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DE L'AMITIE

On dit souvent que ceux qui savent bien haïr savent bien aimer, comme si ces deux sentimens avoient le même principe. L'affection part du cœur, et la haine de Tamourpropre irrité, ou de l'intérêt blessé.

Il faut, pour s'aimer d'une manière durable aimer quelque chose en commun : que peut-on aimer, si ce n'est la vertu, sans craindre que la jalousie ou l'opposition des intérêts altère l'amitié ?

Comment l'amitié pourroit-elle exister entre des gens vicieux ? Ses liens peuvent-ils être un frein pour ceux qui ont rompu tous les liens ?

l32 CONSIDÉRATIONS

La présence d*un ami nous est nécessaire : on désire de partager avec lui ses plaisirs, ils en semblent plus vifs ; mais en amour, on n'a besoin de personne ni d'aucun plaisir étranger. L'amitié donne plus de prix aux objets, l'amour tient lieu de tout.

L'amitié est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau.

L'amour a sa forme^ son déclin, sa fin, parce qu'il a un objet à remplir. On voudroit que l'amitié fût éternelle, parce qu'elle n'a en général aucune base pour s'appuyer. C'est Ixion qui embrasse la nue.

Le caractère change, les situations de la fortune varient, les affaires se multiplient, l'humeur s'altère, les goûts s'affoiblissent, de nouveaux attachemens remplissent le cœur de l'homme, il devient époux et père, de nouveaux rapports s'établissent entre lui et les autres, et l'on veut qu'il y ait un attachement qui survive à toutes ces vicis-

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situdes^ qui ne perde rien de son action, de son charme, et qui remplisse également le cœur ?

Deux amis sont unis depuis vingt ans par des conformités d'humeur, de caractère, de goûts : leur liaison semble devoir être éternelle. La santé de l'un s'altère. Son humeur s'aigrit : il devient difficile, exigeant. Son ami lui reste attaché par la constance de son caractère, parce qu'il en a pris en quelque sorte l'engagement dans le monde ; mais il souffre intérieurement, il dissimule, il est entraîné à être faux malgré lui: malheur à lui, s'il a des obUgations à son ami ! Il se trouve lié avec des chaînes d'acier, il ne peut plus suivre ses sentimens, son humeur est captive, sa langue est forcée d'exprimer des sentimens qu'il n'a plus, ses yeux de montrer une joie ou un chagrin qu'il ne partage pas. Descendez au fond de son cœur. Tant de fausse contrainte a produit la haine, et une fausse amitié que tout le monde vante semble faire son bonheur.

l34 CONSIDÉfL\TIONS

« Il n'y a, dit le Cardinal de Retz, que la continuation du bonheur qui fixe la plupart des amitiés. Il n'y a personne, ajoute-t-il, qui ne croie faire honneur à un malheureux quand il le sert. »

Si des principes confirmés tant de fois par l'expérience étoient gravés dans l'esprit des hommes, ils se plaindroient moins. Il faut regarder comme des hasards heureux tout ce qui est opposé à ces exemples, et s'attendre d'avance à la légèreté, à la perfidie des hommes.

Dans l'adversité les amis deviennent souvent insupportables^ ils abondent en conseils qui contrarient, ils reprochent les fautes qu'on a faites; ils blâment le caractère qui les a produites, tandis qu'ils ont mille fois admiré peut-être les effets de ce même caractère. Ils veulent que le feu chauffe et ne bjTÛle pas : il faut dans les plus petites choses se conduire à leur manière. Quand la fortune est contraire, l'ami malheureux

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devient un sujet sur lequel l'amour-propre et l'esprit dominateur s'empressent d'exercer leur empire.

Garantiss€:(jnioi de mes amis, écrivoit Gourville proscrit et fugitif, je saurai bien me défendre de mes ennemis.

La bienfaisance n'est souvent qu'une envie cachée de domination.

Le testament de la plupart des hommes est la révélation de leur indifférence, de leur ingratitude et de leur orgueil.

On n'aime souvent les gens qu'autant qu'on les oblige, et leur bien-être est indifférent, du moment qu'il émane d'un autre.

On veut rendre les gens heureux, mais on ne veut pas qu'ils le deviennent.

On n'aime quelquefois dans ses amis que des témoins vivans des charmes, des succès et des agrémens de sa jeunesse.

l36 CONSIDÉRATIONS

On a toujours dit qu'il falloit de l'égalité dans l'union de l'amitié. La réflexion et les exemples prouvent qu'il y a des exceptions à cette maxime antique.

Entre un ami riche et puissant et un ami sans fortune, il y a un accord parfait. Le premier trouve un sujet pour exercer sa bienfaisance et sa domination ; le second, un objet de culte en quelque sorte, une association à tous les avantages de son ami, à sa gloire, à son crédit, à ses succès de tous les genres; ils lui deviennent propres. L'amitié l'a élevé au rang de son ami ; nul n'est plus intéressé à son soutien. C'est l'intérêt qui resserre ses liens, dira-t-on ; j'en conviens, s'il n'y a pas de goût et d'inclination ; mais si le penchant existe, il sera plus durable, plus soUde, plus vif, entre deux amis distans par la fortune. L'amour propre sera perpétuellement animé chez l'un par le plaisir de la création, chez l'autre, par toutes les jouissances auxquelles il se trouve asso-

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cié, par les égards qu'il recevra des autres en raison de l'affection de son ami.

Quand on suppose l'égalité nécessaire, il faut admettre comme essentielles les égalités de tout genre, celle de fortune, d'esprit, de rang; et la plus grande des inégalités dans le commerce intime est celle des esprits, car elle peut se faire sentir à chaque instant.

Il existe un intérêt raisonné et un intérêt d'instinct, et tous les hommes sont soumis à ce dernier intérêt, suivent machinalement en quelque sorte ce qui flatte leur amour propre et leur présente des avantages. Ils se méprennent, mais de bonne foi, en croyant chérir la personne, tandis qu'ils aiment en grande partie l'éclat qui l'environne, le pouvoir qu'elle possède. Mais on aime aussi la personne, parce qu'on prise la manière dont elle jouit de cet éclat, dont elle use de ce pouvoir. Les honnêtes gens sont ceux qui commencent par être la dupe de leur senti-

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ment ; les fripons, ceux qui sont guidés par un intérêt raisonné.

Si l'amitié existe, ce ne peut être qu'entre des gens vertueux: il faut pouvoir se tout dire. Et comment ne se rien cacher quand on a des choses honteuses à révéler ?

Le penchant à l'admiration et l'impulsion qui entraîne les hommes vers les gens puissans, se manifestent par rattachement extrême des Peuples excité par la plus légère bonté. Les cœurs se remplissent aussitôt des sentimens les plus vifs pour leurs personnes : l'amour propre, flatté de leur attention, produit l'attachement et l'enthousiasme.

Ce n'est donc point l'égalité qui détermine les affections, c'est au contraire l'inégalité qui en est le principe le plus actif, parce que l'amour propre et la vanité régnent avant tout dans Thomme.

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Il faut pour s'aimer, se ressembler et différer : l'attrait invincible des sexes est fondé sur ce rapport. Dans Tamitié, la conformité des goûts et la différence des caractères sont également nécessaires. Toute union dans le moral, comme dans le physique, toute perfection dans un individu paroît devoir être le résultat de qualités opposées : la bonté n'est rien si elle n'est unie à la force.

L'amour propre entre dans la composition de tous nos sentimens. Il est comme le feu qui vit partout, même dans les substances les plus froides. On ne peut se dissimuler qu'il cherche dans l'amitié à être flatté. Quelle amitié survivroit à la certitude d'une moindre opinion de notre mérite ? mais si l'amour propre est offusqué par une comparaison qui lui est désavantageuse, il doit être humiUé, s'il n'a pas à s'applaudir de son choix. Cette nécessité d'être flatté dans son ami et par son ami, semble présenter des contradictions : elles ne sont qu'apparentes. C'est dans des quahtés diffe-

rentes, qu'il faut que se trouve une certaine supériorité nécessaire, pour fournir une raison particulière d'estime sans rivalité.

Une amitié parfaite peut résulter d'une liaison entre deux personnes distmguées dans des genres différents. L'amitié par cette raison, n'est jamais plus douce, plus sensible, plus durable qu'entre un homme et une femme. C'est dans une pareille liaison qu'on peut louer avec plaisir, admirer sans effort ; l'esprit, le caractère se renforceîit, s'adoucissent mutuellement. La sensibilité vient ranimer ce que la réflexion déssèhe. L'habitude de la déférence d'un côté, de l'autre une certaine réserve, mettent des bornes à la familiarité, préviennent la langueur qui naît d'un entier abandon, entretiennent le désir de plaire et d'intéresser. Enfin, dans l'amitié comme dans l'amour, on est heureux avec les femmes par ce que l'on a, et par ce que l'on n'a pas.

On peut écrire pour ou contre l'amitié.

attaquer ou défendre son existence avec plus ou moins d'éloquence; mais enfin il y a un point de vérité à saisir, et peut-être n'a-t-on pas encore envisagé la question sous son véritable aspect.

L'amitié est le résultat des dispositions d'un cœur sensible et d'une âme généreuse.

Il faut pour s'aimer, se plaire mutuellement et avoir un objet commun d'intérêt sans rivalité.

Dans les tems de trouble et de factions, on trouve mille exemples d'amitiés courageuses et durables, parce qu'un même intérêt anime les amis et confond en quelque sorte leurs personnes avec l'objet qui enflamme les imaginations.

On doit conclure de ces courtes réflexions que l'influence du Gouvernement est extrême sur nos sentimens et nos affections. Les institutions qui apprennent à sacrifier son

intérêt, à préférer à tout des objets qui n'agissent que sur les esprits, préparent les âmes sensibles à aimer, et comme dans un tel Gouvernement les âmes sont pures, et que les sens ne sont pas à chaque instant rassasiés et bientôt éteints, l'âme y conserve toute sa force.

Mais dans un siècle où l'intérêt personnel domine, où les jouissances physiques sont l'objet général des désirs, il y a peu ou point de véritables amitiés, comme il est rare qu'il y ait du véritable amour, du patriotisme, enfin qu'il règne dans les âmes un sentiment profond et durable.

Tout ce que j'ai dit contre l'amitié s'applique aux sentimens vains, légers et faux des tems modernes et du monde où je vis. Mais rhomme est-il capable d'une véritable amitié ? C'est ce qu'on ne peut nier, et ce qu'une connoissance approfondie du cœur de l'homme et de l'influence des Gouvernemens démontre invinciblement.

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