‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 13 sur 67 · DES COURS ET DES COURTISANS · texte numérisé non relu

DES COURS ET DES COURTISANS

Si la flatterie cessoit d'avoir une plus grande influence dans une Cour, on pourroit en conclure que le Gouvernement a perdu de son ressort, que le Souverain, les Ministres, les Grands en imposent moins à Timagination, qu'enfln le lien de la dépendance est relâché. Les vices et les avantages d'un gouvernement sont tellement unis, qu'il s'altère même par la diminution des vices qui résultent de sa constitution.

Les Courtisans ne sont pas les hommes les plus éclairés d'une nation, et ce sont ceux qui jugent le plus promptement du mérite. L'habitude de juger et l'intérêt vive-

ment excité leur donnent une supériorité, une finesse de tact qui les induit rarement en erreur. La rapidité de leur apperçu est extrême. Ils tirent, de choses indifférentes en apparence, des conséquences importantes. Le geste, le maintien, tout ce qui peut déceler un homme, est soumis à leur observation, qui n'est point raisonnée, qui est un instinct et n'en est que plus sûre.

Un homme à la Ville jouit d'une grande réputation; elle est consacrée même par le suffrage des gens d'esprit. Il arrive à la Cour dans une grande place. Le coup d'œil du Courtisan démêle ses défauts, son incapacité, et l'homme célèbre s'évanouit sans retour.

Les Courtisans ressemblent aux enfans qui voient, si promptement, si finement, des défauts qui échappent aux yeux de personnes plus éclairées.

Pourquoi se plaindre de la fausseté des

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Courtisans ? Il ne s'agit que de savoir leur langue et de bien connoître leurs manières. Il n'y a pas plus de perfidie à la Cour que dans un Cloître^ que dans une famille divisée d'intérêts ; mais elle est couverte d'apparences moins grossières. C'est une grande ignorance que de prendre des formules de politesse pour des sentiments réels. Les femmes disent qu'un Opéra est épouvantable. Faut-il prendre une telle expression à la lettre ? Un homme dit à son égal, à son inférieur, qu'il est à ses ordres. Doit-on conclure qu'il est disposé à lui obéir? les surfaces polies de la Cour cachent au moins la difformité de l'intérieur.

On recherche à la Cour la grandeur, la puissance, et Ton est entraîné vers celui qui est revêtu de ces attributs. C'est l'amourpropre qui induit en erreur sur ces empres semens dont il exagère le prix à nos yeux, il contribue plus à nous tromper que l'artifice des autres.

Il n'est à la Cour que deux sortes de personnes qui produisent un grand effet. Ce sont les Princes et les Ministres . On se range devant les premiers; on court au-devant des autres.

Il n'y a de place à la Cour que pour les grands et les petits. Les conditions communes, les gens d'un ordre mitoyen n'y peuvent exister. Quelquefois le mérite éminent peut s'y montrer, mais comme spectacle et passagèrement comme une comète.

Les gens de la Cour n'ont pas plus d'esprit que les autres, mais ce sont eux qui savent le mieux s'en passer. Ils sont habitués dès leur enfance à voir les objets d'une certaine hauteur, à mesurer les différens degrés de la société, à classer les hommes. Les égards, les ménagemens pour les personnes forment une partie de leur éducation et les entretiennent dans cet usage. Ils ont une certaine facilité d'expressions, de tournures multipliées pour rendre les mêmes choses,

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qui en impose. De là vient que leur société est plus agréable que celle d'un homme de la Ville qui auroit un peu plus d'esprit, mais qui voit à travers les préjugés de son état, et qui s'exprime avec moins de délicatesse.

La gloire ne peut trouver de place dans une Cour. Les Courtisans ne peuvent supporter qu'il y ait des avantages que la faveur ne leur donne pas, et qui sont au-dessus de la faveur.

Les Courtisans sont dans la réalité de grands Philosophes. Personne mieux qu'eux n'apprécie la foiblesse humaine, ne connoît la petitesse des esprits. Leur flatterie et ses succès en sont la preuve.

Des gens qui se croient ambitieux ne sont souvent remplis que des petitesses de la vanité. A la plupart, la représentation de l'antichambre suffit . Le véritable ambitieux veut agiter le monde et le dominer.

La plus flatteuse des dominations est celle des esprits. Qu'est-ce que l'influence d'un Ministre, comparée à celle d'un chef de secte ?

L'amour propre trouve sa jouissance dans le suffrage et l'approbation des hommes ; mais le dernier degré de l'orgueil est de jouir de leur mépris.

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