‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 14 sur 21 · BES GRANDES OPÉRATIONS DE LA GUERRE DÉFENSI V E · texte numérisé non relu

BES GRANDES OPÉRATIONS DE LA GUERRE DÉFENSI V E

J L me reste maintenant à parler de la guerre défensive; mais comme les plaees fortes sont destinées à y jouer un rôle important, cherchons d'abord à fixer nos idées sur leur influence pour la défense des états.

On convient généralement de leur indispensable nécessité pour renfermer et mettre en sûreté dans leur sein les dépôts d’armes et de munitions, les arsenaux, les magasins, les établissements de toute espèce , et , en un mot, tout ce matériel immense, indispensable à nos guerres modernes, d’après la nature de nos armes, qu’on peut nommer les richesses militaires des nations. Nos canons, nos affûts, nos caissons, nos poudres, nos projectiles et nos fusils, ne peuvent se préparer qu’à force de temps et de dépenses. .Si l’on voulait attendre le moment du besoin pour s’en occuper, on se trouverait pris au dépourvu , et tout manquerait à -la -fois lorsque la guerre

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 473 éclate. Il faut donc faire des amas d’armes , de munitions et de matériel de toute sorte en temps de paix et de longue main, afin de pourvoir aux besoins urgents de la guerre ; et il est indispensable de renfermer toutes ces richesses militaires dans des forteresses, si l’on veut éviter qu’elles ne deviennent la proie de l’ennemi.

L’utilité des fortifications pour la défense de nos ports , de nos vaisseaux et de nos arsenaux maritimes, n’est pas moins évidente. Par exemple, si Brest et Toulon n’étaient pas fortifiés, le.s dominateurs des mers ne pourraient-ils pas , à l'aide de quelques troupes de débarquement, se rendre maîtres de toutes nos richesses maritimes, rassemblées dans ces ports, lorsque nos armées sont occupées dans le nord ou sur le Rhin ? - •*

Les forteresses assises sur les fleuves-frontières, non-seulement servent de places de sûreté pour les dépôts destinés à alimenter la guerre, mais encore elles forment des têtes de pont qui menacent sans cesse les armées ennemies, et les tiennent en échec. Ce sont des portes de sortie qu’on se ménage sur elles, tandis que le fleuve s’oppose à leurs propres entreprises. C’est ainsi que Strasbourg, Iqrsqu’il avait sa tête de Kell, et Mayence , ont été long-temps formidables aux Allemands, entre les mains des Français. Ces deux ‘ vastes places de dépôt sur le Rhin renfermaient dans leur sein tout l’attirail immense nécessaire

à nos armées offensives, et leur offraient deux portes excellentes pour passer la ligne du fleuve et se porter en Allemagne.

Les places assises sur les deux rives d’un fleuve perpendiculaire à la ligne des frontières, forment des tôles de pont peut-être encoré plus précieuses que les premières. Elles offrent à une armée défensive l’avantage immense de se porter sur l’une ou l'autre rive, de manoeuvrer suivant l’empire des circonstances, et de se couvrir toujours du fleuve contre les entreprises de l’agresseur. Si celui-ci vient par la rive droite , on 1 évite en passant sur la rive gauche; s’il traverse le fleuve, on repasse sur l’autre rive à la faveur des places qui servent de tête de pont; s’il se partage en deux corps séparés par le fleuve, pour opérer en même temps sur l’une et l’autre rive, l’armée défensive court attaquer celui des deux qu’elle juge le plus faible, en ne s’engageant à combattre de cette manière que la moitié des forces ennemies. C’est ainsi qu’un fleuve perpendiculaire aux frontières, muni de deux ou trois places fortes assises sur ses deux rives , peut contribuer plus efficacement à la défense d’un état qu’un fleuve-frontière. Il suffit à l’agresseur de passer celui-ci une seule fois, tandis qu’on le force à passer et à repasser l’autre plusieurs fois. Si les Autrichiens avaient bien réfléchi sur ce moyen de défense, ils auraient plusieurs places fortes à cheval sur le Danube , au-dessus et au-dessous de Vienne.

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 477 Iæs forteresses jouent un rôle important pour la défense des chaînes de montagnes qui ne présentent que très-peu de passagA. Il suffit souvent d’une seule batterie fermée, située sur un rocher inaccessible,' pour se rendre maître d’un col important, et arrêter les armées les plus formidables. Qu’on se rappelle que le fort de Bar, avec cinq cents hommes , faillit faire échouer la *plus brillante de toutes les expéditions modernes. Lorsque Napoléon construisit , au travers de la masse des Alpes, les deux belles routes du Mont-Cenis et du Simplon , pour unir l’Italie à la France, *il fit une faute dont il eut bien lieu de se repentir en i8i4 ; ce fut de négliger d’élever en même temps des forts, qui , fermant ces deux passages importants dans leurs goi^es les plus étroites , eussent mis dans ses mains les clefs de la France et de l’Italie. Deux simples batteries fermées lui eussent suffi pour permettre ou défendre à son gré la circulation des armées de l’un à l’autre pays.

Les places servent encore à recueillir dans leur sein les débris des armées après de grands désastres. Les vaincus y trouvent tout ce qui est nécessaire pour réparer ou remplacer leur matériel, et pour mettre en sûreté leurs malades et leurs blessés. Des troupes,' dispersées par d’affreux revers, courent y chercher un refuge : là, on les rassemble, on les rallie, on les réorganise, on les arme de nouveau, et on en

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recompose en peu de jours des corps capables de rentrer en campagne. Ces.inalbeureux debris, qui fussent devenus la proie du vainqueur, se réunissent de nouveau en armée , à la faveur des forteresses. Les villes de Venose et de Canuse, après la sanglante défaite de Cannes, sauvèrent dix mille fuyards de l’armée romaine, qui, devenus le noyau d’une nouvelle armée ^ se rendirent très-utiles en Sicile, où ils furent envoyésT Enfin , considérées comme les réduits des camps retranchés qu’on peut établir sous leur canon , les places offrent aux armées défensives des points d'appui et de sûreté qui peuvent avoir une influence décisive pour la défense des états. Je m’explique : les bons principes de la guerre défensive veulent qu’au lieu de s’opposer de front à une armée envahissante qui cherche à pénétrer dans l'intérieur d’un pays, on se place sur ses flancs; cette manoeuvre l'oblige à s’arrêter, afin de ne pas laisser derrière elle une armée qui couperait sa ligne d’opérations, dès qu’elle se serait imprudemment engagée dans l'intérieur du pays; et elle ne lui lak.se d'autre parti raisonnable que de marcher sur l'armée défensive. Celle-ci se retire aussitôt sous le canon des places frontières ; là, en sûreté dans des positions préparées d'avance, doublement fortifiées par l’art et la nature, elle brave les efforts impuissants d’une. armée offensive, qui, n’osant ni la combattre ni la laisser derrière elle, se voit réduite

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 479 & se livrer aux longueurs interminables d’une guerre de siège. Je développerai dans un instant ce système de défense que je ne fais qu’indiquer ici , système qui appelle les places à jouer un rôle si important dans la défense des états.

Tous ces genres d’utilité ne sont pas contestés aux places fortes par les militaires dignes de s’occuper des grandes opérations défensives de la guerre. Mais lorsqu’on veut fermer les frontières d’un empire presque uniquement par des lignes de forteres.se, sans le concours dés armées, l’opinion se partage siü l'efficacité de ce moyen. Ces prétendues barrières , en les doublant et même en les triplant , sont-elles capables d’arrêter les années envahissantes ? Leur construction dispendieuse n’épuise-t-elle pas les trésors de l’état pour des résultats fort incertains ? Et enfin, ce qui est le point capital , ces forteresses multipliées, que le .système actuel enta.sse sur les frontières, ne peuvent-elles pas, au-delà d’un certain nombre, nuire aux années actives plus qu’elles né leur sont utiles, en les affaiblissant par les garnisons qu’elles exigent pour leur con.servation ? Telles sont les questions délicates et importantes qu’il s’agit d’examiner d’un œil attentif et non prévenu. •

Imaginons, pour fixer nos idées, une frontière en pays ouvert, de cent lieues d’étendue, qu’on entreprend de couvrir par des places fortes contre les entreprises des ennemis, te sys-

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tème actuel veut qu’on établisse trois lignes successives de forteresses, espacées entre elles d’une journée de marche , ou de cinq ou six lieues. Ainsi, la défense totale de la frontière exige cinquante ou soixante places fortes. Suppusons-en cinquante seulement, pour caver au plus bas, et estimons la dépense de leur construction à quinze millions l’une dans l’autre, y compris les abris voûtés indispensables; nous trouverons que l’état se verra obligé de faire une dépense de 75o millions pour une seule frontière. Au reste, l’énormitâtde cette somme ne doit pas nous effrayer, si la triple barrière de forteresses qui en. doit résulter est aussi efficace et aussi formidable qu’on le prétend; car est-il des sacrifices pécuniaires qu’on puisse regretter, s’ils doivent contribuer à la sûreté et à la défense de la patrie? Mais ce labyrinthe de places contraindrat-il les armées envahi.s.santes à s’arrêter pour se livrer aux longueurs interminables d’une guerre de siège; ou bien les obligera-t-il à laisser en arrière des forces supérieures à celles des garnisons? Le raisonnement éclairé par l’expérience prouve (jue non.

Nos cinquante places, à six mille hommes de garnison l’une dans l’autre, absorberaient trois cent mille hommes pour leur défense ; ce qui est à-peu-près le nombre de troupes que les grands états de l’Europe tiennent ordinairement sur pied ; de sorte qu’on n’aurait plus d’armée à

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSFV. 48 1 opposer aux armées envahissantes, et les autres frontières se trouveraient absolument dégarnies. Mais la raison et l’usage réclament également contre cette di.spersion de forces , et l’on se borne à laisser un tiers de garnison seulement dans ce grand nombre de places, qui, d’après leur situation reculée ou leur éloignement des dépôts et des corps d’armée de l’ennemi, ne paraissent pas menacées d’un siège prochain, et qu’il sufGt par conséquent de mettre à l’abri d’un coup de main.

On propose même quelquefois , pour économiser les troupes de ligne, d’abandonner la garde de ces places aux habitants; mais cet abandon me paraît fort dangereux. En effet , rien n’empêche l’ennemi de former un corps léger de huit à dix mille hommes, suivi de trente ou quarante obusiers, qui , pénétrant sans peine au milieu des forteresses, et se portant rapidement jusqu’aux extrémités de la frontière, menacerait d’incendier les places sans garnison. Qu’un corps pareil se présente tout-à-coup devant une place totalement dépourvue de troupes de ligne, dont la garde est con6ée à quelques habitants mal armés et sans discipline; qu’il établisse aussitôt pendant la nuit ses quarante obusiers en batterie, à quatre cents toises de la ville, derrière quelque maison ou quelque accident de terrain, et qu’il fasse un feu de bataille pendant dou^e heures de suite: je me trompe fort, ou les habitants effrayés par l’incendie de leurs maisons, Édit. 3 1

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par les dangers et les cris de leurs femmes et de leurs enfants, et par le désordre inséparable d'une attaque inopinée, ne tarderont pas à ou> vrir leurs portes. Je veux qu’une place résiste, grâce à l’énergie de ses habitants; le corps incendiaire se porte aussitôt, sans perte de temps, devant une autre où il renouvelle la même tentative. Il est difficile de supposer qu’à la faveur de CCS attaques brusques et bien concertées, il ne parvienne à en surprendre quelques-unes, qui deviendront, entre les mains de l’agresseur, des points d’appui et de dépôt pour ses projets ultérieurs. C’est pour prévenir de pareils accidents qu’on laisse ordinairement un tiers de garnison dans les places même qui ne se trouvent pas immédiatement menacées. Nous ne pouvons donc pas nous dLspenser de consacrer au moins cent mille hommes pour garder nos cinquante forteres.ses, et nous aurons ainsi cent mille hommes de moins pour livrer des batailles, qui, en dernier résultat, décident du sort des empires.

Supposons, dans cet état de cho.ses, que l’ennemi s’avance sur plusieurs colonnes pour at- \ taquer notre frontière, défendue par une triple barrière de forteresses. Toutes les grandes routes qui mènent dans l’intérieur sont sans doute fermées par des places; alors ces colonnes, sans s’amuser à en faire le siège, quittent la route,

, suivent des chemins de traverse , pour tourner

DES GRANDES OPÉRÂT. DEFENSIV. 483 ces forteresses , en passant hors de portée de leur canon, et pénètrent ainsi entre les places fortes, sans autre difficulté que d’être réduites à suivre des chemins étroits, l’espace d’une ou deux lieues, chemins qu’il est aisé de làire réparer et élargir. On voit par-là que nos lignes défensives sont impuissantes pour l’empêcher de passer; je ne connais qu’une manière d’y réussir, c’est de former une chaîne de forteresses à portée de canon les unes des autres , ce qui tombe dans l’absurde.

Mais c’est lorsque les colonnes de l’ennemi ont achevé de passer, qu’on veut faire jouer aux garnisons un rôle important. Elles doivent, diton , fa ire des sortiqp, courir la campagne, enlever ses détachements et ses convois, et intercepter ses communications avec ses dépôts. Mais il lui est bien aisé d’échapper à tous ces inconvénients, et de conserver ses lignes d’opérations intactes , au milieu même d’un dédale de places fortes; il lui suffit pour cela de faire avancer son armée de réserve, dont la force doit être proportionnée au nombre de nos garnisons, et de faire observer nos places par des corps détachés devant celles qui peuvent lui nuire. Veut-il, par exemple, couvrir sa communication entre deux-places fortes de dix mille hommes de garnison chacune; il établit dix mille hommes devant celle de droite, autant devant celle de gauche , à une portée de canon des ouvrages, dafts des posi-

lions fortifit^es par l’art et la nature, couvrant la route qu’il e.st de son intérêt de conserver. Cependant que peut faire le gouvferneur d’une de ces places? Tente-t-il d’attaquer et de chasser Je corps qui l’observe : il ne peut point sans témérité hasarder toute sa garnison hors de sa place; les lois de la prudence exigent qu’il ne sorte qu’avec les deux tiers de ses forces; ainsi, il ne pourra employer que sept mille hommes contre le corps de dix mille hommes qui l’ohserve dans une position retranchée, et toutes les prohabilités sont contre lui. Essaye-t-il d’envoyer au loin des partis dans la campagne : ces partis sont poursuivis, harcelés, et coupés de leurs places, où ils ne peuvent plus rentrer. Il est évident que chaque gouverneur sera réduit à l’inaction dans sa forteresse par un corps égal à sa garnison ; et les cent mille hommes répartis dans nos places occuperont à peine^cent mille ennçinis pour les observer. Il y aura parité de forces employées de < part et d’autre , et notre triple ligne de places sera d’un faible secours pour nuire à l’agresseur.

Je sais qu’on calcule avec assez de raison qu’il • faut des forces triples pour bloquer une garnison; ainsi, si l’ennemi croyait devoir bloquer les places qu’il laisse en arrière, il consommerait beaucoup plus de troupes que les défenseurs. Mais nous venons de voir qu’il lui est assez inutile de les bloquer; il lui suffit de les obser-

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 485 ver avec soin, pour qu’elles ne puissent lui nuire. Il peut eng.ager son armée active au milieu de nos places, lorsqu’elles sont abandonne'es à elles-mêmes, et pénétrer sans crainte audelà de notre triple ligne de forteresses , en prenant la précaution de laisser une armée d’ob-servation en arrière. Lorsqu’il est sorti enfin de ce dédale de places, il doit s’étendre dans le pays, afin d’en tirer des ressources; il doit y établir des dépôts, une base d’opérations, son armée de réserve, et conduire la guerre, en un mot, presque comme si nos places n’existaient pas, dès qu’elles se trouvent hors du théâtre des armées actives. «

Cette frontière -de cent lieues, munie de cinquante forteresses, n’est point une supposition imaginaire : elle existe réellement, et nous pouvons interroger l’expérience d’une guerre fort récente, pour connaître ce que nous avons le droit d’attendre d’une triple ligne de places fortes, abandonnées à elles-mêmes. La Francè, sur sa frontière du nord, depuis la mer jusqu’au Rhin, a cinquante places bonnes ou mauvaises, ou elle les avait ( car je ne sais lequel des deux je dois dire, dans la situation critique où elle se trouve réduite ! ). Les alliés, après la bataille de Waterloo, qui avait détruit l’armée française, ont bravé avec raison la vieille réputation de notre triple ligne du nord, et ils ont pénétré en France, sans s’arrêter devant des places qui de-

viennent des barrières impuissantes pour arrêter les invasions, aussitôt qu’elles sont privées du concours des armées défensives.

Je fais une prière, c’est qu’on ne se hâte pas de conclure de ces observations sur l’insuffisance des lignes de places frontières pour la défense des états, que je juge les forteresses d’une faible utilité. Je leur accorde au contraire une telle influence sur la stabilité des empires, que je pense qu’un bon système de guerre défensive ne peut reposer que sur des places fortes. .Je blâme seulement leur disposition actuelle et notre méthode de les entasser au hasard sur l’extrême frontière , où leur grapd nombre devient à charge, par la quantité de troupes qu’elles ab.sorbent pour leur garde, tandis qu’on n’en établit aucune dans l’intérieur : de sorte que l’armée défensive, forcée quelquefois par de grands désastres à abandonner ses lignes frontières,,et repoussée dans l’intérieur par un concours de circonstances fâcheuses , se trouve séparée de toutes ses forteresses, et contrainte de soutenir la guerre sans dépôts, sans arsenaux, sans magasins, et sans hôpitaux. Armes, munitions, canons, caissons, points d’appui, tout lui manque au milieu de son propre pays; et, privée des dépôts et des abris protecteurs des places, elle se trouve dans l’impossibilité de .se réorganiser et de se retremper. C’est ce qui arriva à Napoléon en i8j4: la perte de la bataille de

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 487 firienne s’étant opposée à ce qu’il atteignit les forteresses de la Lorrâine, le théâtre de la guerre s’établit dans les plaines de la Champagne, loin de toute forteresse, et les nombreuses places dont la France est enceinte se trouvant hors de la sphère d’activité des armées, ne jouèrent plus qu’un rôle peu important. A quoi bon cette multitude de petites places avec lesquelles nous nous efforçons en vain de fermer nos frontières en pays ouvert, si les colonnes ennemies peuvent passer à côté? Lorsque leur petitesse et leur situation éloignée de toute bonne position d’armée les rendent incapables de servir de dépôt et de point d’appui aux force^Bctives, leur grand nombre peut devenir à charge à un général en chef, en affaiblissant son armée par la quantité de troupes qu’elles consomment pour leur conservation.

Si, à l’aide de la réflexion et de l’expérience, les généraux parviennent à se convaincre que les états ne peuvent se défendre que par le moyen des armées, mais que les armées ne peuvent se form s’organiser et trouver de la sûreté et de la stabilité qu’à l'appui des places fortes, alors ils se formeront une idée exacte de la guerre défensive, et tout rentrera dans l’ordre. Les uns renonceront à la folle idée de vouloir arrêter l’agresseur uniquement par des chaînes de forteresses, et les autres abandonneront l’idée peut-être plus folle encore de’confier

le salut de l’état à un instrument aussi fragile qu’une armée sans dépôts et sans points d’appui, qu’on voit se dissiper à la première bataille perdue, sans pouvoir la réorganiser. Le rôle des places étant bien déterminé , il deviendra aisé de prévoir les points où les vicissitudes de la guerre peuvent les rendre utiles, et on les disposera avec plus d’art. Au lieu de les entasser toutes sur les frontières , on en dispersera dans toutes les provinces qui craignent de devenir le théâtre de la guerre, et jusqu’au centre d’un royaume; on les fera grandes et spacieuses, en rapport avec les besoins de nos armées actuelles, et l’on préparera s^us leur canon des abris protecteurs pour les armées défensives. Voici mes idées à ce sujet , que je tâche de rendre sensibles par une application.

Sur cette frontière ouverte de cent lieues, que le système actuel surcharge de cinquante places fortes, j'en établis cinq og six seulement à quinze ou vingt lieues les unes des autres. Elles occuperont les nœuds des principales routes, et surtout les deux rives des fleuves, quelle que soit leur direction, afln de faciliter les mouvements des armées. Il faut qu’elles soient grandes pour qu'elles puissent subvenir aux besoins de nos armées belligérantes, dont la force s’élève souvent à plus de cent mille combattants. Les petites places suffisaient sans doute aux petites armées’des temps passés; mais aujourd'hui , coin-

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 48g ment pourrions-nous renfermer dans une étroite enceinte les hôpitaux, les arsenaux, les dépôts, les magasins , les tnunitions de guerre et de bouche, les canons, les parcs de rechange, les Toitures, et tout l'attirail immense de nos armées de cent mille hommes ? Il est donc nécessaire que nos places s'agrandissent dans la même proportion que nos armées, et je ne crois pas que leur enceinte doive se former de moins de dix à douze fronts. Si l’on craint les surprises pour ces grands dépôts, qu’on peut regarder comme les ancres de l’état , lorsque la guerre de campagne ne leur laisse que peu de troupes j>our,leur garde, il est aisé de les soustraire à ce danger, par l’établissement d'une citadelle, qui , facile à garder avec très-peu de monde , garantisse la r^ prise et la possession de la ville.

C’est une idée admirable que celle de Vaubau, de préparer sous le canon des principales places, des camps retranchés qui assurent aux armées un abri et un refuge contre les coups de la fortune, lorsque leurs malheurs ou leur faiblesse numérique ne leur permettent plus de lutter en rase campagne. C’est ainsi que les Romains trouvaient un .asyle dans leur camp après la perte d’une bataille. Comme c’est principalement sur cette idée que doit rouler le système défensif que je développerai dans un instant, il est important d’en faire l’application à toutes nos places, application dont je ne me di.ssimule pas

4go CHAPITRE XIV.

les tlifficnUés; car il faut que les camps retranchés, ëbibiis sous leur cation, capables de contenir cent mille hommes au besoin, n’exigent cependant que fort peu de troupes pour leur defense ordinaire, et laissent à l'armée qui s’y réfugié momentanément . toute son action et tout son développement, lorsqu’elle veut reprendre l’offensive.

Je ne vois j>as de meilleur moyen pour remplir ces conditions, que celui d’établir quatre petits forts autour de chaque place , formant un immense quarré dont la place occuperait le centre. Ces forts, fermés en tous sens, seraient établis sur les sommités les plus avantageuses des hauteurs, à environ douze ou quinze cents taises des ouvrages de la place, et espacés entre eux de deux ou trois mille toises. L’espace compris d’un fort à l’autre formerait un champ de bataille capable de recevoir une armée de cinquante à cent mille hommes, qu’on pourrait regarder comme inexpugnable: les forts, armés de canons de gros calibre, en appuieraient parfaitement les ailes; quant au centre, sur leqiiel ils auraient j>eu d’action à cause de leur éloignement, on pourrait le renforcer par des ouvrages de campagne construits au moment même du besoin, et soutenus par le canon de la place. Ainsi les quatre forts circonscrivant chaque forteresse, formeraient tout autour un vaste camp retranché présentant quatre fronts ou quatre champs de

DES GRANDES OPÉR^. DÉFENSIV. 491 bataille différents; de sorte que de quelqile côté que l’ennemi arrivât, nous pourrions lui faire face avec notre armée. La garde ordinaire de ce camp retranché, qui se réduit à celle de quatre petits forts, ne pourrait pas exiger plus de huit cents hommes, et la place qui en ferait le réduit mettrait en sûreté tous les établissements et les dépôts nécessaires à l’existence et à la réorganisation des armées. On ne tardera pas à apercevoir quel résultat immense on a le droit d’attendre de ce dispositif de fortifications; dispositif qu’il est aisé de varier suivant l’assiette de chaque place, et d’adapter au terrain, en profitant des positions qu’offre la nature.

A une vingtaine de lieues en arrière de ces premières places fortes, j’en établis d’autres semblables , aussi espacées entre elles de quinze ou vingt lieues, et ainsi de suite, jusqu’au centre du royaume. Nous obtenons de cette manière des dépmts, des arsenaux, et des points d’appui, pour les armées et la population, dans quelque province que la fortune transporte le théâtre de la guerre. Les principaux passages des montagnes et des forêts seront gardés par des forts ou batteries fermées, qu’il ne faut poiiit confondre avec les places.

Quant aux capitales, la mollesse et la corruption de leurs. nombreux habitants, incapables de supporter les privations qu’entraîne la guerre, mettent ordinairement un obstacle invincible à

492 CHAI'FTRE XIV.

leur défense. 11 faut se borner à défendre les approches d’une capitale par des corps d’armée soutenus par des foi tifications passagères, et établir non loin d’elle une grande jflace centrale qui soit un arsenal général d'armes et d’artillerie, et le dernier dépôt de la fortune publique. C’est ainsi que je voudrais voir en France une grande place de dépôt centrale sur la Loire, au lieu de cette foide de petites forteresses frontières, si insignifiantês pour réparer de grands désastres.

Pour apprécier l’influence et la valeur de cette nouvelle di.sposition de places fortes, sur la défense de l’état, imaginons que l’ennemi prenne l’ofTensive avec une armée active de cent cinquante mille hommes. Nous ne pouvons lui opposer que cent mille hommes de troupes en état de tenir campagne. Quant aux recrues et aux jeunes troupes inexpérimentées, nous en jetons trois mille dans chacune de nos cinq places frontières, aün de les garder contre les insultes et les surpri.ses, et nous formons les autres en armée de réservée, à vingt ou trente lieues en ^ arrière, à l’appui de nos s’econdes places, que nous pouvons regarder cômme notre base d’opérations. C’ést pour cela que nous les avons établies à cette distance des frontières. Si nous les eussions rapprochées davantage, elles se fussent trouvées dès le début de la campagne, dans la sphère d’activité des armées belligérantes, susceptibles de se voir bloquées ou observées, et

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 4p3 elles n’eussent par conséquent pas joui de la tranquillité nécessaire pour former, équiper et protéger de nouvelles troupes; les recrues destinées à s’armer et à s’équiper dans leur .sein, eussent été dispersées par des partis ennemis avant de pouvoir s’y rassembler; et l’armée de réserve, qui ne peut s’organiser qu’en puisant dans leurs dépôts tout le matériel nécessaire à la guerre, n’cùt pu se former qu’avec les plus grandes difficultés.

Si l’agresseur divisait ses forces en plusieurs armées hors de portée de se soutenir mutuellement, afin d’agir sur des points éloignés, nous profiterions bien vite de cette grande faute pour tomber avec la majeure partie de nos troupes sur le corps le plus voisin, et l’écraser sous le poids de forces supérieures , avant que les autres, retardés dans leur marche par des corps d’observation, ne pussent venir à son secours; système de défen-se qui a déjà été développé dans le chapitre des marches : ainsi je me dispenserai de le reproduire ici.

Mais je veux qu'il fas.se la guerre suivant de bons principes : ainsi scs différents corps marcheront de manière à se secourir entre eux , et à ne former qu’une seule armée. C’est dans cette disposition qu’ils pénétreront entre Jeux de nos places frontières. Quel que soit l'usage suivi dans les dernières guerres, nous nous garderons bien de nous opposer de front, avep nos cent mille

hommes , à la marche de cent cinquante mille de l’ennemi; ce serait mettre les chances de la yuerre contre nous; car si c’était pour lui livrer bataille, la supériorité du nombre fixerait sans doute la victoire de son côté; si c’était pour retardej* ses progrès en nous retirant de position en position, nous découragerions nos troupes par ces manœuvres rétrogrades, sans pour cela obtenir l’avantage que nous recherchons de le forcer à disséminer ses forces actives. Son armée de réserve, qui, suivant les principes établis, doit remplacer sa première armée , suffirait pour bloquer ou observer les places laissées en arrière, soumettre et contenir la population, et assurer ses communications et ses subsistances; de sorte que nous perdrions du terrain sans obliger son armée active à s’affaiblir.

Les camps retranchés, tels que je viens de les décrire, dont nous entourons nos places, nous permetten*^ d’adopter un système défensif bien plus efficace, que j’ai déjà fait pressentir, c’est celui de nous placer sur les flancs de l’armée offensive. Aussitôt qu’elle s’engage entre deux de nos places frontières , nous nous hâtons de jeter six ou sept mille hommes dans l’une des deux , susceptible de se voir investie et assiégée, afin de compléter sa garnison, et nous nous retirons avec le reste de notre armée, de position en position, jusque dans le camp retranché de l’autre place. Dans cet ^tat de choses, que peut faire

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DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 4g5 l’ennemi? S’avance-t-il têniérairenient dans l'intérieur, en négligeant notre armée qui se trouve sur son flanc , il court à sa perte: car, dès qu’il a passé , nous nous portons sur ses derrières , et nous le privons de toutes ses<communications avec ses déf»ùts et sa base d’opérations. .Son armée, sans magasins, sans vivres, sans hôpitaux, et bientôt sans munitions, au milieu de toute la population qui se soulève autour d’elle, à l’appui des forteresses intérieures, dé|)érit journellement sans pouvoir se renouveler, et n’aspire bientôt plus qu’à se retirer de ce faux pas; trop heureuse si elle y parvient. Prend- il le parti de laisser une armée égale à notre armée, pour nous observer et nous contenir dans notre camp, et de pénétrer ensuite, avec les cinquante mille hommes qu’il a de plus que nous, dans l’intérieur du pays : non-seulement celte incursion, qui ne tarde pas d'être arrêtée et par notre armée de réserve et par la population en armes , ne lui procure aucun avantage, aucune conquête stable et réelle, mais encore elle l'expose aux plus grands dangers. En effet, si l’armée qu’il laisse en arrière viwt à essuyer des échecs qui l'obligent à se retir*, son armée d incursion n’a plus de retraite, et trouve son tombeau au sein des contrées qu elle a ravagées.

Convaincu de l’impossibilité de s’avancer en laissant notre année défensive sur son flanc et sur ses derrièrës, il prendra sans doute le parti

de marcher sur elle avec toutes ses forces. Alors, retirés dans le camp retranché de l’une de nos places frontières , nous prenons notre ordre de bataille entre deux forts , sur le côté du quarré faisant face à l’agresseur. Nous pouvons nous j regarder comme inexpugnables , suV-toiit si nous ne négligeons pas d’élever, pour soutenir notre centre entre les deux forts qui appuient nos ailes, quelques travaux de campagne, ouvrages d’une nuit, dans le genre de ceux décrits au chapitre IX, qui seront protégés par le cation de la place.

La place sert de réduit de sûreté à notre camp , et elle nous offre toutes les ressources dont nous avons besoin en munitions de guerre et de bouche. Mais ces ressources ne sont pas inépuisables; il s’agit de les renouveler; ce qui nous est facile par les communications que nous conservons libres avec nos places du côté opposé à l’ennemi. L’agresseur voudrait-il nous priver de ces communications , il ne peut y parvenir qu’en nous bloquant de tous côtés; mais, pour cela, il faut qu’il divise ses cent cinquante mille hommes en quatre corps , placés un de traque côté de l’immense quarré de douze mille toises de pourtour, formé par nos quatre forts. Qu’on calcule les distances que ces corps auront à parcourir pour se secourir mutuellement, et l’on trouvera que l’armée défensive a le temps d’attaquer avec succès l’un d’entre eux avant que les autres n’arri-

DES GRANDES OPÉRÂT. DÉFENSIV. 497 vent à son aidé, sur-tout si elle fait ses dispositions pendant la nuit, à l’insu de l’ennemi, pour commencer le combat aux premiers rayons du jour. Rien ne gêne nos mouvements et notre sortie, et nous tombons subitement, avec cent mille hommes déployés, sur un corps isolé de trente ou quarante mille hommes : la victoire ne peut pas être douteuse. Ce n’est pas .sans raison qu’on a estimé que, pour bloquer des troupes dans un camp retranché ou dan.s une place, il fallait le triple de forces.

Ainsi, de quelque manière que j’envisage les oj)ératiüns offensives de l’ennemi, je ne vois pas qu’il pui.sse ni se hasarder à la’isser une armée défensive sur ses derrières, ni attaquer ou bloquer cette armée avec quelque apparence de succès dans son camp retranché. Ce .système des camps retranchés,établis sous le canon desplaces, me parait admirable pour arrêter son invasion dès le délAt.

• On m’objectera sans doute que , ne pouvant rien entreprendre contre notre armée défensive, il se jetera sur une place voisine pour en faire le siège. Voilà justement où je voulais l’amener; je voulais l’obliger à se livrer à une guerre de siège , toujours si lente, si dispendieu.se, si dangereuse sons les yeux d’une armée défensive encore intacte, et si peu fertile en "grands résultats. Il ruinera son armée et ses munitions pour la conquête d’une seule place dans une campagne, a'. Edit. 3a

et encore combien cette conquête n’est-cllc pas incertaine. Que de chances nous aurons pour le loreer à en lever le siège, sur- tout lorsque sa ligne de communication avec ses dépôts, celle par laquelle il reçoit et son parc de siège , et scs munitions, et ses vivres, a plusieurs marches de longueur. .Si nous savons, manœuvrer avec vivacité et précision, commetU parviendra-t-il. à couvrir en même temps cette ligne ainsi que le siège, et à nous empêcher de jeter des secours dans la place ?

Telle est l’idée que je me suis formée du rôle que les places fortes sont appelées à jouer. Seules , elles me paraissent insuffisantes pour la défense des frontières en pays ouvert ; car ce ne sont que des masses mortes , dont l’influence ne s'étend guère au-delà de la portée du canon de leurs ouvrages: mais, considérées avec leurs camps retranchés comme les points d’appui et les refuges des armées défensives , Considérées comme des têtes de pont pour assurer les manœuvres d’armée sur les lignes des fleuves, considérées aussi comme les dépositaires assurés de nos richesses militaires , elles deviennent pr'écieu.ses et indispensables pour la sûreté et la stabihté des états. Mais ne les prodiguons pas avec profusion sur les mêmes points, de peur de nous voir obligés, pour les garder, d’affaiblir les forces actives, qui, en dernier résultat, décident du sort des empires.

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