DE L'ENNUI
L'ennui est le sentiment pénible de son existence. La vivacité extrême de l'esprit porte à l'ennui, parce qu'elle fait trop promptement parcourir les objets sans s'y arrêter. Un esprit vif et sans force doit être un principe constant d'ennui.
Un mélange de paresse et d'ardeur à peu près égal, doit rendre l'homme malheureux. Il épouse dans cet état d'incertitude les tourmens des désirs , et l'aversion du travail et des soins qui peuvent les satisfaire. Attiré tour à tour par la paresse et l'ambition, il ne goûte ni les charmes du repos, ni le plaisir du succès.
Lorsque l'amour et les plaisirs ont rempli entièrement l'espace de la jeunesse, on se trouve dans la saison suivante sans goûts et sans désirs. L'âme énervée n'a plus la force d'éprouver des sentimens dégagés des sens ; l'esprit est resté sans exercice et sans aliment : les sens sont flétris. Dans un tel état, l'homme erre comme un fantôme au milieu des divers goûts qui remplissent les hommes. Sans intérêts dans la société, sans capacité d'affaires, il éprouve tout le vuide de l'ennui.
Ceux dans qui l'amour-propre domine, ceux que la vanité seule dirige dans toutes leurs démarches, n'ayant point de plaisirs solides qui tiennent à l'âme, ou même aux sens, éprouvent un mal-être sensible, lorsqu'ils ne fixent pas l'attention de ceux qui les environnent. Le besoin perpétuel d'être flatté et de produire un effet dans la société, les rend insensibles à la plupart des plaisirs. Ce sont des malades d'amour propre.
Les amoureux, les ambitieux, tous ceux enfin qui sont tourmentés d'un désir dominant, éprouvent souvent l'ennui, parce qu'il n'est dans la journée pour eux que quelques heures de jouissance. Occupés sans cesse du même objet, tous les autres plaisirs deviennent insipides pour eux.
La contrariété des goûts et des passions, la domination ou l'anéantissement d'un penchant et celui des facultés, sont des causes fécondes de l'ennui que les hommes éprouvent.
Les hommes blasés par la multitude et la facilité des jouissances, ne sont plus susceptibles d'aucun genre d'intérêt. Eclairés sur le néant de l'ambition^ rassasiés des plaisirs de l'amour, devenus, à force de discernement et de déUcatesse difficiles sur les arts, l'esprit, les manières, les ouvrages, il leur faut du singulier, de l'extraordinaire. Si leur âme a conservé quelque ressort, la nouveauté du malheur seroit peut-être le
seul moyen de les tirer de leur langueur. Ces ennuies finissent par un dédain universel. Ils méprisent la gloire, et peut-être même le mépris. Ce sont des gens qui ont fait promptement le tour en quelque sorte de la planette qu'ils habitent. Ils en peuvent faire une exacte description et mettre à chaque chose son prix.
Dans les vertus et la plupart des actions, la force qui en est le principe est ce que nous admirons sans nous en rendre compte.
Les larmes qu'on s'efforce de cacher sont les plus touchantes. La violence qu'on se fait, montre à la fois le courage et la sensibilité.
La liberté est donnée à l'homme pour lui laisser le mérite de la vertu.
La justice épargne bien de la peine à l'esprit.
l3o CONSIDÉRATIONS
Mêlez un peu d'orgueil qui empêche d'oublier ce qu'on se doit, de sensibilité qui empêche d'oublier ce qu'on doit aux autres, et vous aurez de la vertu dans les tems modernes.
Les goûts ne sont dangereux que lorsqu'ils deviennent un emploi constant du tems.
SUR l'esprit et les mœurs i3i