‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 5 sur 21 · DE LA LEVÉE DES TROUPES · texte numérisé non relu

DE LA LEVÉE DES TROUPES

Le.s Anglais forment de leurs premières levées, des troupes de réserve qui ne se rassemblent qu’à certaines époques pour s’exercer, et qui ne sont soldées que lorsqu’elles sont rassemblées ; les troupes actives puisent dans cette milice les hommes nécessaires pour se recruter. Les Français ont aussi formé pendant long-temps une milice désignée par la voie du sort, mais qui différait de celle des Anglais, en ce qu’on s’en servait rarement pour recruter les troupes de ligne.

Une milice en ré.serve, formée par des appels annuels sur la cla.sse des jeunes gens qui attei- 1

gnent leur vingtième année, destinée à renforcer les troupes actives en temps de guerre, et à les recruter en tous teinps^ serait pour la France d’un avantage immense. Les jeunes gens, rassemblés par arrondissement à certaines époques, lorsque les travaux de la campagne sont le moins pressants, formeraient des cohortes momentanées où ils commenceraient à s'exercer et i

à .s’habituer à la vie militaire. L’armée de ligne, alimentée annuellement par une jiortion de cette réserve désignée par le sort, ne recevrait plus \

que des soldats instruits et disciplinés; et, lors- '

que la guerre éclaterait , la réserve entière .se tiendrait prête à marcher au premier signal, pour aller renforcer les troupes actives eu .s’incorporant dans leurs cadres. On doublerait ainsi les forces militaires d’un état en temps de guerre,

sans fatiguer la population, avec un léger surcroît de dépense en temps de paix; car la réserve ne serait soldée que durant ses rassemblements, et tout le reste du temps, les soldats seraient» rendus a leurs travaux. Ce système, qui s'étend et s« resserre à volonté, se prête avec facilité à l’augmentation de troupes exigée par l’état de guerre, à l’économie recherchée dans l’état de paix. Rien n’est plus dans l’intérêt de la population et des finances d’un état, que de n’avoir à entretenir habituellement que la moitié des troupes qu’il peut opposer à ses ennemis.

A Rome, fous les citoyens en état de porter les armes, qui n’avaient point accompli vingt campagnes, formaient une réserve qui s’exerçait journellement au Champ-de-Mars, sous les yeux des magistrats. La ville entière n'était qu’un camp d’exercice, et c’est ce qui explique cette étonnante facilité qu’on avait de lever des légions prêtes à se battre dès le lendemain de leur formation. Mais les peuples modernes, moins passionnés pour la guerre, moins avides d'exercices, ont besoin d’être stimulés par des institutions qui forcent la classe destinée à recruter et à renforcer l’armée active, à se livrer aux exercices militaires : c’est là l’objet des réserves que nous proposons.

Dans un vaste état , les habitudes et le caractère ,des habitants ne sont pas par -tout les

DE LA LEVÉE DES TROUPES. 85 memes; ils varient suivant les provinces, et conviennent plus ou moins aux differentes armes. Rien de plus important que de saisir ces nuances, afin d’assigner les recrues d’un pays à l’arme pour la'quelle elles sont le plus propres. Il est des provinces, par exemple, telles que la Lorraine et l’Alsace, dont les habitants montent beaucoup à cheval, et ne se servent que de chevaux pour l'agriculture ; les jeunes gens de ces contrées, élevés au milieu des chevaux, s’attachent à ces animaux, apprennent à les panser, et l’usage journalier de les monter, à cru dès leur enfance, leur donne plus de souplesse, de hardiesse et d’à -plomb,’ que plusieurs années de leçons d’équitation. Ce sont ces pays qu’il est important de réserver exclusivement pour le recrutement de la cavalerie; car, si on prenait pour cette arme des jeunes gens qui n’eussent aucune habitidiMu cheval, leur éducation exigerait plusieur^années pour les transformer en cavaliers adroits; au lieu qu’en suivant la méthode que je propose, la cavalerie se formera plus promptement encore que l’infanterie, parce qu’elle exige moins de précision dans ses mouvements e.t dans ses manœuvres.

I^e service de l’infanterie légère demande des jeunes gens vifs, intelligents, lestes, nerveux, et légers à la course, tels qu’on les trouve dans le midi de la France. Iæs pays .septentrionaux, au contraire, produi.sent des hommes robustes.

86 CHAPITRi: PREMIER.

{XUients , flegmatiques, fermes et inébranlables à leur poste, qualités précieuses pour l'infanterie de ligne.

Le rliinat et les aliments ont une grande influence sur le physique et sur le moral des hommes : les habitants du" nord, engourdis par les frimas, engraissés par la bière, ont le corps gros et lourd, l'humeur patiente et flegmatique, et l'imagination paresseuse. Ceux du midi , animés par la double chaleur du climat et du vin, ont le corps .sec et maigre, mais nerveux, l'imagination vive, et l’humeur inconstante. Cette différence dans leur organisation en établit une très-grande dans leurs qualités pour la guerre. Les premiers, habitués à une vie dure au milieu de leurs affreux climats, où ils vivent de privations, doués d’une constance et d’une patience à toute épreuve, soutiennent les travaux et les fatigues de la s.ins proférer

de plainte; sont impa.ssibles aux coups de la fortune, et obéissent machinalement .sans aucune réflexion; mais froids, apathiques et lents, ils soutiennent difficilement les marches rapides, et sont peu propres aux attaques brusques et aux saillies de l'audace. Les seconds, vife et agiles, .susceptibles d’enthousiasme et* d’élan, marchent rapidement en avant , courent sur l’ennemi, et se précipitent au milieu des périls. Rien de plus redoutable que leur première impulsion; mais ce premier feu se calme bientôt;

'il). Ai

DE LA LEVÉE DES TROUPES. 8; un long danger les dégoûte; de longs travaux les impatientent; la vie rude des camps, qui ne leur offre aucune des douceurs auxquelles ils sont accoutumés, leur paraît insupportable; les marches rétrogrades les découragent; si le succès les enflamme, le moindre revers les abat; indociles et inconstants, ils «t’obéissent que difficilement au frein de la discipline.

Il ne m'appartient pas de décider entre ces deux espèces d'hommes quelle est la plus propre à la guerre. Cette question d’ailleurs serait a.ssez oiseuse, puisque les souverains, u'ayant pas ordinairement le choix de lever leurs trou|)cs dans le nord ou dans le midi , sont obligés de les prendre indistinctement dans tous les pays de leur domination. Je veux seulement conclure de ces observations sur les variétés de l’espèce humaine , que la guerre ne doit pas se faire de U même manière avec des troupes septentrionales ou des troupes méridionales. Les premières doivent se mouvoir et se conduire avec ordre et précision, d’une manière lente, réglée et uniforme; avec les .secondes, il faut marcher rapidement, attaquer brusquement, et se livrer à toutes les saillies de l’audace. Celles-ci, vives et fougueuses, supportent impatiemment le feu de l'ennemi, et s'a.ssujétissent difficilement, à la défense d'une position; si on -ne les fait marcher en avant, elles cèdent bientôt du 'terrain, ce qui les rend plus propres aux combats of-

fcnsifs qu’aux combats défensifs. Celles-là, tranquilles et calmes, préfèrent d’attendre froidement leur ennemi, pbitôt que d’aller au-devant de lui, et elles restent inébranlables sous son feu , ce qui les rend plus propres aux combats défensifs qu’aux combats offensifs. L’obéi.ssance passive est la première vertu des soldats septentrionaux; mais pour tirer parti des méridionaux, il ne suffît pas de commander, il faut .savoir de plus émouvoir letir imagination et parler à leur esprit, ce qui les rend beaucoup plus difficiles à conduire. Avec les uns, on fait des conquêtes lentes, il est vrai, mais stables. Avec les autres, on peut se promettre des succès prompts et brillants, mais peu .solides; le moindre revers les décourage, et tout l’édifice de leurs conquêtes s'écroule au premier caprice de la fortune : et qui peut .se fiatter de fixer longtemps cette volage déesse! ' *

Digitizeâ

DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE.

Les levées ne donnent qu’une multitude confuse, incapable de se mouvoir avec ordre, et de prendre le.s formes convenables à la marche ou au combat, jusqu’à ce qu’on les ait divisées, subdivisées , et classées dans de justes proportions. 11 s’agit de former de ces éléments un corps dont tous les membres puissent obéir subitement aux mouvements qu’on veut leur imprimer,- et rendre les services qu’on se propose d’en obtenir ; c’est ce que nous entendons par organisation d’armée. Iphicrate, l’athénien , comparait un corps d’armée au corps humain , dont le général en chef .serait la tète, les officiers les nerfs, l’infanterie de ligne ou corps de bataille le buste , la cavalerie les pieds, et l’infanterie légère les mains. Quoique cette comparaison ne soit pas parfaitement juste, elle peut cejjendant servir à nous donner une première- idée du genre de service des diflerentés armes , et sur - tout de

go CHAPITRE II.

l’obéissance de toutes les parties à une volonté

unique.

Mais, pour organiser cette multitude confuse , et la transformer en une armée dont toutes les parties soient mues par une seule volonté, comme les membres de notre corps, il ne suffit pas de lui donner un chef unique; car un seul homme ne peut avoir d’action immédiate que sur un • petit nombre. Il faut donner à ce chef des agents intermétliaires , pour faire exécuter ses ordres à #de certaines portions de troupes, qui elles-mêmes soient divisées en plusieurs parties dirigées par d’autres agents, et ainsi de suite, jusqu’aux plus petites subdivisions. I^e général parvient de cette manière, à communiquer par degrés sa volonté aux derniers soldats, et à les faire agir comme il l'entend. C’est ainsi que , daus une machine compliquée , la roue motrice , qui ne peut communiquer innnédiateraent son mouvemeut qu’à un petit uoriibie de roues, eu fait cependant mouvoir des milliers par des rouages intermédiaires.

I.es Romains sont les maîtres de tons les peuples <lans le grand art de 1’organi.sation des armées , cet art qui nous apprend à diriger avec ensemble et précision , et à faire concourir à no.s des.seins toutes les forces partielles d'une multitude iinaiense. Nous avons vu qu’éclairés par l’expérience ils avaient adopté , pour l’organisation de leurs troupes, troi^ divisions principales :

DE L'ORGANISATION LÉGIONAIRE. 91 la cohorte, la légion et l’année consulaire. Je me propose ici, en comparant la formation de leurs cohortes et de leurs légions avec celle de nos bataillons et de nos régiments , de faire .sentir l’immense siip«‘riorité «le l’ancienne sur la moderne, et riiii{)ortance d’imiter leur admirable organisation légionaire, autant que le permet la différence de nos armes. Quant à la formation «les corjMi d’armée , je n’en parlerai que phis tard.

La cohorte était l’unité dans les Iwtailles des Romains; c’est-à-«lire que c’était une masse d'hommes «pii coniliattaient , marchaient, et agissaient en.scmble à la voix d’un chef. On se rappellera qu’elle était d’envir«m quatre cent quatrevingts hommes , divisés en trois manipules, dont chacun était composé de cent vingt légionaïres de ligne, destinés à combattre en rang et de pied ferme , et «le quarante véiites, troupe légère chargée de reconnaître , d’escarmoucher et de poursuivre.

Nos bataillons ont remplacé les cohortes toroaines, comme unités dans les batailles; leur fore», qui n’a jamais été déterminée d’après des principes fixes , a varié depuis trois cents jusqu’à mille hommes. Aujourd’hui l’usage, fondé sur l’expérience , veut qu’on leur donne de six à huit cents hommes : mais, ce qui a varié encore plus que leur force , c’est le nombre des compagnies dont on les a composés, qu’on a augmenté ou diraiiuié, sans se rattacher k aucun principe. On

ga CHAPITRE IL

a composé les bataillons au hasard, tantôt de quatre, tantôt de six, tantôt de huit, tantôt de neuf, tantôt de dix compagnies de cinquante , cent, et même deux cents hommes, suivant le caprice du moment.

Louis XIV fit choisir six hommes d’élite par bataillon , pour lancer les grenades dans les sièges, si fréquents sous son règne. Cet essai fit sentir l’importance d’avoir des soldats d’élite , pour servir d’exemple et de modèle au reste du bataillon ; on étendit cette institution , et l’on forma de ces grenadiers une compagnie d’élite , qui se rendit plus utile encore dans la guerre de campagne que dans la guerre de sièges. Mais , au lieu de faire de la grenade la récompense du mérite et de la valeur , nos chefs de bataillon , trop souvent guidés par une vanité puérile, qui sacrifie des intérêts réels à une vaine ostentation, la donnèrent aux soldats les plus grands; comme si le courage se mesurait à la taille! Une haute stature n’est un garant ni de la bravoure ni de la force physique; elle n'en impose point à un ennemi aguerri. Les Romains , quoique petits , bravaient hardiment la taille gigantesque des Gaulois et des Germains.

La guerre de la révolution a introduit l’usage dans les bataillons français d’une seconde compagnie d’élite , composée des hommes les plus petits : cette innovation a du moins le mérite de corriger le préjugé qui flétrit les petites tailles

DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. 93 dans l’opinion des militaires. D’ailleurs, les petits hommes, ordinairement fort lestes et fort légers, paraissent très-propres au métier de troupes légères, auquel on destine cette compagnie de voltigeurs.

Mais le plus grand vice de nos bataillons , c’est de n’avoir qu’une seule espèce d’infanterie. Autrefois nous en avions de deux espèces : les piquiers , qui combattaient de pied ferme , et les arquebusiers , destinés à tirailler. Lorsque l’infanterie de ligne et l'infanterie légère eurent également adopté le fusil, cette similitude des armes conduisit par degrés à confondre ces deux espèces de troupes, dont le service est cependant fort différent. Tous les fantassins reçurent la même éducation, et furent exercés aux mouvements et aux manœuvres régulières de ligne. Dès-lors il n’y eut plus d’infanterie légère; car je ne regarde pas comme telle ces bataillons qui parmi nous portent encore ce nom , puisqu'ils sont non-seulement armés, mais encore instruits et exercés comme le reste de l’infanterie. Ils n’orit de léger que le nom; pour tout le reste, c’est de l’infanterie de ligne.

Cependant, en temps de guerre, on éprouve l’indispensable nécessité de couvrir de tirailleurs le front d’un bataillon, pour éloigner ceux de l’ennemi dans un combat, et d’éclairer les colonnes dans les marches, par des troupes éparses qui puissent battre et fouiller le pays ; de sorte

qu’on se trouve obligé de con.sacrer dans chaque bataillon une compagnie de ligne ou bien de tirer de chaque compagnie un certain nombre de soldats, pour faire le métier de troupes légéies. Mais ces soldats ne peuvent faire que fort mal un métier qu’ils n’ont point appris, et auquel on ne les a jamais exercés. D’ailleurs qu’arrivc-t-il ? c’est que les mêmes soldats, placés tantôt en ligne, tantôt en tirailleurs, reçoivent de leurs officiers des in.structioii8 opposées qui confondent et bouleversent toutes leurs idées. En ligne, on leur dit de rester constamment dans leurs rangs , inébranlables à leur poste ; en tirailleurs , an contraire , on leur crie de se disperser de tou.s côtés, et de se retirer devant l’ennemi , sans jamais l’attendre. C’est ainsi que nous gâtons nos soldats de ligne par le métier de tirailleurs, eu les accoutumant à quitter leurs rangs , et que l’habitude de manœuvrer en ligne les rend lourds, pesants et maladroits pour le service de troupes légères. La multitude n’a qu’une sphère d'intelligence fort circonscrite, et lorsqu’on lui demande des cho.ses différentes , elle les confond , et ne les exécute qu’imparfaitement et à contre-tein2)s. En général, veut-on réussir dans un art quelconque, il faut s’y livrer exclusivement; mais si l’on s’adonne à j>lusieurs à-la-fois, on n’obtient jamais qu’un succès médiocre.

Je pourrais invoquer l’expérience à l’appui de cette a.ssertioii : combien de fois n’avons-noü.s

h'. f:oogk'

Di.

DE LORGANISATION LÉGIONAIRE. 95 pas vu nos bataillons se débander pour courir en désordre sur l’ennemi en retraite, et se faire ramener ensuite et mettre en fuite par une poignée de troujîes en ordre ! Combien de fois n’avons-nous pas vu nos généraux perdre toute la force qui naît de l’ensemble et de l’union , en laissant disperser successivement toutes leurs troupes en tirailleurs ! Voyez nos meilleures troupes de ligne , nos grenadiers par exemple , en tirailleurs ! Ces soldats si braves en ligne, sont lourds, pesants, maladroits, timides même pour un métier qui leur est étranger; ils^ne savent ni avancer, ni reculer, ni jioursu ivre l’ennemi , ni l’éviter. Qu’un peloton de cavalerie fonde sur eux , 4s ne savent ni se sauver pour lui échapper, ni s’agglomérer pour lui résister, et ils se laissent tailler en pièces sans défense. Ayons deux espèces d’infanterie , et nous évite* rons tous ces accidents. L’une contractera l’habitude de ne jamais se débander, afin d’arrêter, sans s’ébranler , la marche de l’infanterie de l’ennemi , et de soutenir comme un mur le choc de sa cavalerie; l’autre se rendra propre au service difficile et important de troupes légères , en s’exerçant à tous les mouvements rapides et irréguliers, et en acquérant toute l’adresse et la célérité qu’exige ce genre de service.

Le défaut de n’avoir qu’une espèce d’infanterie s’est fait sentir vivement dans le cours de la guerre de la révolution. Nous avons tenté d’v

remédier par l’institution d'une compagnie de voltigeurs dans chaque bataillon. Cet essai a obtenu un grand succès,* et l’expérience l’a signalé comme une idée heureuse dont se sont emparés plusieurs peuples de l’Europe; et cependaiït il est resté fort imparfait, puisque les voltigeurs, non-.seulement sont armés et équipés de la même maniéré que les soldats de ligne , mais qu'ils manœuvrent avec eux, et reçoivent la même éducation. Si cette ébauche d’infanterie légère, toute imparfaite qu’elle est , a déjà été fort utile à nos armées, quels résultats n’avons-nous pas le droit d'en attendre lorsqu’elle sera perfectionnée, et que nos voltigeurs, entièrement affranchis du service de ligne, seront exclusivement consacrés et exercés au service léger ?

Voici de quelle manière je compose mon bataillon , que je nomme cohorte , pour rappeler que j’ai en vue l’organisation romaine. La cohorte en bataille n’a d’autre division naturelle que celle des rangs; j’adopte doue cette division, consa * crée par l’exemple de l’ancienne légion romaine, et je fais de chaque rang une compagnie de ligne; ce qui me donne trois compagnies de ligne par cohorte, puisque nous nous formons en bataille sur trois rangs. La première compagnie, composée de soldats choisis , non pas à la taille , mais parmi les plus braves, les plus instruits et les plus aguerris, formera le premier rang qui est le plus exposé, et qui doit servir d’exemple aux

DE L'ORGANISATION LÉGIONAIRE. 97 autres : je lui conserve le beau nom de grenadiers, illustré par tant d’exploits , et qui rappelle des souvenirs si glorieux. La seconde compagnie, formée par un second choix, sera placée au troisième rang; et enfin, la troisième compagnie, composée des soldats les plus novices et les moins braves, encadrée au second rang entre deux rangs d’élite, sera contrainte de faire son devoir.

Les soldats des compagnies les plus élevées jouiront d’une solde plus forte et de certaines marques distinctives; ce qui stimulera leur intérêt et leur amour-propre, pour passer d’une classe inférieure à une classe supérieure.* Les grenadiers, par exemple, conserveraient les épaulettes rouges, que l’usage a 'consacrées parmi nous^comine les interprètes brillants du courage; la seconde compagnie serait distinguée par des épaulettes blanches; et, enfin, la troisième compagnie serait privée de toute marque distinctive. Le désir d’obtenir des épaulettes blanches ou rouges, en passant à une classe supérieure, ou la crainte d’étre dégradés en les perdant par une * lâcheté, aiguisera le courage des légionaires;car l’amour-propre et la vanité sont, de puissants res- ■sorts pour faire agir les hommes. Voyez l’exemple de uos grenadiers actuels ! Ils sont choisis plutôt à. la taille qu’aii courage, et cependant ils af< •frontent la mort avec plus d’ardeur que les autres troupes. Pourquoi cette différence ? c’est qu’its ont l’honneur de porter des marques distinctives.

2". EdU.

L'appât d'un morceau de laine rouge fait courir à la mort; tel est le cœur humain !

Le nombre des compagnies, tellement arbitraire dans nos bataillons, où elles sont placées par sections, qu'il a varié sans cesse et sans raisob, se trouve du moins fixé ici sur un principe, le nombre des rangs de notre ordre de bataille. Cette oi^anisation nous donne l’immense avantage de placer nos meilleurs soldats au premier rang , où ils donnent l'exemple du cOutage aüx^ autres, qu'ils dérobent en partie au danger en les couvrant de leurs corps, et d'encadrer nos sold&ts novices entre deux rangs de bons soldats , où ils sont obligés , quelle que soit leur peur, d’imiter les braves qui les précèdent et qui les , suivent, sans pouvoir s’échapper. Avec ‘quelle facilité elle se prête à toutes les combinaisons et à tous les besoins de la guerre ! Veut-on exécuter les feux de rang*, dont je démontrerai l’excellence par la suite, elle les rend faciles; tandis qu’ils sont presque impossibles dans notre organisation •- par sections. S’agit -il de former un coi^ d’élite sans diminuer le front de bataille d'une ligne, pour le porter sur la droite ou sur la gauche de l’ennemi, ou pour forcer un défilé en colonne, on prend les premiers rangs ou compagnies des -cohortes, qu’on réunit ensemble, tandis que les deux autres rangs continuent leur feu- sur le taême front. Veut-on dérober ce mouvement k l’enneiBÎ , alprs on retire le troisième rang au lieu

DE L ORGANISATION LÉGIONAIRE. 99 du premier. La formation par rangs offre eneore l’avantage précieux de procurer plus (Tenseiuble dans la marche en bataille, plus d’homogénéité dans le combat, que la formation par sections (i).

(i) Plusieurs officiers dont je sais apprécier les connaissances et les talents, ont fait à l’organisation des compagnies par rangs quelques objections dont voici les principales.

1° Les soldats d’une compagnie étendue sur un seul rang éeront moins directement surveillés par leurs officiers, que s’ils étaient réunis sur trois rangs.

1° Lorsqu'on rompra la cohorte en sections pour passer de l'ordre de bataille à l’ordre en colonne, les soldats d’une même compagnie se trouveront disperses dans toutes les sections de la tète à la queue. ,

3" Plusieurs sections seront conduites par des sous-officiers, au lieu de l’étre par des officiers.

Je répondrai que la cohorte en bataille, l’élément dont se compose une armée, est un petit corps qui doit se mouvoir et combattre avec ensemble à la voix de son chef. Chaque officier particulier, voyant sa compagnie étendue sur tout le front de ce corps, sera obligé, pour la éurvriHer, de surveiller la ligne entière ; de sorte que , |>ar cette organisation , nous intéresserons tons les officiers de la cohorte au maintien de l’ordre général; au lien que, dans l’organisation actuelle , les officiers particnliers des compagnies, ne surveillant que la partie de la ligne qu’occupe leur compagnie , négligent l’ensemble de la ligne qui n’est plus soumise qii’i l’inspection d’un seul homme, le chef de cohorte. Nous obtenons de plus, par la nouvelle organisation, une même qualité de soldats de la droite à la ganche de la ligne; mais dans l’ancienne, une compagnie d’élite voyant fuir une compagnie

loo CHAPITRE II.

Outre ces trois compagnies de ligne, nous organiserons une quatrième compagnie de troupes

collatérale, formée de soldats novices, se trouve entraînée par ce funeste exemple , ou bien elle reste isolée , sans consistance et sans soutien, sur le champ de bataille. Ainsi la première objection présente plus de motifs en faveur que contre mon organisation.

Il n'en est pas de même des deux autres; çt j'avoue que lorsqu'on rompra la cohorte en seize sections, la dispersion des différents fragments de compagnie, de la tète a la queue de la colonne, pourra présenter qeclques inconvénients sous les rapports de l'ordre et de la discipline. J'avoue aussi qii'il serait plus convenable que chaque section- fût commandée par un oflicier; mais l'essentiel est l'ordre de bataille et non pas l’ordre de marche, et toute organisation doit consulter les intérêts du premier plus que ceux du second. Ensuite la plupart des sections, sur-tout celles de la tête et de la queue, les plus importantes pour la régularité de la marche , jM)urront être commandées par des officiers, puisque nous en avons douze pour les troupes de ligne de la cohorte; de sorte que les quatre sections du centre resteront seules sous* les ordres de leurs sous-officiers.

Alais ces légers inconvénients ne s'évanouissent-ils pas devant les importants avantages qu'offre la nouvelle organisation; avantages^ue je rappelle ici en peu de mots. Elle classe les soldats suivant leurs qualités ; elle excite leur émulation en présentant à leur ambition l'appit des signes honorifiques et de la haute-paye qui les attendent dans les classes supérieures ; elle place les meilleurs soldats au premier rang ; elle encadre les soldats novices entre deux rangs de soldats aguerris; elle rend l'ordre de bataille homogène d'une aile à l’autre ; elle favorise l'ensemble et lie parfaitement toute| les parties de la cohorte ; elle intéresse .chaque officier, au

DE L’ORGANISATION LÉGlONAIRE. loi légères, à laquelle nous conserverons le nom d(? voltigeurs, qui désigne fort bien leur genre de service : car il est certain qu’il faut créer deux espèces d’infanterie, l’une formant des masses ou des lignes pour soutenir le choc et l’effort de la bataille, et renverser l’ennemi, et l’autre pour le reconnaître, le harceler, et le poursuivre; c’est une vérité incontestable pour quiconque a fait la guerre. Ces deux genres de service n’ayant rien de commun, exigent que les soldats qu’on leur destine reçoivent une éducation fort différente. On doit apprendre aux uns à conserver leur rang, à manœuvrer régulièrement et avec ensemble, et à combattre de pied ferme. Les autres doivent être exercés à courir, sauter, nager, se disperser de tous côtés, ou se pelotonner rapidement; à combattre isolément et de loin, et à éviter l’enncini. La stabilité et la solidité doivent être le

maintien de l'ordre dans la cohorte entière ; elle facilite singulièrement les feii^ successifs par rangs, si redoutables contre la cavalerie; en un mot, elle se plie aise'ment à tous les besoins de la guerre.

Au reste, peut-être a-t-on attaché trop d'importance à l’examen d’iine idée de détail, qui, bonne on mauvaise, ne peut jamais avoir une grande influence sur les résultats généraux de la guerre. Ijl victoire s’élevant au-dessus de ces petites organisations élémentaires , se laisse guider, dans son vol , par \ef principes plus sublimes des grandes marches et des batailles, qui doivent Axer plus particuliérement notre attention.

loa

partage des uns, la vivacité et la célérité celui des autres. Gardons-nous donc de confondre ces deux espèces de troupes, lors même qu'il serait dén>ontré qu’elles doivent être armées à-peu-près de la même manière.

Il est important de marier les troupes légères aux troupes de ligne dans une même cohorte, au lieu d'en faire des corp.s particuliers, parce qu’elles n’ont de valeur qu’autant qu’elles sont soutenues par des lignes ou des colonnes, auprès desquelles elles puissent sc réfugier dès qu’elles sont pressées par l’ennemi, et dont elles ne doivent par conséquent pas trop s'éloigner. Mais si on en formait des bandes isolées, indépendantes du chef de cohorte, leurs mouvements cesseraient d’étre. d’accord avec ceux de la ligne; elles s'éloigneraient des masses destinées à les soutenir, voudraient agir seules, et ces troupes, sans consistance, .seraient promptement mises en déroute, ou taillées en pièces par la cavalerie. Les troupes de ligne, de leur côté, se trouveraient dégarnies de tirailleurs, et les réclameraient en vain au moment où ils deviennent nécessaires pour harceler et poursuivre l'ennemi. Les troupes légères sont nécessaires à la cohorte , comme les mains au corps humain, pour atteindre et saisir de loin.

On m’objectera, sans doute, qu’il faut envoyer des bandes de tirailleurs sans troupes de ligue, dans les bois et dans les pays fourrés; je ne le

DE L’ORGANISATION LÉGION AIRE. io3

croi.s pas. Cette méthode vicieuse est celle des mauvais généraux, qui, ne sachant prendre aucune disposition , envoient successivement des bataillons entiers en tirailleurs, sans doute pour se délivrer du poids du commandement. Qu’on fasse pénétrer dans le bois quelques troupes de ligne , psr compagnie ou demi-compagnie , si on ne le peut par bataillon, et ces nuées de tirailleurs épars, sans consistance, puisqu’ils ne sont soutenus par aucune masse, seront bien vite chassés. C’est ce que j’ai vu pratiquer avec succès au général Moreau, à la bataille d’Hohenlinden. Les Autrichiens étaient parvenus à repousser plusieurs bataillons de tirailleurs, d’un bois où s’appuyait la droite de son centre. Il était de la plus |;rande importance de reprendre^ ce bois occupé par une multitude d’ennemis épars en tirailleurs. Le général Moreau le fait attocpier, non par des bataillons entiers qui n’auraient pu y pénétrer, mais par des compagnies isolées. Chacune formait une petite colonne qui, circulait facilement au travers du bois, en fusant reculer devant elle les tirailleurs ennemis, qui furent chassés de cette manière en un moment.

Je reviens à mon organisation : la compagnie de troupes légères^ sera composée de soldats choisis parmi les plus lestes , les plus légers et les plus intelligents. Ils n’entreront jamais en lign# avec le reste de la cohorte, et ils recevront une éducatiop pastioulière, analogue à leur

io4 CHAPITRE II.

genre de service. On les exercera à courir, sauter, nager, et leurs armes ainsi que leur léquipement, différeront de ceux de l’infanterie de ligne, comme je l’expliquerai par la .suite. On les distinguera des autres compagnies par des épaulettes vertes : en général , le vert doit être la couleur affectée aux troupes légères, afin que les tirailleurs, à la faveur d’une couleur .semblable à celle de la campagne, puis.sent se dérober plus facilement à la vue de l’ennemi.

Cbercbons maintenant à déterminer la force des cohortes, d’après le but de leur création , de partager 1 armée en petits corps, en état de se mouvoir in.stantanément,’ et de prendre toutes les formes convenables à la marche et au combat, chacun à la voix de .son chef. 11 est donc indispensable que tous les .soldats puissent entendre cette voix, au* milieu même du tumulte des armes, et que par conséquent, les extrémités de la cohorte développée en bataille, ne s’étendent pas au-delà de la portée d’une voix ordinaire. Or, cette portée n’étant guère que de cinquante à soixante toises, la force de la cohorte doit être limitée, de manière que l’étendue de son front de bataille n’excède pas cet espace. Nous nous langeons sur trpis rangs, et nos soldats occupent de vingt à vingt-deux pouces dans le rang; ain.si , cet e.space de cinquante à soixante •toises contiendra cinq cent soixante-dix hoiimes. Telle sera donc la force de la cohorte en troupes

DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. m>5 de ligne, ce qui donnera cent qii'atre-Tingt-dix » hommes pour la force d’nne compagnie ou rai^.

A ce nombre on doit ajouter, la compagnie de' troupes légères, qui n’augmente pas l’étendue de la ligne de bataille, puisqu’elle n’en fait pas partie.

La force de cette compagnie doit êtte déterminée d'après la^uantité de tirailleurs nécessaires , pour garnir le front et les flancs -de la cohorte en bataille. Ils ne peuvent pas être espacés à moins de trois pieds, quelque favorable que soit le terrain à ce genre de troupes, sans se gêner mutuellement , et sans courir les risques de se tirer les uns sur les autres; ainsi, les soixante' toises du front de la cohorte recevront cent vingt tirailleurs; on en ‘ pelotonnera > de plus, trente-cinq sur chaque flanc 7 afin de 'garnir les espaces des cohortes entre elles, et de remplacer les tirailleurs blessés ou fatigués ; ce qui portera la force de cette compagnie à cent quatre-vingtdix hommes , comme celles de ligne. Je sais que le^pays ouverts exigent moins de fantassins* légère; mais comme le service de ces soldats est très -fatigant, et se prolonge quelquefois toute la journée, il parait convenable 'd’en tenir une partie en réserve, pour relever l’autre partie après quelques heures de feu : d’ailleurs , l’infanterie légère placée aux avant-gardes,aux avantpostes , entremêlée avec la cavalerie , doit être a.ssez nombreuse pour suffire à tous ces genres de services. • - <

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to$ CHAPITRE II.

La force totale de notre cohorte sera donc dé sept cent soixante hommes, dont les trois quarts de fantassins de ligne, et un quart de fantassins légers. Cette proportion de deux armes est à-peuprès celle qu’avaient adoptée les Romains, à l’époque la plus florissante de leur milice. Leur cohorte était un peu moins noifibreuse, il est vrai, que la nôtre; mais l'expérience a prouvé qu’on pouvait sans inconvénient l’augmenter, et qu’un corps de sept a huit cents hommes n’était pas trop consiilérable pour se plier facilement et promptement à toutes les formes convenables à la marche et au combat, et pour être surveillétet disiùpliné par un seul chef, aidé d’une quantité sufflsante d’officiers particuliers. Ne multiplions pas sans nécessité ces corps élémentaires de nos armées, en les faisant trop faibles, si nous voulons simplifier les combinaisons, et éviter le désordre et la confusion sur le champ de bataille; et donnons- leur autant de force et de consistance que nous pourro^, sans nuire à la rapidité de leurs manœuvrer et de leurs mouvements.

Il est évident que la multitude des cohortes uéoe.ssaire.s pour former une armée ordinaire , et l’étendue de l’espace qu’elles occupent en bataille, ne permettent pas au général en chef de les surveiller toutes en même temps, de leur donner des ordres directs , de les ranger et de les placer lui-raéme dans un combat subit et imprévu,

DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. 107 et <le les embrasser toutes d’un seul coup-d’œil stir le cliainp de bataille. Ses facultés physiques ne lui sufûraient pas, et le temps lui manquerait pour disposer convenablement, suivant le terrain et les circonstances du moment, celte multitude de petits corps isolés, pour les faire soutenir entre eux, et pour remédier à propos aux accidents des combats. Que son cbaiiip de bataille ait une lieue d’étendue; il «e pourra point apercevoir ce qui se passe à sa droite et à sa gauche, et les cohortes qui écliap|>entà sa vue se verront attaquées .successivement, .sans recevoir les ordres convenables pour mettre de l’ensemble dans leur défense. En un moment, avant qu’il ait le temps d’être instruit de ce qui s’y pa.sse, et de s’y transporter , le désordre et la confusion, préludes des défaites , régneront parmi ces petits corps épars, isolés, et incertains de leurs mouvements, comme des navires sans boussole. Ces observations, l’exemple des anciens, et notre propre expérience, font sentir la nécessité de partager les armées en plusieurs divisions, appelées légions par les Romains, qui réunissent un certain nombre de cohortes, sous les ordres d’un chef capable de remplacer le, général en • chef, et de le suppléer pour, toutes les dispositions de détails, de parer aux accidents exigeant un prompt remède , d’agir suivant l’empire des circonstances du moment, et de saisir l’occasion favorable.

fî>8 CHAPITRE II.

C’est sans doute un Dieu qui inspira la légion aux Romaim\ fséc\\e Végèce, dans sou enthousiasme, à la vue du mélange et du jeu admirable des différentes armes, des justes proportions et de l’harmonie de toutes les parties de ces petits corps d’armée , instruments de leur gloire et de leur fortune 'militaire.

La légion , composée de dix cohortes i et de trois cents cavaliersf renfermait dans son sein, dans de justes proportions, de l’infanterie , de ligne pour soutenir le choc 'et l’effort. de la bataille, de l’infanterie légère pour reconnaître,, harceler et poursuivre l'ennemi , de la cavalerie pour protéger les ailes, éclairer la marche , achever la déroute, poursuivre les fuyards et profiter de la victoire; ainsi que des administrations, des bagages, des machines, et en général, tout ce qui était nécessaire pour la guerre. C’était, en un mot, une petite armée en état de se suffire à elle-même dans toutes les j circonstances. Tel fut l’artifice admirable de l’organisation légionaire, que les mêmes- troupes ne pouvant pas réunir la légèreté et la vélocité avec la solidité, on parvint cependant à. procurer toutes • ces qualités à ce corps, par un heureux mélange des différentes armes.

Les modernes, au lieu de copier exactement ce modèle, dont la perfection était garantie par une longue expérience et de nombreux succès, formèrent des divisions d’armées, qui, n’étaient

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DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. 109 fondées sur aucun bon principe. François essaya, il est vrai, d’imiter la légion romaine, en réunissant plusieurs bandes de fantassins en un seul corps; mais cet ouvrage, resté imparfait entre les mains de ce prince , ne fut qu’une ébauche inufile aux progrès de l’art. On forma ensuite des régiments partagés en deux ou trois bataillons, Organisation née du 'hasard ou du caprice, que toutes les nations de l’Europe adoptèrent cependant , sans examen et sans raison. L’expérience des combats nous ouvrit enBn les yeux, et nous fit apercevoir que ces corps régimentaires de deux ou trois bataillons seulement , étaient trop faibles sur le champ de bataille., On réunit alors deux régiments, dont on forma, dans la composition des armées , des brigades de cinq ou .six bataillons ; mais ces corps n’avaient que des chefs pas.sagers, et n’existaient que pendant le combat. Enfin , la guerre de la révolution, qui a fait faire de grands progrès à l’art d’organiser les armées, nous a appris à former des divisions de deux brigades , ou de dix à douze bataillons, et à les faire commander sans interruption, par les mêmes chefs, durant toute une campagne. Nous avions même imité les Romains, jusqu’au point d’attacher de la cavalerie légère à nos divisions d'infanterie , et le succès justifiait journellement cette heureuse imitation, lorsque nous avons fait quelques pas rétrogrades , en renonçant à ce mélange, des différentes armes , pour

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former des divisions particulières de cavalerie légèie.

‘ Ainsi , nos divisions actuelles se subdivisent en deux brigades, ou quatre régiments d’infan* terie. Ün peut, à la rigueur, trouver quelqu’utllité aux subdivisions par brigades,* lorsque l’une se place en première et l’autre en seconde ligne; mais à quoi bon nos subdivisions régimentaires? A quoi servent nos colonels un jour de combat ? Ne sont- ils pas des intermédiaires superflus entre le général et ses chefs de bataillons? Ne deviennent-ils pas des rouages inutiles, et par cela même nuisibles, parla lenteur qu’ils occasionnent dans la transmission des ordres, eu y introduisant une cascade de plus ; car-, c'est surtout aux armées que toutes les superfluités^ sont nuisibles. Je ne leur connais qu’un rôle, et il n’a rien de brillant ; c’est celui d’administrer deux ou trois bataillons qui pourraient bien s’administrer sans eux, par les soins de leurs chefs directs.

Je sais qu’il est important de concentrer l’administration, afin de simplifier la surveillance et le travail du ministère; mais, au lieu de ne réunir sous la même administration que deux ou trois bataillons , pourquoi n’en réunirionsnous pas un plus grand nombre ? Pourquoi n’administrcrions-nouS pas une légion comme les Romains? Alors la marche de l’administration serait en rapport avec celle d.e la guerre, et nos

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ÜE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. m divisions, qui n’ont maintenant qu’anê durée éphémère , deviendraient permanentes, sous les ordres de généraux qui mettraient d’autant plus d’intérêt à les entretenir en bon état , qu’ils en conserveraient continuellement le commandement, dans' la paix comme dans la guerre. Nos bataillons formés et exercés ensemble seraient animés de cet esprit de confiance mutuelle , qui fait la force des années, mais qui ne peut avoir lieu lorsque le hasard les réunit momentanément pour le combat, sans qu’ils se connaissent.

. Nous renoncerons donc à ces incorporations régimentaires, que l’expérience a marquées du cachet de l’inutilité , pour organiser nos cohortes en légions, sâns gradations intermédiaires. La force de la légion sera calculée , d’après ce principe , que son chef doit embrasser d’un seul coup -d’œil toute l’étendue de son front de bataille. Si nous la formons dè dix cohortes, par exemple, comme celle des Romains, nous trouverons qu’elle occupera trc^s ou quatre cents toises , en bataille sur deux lignes , espace assez circonscrit pour qu’on puisse apercevoir ce qui ^ se passe aux extrémités de droite et de gauche. Rien n’échappera à l’œil vigilant du chef de légion, sur ce champ de bataille. Il verra les mou» veraents de l’ennemi , les besoins de ses propres troupes , et tous les accidents imprévus et irréparables de la guerre. 11 pourra, sur-le-champ, modifier ses dispositions d’après celles de l'en-

lia CHAPITRE II.

nemi , remédier au désordre , se transporter eu un instant d’une extrémité à l’autre, faire soutenir ses cohortes entre elles, les rallier, les ranimer et les vivifier* par sa présence , et saisir , en un mot l’occasion favorable, toujours si fugitive à la guerre. Cette quantité , d'ailleurs, de dix cohortes , lui permet de soutenir le combat assez long-temps pour attendre les ordres et les renforts envoyés par le général en chef.

Je sais que cette légion occuperait six ou huit cents toises en bataille sur une seule ligne, espace un peu vaste pour être vu et parcouru aisément par un seul chef; mais elle se rangera habituellement sur deux lignes , comme nous l’expliquerons par la suite. H n’y a donc point d’inconvénient à la former de dix cohortes.

La première cohorte sera composée de soldats d’élite , choisis dans toutes les autres cohortes. Rien de plus important que d’avoir un corps d’élite pour donner l’exemple et l’élan aux autres, pour stimuler leur émulation dans les attaques vives et brusques, et sur-tout, pour forcer en colonne les passages des défilés. On doit sentir que, dans ce cas, tout dépend de la tète de la colonne ; c’est à elle à frayer le passage au reste jde la légion; il faut doue avoir d'excellentes troupes à y placer. L’admission , dans cette cohorte d’élite , m|e,ux.shldée et. plus, honorée que les autres, sera une récompense pour la bonne .conduite et la^ bravoure des légibnaircs. .. . ..

DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. ii3 Les tlix cohortes de guerre de la légion seront alimentées par une cohorte de dép^, qui recevra les recrues , les habillera , les armera , les équipera, et leur donnera une première teinture des exercices, et une idée de la vie militaire. Trois ou quatre mois suffiront pour ces objets différents , après quoi ces nouveaux soldats , tous de la dernière classe, seront répartis dans les troisièmes compagnies des cohortes de guerre.

Telle sera l’organisation de notre infanterie légionaire ; passons maintenant à la formation des autres armes qui doivent faire partie de la légion, afin que ce corps trouve en lui -même toutes les ressources nécessaires pour subvenir aux différents besoins de la guerre.

Soit que la légion engage le combat comme tète de colonne , ou qu elle joue son rôle en bataille rangée , la cavalerie lui est également nécessaire ; elle éclaire sa marche, couvre ses flancs, protège sa retraite, reconnaît l’ennemi, charge ses bataillons en désordre , achève leur déroute, les poursuit et fait des prisonniers. La cavalerie gagne rarement la victoire, mais elle la prépare et la met à profit. Voyez nos généraux d'infanterie, lorsqu’ils sont privés de cette arme essentielle : ils marchent comme au milieu d’une nuit obscure, sans pouvoir .s’éclairer à des distances convenables pour se procurer des nouvelles de l’ennemi , et ils gagnent des victoires sans résultat. Les bataillons ennemis chassés en désordre 2*. Edit. 8 •

ii4 CHAPITRE H.

d’une position, leur échappent aisément, courent se rallier à quelque distance , rétablissent leurs rangs, et renouvellent le combat.

C'est en vain qu’on a voulu subvenir aux besoins de l’infanterie, par des corps de cavalerie indépendants de ses généraux; une funeste expérience n’a que trop souvent démontré les vices de cette méthode. La rivalité et les jalousies des deux armes empêchent qu’elles ne se soutiennent et ne s’aident à-propos; il faut attendre les ordres du général en chef, et pendant ce temps , l’occasion fuit et s’échappe. Qu’une division d’infanterie, par exemple, renverse une ligne ennemie; quelques centaines de cavaliers , lancés comme la foudre au milieu des fuyards, suffiraient pour faire plusieurs milliers de prisonniers. Mais les officiers de cavalerie n’ont point d'ordre à recevoir du général d’infanterie ; il faut aller consulter le général en chef : cependant le temps de charger à-propos se perd, et, lorsque les ordres arrivent , l’ennemi s’est déjà rallié , à la faveur de sa seconde ligne et de sa réserve. J’en appelle au souvenir de tous les officiers , qui ont fait les dernières guerres, n’ont-ils pas été souvent frappés comme moi de ces inconvénients ? il n’existe qu’un moyen de leur échapper , c’est d’attacher de la cavalerie aux légions.

Le genre de service de la cavalerie légionaire, qui consiste à éclairer, reconnaître, poursuivre, tendre des embûches , exige beaucoup de célé-

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DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. ii5 rité et peu d’ordre. Ces cavaliers doivent s’étendre, se disperser, se glisser par-tout ; tout voir, tout observer , s’habituer aux combats particuliers , et compter sur la vitesse de leurs chevaux, soit pour atteindre, soit pour échapper : ils feraient fort mal leur métier , si on les accoutumait à rester réunis. En un mot, c’est de la cavalerie légère , et non pas de la cavalerie de ligne qui doit faire partie de la légion. Quant à celle-ci, j’en parlerai plus tard, et je ferai connaître que son objet étant de chercher à renverser des lignes d’infanterie, on n’atteindra ce but qu’en en formant des masses considérables, au lieu de la disperser dans les légions.

La cavalerie légionaire des Romains ne formait guère que le vingtième de leur légion. Les Romains n’étaient point cavaliers , et ce peuple chercha toujours à se procurer chez ses alliés la cavalerie dont il manquait. Les ailes des alliés , de la force des légions , en- infanterie , avaient le double de cavalerie, ce qui donnait à une armée consulaire environ un onzième de cavalerie.

Cette proportion d’un onzième semble suffisante pour remplir l’objet de la cavalerie légionaire ou légère : il p^arait inutile de multiplier au-delà du strict nécessaire, une espèce de troupe dont l’influence est presque nulle pour gagner les batailles. Ainsi , nous comprendrons dans l’organisation de la légion, un corps de

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n6 CHAPITRE II.

cavalerie de sept cent soixante chevaux. Il sera divisé en deux parties, que nous nommerons ailes, comme les Romains, pour désigner qu’elles sont destinées à voltiger sur les flancs de l’infanterie , afin de les protéger. Chaque aile sera subdivisée en cinq pelotons de soixante-seize chevaux , auxquels leur petitesse permettra de se mouvoir avec beaucoup de rapidité , de vivacité et de légéreté, avantages que ne pourraient avoir de gros escadrons. D’ailleurs, le nombre des pelotons égal à celui des cohortes, permettra d’en attacher à chaque cohorte isolée.

Les chevaliers romains mettaient quelquefois pied à terre pour combattre; ce qui prouve seulement, à mon avis, que ces cavaliers maladroits et peu exercés à l’équitation , ne sachant pas manier leurs chevaux dans les moments difficiles, trouvaient plus commode de se battre <i pied. Les généraux de Louis XIV, parmi les modernes, se servirent avec succès dès dragons, espèce de troupe légère combattant à pied comme à cheval. Mais, si l’on jette un coup d’œil sur les armées de de temps-là, on s’apercevra que la cavalerie, par un reste des préjugés consacrés par le temps, s’y trouvait dans des proportions trop fortes relativement à l’infanterie, et qu’on cherchait à corriger ce défaut en en faisant combattre une partie à pied. C’était un vice d’organisation de ces armées qui avait donné quelque importance aux dragons, comme infanterie légère. Ces exem-

Di..::: bv Cooglc

DE L’ORGANISATION LÉGIONAIRE. 117 pies ne doivent donc pas nous séduire, et nous porter à imiter ce genre de troupes mixtes, qui ne peut jamais former que de l’infanterie ou.de la cavalerie fort médiocre. C’est une chose ridicule que l’éducation de nos dragons : sont-ils à cheval, on tâche de leur persuader que l’içfanterie ne peut jamais résister à l’impétuosité de leurs charges; sont-ils à pied , on leur dit qu’ils sont invincibles contre la cavalerie : c’est ainsi qu’on leur inspire tour-à-tour du mépris pour les deux armes.

Evitons de demander des choses contraires aux mêmes hommes; et, si nous habituons nos cavaliers légionaires à mettre quelquefois pied à terre , que ce ne soit que rarement , et pour franchir des obstacles de terrain qui ne permettent pas aux chevaux de manœuvrer. Mais en voilà assez pour le moment sur la cavalerie légionaire : quant à la cavalerie de ligne, comme elle doit être réunie en réserve, et non pas disséminée dans les légions, je me propose de n’en parler que lorsque l’instant viendra de traiter des armées.

Les Romains se passèrent long-temps de machines dans leurs batailles; ils n’y eurent recours que lorsqu’à cet e.sprit de confiance, de bravoure et d’audace qui les excitait à .s’élancer sur l’ennemi , succéda un e.sprit de timidité et de pu.sillanimité qui leur fai.sait craindre d’aborder leurs adversaires. Les légions dégénérées

ii8 ' CHAPITRE 11.

tâchaient d’éloigner à coups de traits ceux qu’elles n’osaient pas attendre de pied ferme. Aujourd’hui le canon , qui a remplacé les machines des anciens , est d’un effet cent fois plus terrible ; et , quelque brave que soit l’infanterie moderne , elle ne saurait s’en passer.

Ces lourdes machines sont, il est vrai, bien incommodes dans la marche; elles appesantissent la colonne, la retardent , l’allongent, et la forcent k Ae suivre que des chemins praticables aux voitures. La légéreté , la vitesse , la mobilité des anciennes légions, qualités si précieuses à la guerre , sont incompatibles avec l’emploi du canon. Mais, quelque graves que soient ces inconvénients , il est cependant indispensable que nos légions s’astreignent à en traîner à leur suite, si l’on veut qu’elles ne soient pas intimidées par celui de l'ennemi. Voyez une troupe qui ne peut pas répondre au canon de ses adversaires: elle s’impatiente de ce combat inégal; elle perd des hommes sans pouvoir rendre le mal pour le mal ; elle se fait détruire en détail par des batteries mobiles , qui lui échappent dès qu’elle court dessus pour les attaquer : cette arme meurtrière a certainement une grande influence sur le gain des batailles. Ayons donc du canon dans nos armées, quelque gênant qu’il soit puisque c’est une arme indispensable; mais n’en ayons que le strict nécessaire ; car, audelà d’un certain terme, l’embarras de traîner

DE L’ORGANISATION LÉGION AIRE. 119 et d’approvisionner une grande quantité de bouches à feu , et la ‘difficulté de les protéger et de les garder, sur -tout en route, peuvent non-seulement balancer, mais même surpasser les services qu’elles rendent, particulièrement dans les pays coupés , difficiles et resserrés :• ceci s’expliquera mieux par la suite.

Mais est-il nécessaire de donner de l’artillerie à chaque légion , et ne pourrait-on pas rejeter toutes les pièces à la queue d’une armée pour éviter d’interrompre et de gêner la marche des troupes ? Je crois qu’on ne peut le faire qu’en partie : les légions doivent avoir quelques bouches à feu pour se battre isolément, ou pour commencer et entretenir le combat, en attendant que les réserve^ d’artillerie arrivent sur le champ de bataille. Tout le reste de l’artillerie pourra marcher en réserve, à la suitç de l’armée, poim ne pas embarrasser et rétarder les mouvements des troupes.

Il est aisé d’apercevoir que la quantité d’artillerie de campagne dans une armée doit être en raison inverse du courage des troupes. A-t-on de l’excellente infanterie , qui franchisse rapidement l’intervalle qui la sépare de l’ennemi , qui coure sur lui , et l’aborde sans hésiter , il ne lui faut qu’un petit nombre de canons. Mai.s‘Si l’on a des troupes timides que la crainte de l’ennemi empêche d’avancer quelque effort qu’on fas.se pour les porter en av.ant , alors tout se décide à

coups de canon. L’artillerie devenant l’arme principale, par la pusillauiinité de l’infanterie, on ne peut trop en avoir.

Nous supposerons nos légionaires braves , du moins nous ne négligerons rien pour les rendre tels; ain.si, nous ne leur ferons pas l'injure de leur donner beaucoup d’artillerie. Cinq bouches à feu par légion me paraissent suffisantes pour le rôle qu’elles ont à jouer jusqu’à l’arrivée des batteries de réserve. Cette batterie légionairc sera formée de trois pièces de six et de deux obusiers. Les pièces de six tiennent un juste rpilieu entre les pièces de huit un peu trop lourdes pour obéir aux mouvements rapides, et les pièces de quatre, souvent trop faibles pour renverser et détruire les murs , et les autres obstacles derrière lesquels Tennemi cherche un abri. Du re.ste, il .sera aisé de varier les calibres suivant la nature du terrain qui .sert de théâtre à la guerre : les pays de montagnes demandent des pièces légères, et les pays de plaine permet- ' tent l’emploi de pièces j)lus fortes. Les obus pénètrent dans tous les plis de terrain où l’ennemi croit se mettre à couvert : ils le cha.sscnt des villages par l’incendie , et établissent du désordre dans ses lignes , en effrayant le soldat beaucosip plus long-temps que le boulet ; car le danger pa.sse aussi vite que le boulet , taudis qu’il r.este après la chute de l’obus, jusqu’à ce que ce corps creux ait éclaté, lime semble que nous

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DE L’ORGANISATION LÉGION AIRE. lai ne faisons pas encore assez d’usage , dans nos armées, de cette arme redoutable. Une demi-eompagnie d’artillerie sera affeetée au service de la batterie légionaire. •

Enfin, pour compléter l’organisation de la légion et pourvoir à tous ses besoins , nous y coniprendrons une eompagnie de pontoniers-sapeurs de cent quatre-vingt-dix hommes. La moitié de cette compagnie , destinée à construire et à réparer les ponts de toute espèce , sera composée de charpentiers et dç bateliers fort adroits; l’autre section sera plus particulièrement exercée aux mines de campagnes et aux sa])cs, et sera eonsacrée à ra^|l{ue et à la défense des postes retranchés. Quant à la construction des retranchements , ce sera l’ouvrage de la légion entière, comme je l’expliquerai par la suite.

En résumé, notre légion sera composée de 5,700 fantassins de ligne, 1,900 fantassins légers, 760 cavaliers, une demi-compagnie d’artillerie, et une compagnie de pontoniers-sapeurs; en tout 8,700 hommes. Mais, comme il faut soustraire de ce nombre environ un einquième pour les malades ou valétudinaires, et pour les hommes qui parviennent à se rendre inutiles , il ne nous restera que 7,000 hommes pour l’effectif des combattants. Nous estimerons donc la^ force de ehacunc de nos légions à sept mille combattants.

Il n’y aura , pour toute la légion, qu’une seule

laa CHAPITRE II.

administration sous la surveillance du chef de légion , soit pour la solde , soit pour l’habillement , soit çour les vivres. Ce corps entier ne formera de cette manière qu’une seule famille , administrée paternellement par son chef, plus intéressé que qui que ce soit à la bonne tenue et au bien être de ses soldats , sur lesquels reposent et sa réputation et sa gloire militaire. L’habitude de vivre ensemble, de se livrer aux mêmes exercices de partager les mêmes travaux et les mêmes périls, animera les légionaires de cet esprit d’union et d’émulation , de cette confiance réciproque qu^^ous nommons esprit de corps; feu sacré qu’iWIt bien important d’allumer et d’entretenir pour embraser les troupes daus le combat. Des soldats qui ne sont point unis et liés entre eux par cet esprit de corps,* né de la confiance et de l’estime réciproque que donne l’habitude de vivre , de combattre ensemble , et d’affronter les mêmes dangers, quelque braves qu’ils soient individuellement, ne forment jamais que des bandes sans consistance, qui se dispersent à l’approche de l’ennemi ; car les liens de la discipline ne suffisent plus pour les tenir réunis, lorsque le péril devient imminent : ces liens sont trop faibles pour enchaîner la peur. C’est le défaut d’e.sprit de corps et de confiance mutuelle qui produit si souvent des terreurs paniques parmi les troupes nouvellement rassemblées.

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DE L’ORGANISATION LEGIONAIRE. laS Les Romains , qui connurent mieux qu’aucun peuple les secrets ressorts qui meuvent les hommes, donnèrent à leurs légions des noms qui leur rappelaient des souvenirs glorieux, tels que V invincible f la victorieuse, la fidèle. C’était en quelque sorte faire prendre aux légionaires l’engagement de ne pas rester au-dessous de leur réputation : cet exemple ne doit pas être perdu pour nos légions, (i)

(i) Quelques personnes ont blimé mon organisation légionaire sous des rapports politiques. Elles craignent que des chefs de légion , constamment à la tète de corps de sept à huit mille hommes, ne poissent devenir dangereux pour les gouvernements. C’est effectivement ce qui pourrait arriver dans les moments de trouble; mais ne serait-il pas aisé de prévenir ce danger, en faisant commander la légion, à l'exemple des Romains, par des officiers supérieurs d’étatmajor, qui se succéderaient tour-à-tour chaque mois dans le commandement, au lieu de lui donner un chef permanent?

Dans des considérations sur* l'art de la guerre, j’ai dû me renfermer dans mon sujet, et me borner à développer les principes les plus convenables à l’art que je traitais, sans m'engager dans des considérations politiques; j’ai dû présenter l’organisation militaire qui m’a paru la plus favorable à la guerre, abstraction ^ite de toute autre considération. C’est à chaque gouvernement à voir ce qui est compatible avec sa situation et ses institutions politiques , qui varient dans tons les états, et à n’adopter que celles de mes institutions mili- , taires, qui ne peuvent lui donner aucun ombrage. Les troupes permanentes , quelle que soit leur organisation , sont

Maintenant que j’ai classé et divisé les troupes de la légion , il s’agit d’établir des officiers pour eu diriger chaque partie : c’est ce que je vais faire dans le chapitre suivant.

souvent nuisibles à la liberté des peuples : heureux ceux qui peuvent s’en passer!

Mais , comme une nation ne peut exister qu'en se défendant contre les attaques des étrangers', l’intérêt de sa conservation lui prescrit de créer des moyens de résistance en rapport avec les moyens d’attaque des peuples voisins. Si ceux-ci entretiennent sur pied de fortes armées permanentes, elle doit en entretenir aussi de son côté, et leur donner la meilleure organisation possible. Or, les succès et les triomphes des Romains ont depuis long-temps signalé l’organisation légionaire comme la meilleure de toutes. Et, chose remarquable! ce peuple qui avait conquis le monde, grâce à cette admirable organisation , succomba sous les coups des barbares aussitôt qu’il y eut renoncé. Constantin , qui changea tout dans l’empire, lois, gouvernement, religion, capitale , ne respecta pas davantage les légions , la gloire et la force de l’antique Rome. Ces corps, altérés et réduits par une cour ombrageuse , à quinze cents hommes au lieu de six mille , ne furent plus que de petits corps isolés , sans consistance et sans esprit militaire, qui n’opposèrent plus une digue suffisante sur le Danube et sur le. Rhin aux inondations des barbares. Cette fatale altération fut l’iinc des principales causes de la ruine et de la destruction du monde civilisé, qui suivirent de bien près les changements introduits par Constantin.

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