpes par le sentier du petit Saint-Bernard; il débouche ensuite, comme firent les Français, dans la vallée d’Aost. Les dangers qu’il courut de la part des montagnards, qui le surprirent dans plusieurs défilés; les peines qu’il se donna pour faire passer ses élépliants, et pour se frayer une nouvelle route, à la place de l’ancienne qui s’était éboulée, peuvent être mis en parallèle avec tout ce qu’il -en coûta aux Français de fatigues et de sang , pour traîner leur canon, et forcer le fort de Bar. Scipion quitta brusquement les montagnes de la Ligurie, au bruit du passage d’ Annibal, comme fit M. de Mêlas, mais, plus heureux que le général autrichien , il avait déjà passé le Pô à Plai-

(i) Voyez la note 17 pour l’expédition d’ Annibal.

DES GRANDES OPÉRÂT. OFFENSIV. 4^3 sance , et s’était porté sur le Tessin , lorsqu’il rencontra l'armée carthaginoise. Les Autrichiens, au contraire, n’étaient encore arrivés qu’à la hauteur d’Alexandrie, lorsque les deux armées modernes se joignirent à Marengo. La bataille que le général autrichien perdit dans cette situation, fut et devait être décisive , tandis que le combat que le consul romain perdit sur le Tessin, l’obligea .seulement à repasser le Pô, sans lui faire perdre sa communication avec Rome , d’où il attendait ses renforts. Un coup-d’œil sur la carte suffit pour faire connaître cette différence de situations , et pour montrer en même temps que Napoléon, tout en coupf^it la ligne d’opérations de son adversaire, conservait cependant la sienne, et la possibilité de faire sa retraite en cas de malheur, par la vallée d’Aost, sur les Alpes, et de là sur Genève.

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