‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 11 sur 67 · DE LA COUR · texte numérisé non relu

DE LA COUR

Il est un pays dont les dehors semblent rians et animés, où l'on parle une langue qui est sonore et agréable, qui exprime souvent le contraire de la pensée, ou n'exprime rien. Les habitans ont tous l'air occupé et souvent n'ont rien à faire. Ils accourent à perte d'haleine, et c'est pour attendre. Plusieurs vont dans ce pays pour en revenir, en pouvoir parler et imposer aux autres. Le génie, l'esprit n'y sont pas nécessaires, ils y sont même dangereux. L'habitude et un instinct que dirigent la vanité et l'intérêt, suffisent pour se conduire habilement. La patience, l'assiduité sont nécessaires et tiennent souvent lieu de tout. L'humeur n'y

domine jamais les esprits, et les dégoûts, les marques de dédain y glissent sur les âmes, sans laisser aucune trace apparente. Un seul homme, centre universel où tout vient aboutir, fixe tous les regards. Il marche, et tout est en mouvement; il s'arrête, et tout est immobile. Il est chagrin, et tout a Tair affligé ; il rit, et tous les visages rayonnent de gaîté. Cet homme est adoré comme un Dieu, et n'a pas les plaisirs d'un homme. Il ne connoît pas la vérité, ni l'amitié. Il ne peut s'assurer de sa propre valeur par les suffrages libres de ceux qui l'environnent. On a de la grandeur d'âme, des mœurs, des vices ou des vertus, suivant ce qui lui plaît. Il ne faut pas perdre de vue ce pays ; quelques mois d'éloignement vous y rendent étranger. Là on obéit pour commander, on rampe pour s'élever. Là on change à chaque instant de rôle ; on est protégé et protecteur : on reçoit de vaines promesses, et on en donne d'aussi vaines dans le même quart d'heure. Il semble que personne ne meurt dans ce pays, car à l'instant tout s'oublie et

SUR L ESPRIT ET LES MŒURS jb

tout se remplace^ sans que rien paroisse avoir changé. C'est le séjour de l'envie et de l'espérance. Tandis que l'une tourmente, l'autre console et berce d'agréables chimères. La mort saisit les habitans au milieu d'espérances trompées pendant vingt ans, au milieu de projets qui demanderoient une autre vie. Ceux qui ne connoissent pas ce pays le croyent un lieu de délices, ceux qui l'habitent le décrient, et ne peuvent s'en détacher.

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