‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 9 sur 67 · DE LA MARCHE DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

DE LA MARCHE DE L'ESPRIT

En réfléchissant à la marche de l'esprit, au progrès des lumières, à leur distribution générale, à la multitude des ouvrages de tout genre, il me semble quelquefois qu'il viendra un tems où il sera impossible, autant qu'il sera inutile, d'avoir de l'esprit et des talens. Le domaine de la pensée sera comme un vaste pays, dont la carte sera tracée sur une grande échelle, et dont les plus petites parties seront connues. Montaigne, la Rochefoucaud, la Bruyère, Duclos, Richardson, Voltaire dans ses Romans philosophiques, ont fort avancé les découvertes en morale^ etc. Lorsque des philosophes auront encore répandu plus de lumières sur

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cette partie, lorsqu'on connoîtra les plus petits replis de Tamour-propre, qu'on aura expliqué toutes les apparentes contradictions de l'homme, que les Auteurs dramatiques auront mis en action, exposé en spectacle ce qui est en maximes^ que les simptômes, la pantomime des passions seront indiqués, connus, leur accent notté, leur geste dessiné ; l'homme ainsi exposé aux yeux de tous sera comme une pendule à jour dont on voit tous les ressorts, dont Tœil suit tous les mouvements.

Tout sera réduit alors en axiomes, en maximes constantes ; personne ne pourra échapper à la pénétration générale. La vérité ou la fausseté d'un sentiment sera connue à des signes autrefois imperceptibles et qui exerçoient toute la sagacité de l'observateur. Une femme saura avec précision si elle est aimée de son amant et à quel degré, parce qu'il y aura des simptômes infaiUibles pour connoître si c'est l'imagination exaltée ou la vanité flattée qui l'attache, s'il ne suit

que l'impulsion des sens, ou s'il cède à une véritable passion.

Tous les genres d'esprit seront connus : on aura des thermomètres sûrs pour les indiquer et en fixer le degré. On saura qu'un tel genre d'esprit est incompatible avec un autre. On distinguera, on assignera ce qui appartient au caractère, et ce qui appartient à l'esprit. On saura d'avance qu'un homme sera un grand Ministre, un grand général, à certains traits caractéristiques, à certaines manœuvres. Chaque physionomie soumise m à des règles certaines, à un jugement prompt f et sûr ne pourra plus en imposer.

A cette époque on ne fera plus de livres ; la satiété se sera emparée de tous les esprits. Quels ouvrages pourroit-on composer ? Le champ de la morale et de la politique sera entièrement défriché, toutes les situations comiques et tragiques épuisées, connues de tout le monde.

J'imagine que dans ce tems de lumières

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et de dégoût les conversations seront fort languissantes. Toutes les pensées seront réduites en proverbes ou sentences : il y en aura sur toutes les matières, et l'éducation consistera sans doute à inculquer de bonne heure trois ou quatre volumes de proverbes. Il sera si aisé de faire des vers que ce ne sera plus un mérite ; ce seront des centons, des hémistiches, pris dans tous les ouvrages connus. Seroit-ce Tadministration qui offriroit une vaste carrière à l'esprit ? je ne le pense pas. Sa sphère est plus bornée qu'on ne croit ; ses principes sont connus, et c'est le moral seul qui en empêche l'application, ce sont les contradictions qu'on veut allier qui embarrassent l'administrateur. On veut que les peuples soient heureux ; on s'occupe de simplifier le régime de l'impôt ; le mot de bienfaisance est dans toutes les bouches ; mais en même temps les anciens abus, le délire des guerres, l'aveuglement de la routine feront exiger longtemps des peuples par delà ce qu'ils peuvent payer avec facilité.

Quand trois ou quatre banqueroutes auront fait voir aux Nations les inconvénients d'un crédit forcé, quand les hommes, éclairés par l'expérience, sauront connoître à l'avance l'époque où il devient dangereux de prêter, les gouvernements seront obligés de s'arrêter dans leurs dépenses, et les guerres deviendront moins fréquentes, de longues paix laisseront jouir alors d'un bonheur apathique.

Quelle ressource aura donc alors l'esprit humain agité par son énergie, pour se manifester ? Seroit-ce l'éloquence ? Elle est bannie des Monarchies, et les figures, les métaphores, les grands mouvemens seront connus, indiqués par des règles. L'éducation hâtera ces progrès. Quand un plan judicieux^ éclairé, approprié à nos mœurs sera substitué aux formes actuelles, les sciences seules pourront servir d'aHment à l'esprit ; mais l'inertie générale ne permettra pas une grande application.

Dans cet état de langueur où l'homme doit être entraîné par le cours des choses, il n'aura peut-être d'autre ressource, dans dix ou douze générations, que celle d'un déluge qui replonge tout dans l'ignorance.

Alors de nouvelles races s'occuperont de parcourir le cercle dans lequel nous sommes déjà peut-être plus avancés que nous croyons.

L'esprit s'étend, se fortifie comme le corps, et diminue ou s'éteint faute d'aliment.

Il est assez commun de voir des personnes qui ont eu dans leur jeunesse une réputation d'esprit qu'elles ne peuvent soutenir à quarante ans. La vivacité de Tâge, l'ardeur des passions, la nouveauté des objets qui les trappoient, la gaîté qui colore et embellit, le goût et le ton du moment donnoient dans leur jeunesse l'essor à toutes leurs facultés. Ils étoient intéressés, animés; ils pensoient, ils sentoient. Mais lorsque les

passions ont cessé de les échauffer ; lorsque familiarisés avec les objets, la vivacité de leurs sentimens s'est émoussée, leur esprit est demeuré sans vigueur, faute d'exercice, et s'est trouvé circonscrit dans un petit nombre de pensées et d'expressions. Le goût et le ton ayant changé, ils ont perdu tout leur mérite.

Les passions n'ont qu'un tems. C'est l'habitude de la réflexion, ce sont les sciences, les lettres ou les affaires qui entretiennent, fortifient l'esprit et prolongent sa durée.

Les femmes éprouvent cette vicissitude d'une manière plus marquée. L'agrément de la figure et les désirs des hommes font illusion sur leur esprit. Le ravage de quelques lustres agit également sur leurs charmes et sur leur esprit. Elles n'ont pour lui donner quelque aliment que la ressource des belles lettres, qui, pour une femme dissipée dans sa jeunesse, ne peuvent être que d'un

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foible secours ; que les intrigues dévotes qui passent de mode, ou celles des affaires auxquelles un petit nombre est à portée de se livrer.

En raison de ce que l'on jouit d'un grand tonds de bien, on a moins besoin d'argent comptant. En raison de ce qu'on possède un plus grand degré de conception, on a besoin de moins savoir.

L'esprit qui n'est point échauffé par la chaleur de Tâme, élevé par ses élans, peut avoir de la finesse, de la sagacité, mais n'atteint jamais à la hauteur du génie. L'esprit brille sans échauffer, comme une flamme légère : c'est dans l'âme que réside la chaleur qui se communique. L'esprit peut servir à diriger les hommes ; mais seul, il ne les entraîne jamais : l'âme seule agit sur les âmes.

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