‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 10 sur 67 · DU BON SENS · texte numérisé non relu

DU BON SENS

Il est commun d'entendre distinguer le bon sens et l'esprit, vanter l'un aux dépens de l'autre. Les gens médiocres excellent dans l'art de relever les fautes des hommes d'esprit, et ils ont leur raison de donner toute préférence à ce qu'ils appellent bon sens. Mais comprennent-ils ce qu'ils disent ?

C'est ce qui n'est pas clair. Un coursier vigoureux, qui s'élance avec impétuosité dans une vaste plaine, qui franchit d'un saut léger de larges fossés, fait quelquefois des faux pas, tandis qu'un cheval sans vigueur parcourt d'une allure tranquille et assurée un petit espace.

Le bon sens est un foible lumière, qui éclaire un horizon borné et qui suffit pour conduire sûrement celui qui n'étend pas plus loin sa vue.

Lorsqu'on est vieux, on abrège ses jours en se livrant aux plaisirs de la jeunesse. Voilà le langage du bons sens.

« La vieillesse est un tiran qui défend sous peine de la vie les plaisirs de la jeunesse (i) j). Voilà l'expression de l'esprit.

Il suffit souvent, pour obtenir dans le monde la réputation d'homme d'esprit, d'avoir quelque connoissance sur des objets étrangers à son état, et cette réputation est presque en raison du rang et de la fortune. C'est ainsi que dans les Académies l'homme du monde est reçu à peu de frais, et cependant fait nombre avec les gens d'esprit et de talent.

BuffiDn dit, « on ne fait pas attention (i) La Rochefoucault.

que l'âne seroit par lui-même et pour nous le premier, le plus beau, le mieux fait, le plus distingué des animaux, si dans le monde il n'y avoit point de cheval. Il est le second au lieu d'être le premier, et par cela seul, il semble n'être plus rien. C'est la comparaison qui dégrade ».

Les auteurs en bien petit nombre qui ont le talent très rare d'écrire, qui joignent la Poésie de style à la Force des pensées obtiennent toujours des succès au théâtre, quoique leurs pièces aient des défauts dans la conduite. L'harmonie du style, le sentiment et la pensée charment plus le spectateur que les situations, et font disparaître tous les défauts d'une pièce. Le premier mérite de tout Ecrivain est de se faire lire avec intérêt. Et combien peu d'Auteurs tragiques obtiennent cet avantage.

L^esprit, au seizième siècle consistoit dans rérudition. Il semble que le génie s'essayoit pour parvenir au point de la maturité. Le

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bel esprit a succédé. Les grands talens se manifestèrent ensuite et leur éclat s'est soutenu près d''un siècle entier. L'état d'épuisement qui suit les grands efforts semble caractériser l'époque actuelle. Les Littérateurs ont remplacé les hommes de génie ; on raisonne sur les ouvrages du siècle précédent, on alligne les rangs, on écrit sur l'art d'écrire. Beaucoup d'Auteurs sont en état de donner des leçons et bien peu de présenter des modèles. Les principes du goût sont . familiers, et l'habitude de juger a aiguisé le discernement général. Il y a plus de Juges éclairés, plus d'amateurs instruits et moins d'hommes d'un grand talent. Quand on est jeune on produit ; mais lorsque la vieillesse appesantit les esprits, on ne sait plus que raisonner sur le passé. Tels sont les âges de la vie, et telle semble avoir été la marche de trois siècles. L'époque actuelle présente l'image de la vieillesse. L'impuissance, l'admiration du passé, l'amour de soi-même qui est l'effet de l'âge et de l'insensibilité d'un cœur desséché, enfin Tatta-

chement à l'argent semblent donner le caractère sexagénaire du siècle.

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