‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 17 sur 67 · DE LA VANITE ET DE L'AMOUR PROPRE · texte numérisé non relu

DE LA VANITE ET DE L'AMOUR PROPRE

Dans le nombre des extravagances qui remplissent la tête des fous, il est rare qu'il s'en trouve qui les porte à croire qu'ils sont dans un état sulbaterne. Parcourez les maisons qui renferment des insensés, vous les verrez tous, Princes, Rois, Empereurs, Dieux. S'ils sont amoureux, c'est d'une Princesse, d'une Reine. Ils ne parlent en général que de grandeurs, preuve sensible que la vanité règne avant tout dans l'esprit des hommes.

La vanité gouverne les hommes, et les grands, par cette raison, jouissent d'un avantage bien marqué, celui de pouvoir flatter

gS CONSIDÉRATIONS

les gens qui leur sont inférieurs en les approchant d'eux, de les enivrer par leur familiarité. L'Artiste, le Médecin, le Chirurgien, aussi bien payés d'un Financier, d'un Bourgeois, volent de préférence à leurs ordres, ils se plaisent à approcher de personnes que le sort a mis si au-dessus d'eux, à voir ce qui se passe dans leur sphère, à en entretenir leurs amis, leur famille, et cet accès ajoute à leurs émolumens.

L'amour de soi est la source de l'orgueil et de la vanité ; mais je crois qu'on peut distinguer ainsi ces diverses affections, qui ont la même racine et se modifient différemment. L'arnour propre est flatté des hommages, l'orgueil s'en passe, la vanité les publie.

L'égoïsme règne particulièrement dans les discours. La personnalité influe davantage sur les actions. L'égoïste se vante à tout propos et sans art : il a toujours le moi à la bouche. L'autre dans tout cherche habile-

ment ce qui peut servir ses intérêts et flatter son amour propre : l'un parle souvent de lui, et l'autre cherche à tout y attirer.

C'est une grande lâcheté de s'aimer trop soi-même, et en même tems c'est une grande duperie ; car dès lors l'homme dépend de tout ce qui l'environne.

On ne peut être capable de vertu qu'en estimant quelque chose plus que sa vie.

L'extrême amour de la vie trouble à tel point les facultés, qu'il ôte les moyens de la conserver. Un extrême amour propre déconcerte au point de profiter des avantages qu'on possède, et peut réduire l'homme d'esprit à n'être un moment qu'un sot.

L'amour-propre invite à se répandre dans le grand monde, pour y vivre avec des personnes d'un rang élevé. L'amour propre éloigne du grand monde pour n'être pas offusqué de sa supériorité. Il fait préférer les

maisons où ron est sûr de tenir le premier rang, d'être au moins distingué.

La vanité ne se borne pas aux honneurs de ce monde, elle prétend encore les étendre jusque dans l'autre vie (i).

Ce qui flatte le plus dans une grande place, ne consiste pas souvent dans les avantages réels qu'elle procure ; c'est une petite prérogative, une distinction frivole, qu'on prise le plus ; on n'oseroit avouer la valeur qu'on y met, et l'on en convient à peine avec soi-même.

Le désir, le besoin de produire des effets sensibles, d'attirer l'attention, poursuivent

(i) Mademoiselle de Montpensier rapporte dans ses mémoires que Madaine se blessa et accoucha d'une fille qui étoit morte il y avait dix ou dou^e Jours, et qui étoit presque toute pourrie; elle ajoute que Madame de Thianges dit au Curé, incertain si cette fille étoit en état d'être baptisée, qu'il prit garde à lui, qu'on ne refusoit jamais le baptême aux enfans de cette qualité.

rhomme jusque dans les plus petites circonstances de la vie ; celui qui donne à dîner se fait le centre de tout ce qui est à sa table, les convives sont forcés de s'occuper de lui ; et le plaisir de jouer un premier rôle, est celui qu'en les rassemblant il recherche, sans s'en rendre compte. Il est peu de gens qui aient assez de raison et de philosophie pour entendre dire sans le plus léger ressentiment, que leur cuisine est médiocre, que leur vin n'est pas excellent, qu'un ragoût n'est pas bon ; l'amour propre nous fait faire cause commune avec tout ce qui nous appartient et dépend de nous.

C'est par amour propre qu'on supporte avec peine la plus légère plaisanterie. C'est par amour propre que certaines gens se dévouent à la plaisanterie. Ils ont un besoin pressant d'occuper d'eux les autres, et ils aiment mieux être l'objet de la raillerie que d'être confondus et ignorés.

Il n'y a presque personne oui passe le

récit d'une conversation avec un Roi, un Grand, un Ministre, dans les mêmes termes et le même ton dont elle s'est passée. On change quelque chose sans projet, sans avoir rien arrangé à l'avance. On substitue des expressions en apparence équivalentes, et le geste et le ton dont on raconte l'entretien, lui donnent une autre valeur. Toutes ces réticences et ces changemens sont toujours au profit de l'amour propre qui veille au dedans de nous, et qui agit en quelque sorte sans notre participation, tant son inspiration est soudaine et éclairée.

Un homme a besoin d'être contenu ; un autre d'être encouragé. De là vient que le même homme est connu sous des aspects difFérens, qu'il réussit dans une société et qu'il est insupportable dans une autre. Chacun d'eux ne paroît à son avantage, que lorsqu'il se trouve dans des circonstances où il est encouragé, ou réprimé.

Les inconvéniens sans remède et qui

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blessent l'amour propre, sont ceux qui affligent le plus. Les inconvéniens qui éloignent de nous les autres, sont les plus fâcheux à s'entendre reprocher. Un homme peut pardonner l'injure la plus piquante, et ne pardonnera pas le reproche d'ennuyer.

Règle générale, celui dans qui la vanité domine, n'a point le sentiment du beau, du vrai, et est incapable d'affection.

La curiosité et l'indiscrétion sont des compagnes fidèles, et le mensonge est le fils de la vanité.

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