‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 6 sur 21 · DES GRADES MILITAIRES · texte numérisé non relu

DES GRADES MILITAIRES

Les Romains n’avaient que deux centurions par manipule, l’un charge du commandement, et l’autre destiné à remplacer le premier en cas de besoin; car, comme dit Poljrbe , la guerre ne souffre ni interruption ni retard dans le commandement. Nous avons besoin d’un plus grand nombre d’officiers que les Romains, pour .suppléer au défaut de considération et d’autorité de nos sous - officiers , et sur- tout pour fournir aux besoins de notre tactique. En effet, soit qu’une cohorte se forme en quarré, ^ur résister à la cavalerie , soit qu’elle marche* en colonne d’attaque, on la divi.se en quatre parties, ce qui établit quatre divisions par rangs ou compagnies , à la tète de chacune desquelles il }>arait convenable d’établir un officier. Je propose donc de donner à nos compagnies, fortes de 190 hommes, quatre officiers , savoir : un capitaine , un lieutenant et deux sous-licutenants. Ce nombre d’ailleurs se trouve en rapport avec les besoins de

l’ordre de bataille , comme nous le verrons par

la suite. •

Notre tactique subdivise de plus les rangs ou compagnies d'une cohorte, en huit et en seize parties, ce qui fixe à huit et à seize le nombre des sergents et des caporaux nécessaires pour commander ces sections. Les mêmes sous -officiers seront toujours chargés du commandement des mêmes sections , afin d’intéresser leur amourpropre à soigner l’instruction et la discipline des soldats sous leurs ordres. On créera de plus un sergent et deux caporaux pour les détails administratifs de la compagnie.

Les officiers de la compagnie, à l’exception du commandant, seront tour- à -tour chargés et responsables des détails qui sont maintenant le partage exclusif de nos sergents-majors. On réprimera, de cette manière, les friponneries des sous -officiers; on rehaussera aux yeux des officiers l’importance d’une administration qui intéresse le bien-être journalier du soldat , et on les obligera à s’instruire d’un genre de service qu’ils doivent un jour commander. C’est en obligeant les jeunes officiers à descendre dans tous les détails du service, qu’ils apprendront leur métier, et non pas en les laissant croupir dans une nullité et une oisiveté qui perpétuent leur ignorance.

Nos compagnies, fortes de 190 hommes, seront ainsi composées de quatre officiers, neuf

DES GRADES MILITAIRES. IÎ17 sergents, dix-huit caporaux et 160 s^dats. Ce nombre d’officiers et de sous- officiers se prête à tous les besoins du service.

La cohorte, composée de quatre compagnies, sera commandée par un chef de cohorte ,^fficier supérieur, chargé de faire mouvoir et combattre ce corps, d’après les ordres du chef de légion. Toutes les parties de la cohorte doivent obéir à sa voix, et suivre l’impulsion qu’il leur donne par les mots consacrés au commandement, de la même manière que les membres de notre corps obéissent à notre volonté. On choisira pour remplir ce poste important, un homme de tète et de main, qui sache plier sa troupe au joug de la discipline, par une volonté ferme et constante qui l’embrase de son ardeur pour la gloire, qui l’entraîne au milieu des périls par son exemple, qui sache saisir, d’un coup-d’œil, les dispositions convenables aux circonstances du moment, et qui trouve dans son expérience, son jugement et ses connaissances, de prompts remèdes contre les accidents variés et imprévus de la guerre. Si , à ces qualités morales, il joint la force de corps, la taille élevée et l’air d’audace qui en imposent à la multitude, il .sera vraiment digne du commandement. La réunion de toutes ces qualités est sans doute assez rare ; mais elle est moins nécessaire pour les officiers particuliers, qui ne sont que les nerfs de la cohorte, que pour le chef, qui en est l’ame.

J28 chapitre ni.

c’est ^vec raison qu’on donne un adjudant à cet officier supérieur, pour le soulager du poids de plusieurs détails de bureau et de surveillance. Nous aurons ainsi dix -sept officiers parlic^iers et un officier supérieur par cohorte. Les officiers du même grade conserveront entre eux le classement établi pour leurs soldats, ce qui donnera trois classes de capitaines, de lieutenants, et de sous- lieutenants. L’officier de la classe la plus élevée commandera toujours à grade égal.

Il serait convenable t^ue les officiers de la cohorte d'élite jouissent , comme leurs soldats, de quelque distinction honorifique et pécuniaire, et que ces places devins.sent , comme chez les Romains, la récompense de la bravoure. Le chef de cette cohorte qui , comme le primipile des Romains, doit commander la légion entière en l’absence des officiers de l’état-major, pourrait être distingué des autres chefs de cohorte par un grade plus élevé.

Les dix cohortes donneront i8o officiers d’infanterie pour toute la légion. C’est trois fois plus que chez les Romains; mais on remarquera que le commandement et le maintien de la discipline exigeaient moins d’agents parmi eux que parmi nous , parce que leurs troupes étaient toujours rassemblées et renfermées dans un camp fortifié. - ••

A ce nombre il faut ajouter deux chefs ^aiks

Digitize" !" .

DES GRADES MILITAIRES. 129 de cavalerie, revêtus du grade de chef d’escadron, dix capitaines et autant de lieutenants, pour commander les dix pelotons de cavalerie légionaire. On choisira, pour la cavalerie, les officiers de la légion les plus lestes et les plus vifs ; carie service de la cavalerie légère s’accommode très- bien de ces officiers vifs, impétueux, passionnés , qui ne doutent de rien , parce qu’ils ne calculent rien. Il faut que la fougue de leur tempérament les emporte sans cesse sur l’ennemi pour avoir de ses nouvelles, et qu’ils percent souvent le rideau des troupes légères dont il cherche à masquer ses mouvements. Il faut qu’ils soient infatigables pour le harceler continuellement dans ses marches , et pour se tenir toujours prêts à fondre dessus au moindre désordre qu’ils aperçoivent dans ses colonnes. .S’ils sont repoussés , c’est un petit malheur ; ils trouvent leur salut dans la vitesse de leurs chevaux; mais s’ils parviennent à pénétrer au milieu de son infanterie, ils obtiennent, en un clin-d’œil, de brillants succès.

Les grades et les classements, établis pour les , officiers des cohortes, forment dix-huit degrés pour monter du grade de sous - lieutenant de troisième classe à celui de chef de la première cohorte : ce sont autant d’appâts pour exciter et satisfaire tour- à- tour l’ambition des officiers ; passion qu’il ne faut jamais laisser oisive chez

i3o CHAPITRE III.

les militaires; car c'est elle qui donne le mouvement et la vie aux armées.

On réservera, pour la cohorte de dépôt, les anciens ofhciers et sous-ofHciers appesantis par l’àge et les blessures, (æs vieux serviteurs, imbus de tous les détails des exercices et de la discipline, sont très-propres à instruire et à former les jeunes soldats.

Le commandement de la légion , corps composé de différentes espèces de troupes , sera confié à un général; et j’entends par ce nom, un officier qui s'est rendu propre à commander toutes les armes, par l’étude et la connaissance des diverses branches de l’art militaire. L’officier qui ne connaît qu’une seule arme peut être un bon officier d’infanterie, de cavalerie, ou d’artillerie ; mais , à coup sûr, ce n’est point un officier-général , quel que soit son grade.

Le chef de légion vivra toujours au milieu de ses troupes comme un père de famille , pour pourvoir à tous leurs besoins , pour tout ordonner, tout voir, tout surveiller : la solde, les armes , ^ l’habillement , les vivres , les fourrages , l’exercice, la discipline, les peines, les récompenses, les mouvements, les marches, les détachements, les gardes , les positions , les combats , les travaux et les caropemeuts. Mais , comme il est impossible qu’un seul homme puisse suffire à des occupations aussi étendues et aussi variées, on lui donnera des officiers d’état-major pour exécuter et

DES GUADES MILITAIRES. i3i faire exécuter ses ordres , et pour le soulager du poids des détails de tous les différents genres de services.

Ces officiers sergiit d’un grade supérieur à •celui des chefs des cohortes, afin d’éviter tout conflit d’autorité, de les rendre plus respectables aux yeux des soldats, et sur-tout, afin qu’ils puissent contraindre à l’obéissance tous les corps de troupes placés sous leurs ordres pour les expéditions dont ils seront chargés. .Ainsi, puisque les officiers de troupes s’élèvent jusqu’au grade de lieutenant-colonel, nos officiers d’état-major seront revêtus du grade dè colonel, que nous avons rendu disponil^e par la suppres.sion des régiments; et leur chef sera d’un grade intermédiaire entre celui de colonel et celui de chef de légion. Voici quelles seront les fonctions de ces officiers :

Le chef d’état-major ou questeur de la légion sera une espèce de commandant eu second , chargé de tous les détails de service , sous les ordres du chef de légion. La transmission des ordres, le travail des bureaulc, l’administration de la solde , des vivres, de riiabillement, de réquipeinent, seront particulièrement de son ressort, afin d’épargner au général des détails multipliés et fastidieux , qui, en absorbant ses facultés et son temps, le distrairaient des occupations plus importantes de la guerre. Le chef de légion éprouve-t-il un accident qui l’empèclie

i3a CHAPITRE III.

de commander: son chef d'état-major, la seconde personne de la légion et l’organe de ses ordres, le remplace aussitôt, sans laisser 'ni interruption ni lacune dans le commandement. A peine s’aperçoit - on du changement de chef j avantage hien précieux dans les moments critiques d’un combat!

Nous verrons que la légion se range en bataille sur deux lignes; qu’elle est obligée de se partager dans les marches , de former des détachements, de s’éclairer au loin, et d’envoyer des corps de troupes légères à la poursuite de l’ennemi. Trois colonels d’état -major, au choix du général , suffiront à peine à ces différents genres de service. Deux seront employés à commander les lignes de hataill'c et les cohortes détachées , et le troisième conduira les troupes légères , infanterie et cavalerie, destinées à reconnaître ou à poursuivre l’ennemi. On peut déjà apercevoir l’avantage de ne point attacher les colonels au commandement d’un nombre fixe et invariable de cohortes. Le général en dispose plus aisément suivant leuf genre de talent ; il ne leur donne que les troupes qu’il juge convenables au besoin du moment , et ces offîciers, obligés de se servir de différentes armes, apprennent à les connaître toutes.

Un quatrième colonel pourra être chargé des reconnaissances, du choix important des positions et de l’emplacement des camps du tracé

DES GRADES MILITAIRES. i33 et de la surveillance des retranchements, de tous les travaux d'attaque et de défense, des constructions et réparations des ehemins et des ponts, et de la surveillance des munitions et des machines de guerre. Cette espèce de préfet des ouvriers se servira de la compagnie d’artillerie pour le matériel de cette arme, et de la compagnie des pontoniers -sapeurs pour tracer, diriger, et exécuter la plupart des travaux.

On ne peut trop s’étonner que l’administration des vivres, qui intéresse si essentiellement le bien-être et l’existence même du soldat, soit abandonnée à des mains étrangères et quelquefois infidèles, au lieu d’en charger des officiers que leur état, leur honneur, l’opinion de leurs camarades, la surveillance de leurs chefs, forcent à s’acquitter noblement et avec zèle de ces fonctions importantes. Les grades les plus élevés ne doivent pas dédaigner de.s détails administratifs . auxquels se rattache la conservation du soldat, et je voudrais qu’ils fussent confiés à un colonel d’état-major. (æI officier serait l’agent principal du questeur pour les vivres, les revues, la solde, l’habillement , et lui rendrait des comptes exacts des différentes parties de cette administration.

Pàifin, un sixième colonel, choisi parmi les moins robustes et les moins valides, serait chargé du commandement des dépôts delà légion. Chacun de ces six colonels aurait un adjoint pour l’aider dans ses fonctions, et le suppléer en cas de besoin.

i34 CHAPITRE III.

Tel sera l’état-major de la légion : no.s colonelH légionaire.s, espèce de tribuns romains, employés comme eux tour-à-tbur aux différentes branches de l’art de la guerre, acquerront les connaissances variées nécessaires au généralat, qui doit être l’objet de leur ambitioa. Ce sera l’école de nos généraux, comme le tribunat était celle des généraux romains.

L’état-major doit être l’esprit de l’armée, le guide des troupes dans les marches et les combats, et la pépinière des généraux; on ne peut donc donner trop d’éclat et d'importance aux officiers qui le composent. .Si nous jetons les yeux sur nos états-majors actuels, nous gémirons de les voir composés de quelques malheureux capitaines qui , n’ayant par leur grade ni autorité ni considération auprès des troupes , sont réduits à n’être que les porte-voix ou les courriers de - leurs généraux. Qu’arrive-t-il ? la plupart des généraux, pris immédiatement parmi les chefs de troupes, ne connaissent qu’un genre de service ; on est forcé d'en multiplier le nombre pour en mettre à la tète de chaque détachement , ce qui diminue leur importance et leur considération aux yeux de l’armée : nos reconnais.sances sont mal faites; nos colonnes sont mal guidées, et leurs mouvements sont mal calculés; le désonlre et la confusion ralentissent leur marche et fatiguent le soldat intitilement ; la construction des ponts , des retranchements , et tous les tra-

DioiîiZèd

DES GRADES MILITAIRES. i35 vaux militaires sont abandonnés à des officiers sans autorité sur les troupes-, et enfin, la subsistance du soldat est toujours négligée ou dilapidée honteusement. Mais tous ces maux disparaîtront par la création d’un état-major légionaire tel que je le propose. ^

Voilà quels sont les rouages nécessaires pour faire jouer nos légions ; les grades qu’on pourrait y ajouter ne seraient plus que des^rouages inutiles , qui en affaibliraient la force, en multipliant les frottements sans néces.sité. Toute cette multitude de grades supérieurs, di.sproportionnée aux besoins du service, qu’on prodigue dans plusieurs états de l’Europe, ne sert qu’à obérer le trésor public, qu’à paralyser et à affaiblir la force du commandement, qu’à embarrasser les armées, et à dissiper ce prestige de considération qui ne .s’attache qu’aux choses peu communes. Si ce vain luxe des grades est inspiré par la politique, j’avoue que toutes ces finesses m’échappent, et que je crois que la meilleure politique, pour un souverain, est de se créer une armée bien con-, stituée dans toutes ses parties, qui le rende respectable au-dehors et maître au-dedans.

Quoique j’aie résolu de ne traiter que plus tard de la réunion des légions en corps d’armée et en armée , cependant je me trouve entraîné par mon sujet à parler ici des généraux en chef, afin d’achever dans un même chapitre tout ce que j’ai à dire sur les grades militaires. ’

i36 CHAPITRE III.

Un corps d’année composé de plusieurs légions doit avoir à sa tète un général en chef, distingué des généraux de légion par un grade plus élevé ou par une commission temporaire.

Nous nommons généralissime le chef qui commande j)lusieurs corps d’année : il remplace, pour la guerre, le dictateur romain auquel le sénat confiait toutes les forces de la république dans les moments de crise: mais, dans les temps ordinaires , cette sage compagnie dirigeait ellememe ses généraux , lors même que la guerre exigeait leconcoursde plusieurs années. Charles- Quint, Louis XIV, et plusieurs .souverains, k l’exemple du sénat romain, dirigèrent .souvent, du fond de leur cabinet, leurs différentes armées. Cette conduite est .sans inconvénient tant que les corps d’année agissent sur des points éloignés, mais lorsque le théâtre de la guerre se resserre, et q«e les forces de deux grandes puissances se ras.semblent dans le dessein de lutter sur un .seul point et de vider leur querelle dans une grande bataille, chaque parti est obligé d’avoir recours à un généralissime pour ras.seiubler les différents corps d’armée et les réunir sur un seul champ de bataille, et jiour leur imprimer les mouvements convenables aux circonstances du moment.

Le rôle de généralissime doit être joué par le souverain en personne, s’il ne veut point compromettre la sûreté de sa couronne et de son trône. Qu’il craigne de se mettre à la discrétion

Diÿi' '==1 by Coogli-

DES GRADES MILITAIRES. xl>j d’un de ses sujets, en lui confiant tontes ses forces; l’histoire du Bas-Empire n’est qu’un récit épouvantable des catastrophes sanglantes prodnite.s par la révolte des généraux en chef contre leur empereur : et dans nos temps modernes, ne vit-on pas le fameux Walstein , fort de ses victoires, de ses richesses et de sa réputation , tenter de se servir des armées que lui avait confiées son maître, pour le renverser du trône ?

Je n’entrerai point dans l’énumération des talents nombreux que les auteurs exigent des généraux en chef; ils leur tracent avec complaisance une longue liste de leurs devoirs, et ils leur prodiguent les conseils. Quant à moi , je me bdfnerai à remarquer que, puisqu’il faut à la guerre délibérer froidement et exécuter avec feu, un bon général doit réunir deux qualités fort différentes, et qui semblent s’exclure : d’abord , un jugement sain qui puisse le guider dans le choix des entreprises et des moyens d’exécution , en balançant avec calme les avantages et les inconvénients , le pour et le contre; en second lieu, des passions impétueu.ses , qui lui impriment la force et la volonté d’exécuter rapidement ce qu’il a conçu avec sagesse. Les généraux qui ne sont que raisonnables , tels que les vieillards , chez lesquels les glaces de l’âge ont amorti le feu des passions, sont lents, timides, indécis, ennemis du mouvement , de la fatigue et de la peine ; de peur de faire des fautes , ils ne font rien , et ils

i38 CHAPITRE III.

se plaisent à décorer leur timidité et leur apathie du beau nom de prudence. Les jeunes gens fougueux et passionnés, au contraire, s’aveuglent sur les difficultés, et se jettent dans des entreprises téméraires .sans rien calculer. Si la fortune , qui se plaît souvent à couronner l’audace, quelque imprudente qu’elle soit , semble caresser un moment leur folie, c’est pour les laisser retomber ensuite dans un gouffre de malheurs.

La fougue des passions trouble et égare le jugement, et nous conduit à la folie qui, comme le remarque Hobbes, n’est que l’extrême passion; d’où il suit que les grandes passions et une saine rai.son marchent rarement de compagnie ; et cependant ces deux qualités sont iudi.spensables pour former les grands généraux : de là vient leur rareté. De tous les généraux qui figurent avec éclat dans l’histoire , je ne vois qu’Amnibal et César qui me paraissent réunir dans une proportion conveuablé l’énergie que donnent les passions impétueuses et la prudence dictée par la raison ; deux qualités nécessaires pour se livrer à «les entreprises vastes et hardies, en se ménageant toutes les chances de succès qui dépendent des hommes. Quant au grand Alexandre, cet enfant gâté de la fortune me semble plus heureux que sage.

Ce que j’admire le plus chez les généraux romains, c’est cette heureuse alliance des talents politiques aux Udents militaires, qui leur faisait

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DES GRADES MILITAIRES. â3o ♦

gouverner avec sagesse les peuples que leur bras avait vaincus : car, si c'est la forée des armes qui fait les conquêtes, c’est la politique qui les con- .serve; et par politique j’entends, non pas l'art de tracasser ses voisins , mais l’art de gouverner les peuples. 11 faut donc que les généraux se livrent à cette science avec autant de soin qu’à celle de la guerre. Combien de géoéraux, après avoir accablé les peuples conquis sous le poids des maux sans nombre qu’enfante la guerre , les livrent au pillage et à l'insulte d’une soldate.sque effrénée, au lieu d’adoucir leurs plaies par une sage administration , et d’éviter de froisser inutilement leurs plus cbers intérêts. Cette conduite impolitique les exaspère, les réduits» désespoir, et on les oblige à «e révolter et à s’insurger, à fuj'ce de vexations et de mauvais traitements. L’esprit de vengeance leur met les armes à la main ; d’abord ce ne sont que des bandes éparses qui chei-chent à suppléer à la force par la ruse , en attaquant les troupes en détail, et en cherchant à les affamer dans leur camp ; bientôt l’incendie gagne toutes les classes , et c’est la population entière qui se soulève en ma.sse , et qui extermine ses conquérants ou s’en fait exterminer. Pizarre nous fournit un exemple frappant des maux causés par l’ignorance de toute politique chez un conquérant. Cet homme grossie»' et ignorant , après avoir subjugué la plus belle partie du Nouveau-Monde , ne sut ni faire res-

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Mo CHAPITRE III.,

pecter son autorité de ses compagnons d’armes , ni gouverner Tes peuples que son bras avait vaincus. Il vécut comme un brigand , et périt misérablement , haï et méprisé des siens, au milieu des ruines et des débris de l’empire que son courage lui avait donné.

Je n’ai rien de neuf à dire sur les avancements des officiers; car, dire que les grades doivent être la récompense du mérite, le prix des services et de la valeur, qu’ils doivent être accordés sur le champ de bataille, en présence de l’armée, et non pas dans l’obscurité du cabinet; qu’en les livrant à l'intrigue et à la faveur , on éteint l’énergie et l’esprit d’émulation des troupes, ce serait répéter ce qu’on a dit mille fois avant moi, et ce que tout le monde sent vivement. Cependant il se glisse, et il se glissera toujours des abus dans les avancements; car la parfaité justice est une vertu de spéculation plutôt que de pratique. Tâchons seulement de nous en écarter le moins possible, et donnons un frein à l’injustice, en nous imposant l’obligation de distribuer les grades sur le champ de bataille, en présence et d’après le suffrage des témoins des actions que nous récompensons. C’est ainsi que les Romains stimulaient l’ambition et l’amour-propre de leurs légionaires , par des distributions .solennelles dans leur camp, après chaque combat.

Les hommes n’étant point pourvus d’armes naturelles , comme les lions, les tigres, les aigles, et les autres animaux de proie , le démon de la vengeance et de la guerre leur mit à la main des armes artificielles; les unes propres à frapper leurs ennemis de près, telles que le bâton ou massue , l’épée longue ou courte , droite ou recourbée, tranchante ou aiguë , et différentes espèces de piques ; les autres propres â les atteindre de loin , telles que les pierres , les balles , les dards, les traits, etc., lancées à la main, ou avec des machines de jet qui suppléèrent â la faiblesse de leurs bras. Enfin, l'intérêt de leur conservation leur inspira l’idée de se couvrir d’armes défensives, dont les unes sont fixées sur quelque partie du corps, comme le casque et la cuirasse , et les autres sont mobiles , comme le bouclier. Ainsi , le désir de combattre l’ennemi de près , de l’atteindre de loin , et de se garantir de .ses coups , donna naissance à trois genres d’armes ; les axmes de main , les armes de jet ^ et les armes

i4ï CHAPITRE IV.

défensives. Chacun de ces genres se subdivise en une foule d’espèces différentes; car les nations guerrières , persuadées que leur puissance et leur gloire repo.sent sur les bonnes qualités de leurs armes, cherchent et inventent tous les jours de nouvelles machines meurtrières et destructives , et leur esprit travaille sans ce.sse à trouver des instruments de carnage j)his prompts et plus redoutables que ceux de leurs ennemi.s.

On voit les Romains s’étudier à perfectionner leurs armes pendant cinq siècles de guerres continuelles; on les voit les corriger sans cesse , emprunter celles de leurs ennemis, lorsque l’expérience leur en démontre la supériorité, et imiter tout ce que les autres nations possèdent de plus redoutable. Aussitôt qu’ils s’aperçoivent de la supériorité du bouclier samnite, de l’épée espagnole, de la lance grecque, ils s’empres.sent de les adopter. Enfin , à l’époque des guerres puniques , ils paraissent sur la scène du monde revêtus des meilleures armes offensives et défensives qui fussent connues alors; ce qui leur assure des .succèjî faciles sur leurs ennemis, qui s’efforcent en vain de lutter contre la supériorité de leurs armes. Comment les autres peuples n’auraient-ils pas succombé! qiuisqu’ils se présentaient au combat *|>resque nus, devant les légionaires couverts d’armes défensives, qui, sans gêner leurs mouvements , ne laissaient , pour ainsi dire , aucun passage au fer de leurs

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DES ARMES. i43

adversaires. Aussi, lorsque Tite-Live parle d’une bataille gagnée par les Romains , il cite presque toujours la supériorité de leurs armes , comme une des causes de la victoire.

I/histoire moderne nous offre un exemple mémorable de l’influence de la qualité des armes sur le sort des nations : je veux parler des con^ quêtes de Pizarre et de Cortès dans le Nouveau- Monde. Ces deux aventuriers., à la tète de quelques bandes espagnoles , dispersent et détruisent des armées immenses de Mexicains et de Péruviens, peuples nombreux, courageux, et dans cet état de demi-civilisation où les nations développent le plus d’énergie pour leur défense. lueurs succès inouïs ne peuvent s’attribuer qu’à la supériorité de leurs armes.* I.>eurs mousquete et leurs canons , semblables au tonnerre pour le bruit et pour l’effet subit et inaperçu ; leurs chevaux, qui les métamorphosaient en centaures, frappaient de terreur l'imagination des Américains. Ces peuples ignorants des arts destructeurs de l'Europe, regardaient les Espagnols comme des êtres supérieurs , qu’il était impossible de vaincre avec leurs flèches et leurs lances armées d’os de poisson ou de pierres aiguës , leurs massues et? leurs piques bois durci au feu ; ils étaient vaincus avant même d’en venir aux mains , par l’opinion de leur infériorité.

Cette inégaüté n’existe point aujourd’hui entre les différents peuples de l’Europe : ils ont tous

i44 chapitre IV.

adopté à-peu-près les mêmes armes, et toute leur infanterie est maintenant armée du fusil à baïonnette , qui joue le double rôle d’arme de jet et d’arme de main.

C’est une arme admirable , comme arme de jet, soit pour la justesse du tir, soit par la force, la rapidité et la portée des projectiles qu’elle lance, soit par le peu de volume et de poids de ces projectiles, qui permettent au soldat d’en porter une grande quantité sans se surcharger. I.e fusil a remplacé, avec raison dans nos armées, toutes les armes de jet des anciens, et l’opinion de sa supériorité sur l’arc, l’arbalète, la fronde, le javelot , et le pilurn, est tellement établie dans l’esprit des militaires, par le temps, l’usage et l’expérience, que ce serait se couvrir de ridicule que de lui préférer ces dernières.

Mais, si le fusil est supérieur aux armes anciennes, comme arme de jet, il leur est inférieur comme arme de main. C’est une pique fort lourde et fort courte, puisqu’elle pèse onze livres, et qu’elle n’a que six pieds de long. Ce défaut de longueur se fait particulièrement apercevoir dans les combats contre la cavalerie. Le.s anciennes piques étaient faites de bois léger, et avaient depuis douze jusqu’à vingt -quatre pieds de long : de pareilles armes tenaient la cavalerie à distance convenable. Le pilurn des Romains, qui leur servait de. pique pour repousser la cavalerie, n’était, il est vrai, giiè?e

DES ARMES. i45

plus long que nos fusils; mais leurs armes défensives les rendaient impénétrables à la lance et à l’épée des cavaliers, qu'ils pouvaient braver en sûreté derrière leur bouclier.

Quoique le fusil à baïonnette n’ait ni la longueur, ni la légèreté des ancieniffes piques, il faut cependant s’en contenter.pour remplir leur rôle j car on ne peut pas armer le même soldat d’un fusil et d’une pique: l’une de ces armes nuirait à l’autre. La pique le gênerait pour la charge et le fir du fusil, et le fusil, à son tour, deviendrait un embarras inutile , lorsqu’il s’agit de croi.ser la pique avec l’ennemi. Avant que l’invention de la baïonnette eût fait du fusil une arme de main , on avait divisé chaque bataillon en mousquetaires et en piquiers, plutôt que de surcharger le même soldat de deux armes de longueur. Les premiers étaient une espèce d’infanterie légère destinée à engager Te combat de loin, et les seconds formaient une infanterie de ligne pour soutenir le choc de la bataille. Montécuculi , dans le récit qu’il fait de la bataille de Saint-Gothard , gagnée contre les Turcs en i6G4, nous représente ses bataillons formés sur quatre rangs de piquiers, précédés de deux rangs de mousquetaires. Ceux-ci , lorsqu’on s’abordait , .se rangeaient , en se courbant , sous les piques qui les défendaient par leur saillie, ou passaient derrière les piquiers. L’u.sage général de la baïonnette fit disparaître totalement les piques au a®. Edit. 19

i46 chapitre IV.

commencement du dix -liuitième siècle. On s’aperçut dès-lors que le feu bien ménagé de l’infanterie de ligne, aidé de lu baïonnette, suffisait pour repousser la meilleure cavalerie du monde, sans avoir recours à des rangs armés de piques de longueur , 0npèce d’arnie.s presque inutiles dans nos combats modernes, où l'on s’aborde bien rarement. Le piquier serait souvent écrasé sous une grêle de projectiles avant de pouvoir faire usage de son arme.

Je ne vois rien de mieux que le fusil à bai%nnette , pour armer mes légionaires de ligne. Ce sera même leur seule arme offensive; car le sabre est inutile dans nos combats, où nous ne nous serrons jamais d’assez près pour pouvoir nous en servir. Nos soldats n’ont, pas besoin d’aborder corps à corps leurs adversaires, comme les anciens, pour les combattre dans des mêlées devenues extrêmement rares, depuis l’invention des armes à feu, La baïonnette suffit entre ge’ns qui ne sont garantis et protégés par aucune arme défensive. Si nos grenadiers portent encore le sabre ,’ c’est plus par la force d’une aveugle routine, que par utilité : c’est un fardeau inutile dont on devrait les soulager.

Je ne sais si on. a jamais essayé d’armer le soldat du fusil à deux coups. Cette arme pourrait n’être pas convenable pour les fantassins de ligne, auxquels le fusil simple suffit pour repousser la cavalerie, et qui, au milieu delà vi-

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vacité et de rensemble de leurs feux , .seraient sans doute sujets à se tromper et à charger plusieurs fois le meme canon. Cette innovation serait peut-etre inutile pour eux; niais elle serait à coup sûr fort heureuse pour l’infanterie légère. Nos tirailleurs, avec leur fusil simple, craignent et doivent craindre extrêmement la cavalerie, leur ennemi le plus redoutable. Dès qu’ils ont tiré leur coup de fusil , ils .se trouvent .sans défense, car^les cavaliers sont sur eux avant qu’ils aient le temps de recharger, et ils se voient percés de coups de lance, sans pouvoir les atteindre avec leur baïonnette. Mars, armons nos voltigeurs d’un fusil double, et leur confiance, ainsi que leur courage contre la cavalerie, en sera doublé. Ils sentiront que, s’ils manquent leur cavalier du premier coup, il leur reste un '°second coup pour le tirer à bout portant; car ils ne doivent lâcher ce second coup qu’à la dernière extrémité. C’est une réserve de.stinée à les délivrer des dangers .ssibits et imprévus. D’un autre côté, l’audace des cavaliers ennemis décroîtra en raison du péril.

Nos voltigeurs armés du fusil double, non-seulement s’avanceront et braveront la cavalerie avec •plus de confiance, mais encore ils feront beaucoup plus de mal à l’ennemi. On peut comparer le tirailleur caché et embusqué, au chasseur qui guette sa proie; s’il la manque du premier coup, le .second lui donne une chance de plus pour l’atteindre. 10.

i48 chapitre IV.

Qu’on ne se presse pas de me reprocher d’armer les voltigeurs plus pesamment que l’infanterie de ligne, ce qui serait un tontre-sens; car on verra bientôt que je les soulage du poids de leur sac et des armes défensives. D’ailleurs, il est très-possible de faire des fusils doubles aussi légers que les fusils simples, en économisant la matière par le travail, comme on le fait pour les fusils de luxe.

Quelques bataillons tiroliens ont renchéri sur l’idée des fusils doubles; car ils se sont armés de carabines à vent, qui tirent jusqu’à dix- huit coups de suite avec le même réservoir d’air. Cependant cette arme n’est pas d’un usage fort redoutable, parce que le ressort de l’air diminuant à chaque coup, la balle diminue aussi de portée , et sur-tout , parce que le réservoir d’air étant épuisé, cette carabine devient inutile. Le soldat , obligé de quitter le champ de bataille pour aller recharger son réservoir , opération qui exige beaucoup de temps, est perdu pour le combat; il ne revient plus.

Nos soldats portent par-derrière, leur giberne , espèce de poche de cuir destinée à recevoir et à contenir leurs cartouches. Nous avons la mau^ vaise habitude de ne les charger que d’un côté, ce qui est contraire à toutes les lois de la mécanique. Leur sac, leur giberne^ leurs vivres, forment sur leur dos un poids fort lourd, qui, n’ayant aucun contre-poids par-devant, les force,

pour conserver leur centre de gravité, à se courber, à se roidir et à prendre une attitude gênante, fatigante, et contraire à l’organisation du corps humain. Ne vaudrait -il pas mieux placer la giberne par-devant, en lui donnant la forme d’une ceinture, à la manière de quelques troupes espagnoles ? Ce .serait autant de gagné pour la juste répartition de la charge du soldat, objet important sur lequel je reviendrai. On objecte contre cette manière, que des étincelles tombées du fusil de l’homme qui tire peuvent mettre le feu à sa giberne; mais , en la plaçant par-derrière, elle est sujette à-peu-près au même inconvénient par le feu des derniers rangs : le danger n’est pas moindre d’une manière que de l’autre.

Les légion aires romains sç couvraient d’armes défensives. Nos fantassins modernes, au contraire, se présentent nus au combat, non par l’ostentation d’une vaine bravoure comme les Gaulois dont parle César, mais parce que leur paresse et leur mollesse s’effrayent du poids des armes défensives; ils aiment mieux prendre honteusement la fuite un jour de combat, avant d’en venir aux mains, comme les Romains dégénérés du Bas-Empire, que de s’incommoder tous les jours par le poids d’une armure. Ce défaut d’armes défensives est très-funeste à nos fantassins; tous les coups qui les frappent, de quelque loin qu’ils viennent , les mettent hors de combat ; ils sont blessés par les plus légères atteintes. S'ils

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marchent à la baïonnette, ce n’est qn’nn simulacre (l’attaque; ils ne la croisent jamais avec celle d’nn ennemi qu’ils craignent d’aborder, parce qu'ils se sentent sans d(*fense contre ses coups, et l’un des deux partis prend la fuite avant d'en venir aux mains. Enfin, rien ne les garantissant de la lance du cavalier, lorsqu’une charge de lanciers parvient ju.squ’à leurs baïonnettes, ils se troubleiit , s’effrayent , et tournent le dos.

Le prétexte dont nous nous .sommes servis ^ pour abandonner la cuiras.se, c’est que cette armure ne peut pas etre totalement à’ l’épreuve des armes à feu, sans devenir d’un }>oids insupportable. .Singulière raison ! Comme si nos fantassins renonçaient à soutenir le choc de l’infanterié, celui de la cavalerie, l’arme blanche et la mêlée, espèces de combats où les armures sont si nécessaires! Comme si nos bataillons se fusillaient ordinairement à brûle-pourpoint! Nous voyons, au contraire, qu’ilys arretent à cent ou cent cinqtiante toises pour faire leurs feux, et à cette distance, la balle, qui a déjà perdu une grande partie de sa vîteSse, frappe avec beaucoup moins de force, et peut être arrêtée par im obstacle léger. Combien de fois nos officiers d’infanterie n’ont -ils pas été garantis de la balle par leur baudrier ou leur ceinturon ? Qui nous empêche donc de couvrir le buste tout entier, dun cuir semblable à celui du eeinturon?

Il est facile de faire des- cuirasses d’un poids .

lüi

DES ARMES, très -supportable, impénétrables aux coups de sabre, de baïonnette et de lance, et à l'épreuve de la balle à la distance de cent toises. Je suis persuadé qu’un plastron formé d’une double peau de buffle , bien matelassé et bien piqué , serait tout aussi impénétrable qu’une cuirasse en fer, à laquelle il serait d’ailleurs fort préfé* rable sous les rapports de la légèreté et de la souplesse. Nous nous servirons de ces plastrons pour garantir le buste de nos légionaires contre l’arme blanche et la balle. Leur poids n’excèdera pas huit à neuf livres, et l’homme s’aj)ercevra d’autant moins de ce nouveau fardeau, qu’avec la giberne, placée aussi par-devant, il formera équilibre avec le poids du sac , que je suppose bien collé et aplati au dos du soldat, en forme de hotte. Cet équilibre de charge lui fera porter son sac avec plus de facilité qxie s’il le portait seul; car c’est moins la pesanteur des fardeaux, que l’inégalité de leur répartition sur notre corps, qui nous fatigue. On est parvenu à faire porter quatorae quintaux k des hommes ordinaires, en distribuant ce poids énorme sur toutes les parties de leur corps; les soldats romains faisaient des marches forcées, en portant quatre-vingt ou cent livres d’armes, de vivres et d’effets; le plongeur qui va chercher des perles au fond de la mer, se charge de deux ou trois cents quintaux d’eau, sans en être incommodé.

Il est inutile, je pense, d’expliquer que nous

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nous dispenserons de cuirasser nos légionaires par-derrière; il faut que le soldat reste bien convaincu qu’il court plus de danger en tournant le tins à l’ennemi, qu’en lui faisant face.

l,a tête du légionaire de ligne sera garantie contre les cojips de .sabre et de Jance , et abritée contre les balles, par un ca.sque d’airain à-peuprès .semblable à celui de nos dragons; mais au lieu de la crinière, qui forme un poids superflu et incommode, et un ornement de mauvais goût, je voudrais qu’il fût surmonté d’un cimier ombragé d’un panache rouge pour la première comp.ignie, et blanc pour la seconde : la troisième seule n'aurait pas de panache. Les oreilles et les mâchoires du soldat .seront garanties, au moment du combat, par des mentonnières à écailles d'airain : ce casque aura très-bonne grâce, et ne pèsera guère plus que notre schakos actuel.

l.es épaules des légionaires seront couvertes de larges épaulettes écaillées comme leurs mentonnières.

Le préjugé qui règne de nos jours coptre les armes défensives est tellement enraciné, que je n’ose proposer des cuissards faits de peau de buffle, comme les cuirasses : mais je suis persuadé que les avantages de la cuirasse une fois bien constatés par l’expérience , on voudra se garantir non-seulement le.buste, mais encore les cui.sses, que le ricochet des balles expose à plus de dangers que la partie supérieure du corps.

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Qu^t au bouclier, son usage est incompatible avec ce^ui du fusil ; car la charge et le tir du fusil exigent que le soldat ne soit point géné dans le mouvement de ses deux bras et de ses deux mains; ce qui ne serait pas, si le bras gauche était charge d’un bouclier. Je me borne à couvrir le légionaire de ligne, du casque, deda cuirasse, et des épaulettes. Ces armes défensives , qui ne surchargeront pas le soldat de plus de dix à douze livres, lui sauveront au moins un tiers des coups de feu qu’il recevrait sans elles, dans les endroits du corps les plus sensibles; et elles lui inspireront une confiance et une ardeur admirables pour joindre son adversaire à l’arme blanche ; car c’est sur-tout dans les combats de main qu’il sentira l’avantiige d’être couvert. Les troupes de l’ennemi seront battues par mes légionaires, tant qu’elles ne seront pas cuir||||tes; et si elles se cuirassent, elles confirineroflP^r leur exemple la bonté de cette méthode.

Les voltigeurs ont moins besoin de cuirasse que les légionaires de ligne, parce qu’ils ne sont point destinés à combattre de pied ferme, et à en venir aux mains avec l’ennemi. Ils ne se battent que de loin, et presque toujours à couvert par des arbres, des haies, des fossés; leur rôle est de se retirer derrière des lignes, dès qu’ils «sont serrés de près , et ils trouvent leur sûreté plutôt dans la vitesse de leurs jambes que dans la force de leurs bras. Des armes défensives ne

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feraient que leur otcr la légèreté et la so|iple.s.se qui doivent les caractériser. On pourra se borner à leur donner des épaulettes et des mentonnières à écailles d’airain, e.spèces d’armes défensives contre les coups de sabre , qui ne sont ni gênantes ni pesantes.

• Leur ca.sque sera en cuir, garni de quelques cercles de fer, pour résister aux coups de sabre de la cavalerie.

Les centurions romains se distinguaient de leurs soldats par la beauté, la bonté et la force de leurs armes. Nos officiers d'infanterie suivent une méthode bien différente ; de peur de s’incommoder par le poids de leurs armes, ils ont pris le parti de se désarmer entièrement ; car, l’épée qu’ils daignent encore porter n’est plus qu’un instrument de parade, plutôt que de comba(|i||nt on l’a amincie et affaiblie pour en dirniNRer le poids! Il ne leur reste' plus de l’antique cuirasse que l’inutile hausse-col, qu’ils suspendent sur la poitrine lorsqu'ils sont de service ; de sorte qu’ils ne peuvent ni frapper ni se défendre. Lorsqu’on aborde l’ennemi, ils deviennent inutiles, et quelquefois gênants. S’agit-il, par exemple, de forcer un défilé en colonne, l’honneur et le devoir prescrivent aux officiers de se mettre à la tête de leurs troupes; mais, lorsqu'ils arrivent sur l’ennemi , leur faible épée# ne peut rien contre ses baïonnettes, je^ils gênent les soldats qui viennent derrière euv-qtf les cm-

■ “OtyniziNJ^

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pêchent d’agir. C’est ainsi que j’ai vu nânquer un assaut donné par les Français au fort de .Sagonte en Espagne. Ea brèche était roide, et praticable seulement sur cinq ou .six hommes de front. Les soldats, arrivés ati pied , ayant hésité à monter, huit ou dix officiers s'élancent à leur tête; ils escaladent la brèche, et le reste de la colonne les suit; mais parvenus au sommet, ils s’efforcent en vain d’écarter avec leur épée les baïonnettes et les piques de remparts des défenseurs. Bientôt ils sont renversés dans cette lutte à armes inégales, et leur chute entraîne celle du reste de la colonne.

Si nous refij.sons un fusil à l’officier de ligne, sous prétexte qu’il est trop occupé à diriger le feu de ses soldats avec ordre et précision , pour avoir le temps de tirer lui-même, donnons-lui du moins une demi -pique de .sept à huit pieds de long, telle qu’on la portait .sous Louis XIV. Elle lui servira à frapper et à .se défendre dans les combats de mains, et dans les mêlées, où l’on se bat pour ainsi dire corps à corps.

Quant aux officiers de voltigeurs, je crois que l'arine la plus convenable pour eux est un fusil semblable à celui de leurs .soldats, puisque teur service les oblige à se battre de loin.

Nous obligerons les officiers à se cuiras.ser avec plus de soin que les légionaires ; car leur conservation est plus importante que celle du simple soldat.

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Voilà quelles seront les armes de l’infanterie. Passons à celles de la cavalerie.

La lance est la reine des armes, dit Montécuculi. C’était 4’arme des Grecs et des Romains, les peuples les plus guerriers de l'antiquité; c’était celle de nos anciens gendarmes, lorsqu’ils faisaient toute la force des armées européennes; c’est encore celle des cavaliers polonais et russes. Le sabre droit ou recourbé est aussi d’un usage fort général. Chacune de ces armes a ses avantages et ses défauts, ses partisans et ses détracteurs, et l’on ne s’est pas accordé, jusqu’à-présent, sur la prééminence de l’une sur l’autre. Le sabre est moins gênant, plus portatif, et plus facile à manier au milieu d’une mêlée de cavalerie, que la lance. Je crois cette arme préférable, lorsqu’on peut serrer de près son adversaire; mais, pour rompre un escadron , pour poursuivre des fuyards, et sur- tout pour combattre l’infanterie, la lance, qui atteint de plus loin , vaut infiniment mieux. Les fantassins redoutent avec raison cette arme beaucoup plus que le sabre ; car, en présentant la baïonnette aux cavaliers ennemis, ils se tiennent hors de portée de leur sabre, mais non pas de leur lance. Ils ne peuvent compter que sur leur feu pour repousser une charge de lanciers, tandis qu’ils ont de plus la baïonnette pour se garantir du sabre.

Cette supériorité de la lance dans les charges sur l’infanterie , me fait pencher pour cette arme:

DES ARMES. i57

mais qui nous empêche de concilier et de réunir les différentes propriétés de la lance et du sabre, en armant nos cavaliers de ces deux armes à-lafois? Ils peuvent les porter sans se gêner, en passant la lance au bras gauche, de manière à conserver toujcftirs le bras droit libre pour le combat, et ils peuvent se servir successivement de l’une et de l’autre, suivant les circonstances. S’agit -il de charger sur de l’infanterie, sur des fuyards, d’enfoncer un escadron, ils mettent la lance en arrêt; se trouvent- ils au milieu d’une mêlée de cavalerie , ils passent la lance au bras gauche, et mettent le sabre à la main.

Le sabre de nos cavaliers légionaires sera droit comme celui des dragons, afin de les engager à frapper d’estoc plutôt que de taille. Ils porteront une lance de dix à douze pieds, dont la courroie sera passée au bras gauche , et ils auront une carabine fort courte, suspendue à l’arçon de leur selle. Je sais combien le feu de la cavaletie est incertain et peu redoutable ; cependant il me paraît indispensable de donner à la cavalerie légère une carabine courte,^t par conséquent peu gênante. Les coureurs s’en serviront pour tirer quelques coups, comme un signal annonçant la présence de l’ennemi , et nos vedettes pourront répondre à son feu ; car elles finiraient par être chassées de leur terrain, et seraient réduites à rétrograder sans ces.se , si elles ne pouvaieqt pas rendre le mal pour le mal.

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Leurs armes défensives .seront absolument les mêmes que celles de l’infanterie de ligne J’y ajouterai seulement de gros gants de peau de buffle, qui envelopperont l'avant-bras jusqu’au coude.

Une partie de la cavalerie de Hgne de l’Europe a conservé le casque et la cuirasse de fer. Ces armures sont à-peu-près ce qu’elles doivent être. Je blâmerai seulement la mélliode des Français de se cuirasser par derrière comme |)ar devant. Cette seconde cuirasse est non-setderaent , un poids et un embarras inutiles, mais encore elle semble placée pour favoriser la fuite du cavalier. Pourquoi chercher à garantir le lâche qui tourne le dos à l’ennemi ? Il faut au contraire employer tous les moyens pour persuader au cavalier qu'il court plus de dangers eu reculant qu'en avançant.

En résumé, le légionaire de ligne sera armé du fusil simple à baïonnette, du casque d'airain garni de mentonnières, et de la cuirasse de {leau de buffle avec des épaulettes à écailles d’airain : son officier portera une demi-pique, au lieu de fusil.

Les voltigeurs, ainsi que leurs officiers, porteront le fusil double avec une baïonnette courte et légère, le casque de cuir, les mentonnières et les épaulettes d'airain.

Le^cavalier légionaire aura le casque d’airain avec mentonnière, la cuirasse de peau de buffle

DES ARMES. ' iSp avec épaulettes d’airain, des gants à la crispin, la lance, le sabre droit, et la carabine courte.

Telles sont les armes que je propose pour les . cavaliers et les fantassins; il s’agit maintenant de leur apprendre à s’en servir.

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