DE LA NAISSANCE
Si un homme d'une naissance ancienne et peu connue, fait une fortune brillante et rapide, Tenvie s'acharne sur ses pas. On critique sa naissance, on la déprécie ; et pendant plus d'un siècle, le public peut-être se refusera à rendre justice à sa maison (i).
Le premier soin des gens parvenus à une
(i) // est plus que jamais nécessaire 671 France d'avoir de la naissance, mais comme l'ancienneté seule suffit pour participer à tous les avantages qu'on en peut attendre, jajnais aussi il ne fut plus indifférent d'avoir une haute et illustre naissance. Dès qu'on date de 1400, dès qu'on prouve qu'on descend d'une longue suite de Châtelains, on se croit l'égal des Rieux^ des Montmorency, des Rohan, etc., etc.
SUR l'esprit et les mœurs io5
grande fortune est de se payer une généalogie, ce qui prouve l'impatience avec laquelle on supporte d'être rangé dans la classe inférieure, et d'être exclu de certains honneurs. Plus la fortune est considérable, et plus cette exclusion est sensible.
Les hommes les plus éclairés^ les plus sages, n'ont pas été exempts de vanité suj; la naissance, Turenneavoit ce foible au der. nier degré.
Le préjugé de la naissance est un des plus dominans dans l'esprit des hommes de toutes les classes, de tous les pays. Les castes des Indiens ne se mêlent jamais avec celle qui leur sont inférieures, et il est tel palfrenier d'un Nabab qui se trouveroit souvent déshonoré de manger avec son maître. Cet homme, qui vend du drap, et que vous regardez du même œil que le marchand qui a sa boutique auprès de la sienne, a bien une autre idée de lui. Son père était marchand des six corps, et vous ne pouvez
imaginer la distance qu'il trouve entre lui et son voisin.
Un homme d'une naissance basse et obscure ne croit pas en imposer sur son origine . M qui est connue ; mais que le meilleur de ses 1 amis, pour lui sauver un ridicule, soit forcé de lui en parler; il ne sauroit prendre trop de ménagements.
On se vante d'une basse naissance, pour relever le mérite qui a fait franchir cet obstacle; mais on ne convient pas d'une médiocre, parce que l'on peut se flatter de faire quelque illusion.
A force de vanter sa noblesse, d'en importuner les autres, on parvient à la faire estimer par delà ce qu'elle vaut. Il est telle maison, ancienne, illustre, mais pas plus ancienne, pas plus illustre que cent autres, qui ne doit l'opinion de sa splendeur, de sa supériorité sur les autres maisons, qu'à la ridicule vanité d'un de ses chefs.
Celui qui consent à se dévouer trente ans au ridicule, procure quelquefois des avantages réels à sa postérité.
Il n'y a en quelque sorte que les races bourgeoises qui soient susceptibles d'être déshonorées. Les noms obscurs, lorsqu'ils ne deviennent fameux que par un crime ou par un grand scandale, ne rappellent jamais que l'événement qui les couvre d'opprobre. C'est un arbre qu'on juge par le seul fruit qu'il ait porté. Les noms illustres couvrent au contraire de leur éclat, cachent sous leur gloire les crimes et les fautes scandaleuses qui paroissent des exceptions malheureuses dans une maison connue par de grands services, des dignités éminentes, des emplois distingués. C'est ainsi qu'en réfléchissant, on trouve jusques dans les plus aveugles préjugés un principe de raison.
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