DES ROIS
Les Rois n'ont pas d'amis. En voici la raison : ils n'en ont pas besoin. Tout ce qui les environne a l'air, l'attitude et l'empressement de l'intérêt et de l'affection. Que leur serviroit d'avoir des amis ? est-ce pour entendre la vérité ? on ne la dit point à son égal. Comment oseroit-on la montrer à celui de qui l'on peut tout craindre et tout espérer ?
Les Rois en général sont secrets. C'est que la vanité, cause principale de l'indiscrétion ne peut avoir d'empire sur eux. Otez l'envie de se faire écouter, de paroître instruit, et la discrétion sera une qualité commune.
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On dit que les Rois sont dissimulés, qu'ils conservent un visage égal au milieu des agitations. La véritable raison de cet empire sur eux-mêmes est que leur amourpropre n'est jamais en jeu, qu'ils sont habitués à un visage de représentation, enfin que leur fortune est toujours assurée : une bataille perdue peut les contrarier, mais n'intéresse pas en général leur fortune personnelle, et ils trouvent facilement des gens qui leur prouvent que les avantages que l'ennemi a remportés ne sont pas considérables. C'est sans art qu'ils dissimulent. C'est la nature des choses qui fait qu'ils ont peu à exprimer^ et par conséquent à cacher.
Sénèque a dit que le plus beau spectacle de la divinité étoit de voir l'homme vertueux aux prises avec l'adversité. Un autre spectacle non moins beau, c'est de voir un Roi vertueux luttant contre les séductions qu'on s'efforce de multiplier autour de lui, fermant ses oreilles à la voix de la
yS CONSIDÉRATIONS
flatterie, dissipant les nuages qu'on élève sans cesse autour de la vérité.
De nos jours^ la Puissance des Souverains est assise sur des bases inébranlables. Des armées nombreuses s'opposent aux troubles intérieurs, ainsi qu'aux invasions promptes. Il est peu d'occasions de montrer des vertus rares, d'exciter la reconnoissance des Souverains par des services distingués, de manifester de grands talents, parce que la sphère des affaires est bornée. Par ces mêmes raisons, il est peu de circonstances qui mettent à portée d'acquérir un grand ascendant sur les Princes qui ont à choisir, au moment, dans un nombre considérable d'hommes, des talens médiocres qui suffisent aux plus grands emplois. La familiarité des Souverains n'est déterminée par aucun besoin. Ils trouvent dans tous ceux qui les environnent une fidélité sans mérite parce qu'elle n'a aucune épreuve dangereuse à subir.
Qu'il me soit permis de comparer les petites choses aux grandes pour mieux
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éclaircir mon idée. Un jeune homme qui a des maîtresses et des besoins fréquens d'argent, éprouve la nécessité de la confiance avec ses valets. Dans le besoin où il est d'agens discrets et empressés^ il s'affectionne à ceux de ses gens dont il reconnoit la fidélité, et le secret. L'homme sans passions et sans intrigue ignore l'esprit et le talent de ses valets ; il n'a nul besoin de se confier à eux. Qu'importent les qualités, les talens, pour donner à boire, pour être derrière une voiture ? Il en est de même de ceux qui approchent les Souverains dans un tems calme où l'autorité est affermie.
Il faut aux Rois des plaisirs communs et naturels. L'amour-propre entre dans tous ceux des autres hommes et celui des Rois est rassasié dès leur enfance.
Les Rois et les Grands ne veulent être environnés que d'objets agréables et rians, et l'on prend souvent pour bonté leur répugnance à voir des gens malheureux, tandis
qu'ils n'éprouvent qu'un sentiment personnel qui porte à éviter des objets désagréables.
La douleur des gens puissants n'est souvent que de la colère.