‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 20 sur 67 · DES DIFFÉRENTES MANIÈRES D'ÊTRE AFFECTÉ · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTES MANIÈRES D'ÊTRE AFFECTÉ

Comment pouvoir apprécier justement les plaisirs, le monde, la fortune ? La vie est divisée en deux époques, celle des désirs, et celle des dégoûts. L'odeur des mets paroît délicieuse au convive affamé qui se met à table : elle répugne à celui qui en sort rassasié.

Le bonheur et le plaisir sont deux manières d'être affecté qui n'ont en quelque sorte rien de commun. Le plaisir ne peut être durable ; il cesseroit d'avoir du charme, parce que les sens et l'esprit seroient bientôt émoussés par sa vivacité. Il laisse dans le

vuide le cœur, l'esprit et les sens, et rend indifférens et insipides tous les objets qui intéressoient. Enfin^ le plaisir n'est pas au dedans de nous-mêmes comme le bonheur ; il est accidentel et dépend des autres. Tout homme peut éprouver des plaisirs plus vifs ; mais peut-être que Tâme et le cœur rendent seuls capables de goûter le bonheur ; et dès lors, tous ceux qui ne sont pas doués d'une sensibilité vive ne peuvent y prétendre.

On se rappelle le plaisir avec regret, et le bonheur avec attendrissement. Le plaisir laisse des souvenirs distincts, parce qu'on sait l'objet qui l'a produit. Le bonheur n'offre rien de déterminé, parce qu'il semble résider dans tout ce qui nous environne, tandis que c'est nous qui le répandons, qui embellissons tous les projets.

Le bonheur ressemble à une chaleur douce, qui émane de nous et dont nous jouissons cependant, comme si elle nous étoit communiquée. Le plaisir plus extérieur, plus

SUR l'esprit et les mœurs ii3

vif, moins durable, se répand sur nous, comme une chaleur étrangère et qui disparoît bientôt, parce qu'elle ne nous appartient pas.

Les hommes passent par Tenfance, la jeunesse, la vieillesse : ils perdent insensiblement leurs facultés. Si le bonheur est dans l'homme même, comment un être qui éprouve des vicissitudes peut-il embellir des mêmes couleurs les objets, lorsque le principe d'action ou de chaleur qui l'animoit, est affoibli ou éteint ?

Il est des jours heureux ; il n'est point de vie heureuse : ce seroit un songe enchanteur sans réveil.

Mais s'il n'est point d'hommes heureux, il en est de fortunés ; il en est qui ont été favorisés par le sort d'un concours heureux de circonstances, il en est qui ont rassemblé une foule de jouissances conformes à leur goût, à leur caractère et à leur senti-

lO.

ment. C'est dans ce sens qu'on peut envisager l'existence du bonheur, et non dans une manière d'être absolue et durable.

En considérant les hommes en masse, la somme des souffrances surpasse celle des plaisirs et des jouissances. Le peuple, dans toutes les nations, combattant sans cesse contre le besoin, jouit à la dérobée de queh ques sensations. Il ne connoît pas la volupté, et le germe de l'amour-propre est presque étouffé dans des êtres que le besoin et la dépendance avilissent sans cesse. Ils n'ont pas le sentiment d'eux-mêmes qui satisfait, qui élève et aggrandit le cercle de l'existence. L'instinct les porte à se fuir, à s'oublier, et de là vient en partie le goût général du peuple pour les boissons spiritueuses et enivrantes. Ce n'est pas le plaisir de savourer un mauvais vin qui séduit l'homme du peuple : il veut ranimer des esprits abattus par le malheur : l'espérance est au fond de la coupe. Dans l'état d'ivresse il devient un autre homme ; son cœur est ouvert à la

SUR l'esprit et les mœurs ii5

confiance ; il ne voit autour de lui que des amis : il s'élève à ses propres yeux et à ceux des autres.

Lorsqu'on songe au bonheur, les idées se portent vers les hommes d'une condition plus relevée, auxquels l'amour propre et les passions composent des plaisirs qui ajoutent aux sensations, et qu'ils préfèrent souvent. Ce qui n'est un plaisir pour le peuple que par la satisfaction d'un besoin, devient pour l'homme d'un état supérieur la volupté, qui est un raffinement de jouissance qui l'aiguise et la prolonge.

Qu'on se figure un Sauvage, un pauvre pressé par l'aiguillon du désir, et cédant àcette impulsion avec la première femme qui se présente, avec sa grossière compagne. Il n'a pas l'idée de la beauté, il ne compare pas. Son imagination n'est point enflammée ; son cœur n'éprouve aucune émotion ; l'amour propre ne lui fait rien sentir qui le flatte, et lui donne meilleure opinion de lui-même. L'ins-

Il6 CONSIDÉRAnONS

tant rapide du plaisir est pour lui une flèche décochée dans l'air, qui ne laisse aucune trace.

A ce tableau simple et vrai, opposez celui d'un homme du monde dominé par l'amour et comblé de ses faveurs. Ces plaisirs que la culture de l'esprit, qu'une imagination sensée ajoutent au fonds qu'a fourni la nature, n'ont rien de commun avec ceux du peuple. L'organisation est la même, mais l'une est engourdie et ne développe ses facultés que dans un petit cercle d'objets : celle des hommes d'une classe supérieure leur fait parcourir avec rapidité une sphère étendue de pensées et de sentimens. En conséquence, je dirai que le bonheur de cette classe consiste dans l'exercice des facultés. Celui qui est pressé de la faim éprouve un grand plaisir à la satisfaire ; ('homme dont l'amour propre est délicat et sensible, a de même le besoin d'être distingué ; celui qui a des talens, le besoin de les employer ; celui qui est susceptible d'un

sentiment profond éprouve le désir pressant de s'attacher, d'être intéressé, d être ému. Mais les émotions pour l'homme sensible, les distinctions pour l'homme vain, le suffrage d'une société entière pour celui que l'amour propre rend avide de louanges, produiront-ils le bonheur ? Comme il n'y a point de terme aux désirs de la passion, tous ces avantages momentanés n'exciteront peut-être que des désirs plus violens. La raison seule peut modérer les passions de l'homme moral, et la raison est un Pilote qui manœuvre en vain au fort de la tempête. Que peut-il faire pour diriger un vaisseau qu'entraîne le souffle impétueux des vents contraires ?

L'éducation apprend et invite à se répandre au dehors, à entrelacer son existence par le moyen de l'opinion, avec une multitude d'êtres qui peuvent y porter des atteintes sensibles. Elle devroit au contraire porter /

l'homme à se concentrer en lui-même, à y ^

descendre pour y trouver la paix d'une

Il8 CONSIDÉRATIONS

bonne conscience, à s'estimer enfin assez pour être heureux par son propre suffrage.

Si la sphère des plaisirs, des affections et des sentimens s'aggrandit pour l'homme au-dessus du peuple, le nombre des peines, des agitations et des chagrins augmente aussi dans une proportion immense. Il y a moins de maux physiques que de tourmens produits par les passions et le dérèglement de l'imagination. Vous voyez un homme à qui la fortune a prodigué ses faveurs, à qui la nature a donné un corps sain et vigoureux. Cet homme ne sent pas le prix de la santé ; il ne jouit pas de sa fortune. Sa vie qui pourroit s'écouler dans un loisir animé de divers intérêts, se consume dans l'agitation et la crainte. Indépendant par ses richesses, il se voue à la servitude, il dévore des dégoûts. Il écrit, il rampe, il sollicite, s'arrache au plaisir. Quel bien suprême doit être enfin le prix de tant de soins ? Il a renoncé à vivre pendant quarante années, pour se montrer deux ans dans sa cadu-

cité, le corps traversé de deux aunes de ruban.

Qui peut apprécier ce qui se passe dans l'âme, dans le cœur d'un homme éperdûment amoureux ? Qjai peut dire combien de siècles a vécu celui qui a beaucoup senti ?

Si la manière de sentir, comme je l'ai dit, fait le prix des choses, il en résulte que nul ne peut juger de la situation véritable d'un être. Le malade qui paroît accablé de ses maux, est peut-être dans ce même moment plongé dans une extase ravissante, (i).

L'irritation d'un amour propre déréglé, joint à une délicatesse outrée de sentiment, a rempli les jours de Jean- Jacques Rousseau d'amertume. Le succès, les richesses, l'amour n'auroient pu le rendre heureux en lui pro-

(i) Un homme sur la roue, que son confesseur exhortoit à la résignation, lui répondit: ynon Père, il y a longtetnps que je ne me suis trouvé dans une situation d'esprit aussi tranquille.

curant des jouissances passagères qu'il auroit plus vivement goûtées que tout autre. De même qu'un édifice s'écroule sous le poids d'un faîte trop lourd, sa tête a foibli sous le fardeau de l'extrême amour propre qui avoit fatigué sa vie. Ses derniers écrits attestent l'altération de cet esprit sublime.

La nature a distribué des parcelles de bonheur sur les Trônes, dans les Palais, les cabanes et les cachots. Lorsqu'une pluie abondante se répand sur la terre, elle glisse sur les terreins sablonneux sans y laisser de traces, tandis qu'elle en humecte d'autres, s'y incorpore et les fertilise. Il en est de même des élémens du bonheur. Ils se rassemblent vainement en foule autour de quelques êtres, tandis que d'autres savent se les approprier et en jouir.

Le plus grand obstacle au bonheur vient souvent de la disproportion qui se rencontre entre le caractère, l'esprit et les forces physiques, et d'un mélange de goûts indéter-

minés et de passions vagues. Le cœur et l'esprit ballottés par des vents légers et contraires ne savent où se reposer, et ne sont jamais entraînés fortement vers un but qui les satisfasse. La plupart des hommes offrent un composé de demi-passions, de goûts foibles et incertains. Ils ressemblent à des convives qui goûtent sans plaisir de tous les mets sans s'arrêter à aucun. Beaucoup de gens parviennent à la fin de leur vie sans avoir joui, parce qu'ils n'avoient point en eux la force qui fait désirer vivement.

Il est un genre de bonheur qui échappe à l'observation, qui n'offre rien de positif, quoiqu'il soit réel et étendu : c'est le bienêtre qui résulte de la plénitude de l'existence^ de l'abondance des esprits de vie. Elle se déborde en quelque sorte sur tous les objets qui nous environnent : l'homme est heureux par cela seul qu'il existe. La nature est pour lui un parterre enchanté, dont le spectacle le touche et le ravit. L'air qu'il respire lui semble pur et délié, et porter dans lui à

chaque instant une nouvelle vie. C'est dans la jeunesse, dans Tâge de la force, que ce bonheur d'existence se fait vivement sentir, sans qu'il soit besoin même d'y joindre des plaisirs vifs. De là vient ce souvenir tendre et délicieux du printems de la vie qu'on éprouve en avançant vers la vieillesse. Sans retracer des plaisirs distincts et marqués, il rappelle le plaisir. Le présent de la jeunesse coloroit tous les objets : cette habitation, ces prés, ces bois sont encore les mêmes ; mais l'œil qui les contemploit a changé.

De ces réflexions sur le bonheur, je tirerai cette conséquence que la nature en fait presque tous les frais. La raison, cependant, n'est pas sans influence, et la comparaison de notre état est peut-être le plus sûr moyen qu'elle puisse employer pour faire sentir le prix de ce qu'on possède et diminuer le sentiment du malheur.

La vie est une assez mauvaise étoffe, dont

SUR l'esprit et les mœurs 123

la broderie fait tout le prix. On est souvent plus attaché à une certaine manière de vivre qu'à la vie.

La vie ressemble au menuet. On fait quelques tours pour revenir faire la révérence à l'endroit d'où l'on est parti.

C'est une grande foiblesse que de ne savoir être qu'une chose dans la vie.

Page 1