‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 8 sur 21 · ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION · texte numérisé non relu

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION

H OMÈRE peint des combats tumultueux, irréguliers et confus, tels qu’ils étaient dans les temps reculés où il vivait, et tels qu’ils sont toujours dans l’enfance de l’art de la guerre, chez les peuples ignorants et grossiers. On voit dans l'Iliade , les chefe et les plus braves guerriers des deux partis, s’élancer en avant pour s’attaquer isolément , et se livrer des combats singuliers, tandis que la multitude qui les suit, se groupe derrière eux pour les soutenir. Qu’un guerrier, terrible par sa taille, sa force, son adresse, sa bravoure, invulnérable par la qualité et la trempe de ses armes, un Achille, enfin, paraisse tout-à-coup au milieu des combattants, les chefs ennemis craignent de se mesurer avec un adversaire aussi redoutable; ils l’évitent et vont chercher sur d’autres points des combats moins dangereux; la multitude effrayée se replie et s’ouvre devant lui , et la présence seule du héros décide de la victoire. La puissance de l’ordre et

de Tuiiioii était encore inconnue, et chacun n’ayant que le .sentiment de sa force ou de sa faiblesse individuelle , ne comptait point sur autrui, et ne plaçait .sa confiance qu’en soi-mèine.

Les preux chevaliers remplacèrent chez les modernes , dans les siècles de barbarie , les héros de l’antiquité; ces braves , armés de toutes pièces, étaient comme eux redoutables par leurs armes, leur force et leur courage, pour une multitude désordonnée de fantassins mal armés et timides. Mais le règne de ces héros et de ces chevaliers dut cesser , lorsque l’ordre et la discipline s’introduisirent dans l’infanterie des anciens et des modernes. Les troupes, formées avec ordre sur plusieurs rangs, de manière à pouvoir se servir de leurs armes simultanément et sans se gêner mutuellement, purent braver par leur union, la force et le courage individuel ; des - lors les combats partiels cessèrent pour faire place à des chocs en ligne.

On forma d’abord des lignes sur ün ordre trop profond pour que les derniers rangs pussent faire usage de leurs arntes. Ces rangs inutiles pour frapper l’ennemi , n’avaient d’autre objet que celui de soutenir les premiers combattants , et de leur inspirer de la confiance. C’est ainsi que les Grecs formèrent leur phalange sur seize de hauteur, quoique les huit premiers seuls pussent prendre part au combat , avec la sarisse', espèce de pique de vingt à vingt-quatre

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. 191 pieds de long. Le rôle des phalangistes des huit derniers rangs était d’encourager et de fortifier ceux de devant par l’espoir d’un secours immédiat, et de remplacer les tués, les blessés et les fuyards.

Mais les vices de cet ordre profond ne tardèrent pas à se faire sentir : un des plus grands , sans doute, était d’exposer aux traits de l’ennemi des soldats de la réserve, comme ceux qui se battaient, avant qu’ils pussent prendre part au combat. Un autre défaut, non moins grave, c’est que les premiers rangs , rompus et mis en déroute par l’ennemi, risquaient d’entraîner dans leur désordre et leur fuite les rangs destinés à les soutenir et à leur succéder dans le combat. Afin d’échapper à ces inconvénients, on imagina d’éloigner des combattants, les rangs de réserve, dont on forma une seconde ligne, placée hors de la portée des traits ennemis. Dès -lors les troupes de soutien purent rester intactes jusqu’au moment où elles entraient en jeu , et elles purent éviter de .se voir entraînées dans la fuite des premiers combattants.

Végèce attribue aux Carthaginois l’invention des secondes lignes et des réserves; les Romains les imitèrent, et justifièrent par des succès éclatants la bonté -de cette méthode. Au lieu de former, comme les Grecs, une seule ligne profonde , ils rangèrent leur légion sur deux ou trois lignes, en rapport avec la nature de leurs

iga CHAPITRE VI.

armes. La seconde suivait habituellement les mouvements de la première , tandis que la troisième restait en place jusqu’à ce que le général disposât de cette reserve pour rétablir le combat et saisir la victoire, comme nous le voyons à la bataille de Pharsale. Gustave-Adolphe forma ses troupes sur plusieurs lignes, à l’imitation des Romains ; l’exemple de ce grand capitaine fut généralement suivi, et dès-lors, les armées modernes prirent l’habitude de se ranger sur deux lignes, et de laisser quelques troupes d’élite en réserve derrière la seconde ligne.

La profondeur d’une ligne fut fixée d’après ce principe , que le dernier rang pût se servir de son arme; elle dépendit donc de la nature des armes que l’on adopta en Europe. Aussi long-temps qu’on conserva la pique , cette anne de longueur permit de se former sur six et même sur huit de hauteur ; car la pique du huitième rang dépassait le premier, sans être d'une longueur démesurée. Lorsque les mousquets se mêlèrent aux piques, on forma la ligne de bataille de deux rangs de mousquetaires, défendus et fraisés par quatre rangs de piquiers ; enfin , le fusil ayant totalement remplacé la pique, on réduisit la ligne à quatre et bientôt à trois rangs, parce qu’on s’aperçut que cette arme ne permet pas le tir et le combat de main sur une plus grande profondeur.

Toutes les nations de l’Europe ont adopté au-

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, igî jourd’hui l’ordre sur trois rangs, à l’exception des Anglais, qui amincissent encore davantage leur ligne et ne la forment que sur deux. Devons-nous imiter ce peuple, ou vaut-il mieux suivre l’usage général ? Telle est la question importante qu’il s’agit d’examiner.

Les Anglais ont dû remarquer, comme nous, que les feux de troij rangs, ne pouvant s’exécuter qu’en faisant mettre le premier rang à genoux, sont fort dangereux devant l’ennemi , et qu’ils ont d’ailleurs l'inconvénient de laisser tout le bataillon dégarni de feux, jusqu’à ce que les armes soient rechargées^ que les feux de file, les seuls en usage maintenant, ne s’exécutant que par les deux premiers rangs, rendent un troisième rang presque inutile; et enfin, que, dans un combat de main , les baïonnettes du troisième rang ne saillent pas assez au-delà du premier pour être fort dangereuses. Voilà sanp doute les observations qui , jointes au désir d’étendre la ligne, afin d’égaler le front d’un ennemi plus nombreux, ont pu porter les Anglais à adopter l’ordre sur deux rangs.

Si le troisième rang était effectivement inutile, soit pour augmenter l’intensité de^eux, soit pour le combat à l’arme blanche , il est évident qu’il faudrait le supprimer , à l’exemple des Anglais; car des combattants qui ne peuvent point faire usage de leurs armes, doivent quitter une ligne dont ils n’augmentent point la force, pour

a'. Edit. i3 ’

ic,4 CHAPITRE VI.

être placés en réserve. Mais l'inutilité qu’on lui rcpi'oclie maintenant, non sans quelque raison, <li.sparaitra en armant le troisième rang de baïonnettes plus allongées, et .sur-tout par l’usage des ftux successifs de rang que uous avons proposés. La longueur <le la baïonnette lui permettra de prendre part au combat à l’arme blanche, et il jouera un rôle aussi actif que les deux autres, pour les feux de rang, qui, comme je l'ai dit, sont presque toujours préférables aux feux de file.

Il est certain qu'un troisième rang ajoute de la force, de la consistance, et de la fermeté k une ligne de bataille, de l'intensité aux feux de rang, et de l’assurance et de la confiance aux soldats,. sur-tout à l’arme blanche, lleprésentonsiious deux ligues en présence, lune sur deux, et l’autre sur trois rangs; celle-ci obtient l’avantage d’un feu plus vif, et les pertes qu’elle éjirouvc par les petites armes sont moins sensibles, la dégarnissent moins, et y font moins de brèches. Les files qui présentent trois ba'ionnettcs au lieu de deux ont encore à l'arme blanche un avantage matéil^l, sans compter la oonliance du soldat , qui i^cGroît'Souvent en raiMtn du nombre.

Mais ce5 sur- tout contre les charges de cavalerie qu’il est important de multiplier les feux et les baïonnettes, et de se former, par coiisé-^ quent,surtroisrangS]>lutôt que sur deux. L’usage , a voulu long- temps parmi nous qu’on doublât les rangs contre la cavalerie- Cette disposition

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. 195 sur six était vicieuse, en cè qu’elle diiiûnugit le front du bataillon, et par conséquent ses leux, sans ajouter à la force réelle de .son ordre de h*taiile. Le quatrième, le cinquième, et sur-tout le sixième rang ne pouvant ni tirer, ni faire usage de la baïonnette, restaient speota^urs inutiles du combat. L’expérience apprit à se borner à trois rangs, même contre la cavalerie. .

C est donc sur trois rangs que noqs formerons nos cohortes; cependant ne soyons pas exclusifs, et ne nous privons pas de la faculté de paraître sur deux rangs aux yeux d’un enneim qu’il s’agit de tromper par le spectacle d’un front étendu. Dans ce cas, on peut prendre le rang des grenadiers de chaque cqhorte pour en faire de» corps d’élite , qu’on portera sur des points importants, sans diminuer le front de la ligne. C’est ainsi que l’organisation légionaire se prtte à toutes les combinaisons utiles avec une grande facilité, et c’est ce qui en fait le mérite.

D’aprèa mon organisation légioetaire , que je prie le lecteur de se rafqieler, les grenadiers -formetit le premier rang, la* troisième compagnie le .second, et la seconde compagnie le troisième. Les trois capitaines se placeront chacun k la droite de leur compagnie ou de leur raug ; les tixïis lieutenants occuperont des jdaces semblables à la gauche. La cohorte se trouvera ainsi' encadrée entre ces six officiers, qui préviendront et empêcheront, par leur 'présence Hninédiate, les

iQÜ CHAPITRE VI.

flottemenls et le désordre, qui, dans les moments critiques , commencent ordinairement par les flancs, les parties faibles de tout ordre de bataille. Ils se trouveront placés sur la même ligne que leurs soldats, qu’ils animeront et encourageront par leur exemple. Les six sous-lieutenants se placeront à égale distance, derrière la cohorte, pour maintenir l’ordre, et empêcher qu’aucun soldat ne quitte son poste. Les sergents etdes caporaux prendront place chacun à la droite de leur section. Chaque compagnie ou rang se divise en quatre, huit ou seize parties; il est important , pour la facilité des manœuvres , qu’elles ne se confondent point entre elles et qu’elles soient toujours séparées et conduites par un sous-officier : c’est le moyen de passer de l’ordre de bataille à l’ordre en colonne, et réciproquement, sans désordre et sans confusion.

La 'nature de nos armes nous permet de combattre à rangs serrés ; ainsi , nos légionaires doivent se toucher dans le rang, mais non pas se presser, de peur de gêner la charge du fusil. Nos soldats occupent en général , de cette manière, un espace de vingt à vingt-deux pouces; ce qui donne cinquante-cinq toises de front à notre cohorte, composée de cent quatre-vingt-dix files. On laissera toujours un intervalle de quatre ou cinq toises entre les cohortes ; ce sont des voies nécessaires pour la libre circulation des voltigeurs, le passage de l’artillerie et celui de la

TTT

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. 197 cavalerie. Les Romains, qui combattaient à rangs ouverts, se dispensaient quelquefoi.s, il est vrai, de laisser. ces intervalles, parce que leurs vélites avaient la facilité de pa.sser au travers de leurs rangs .-ils trouvaient queces Ucuncs affaiblissaient les flancs de la cohorte , en fournis.sant à lennemi des brèches par lesquelles il s’introduisait lorsqu’on en venait aux mains. Elles sont moins dangereuses pour nous , qui nous battons rarement à l’arme blanche; d’ailleurs, l’indi.spensablc nécessité de con.server des passages pour l’artillerie, et sur-tout pour les troupes légères, ne souffre pas d’excuse. Comment nos voltigeurs pourraient-ils, sans eux, se porter en avant, se retirer en arrière de la ligne? On peut seulement di.sputer sur leur largeur, qui peut n’ètTe pas invariable.

• II est aisé maintenant de calculer que le front de bataille de l’infanterie légionaire, rangée sur une seule ligne, serait d’environ six cents toises; mais l’usage, d’accord avec la raison et l’expérience , veut que tout ordre de bataille soit formé sur deux lignes au moins. Une seconde ligne sert à soutenir la première; à remédier sur-le-cbamp, par de prompts secours, au désordre et aux accidents des combats ; à favoriser la retraite des troupes repoussées; à leur procurer la facilité de se rallier et de se reformer derrière elle, en arrêtant la poursuite de l'ennemi , et à renouveler le combat, avec des troupes fraîches, contre un

ipS CHAPltRE VI.

ennemi déjà fetigiir, et en désordre pâr litie p«iiiiére action. l>a présence seule d’une seconde ligne, et l'espoir d'en être seconru in.spirent de la confiance et de l’audace nu^t soldats de la première; au lieu qu’une troupe qui né se sent pas soutenue, et qui n’aperçoit aucun a]>pui, aucun refilge en cas de malheur, ne marche au combat qu’avec un sentiment de crainte; elle ést inqinète j>our ses flancs, pour scs derrières, et le plus léger événement produit quelquefois une terreur panique qtii la disperse sans qu’on puisse la ral-*“ lier. La peur de se voir sans .secours contribue à sa fuite plus encore qué le danger; c’est pour cette raison qu’on a vu des .secondes lignes, pre.sque hors de fout péril, prendre la fuite avant les troupes de la première, engagées au plus fort de la mêlée.

La seconde ligne doit toujours se tenir à por- * tée de soutenir la première, de la secourir, et de la remplacer dans le combat. Pour cela, il faut qu’elle marche sur ses tracés et qu’elle suive tous .ses mouvements ; rôle qu’elle ne peut bien rem*plir qu’en recevant des ordres du même général, cette unité d’ensemble et dé mouvenaents , cet accord parfait qui doit régner entre les deux lignes, né .s’obtiendraient qu’avec beaucoup de ]»éiné si elles étaient composées dé légions différentés. Lés cliéfs de légions de la seconde ligne rie seraient pas toujours disposés à voler au .secours de ceux de la première, Soit paf négligence,

- -DigitBed bjJJutjgU

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, tgr, soit par indifférence, ou même par jalousie. Ce serait une source constante de haines, de disputes et d’inconvénients graves, qu’il est facile de tarir, en distribuant les légions également dans les deux lignes. Si l’on place cinq cohortes d’une légion en première ligne, et autant en seconde, le chef de légion les aura toutes réunies dans un moindre espace, prêtes A s’entre-secourir mutuellement.

Les lignes ne doivent être ni trop éloignées ni trop rapprochées l’une de l’autre ; trop éloignée, la seconde ne se trouverait plus à portée de donner des .secours prompts et efficaces à la première; trop rapprochée, elle risquerait d’être enveloppée et entraînée dans .sa dérotite, et les projectiles ennemis lui feraient courir des dangers qu’il e.st important de lui ép.irgner pour la con.scrver intacte jusqu’il ce- qu'elle entre en scène. Les Romains, jaloux de concilier ecS- différents intérêts, fixèrent la distance de leurs lignes k tm moyen terme de 3o à 5o toise.s*; lisais cet éloignement ne suffit pas poUr-les motlwnes, dont les armes de jet ont une portée Lieh plus considérable, et .so^nt d’im effet beau coup plus terrible que celles des smciéns.* Il 'est difficile Sans doute qu’ils jniiAsent soustraire la seconde ligne au boulet de l’ennemi ; il faudrait pour cela la tenir au moins à cinq oU .six centis toises de la première , ce qui la rendrait pres<[ue inutile; mais iis doivent du moins la placer hors de

l'atteinte des petite.s armes et de la mitraille , en l'éloignant de cent cinquante toises des troupes engagées. Les réserves seules peuvent être placées hors de La portée du boulet, comme nous le verrons par la suite.

Pour en revenir à ma légion , je la diviserai par tiers, lorsqu’elle sera seule sur le champ de bataille, en plaçant trois ou quatre cohortes en première ligne, trois en .seconde, et trois en réserve. .Si , au contraire, elle ne forme qu’une portion de la bataille, je placerai cinq cohortes en première ligne, et cinq en seconde. La réserve sera formée par d'autres corps, ainsi que je l’expliquerai plus tard.

Nous avons l’habitude de déployer et d’étendre en bataille la seconde ligne comme la première, ce qui rend nos pas.sages dé ligne extrêmement difficiles et dangereux. Combien de fois cette méthode n’a-t-elle pas enveloppé les troupes de la seconde ligne dans la déroute de la première? Lorsque les soldats, poursuivis vivement par l’ennemi, se sauvent en désordre à toutes jambes, la j>eur leur trouble la vue, leur fait perdre le jugement, et au lieu de passer dans les intervalles des bataillons de la seconde ligne, ils se jettent de.SvSus, et y mettent le désordre et l’épouvante. Mais quelle néce.ssité d’étendre cette seconde ligne en bataille, tant qu’elle n’est que ^cctatrice du combat? et n’aurait -on pas le temps de déployer ses cohortes, lorsqu’elles suc-

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, aoi cèdent aux premières engagées , et que leur rôle commence ?

Je voudrais que les cohortes de la première ligne fussent seules déployées lorsquelles se battent seules, et que celles de la seconde ligne, espacées entre elles à distance de déploiement, restassent chacune formée en colonne par division ou quart de cohorte à demi-distance , prêtes à former le quarré ou à se déployer rapidement , suivant qu'elles auraient à combattre de la cavalerie ou de l’infanterie. Dans cette disposition , qu’on suppose les troupes.de la première ligne dans une déroute aussi complète qu’il est possible de l’imaginer; n’est-il pas évident que les cohortes de la seconde ligne, formées en petites colonnes de quatorze toises de front , espacées. de quarante-six toises l’une de l’autre, n’obstrueront point leur passage, et ne pourront pas être entraînées dans leur fuite; que les chefs de ces cohortes auront d’autant plus de facilité à les contenir dans ce moment critique, que leurs soldats seront pluS rassemblés et réunis; et enfin , qu’elles pourront se former en quarré en un clin-d’œil ,pour arrêter la cavalerie ennemie, ou bien se déployer en bataille avec la plus grande célérité , dès que la première ligne sera écoulée ? Une cohorte en colonne par divisions à demidistance ne doit employer qu’une minute pour SC déployer, ou un quart de minute pour former le quarré. Qu’on calcule les distances à parcou-

rJr, et l’on trouvera que j’ai raison. La seconde ligne gagnera, par cette formation, de l’aisance dans ses mouvements, de la sûreté pour le passage des lignes, et de la facilité pour repousser lu cavalerie ; avantages qui ne sont neutralisés par aucun inconvénient : n’hésitons donc pas à l’adopter.

Une partie des voltigeurs de la première ligne sera dispersée en avant du front des cohortes. Le nombre de ces tirailleurs doit être proportionné à l’étendue de la ligne, à raison de trois ou quatre pieds par homme, espace nécessaire pour qu’ils puissent agir librement. Ce service n’emploiera guère qu’une demi -compagnie par cohorte; les autres voltigeurs se pelotonneront derrière la cohorte , où ils resteront en réserve prêts k succéder aux premiers tirailleurs, auxquels le repos devient nécessaire après deux ou trois heures de ce métier fatigant et périlleux. C’est cette réserve de voltigeurs qu’on emploiera à ramasser les blessés de la ligne, pour les transporter aux ambulances; à aller cliercher des suppléments de cartouches au parc, et enfin ,.à tous les offices qui forcent à quitter les drapeaux; de sorte que les soldats de ligne n’ayant plus aucun prétexte de quitter leurs rangs, s’habitueront à ne jamais les abandonner, et à rester inébranlables à leur poste : ce sera le moyen de conserver les lignes garnies et sans brèche. Les voltigeurs de la seconde ligne se pelotonneront à

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. ao3 droite et à gauche de leurs cohortes en colonne ; ou bien , lorsque les cohortes formeront des quarres, on les placera Aux quatre angles, dans les portions que les faces laissent dégarnies de feu.

Les dix pelotons de la cavalerie Icgionaire couvriront les flancs de Tinfanteric à hauteur de la seconde ligne, oii ils pourront veiller à la sûreté fies flancs , sans sc trouver exposés au feu des petites annes.

Les cinq pièces d’artiilérie marcheront réunies à trente toises environ eu avant d’une des ailes, suivant la nature du terrain et le but qu’on se propose. Cette batterie, protégée 'et défendue par la uiousqueterie, à trente toises dé di.stanee, sc rapprochera ainsi des ennemis qu'elle a à combattre, autant qu’il est possible, sans s’ex- })o.ser à tomber entre leurs mains.

A'oici donc l’ordre de bataille de la légion , tel que noiis devons nous le représenter d’après les jirincipes que nous venons de développer, en faisant toujours abstraction des formes et des accidents variés du terrain, dont nous nous occuperons plus tard.

D'abord, en premièré ligne, les cinq premières cohortes de la légion, rat»gées en bataille, dc droite à gauche par ordre de numéro, en eomniençaht par la cohorte d’élite, l'exemple et la règle dé la légion entière : les cohortes, de cinquanté-'citiq toises de front chacune, sont séparées entre elles par des passages de cinq toises,

ao4 ClIAPITllE VI.

ce qui donne trois cents toises pour l’étendue

totale de la ligne.

Ensuite, à cent cinquante toi.ses en arrière de la première ligne, se trouvent les cinq dernières cohortes formées chacune en colonne par division, espacées entre elles à distance de déploiement. Ces petites colonnes de quatorze toises de large sur quarante- sept files, et de quatorze toises de long en quâtre sections, laissent entre elles des espaces vides de quarante-six toises.

Les voltigeurs de la première ligne sont en partie dispersés en avant du front de bataille, et en partie pelotonnés derrière leurs cohortes , près des intervalles quijes séparent. Ceux de la seconde ligne sont pelotonnés par demi-compagnie sur les flancs de leurs colonnes.

I.a cavalerie se tient en réserve sur les-flancs, à hauteur de la seconde ligne, et l’artillerie légionaire forme une seule l)atterie,à trente toises en avant d’une des aileè.

Supposons maintenant notre légion attaquée dans cet ordre de bataille, afin de reconnaître .ses propriétés, et de pouvoir l’apprécier à sa juste valeur. Nous commençons par envoyer quelques pelotons de cavalerie mêlés de voltigeurs-, afin de reconnaître l’ennemi et d’escarmoucher avec scs troupes légères. Les voltigeurs de la première ligne courent et se dispersent à deux ou trois cents toises en avant du front de bataille ; ils occupent tous les endroits fourrés»

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, aoà tous les défilés, tous les postes de chicane, pour harceler, gêner, retarder sa marche, et le retenir le plus long-temps. possible sous le feu de notre batterie lêgionaire, qtii commence à tirer à cinq ou six cents toises. Les voltigeurs se replient peu-à-peu, toujours en tiraillant, et enfin ils passent par les intervalles des cohortes pour démasquer la ligne dès que les masses de l'ennemi ne sont plus qu'à cent ‘cinquante toises. Alors l’artillerie vomit de la mitraille; la ligne commence ses feux de rang, et les voltigeurs tirent par les intervalles des cohortes. C’est une grêle de projectiles qui doit toujours croître à mesure qu’il avanCte. Mais s’il continue à braver cette tempête sans effroi , il faut prévenir sa charge, et courir dessus à la baïonnette, dès qu’il n’cst plus qu’à quinze ou vingt toises. Ce serait une grande faute que d’attendre la charge de l’assaillant, en repos, comme Pompée à la bataille de Pharsale; car on se priverait, par cette inaction , de la chaleur, de l’audace et du courage que le mouvement inspire aux soldats, et de la confiance que leur donne toute -marche offensive.

Notre première ligne est-elle rompue et mise en fuite malgré tous nos efforts; les colonnes de la seconde ligne s’avancent aussitôt au pas de charge, tandis que les troupes en déroute s’écoulent entre elles, et vont se rallier sous leuiprotection, à cent - cinquante ou -deux cenis

3ü6 chapitre VI.

toises en arrière. L’aspcet sou<lain de ces nouvelles troupes, qui se déploient en ligne, étonne et ébranle un ennemi rompu, fatigué et barrassé par un premier combat, ordinairement fort vif et fort meui trier. L’avantage des troupes fraîches sur des troupes qui ont déjà combattu est immense; les unes, impatientes de joindre l’ennemi , marchent avec ordre dans toute leur force et leur vigueur; les autres, épuisées par leurs pertes, fatiguées et rompues par la marche et le comirat, n’envisagent qu’avec crainte les nouveaux périls qui se présentent; car, nous n’avons tous qu’une certaine dose de courage, qui s’évanouit à l’aspect des dangers renaissants.

.Si cependant, cette secomle ligne, contre toute vraisemblance, se replie comme la première, alors les troupes de la première, ralliées et reformées en arrière , lui succèdent à leur tour ; et ce jeu successif de deux lignes qui comhattent et sc rallient tour-à-tour peut se répéter plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il fixe la victoire, qui reste ordinairement au parti le plus opiniâtre. L’on a vu des généraux, par leur con-r stance et leur énergie^ ramener ainsi jusqu’à sept à liuit fuis les mêmes troupes au combat.

Latin, l’ennemi commence- t-il à s’épuiser par ses pertes multipliées ; aperçoit-on des brèches, du désordre, dos (lottcments, de l'incertitude dans sa ligne; le moment est précieux et décisif:

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, ao; chargeons à la baïonnette , et que notre cavalerie, que nous avons ménagée jusqu'à présent, s’élance des ailes pour achever de l’efffayer, de le rompre, et de le mettre en déroute. En même . temps les voltigeurs courent en avant, poursuivent les fuyards, de concert avec la cavalerie, les harcèlent, les empêchent de îe rallier, .et font des jmsonniers. Cependant les troupes de ligne s'avancent avec ordre , au pas accéléré , pour soutenir leurs troupes légères. C'est ainsi qu’on mène l'ennemi battant, jusqu’à ce qu’il s'appuie sur ses réserves.

Je suppose alors qu’il marche à nous .avec des troupes fraîches pour prendre sa revanche; il balaie effectivement devant lui notre cavalerie et nos voltigeurs, qui accourent aussitôt se réfugier derrière notre ligue, comme derrière un rempart de feu ; mais il est obligé de s’arrêter à l’aspet^ de ce mur, et de se retirer promptement s’il ne se sent pas capable d’engager une nouvelle lutte sérieuse.

ilel est le mécanisme de la poursuite de l’ennemi, mécanisme qui roule tout entier sur le jeu successif des troupe^ légères et des troupes de ligne. Les unes atteignent par leur célérité et leur vitesse, et les autres soutiennent par leur ordre et leur solidité; mais il faut avoir le.pluis grand soin de ne pas laisser se disperser oellos-ci, si l’on veut que la légion conserve de la eon.sistance et de la fermeté. ,

ao8 • CHAPITRE VI.

On a disputé long^temps sur les propriétés de l’ordre mince et de l’ordre profond; chacun de ces deux ordres a eu ses partisans et ses détracteurs. Les deux partis conviennent de l’absolue nécessité de faire soutenir et remplacer les premiers combattants par des troupes de réserve. La question se réduit donc à savoir si ces troupes doivent faire partie de la ligne, comme dans la phalange grecque, dont les huit derniers rangs ne servaient q’u’à prêter un secours immédiat aux huit premiers, sans pouvoir prendre part au combat, ou .si elles doivent former une nouvelle ligne, hors de la portée des projectiles des combattants, comme chez les Romains. -■

L’expérience a prononcé depuis long- temps en faveur de la séparation des rangs qui soutiennent, de ceux qui combattent; et ce serait vouloir faire rétrograder l’art militaire, que de proposer d’abandonner les lignes pour la phalange. Les modernes sur- tout, dont les armes de jet sont terribles, ont le plus grand intérêt à éloigner leurs troupes de réserve des j>rojecttles ennemis, en cherchant à les mettre hors de leur atteinte; car, s’ilsdes plaçaient immédiatement derrière les combattants, elles souffriraient autant qu’eux du ravage du canon , et même par l’effet des petites armes. Les premiers rangs, une fois rompus et mis en désordre, an lieu de trouver à s’appuyer sur. des réserves intactes, prêtes à leur succéder dans le combat, ne ver-

, ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, noÿ raient plus derrière eux que des soldats effrayés, plus disposés à leur donner l’exemple de fuir que celui de combattre. Le raisonnement, d’ac* cord avec l’expérience, nous prescrit donc de ne conserver en première ligne que les rangs qui peuvent prendre part au combat, et de tenir les autres troupes en seconde ligne et en réserve, éloignées des projectiles ennemis ; ce qui établit la nécessité de l’ordre mince pour les combattants.

Mais une bataille ne se^compose pas uniquement de combats; elle se compose encore de marches , sur-tout pour l’assaillant ; et il est incontestable que l’ordre mince n’est pas favorable aux marches. Les pays fourrés et accidentés sont hérissés d'obstacles qui empêchent les troupes de s’avancer en ligne, et les pays les plus ouverts eux-mêmes présentent des difficultés, telles que des haies, des fossés, des marais, qui rompent une ligne composée de plusieurs bataillons, ou du moins retardent sa marche. Au reste, lés obstacles né sont pas les seules causes qui produisent, dans la marche d’une ligne, des sinuosités , des flottements , du désordre et de la confusion ; l’inégalité des pas sur les différents points, et le défaut de paralléli.sme des différentes directions suffisent pour cela. Voyez une longue ligne traversant une plaine rase : elle ne rencontre aucun obstacle; cependant ses différentes ]>arties font des progrès inégaux ; elle

3*. Edif. i4

UlO

perd son alignement, et il s’établit des ondulations qui linissent par la rompre, si on n’a soin de la conduire lentement et de la faire arrêter souvent pour la rétablir : les boulets de l’ennemi viennent encore augmenter le désordre.

Veut -on pa.s.ser des défilés et franchir rapidement l’e.space <|ui sépare de l’ennemi : il faut abandonner l’ordre mince, faire replier les troupes sur elles-mêmes, et prendre l’ordre profond en se formant en colonne; de cette manière on passe par-tout, et on avance rapidement et san.s confusion. Mais la colonne, si favorable pouila marche, ne l’est pas pour le combat, puisque les troupes de la tête seules peuvent y prendre part; il ne faut donc adopter cet ordre que pour la marche. En général , s’agit-il de marcher : on doit se former en colonne; s’agit-il de .se battre : on doit se déployer. Comme une bataille , surtout pour celui qui attaque, est une .succe.ssion de marches et de combats, il s’ensuit que l’assâillant doit se former, tantôt en colonne, tantôt en ligne. C’est ce passage successif d’un ordre à l’autre, dont l’à-propos doit être saisi à chaque nouvelle circpnstance, qui forme peut-être le nœud le plus difficile de l’art de la guerre. Je vais engager ma légion dans les cas qui se présentent le plus fréquemment à la guerre, afin de fixer l’opinion des militaires sur l’ordre qu’ils doivent adopter dans des . circonstances semblables.

ORDRE DE RATAILLE DE LA LÉGION, an Supposons (l’abord qu’il's’agisse d’aller attaquer renneini sur un terrain nu et sans obsta de ; la légion commencera à se former à douze cents toises, c’est-à-dire, hors de toute portée de canon, en deux colonnes serrées par divisions. La première, composée de cinq cohortes de première ligne, ouvrira la marche; la seconde, comprenant les cinq cohortes de seconde ligne, accompagnera et soutiendra les mouvements de la première, à environ cent-cinquante toises en arrière. Ces cqlonnes , précédées et flanquées d’une nuée de voltigeurs en tirailleurs, s’avanceront hardiment, sans craindre la cavalerie, qui ne peut rien contre leur ordre serré; elles marcheront au pas accéléré pour arriver promptement sur le champ de bataille , en profitant des plis de terrain qui peuvent les dérober aux coups de canon.

Il semblerait, d’après les principes que nous venons d’établir, que la première colonne ne doit se déployer que pour faire usage du fusil , c’est-à-dire à cent ou cent vingt toises des lignes ennemies; mais ces principes ne peuvent pas (’tre pris dans toute leur rigueur. Il est de son intérêt de le faire plutijt, sauf à marcher déployée sans tirer, l’espace de deux ou trois cents toises. .Si elle attendait pour sè déployer d’étre à portée des balles et de la mitraille de l’ennemi, les pertes multipliées qu’elle ferait sous cette grêle de projectiles iiitrcHluiraient dans ses mou-

vements le désordre et la confusion, les préludes des déroutes. Qu’une charge de cavalerie eût lieu dans ce moment critique, et sa ruine serait consommée. C’est ainsi que j’ai vu, à la bataille d’Eylau , deux divisions françaises, qui s’avancaient en colonne sur le centre de l’armée russe, dispersées et anéanties par une charge de cavalerie, au moment du déploiement, parce que cette manœuvre se faisait sous le fen de l’ennemi. Les soldats, effrayés et désunis par une tempête de boulets , de mitraille , de balles, ne surent point réunir leurs efforts pour soutenir le choc de la cavalerie.

Ces considérations m’engagent à arrêter mes colonnes à trois ou quatre cents toises de l’ennemi, avant que ses projectiles puissent être fort dangereux. On les déploiera à cette distance; manœuvre qui n’exigera pas plus de quatre ou cinq minutes, et pendant laquelle la batterie légionaire engagera un combat d’artillerie. La première colonne formera une ligne dont on repliera les extrémités en deux petites colonnes prêtes à former le quarré contre la cavalerie , dans le cas où le terrain ne se prêterait pas à couvrir les flancs. Je m’explique ; les mouvements de la cavalerie sont tellement rapides, qu’elle peut se porter subitement du front sur le flanc d’une ligne, la charger perpendiculairement, et la renverser avant que celle-ci ait le temps de prendre des dispositions convenables pour lui

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. ai3 résister. C’est ce qui arriva à l’arrière-garde des Russes, au combat de Huf, non loin d’Cylau ; six bataillons de leur infanterie s’avançaient en ligne au milieu d’une petite plaine, pour éloigner et chasser une division de cuirassiers français, qui les importunait avic son canon ; les cuirassiers, après avoir simulé des charges sur leur front, se portent toub-à-coup au galop sur leur flanc gauche , et chargent perpendiculairement à la ligne russe, qui fut effacée et détruite en un clin d’œil. Il faut donc prendre des dispositions préliminaires pour couvrir les flancs de notre ligne contre la cavalerie. Afln d’y parvenir, nous ne déploierons que trois cohortes sur cinq; les deux autres se tiendront sur les flancs à droite et à gauche , formées en colonnes par divisions à demi-distance, prêtes à prendre le quarré aus.sitot qu’elles apercevront la cavalerie s’avancer de leur côté.

La seconde colonne s’étendra à cent cinquante toises eu arrière, rangée en petites Colonnes, comme je l'ai expliqué. Ces disposTtions prises, les deux lignes s’avanceront avec beaucoup d’ordre, tandis que les voltigeurs courront à deux ou trois cents toises en avant, pour chasser les troupes légères de l’ennemi, et parvenir à s’embusquer à portée de ses lignes et de ses batteries.

Les attaques des modernes sont meurtrières et difficiles, parce que l’assaillant est obligé de

2i4 chapitre VI. ,

franchir un espace de six ou sept cents toises sous le boulet de sou ennemi, avant de parvenir jusqu'à lui. 11 faut mettre en usage tout ce qui peut en garantir, soit en profitant avec soin des txîuverts que présentent les plis du terrain , soit en marchant rapidement, soit en attirant l’attention de ses canonniers sur d’autres points. Si nous portons, par exemple, notre batterie légionaire en avant, hors du front de la légion , pour contre -battre l’artillerie ennemie, nous attirerons son feu sur ce point, et nous le détournerons par conséquent de notre infanterie. Nous lancerons en même temps nos cavaliers légionaires et nos voltigeurs; les premiers pour menacer les flancs de l’ennemi, et distraire son attention de l'attaque véritable; les seconds, pour le harceler, l’inquiéter, et attirer son feu sur eux.

Les tirailleurs peuvent être de la plus grande utilité pour favoriser les approches des lignes ennemies, et détourner ou troubler leur feu; ils ne doivent pas craindre de courir à deux ou trois cents toises en avant pour s’établir à leur portée, et les désoler à coups de fusils, d’autant plus sûrement, qu’elles ne pourront pas se venger; car, avec un peu d’intelligence et d’habitude , il se mettent tous à couvert ; les uns se tapissent au fond d’un fossé , les autres se couchent dans un sillon ; ceux-ci se cachent derrière les arbres, ceux-là s’embusquent au milieu des haies et des bouquets de bois.

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION, ai 5

C’est sur -tout sur les batteries qu’ils doivent se diriger, en se glissant à travers champs presque toujours à couvert, afin de se dérober à la mitraille. Sont -ils parvenus à portée de leur but, ils ajustent les canonniers et les chevaux; ils les blessent, les tuent, ou les mettent hors de service, par la justesse de leur tir. C’est ainsi qu'ils gênent sans cesse, et qu’ils interrompent quelquefois le service des pièces. Cachés et tapis derrière les moindres accidents de terrain , ils épient l'instant où la batterie cesse d'être protégée de près par les autres armes, pour s’élancer dessus et s’en emparer; lors même qu’ils ne peuvent pas la conserver, ils la désorganisent, ce qui est l'e.ssenliel. Qu’on ne .s’imagine pas que ces surprise.s soient difficiles; ces .sortes d’entreprises, qui, après tout, n’exposent qu’un petit nombre d’hommes, réussissent souvent avec des tirailleurs alertes, vifs et intelligents. N’avon.snous pas vu au commencement des guerres de la révolution, les soldats français, doués d’un mélange d’audace et d’adresse, surprendre et enlever de cette manière la nombreuse artillerie de leurs adversaires ? C’est par cette conduite qu’ils les réduisirent à ne faire usage du canon •que rarement et avec circonspection et timidité ; les combats cessèrent d’être des combats d’artillerie, et ne se décidèrent plus qu’avec les petites armes.

L’ennemi lancera sans doute sa cavalerie pour

ai6 CHAPITRE VI.

éloigner et châtier ces tirailleurs importuns ; mais nos voltigeurs savent s’en garantir : ils se rallient à toutes jambes, se pelotonnent, et forment différents petits globes de feu, d'autant plus difficiles à aborder, que chaque soldat, armé d’un fusil double, a deux coups à tirer. D’ailleurs, les fossés, les haies , les bois, les vignes, sont pour eux des retranchements suffisants contre la cavalerie; et enfin, s’ils sont trop exposés, ils trouvent un asyle sûr auprès de l’infanterie de ligne. Cependant notre batterie dirige ses feux sur cette cavalerie ennemie , qui se voit forcée de di.sparaître promptement.

Nous avons laissé notre infanterie de ligue marchant sur l’ennemi , qui , amusé et distrait par les escarmouches des troupes légères, ne peut donner qu’une partie de son attention à l’attaque sérieuse. C’est un principe reconnu qu’il faut marcher sans tirer; car, lorsqu’on veut faire deux choses à-la-fois, on les fait mal. Les troupes ne peuvent fournir en marchant qu’un feu incertain et lent aux dépens de la régularité et de la vitesse de la marche. Mais, lorsqu’on arrive à bonne portée de fusil , c’est-à-dire à quatrevingt ou cent toises de l’ennemi, si son feu est très-vif, sa contenance assurée, ses rangs en bon» ordre; s’il ne donne, en un mot, aucun signe de frayeur, on fera bien de s’arrêter pour faire des feux de rangs ou de file , afin de le troubler et de l'ébranler par les pertes qu’on lui fera es-

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. 217 suyer avaat de le charger à la baïonnette. C’est une témérité qui trouve souvent un prompt châtiment, que de s’opiniâtrer à voidoir aborder une ligne intacte, entière, et dans toute sa force, sous une grêle de projectiles, qui met hors de combat le tiers des assaillants; car, de deux lignes qui en viennent aux mains, toutes cho.ses égales d’ailleurs, celle qui n’a pas encore souffert doit renverser celle qui a déjà éprouvé des pertes considérables.* On ne chargera donc à l’arme blanche que lorsque l’ennemi, moins ferme et moins résolu , commence à trahir, par le désordre et la confusion de ces rangs, les craintes secrètes qui l’agitent. En le supposant brave, il est très-po.ssible que notre première ligne, qui a déjà beaucoup souffert , .soit renversée à la baïonnette; mais la seconde ligne prend aussitôt sa place, et frappe un second coup qui doit être décisif, puisqu’elle attaque des troupes déjà ébranlées par un premier choc. Les troupes légères achèvent la déroute, et s’élancent à la poursuite des fuyards.

On voit que je déploie ma légion aussitôt qu’elle est parvenue à portée de combattre, au lieu de chercher à aboider la ligne ennemie en colonne serrée. Je sais que les dernières guerres nous offrent des exemples fréquents d’attaques en colonnes; mais ces sortes d’attaques, quoique justifiées quelquefois par le succès, n’en sont pas moins vicieuses lorsqu’elles ne sont pas

:<i8 CHAPITRE VI.

commandées par le terrain , et qu’on peut s'étendre et combattre déployé. Le succès ne prouve dans ce cas que l’extrême bravoure des attaquants et les mauvaises dispositions des attaqués. Tout ordre est bon contre des troupes qui ne se défendent pas; il suffit de marcher. Si vos adversaires sont tellement lâches, que votre aspect seul leur fasse prendre la fuite, il ne s’agit que de marcher et non pas de combattre ; et l’ordre le plus favorable à la mirche est celui que vous devez préférer , sans perdre de temps à vous déployer; mais ceci ne s’appelle plus faire la guerre, c’est poursuivre de la canaille.

Qu’on suppose deux troupes dans un terrain uni, égales en armes, en nombre, en discipline et en courage, et qu’on se les représente, l’une marchant en colonne d’attaque., sur l’autre formée sur deux on trois lignes ; la première est perdue. D’abord l’artillerie de l’attaqué frappe pendant plus d’un quart d’heure dans cette masse d’hommes agglomérés, et y cause un ravage affreux : ensuite les petites armes , qui toutes font converger leurs feux sur cette colonne , en détruisent aussi une grande partie. On peut calculer qu’elle aura perdu le tiers, ou tout au moins le quart de ses soldats, avant de pouvoir en venir aux mains; et connaît-on beaucoup de troupe.» assez braves pour soutenir de pareilles pertes sans prendre la fuite?

Enfin, la voilà arrivée à son but; car c’est pour

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. 219 aborder son ennemi qu’elle a bravé de si grands périls. Si les soldais attaqués rai.sonnaient, il est certain qu’ils ne craindraient pas de .soutenir le choc de cette colonne; car, quelle que soit sa profondeur, les trois rangs de la tête sont les seuls qui peuvent sc servir de la baïonnette; tous les autres sont réellement inutiles; et cette pre.ssion des derniers rangs siir les premiers, que supposent les partisans de l’ordre profond, n’est-elle pas la chose du monde la plus chimérique? J’en appelle à tous ceux qui ont l’habitude de la guerre; ont-ils vu quelquefois la tète pou.sséc en avant par le reste de la colonne? Les hommes ainsi portés malgré eux ne s'échapperaient-ils pas par les côtés? Le désordre et la fuite ne commencent-ils pas plutôt pat la queue que par la tète? Car il est dans le cœur humain d’être moins vivement frappé de la présence du danger que de .son image : l’imagination va toujours au-delà de la réalité.

Mais je sais que la multitude ne raisonne point, et qu’elle voit plutôt par les yeux du corps que par ceux de l'esprit : ainsi, je conviens que des soldats sur trois rangs n'envi.sagent pas .sans effroi cette niasse d’hommes s’avançant sur eux. Ce sentiment de frayeur peut les porter à la fuite, si l’on n’a soin d’éviter le choc, en faisant replier la partie de la ligne que la colonne cherche à aborder. Cette ligne se courbe en cédant sur son centre, et enveloppe ainsi la

aao ' CHAPITRE VI.

colonne en forme de croissant, figure analogue à la tenaille que Végèce oppose au coin, la colonne d'attaque des Romains.

En même temps on fait avancer la seconde ligne en colonne s’il le faut, pour charger la colonne ennemie de front, tandis que les deux ailes de la première ligne fondent sur ses flancs, et que les voltigeurs et la cavalerie s’élancent pour la prendre en queue. Si l’on exécute ces mouvements avec des troupes braves et exercées, toute colonne d’attaque sera anéantie en peu d’instants, sur-tout si l’artillerie et la mousqueterie ont déjà porté la mort et l’épouvante dans ses rangs.

Nous perdîmes la bataille d’Esling pour avoir attaqué en colonne le centre de la ligne autrichieune. Ce centre cédait à-propos du terrain à mesure que nous nous avancions, tandis que les ailes se rapprochaient de nos flancs. Par cette manœuvre habile, nous ne tardâmes pas à nous trouver au centre d’un demi-cercle d’artillerie et de mousqueterie, dont les feux convergeaient tous sur nos malheureuses colonnes. Les boulets, les balles, la mitraille, se croisaient sur nous dans tous les sens en fai.sant un ravage affreux. Tout était atteint, tout était renversé, et nos premières colonnes furent entièrement détruites ; enfin nous fûmes contraints de cédera cet orage effroyable, et nous rétrogradâmes pour nous re-

■ik

Digilized bv

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. 221 mettre en ligne avec les deux villages d’Asparn et d’Esling, le» soutiens de nos ailes.

La bataille de Fontenoi est peut-être le fait le plus mémorable que nous offre l’histoire moderne d’une attaque en colonne. Les .Anglais étaient séparés des Français par un défilé; ils ne pouvaient pas le passer en bataille sans rompre leurs rangs; il fallait donc le passer en colonne : c’est ce qu’ils firent d'autant plus heureusement que les Français étaient trop éloignés pour .s’y opposer. Jusqùe-là tout était dans l’ordre; mais les Anglais négligèrent de se déj)loyer à mesure qu’ils arrivaient au-delà du défilé, et ils continuèrent à marcher en colonne sur l’armée française. Cette colonne fit d’abord quelques progrès, grâces aux faibles dispositions du maréchal de Saxe, auquel une maladie aigue ne laissait pas la liberté d’esprit et de corps, si nécessaire un jour de bataille : mais , malgré que les Français ne combattissent que partiellement et sans emsemble , et qu’ils oubliassent d’employer leur canon, dont ils ne mirent que quatre pièces en batterie, et cela au dernier moment, et malgré l’opiniâtre bravoure des Anglaisf cette fameuse colonne finit par être, non pas simplement repoussée, mais anéantie.

Nos dernières guerres ont introduit l’usage d’attaquer en colonne les villages, dont on se sert si souvent pour appuyer une position. L’ordre en colonne est effectivement beaucoup plus con-

2aa

CHAPITRE VI. " venable clans ce cas -ci que l’ordre mince; car il s’agit d’arriver le plus promptement possible sans tirer, et par conséquent sans se déployer. Le combat serait trop inégal entre les deux partis, si l’assaillant le commençait hors du village; il resterait expo.sé à tous les feux des défenseurs, tandis que ceux-ci, à couvert par les maisons, les baies, les fossés, braveraient. les siens en sûreté. D'ailleurs, il faudrait toujours finir par se mettre en colonne pour entrer dans le village, dont les rues forment des. défilés étroits. L'ordre étendu serait donc vicieux pour des attaques de village, et l’on doit préférer l’ordre profond. Mais ne, formons point des colonnes d’attaque dont l’excessive longueur ne servirait qu’à étendre le danger sur un plus grand nombre, sans multiplier les chances de succès.

» J’aimerais mieux qu’on formât sur trois colonnes que sur une seule les troupes destinées à l’attaque d’un village; celle du centre le prendrait de front, tandis que les deux autres chercheraient à le tourner et à pénétrer par les côtés. Les feux de l’ennemi, divisés sur trois colonnes, paraîtraient moins terribles que lorsqu’ils convergent tous sur un même point, et l’on s’assurerait plus de probabilités de réussir. Ces trois premières colonnes seraient soutenues par d’autres prêtes à les remplacer en cas de malheur.

Les mêmes raisons conseillent d’attaquer en colonne les redoutes, et généralement tous les

Digitiznd by Goo^li

ORDRE DE BATAILLE DE LA LÉGION. aa3 postes fortifiés, quelque ineurtrièfes que soient ces sortes d’attaques. Ayons soin que nos colonnes d’attac^uè sur-tout ne tirent jamais un seul coup de fusil; car toute colonne qui perd son temps à tirer au lieu de marcher e.st une colonne perdue, tant cet ordre est défavorable au combat.

Les bois, les marais, les rivières, les ravins, les escarpements, forment des défilés qui ne permettent pas de combattre déployé. Alors, on se trouve encore dans le cas de replier les troupes sur elles-mêmes, et de les franchir en colonnes d’attaque, sauf à se déployer de nouveau dès que le terrain le permet. L’essentiel est de pouvoir aborder l’ennemi sur un front égal au sien , chose possible lorsqu’il défend l’intérieur du défilé , puisque les mêmes obstacles qui vous resserrent en colonne l’empêchent également de s’étendre. Alors tout dépend de la bravoure de la tête de colonne, où il faut placer vos troupes d’élite; la première cohorte de la légion, par exemple, créée principalement dans cette vue. Mais s’il vous attend en bataille au débouché du défilé*', sans vous permettre de vous déployer après l’avoir passé, vous vous trouvez enveloppé de ses feux, et toutes les chances du combat sont contre vous. Il n’y a que l’extrême audace contre l’extrême timidité qui puisse réussir dans ce cas. Par exemple, voulez-vous forcer le passage d’un pont : la colonne que vous engagez dans ce défilé, après avoir été écrasée sous une grêle

aa4 ' CHAPITRE VI.

• de projectiles pleuvant sur elle dans tous les sens, trouve de l’autre côté des troupes en bataille qui l’enveloppent , et achèvent de la détruire à la baïonnette. C’est dans ce moment qu’on sent vivement le désavantage de l’ordre profond contre l’ordre étendu. Si l’on réussit quelquefois dans ces entreprises audacieuses , c’est en éloignant les défenseurs par une grande supériorité d’artillerie.

Les assauts exigent aussi des attaques en colonne , puisqu’on ne jjeut parvenir dans une place que par le défilé d'une brèche ; mais par combien de temps , de travaux, et de coups de canon, ne faut-il pas en préparer et en acheter le succès?

Uue colonne serrée a peu de chose à craindre de la cavalerie, si les serre-file ont soin de garnir sur les Qancs les intervalles entre chaque section au moment dé la charge. Elle peut donc dédaigner de prendre le quarré vide , de peur de ralleutir ses mouvements , et continuer à s’a- » vancer hardiment au milieu de la cavalerie qui

voltige autour d’elle.

En résumé , s’agit-il de marcher plutôt que de se battre, prenons l’ordre en colonne ou profond; s’agit-il de se battre plutôt que de marcher, prenons l’ordre mince.

Page 1