‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 26 sur 67 · DE NOS ACTIONS ET DE L'AMBITION · texte numérisé non relu

DE NOS ACTIONS ET DE L'AMBITION

L'Auteur ingénieux et célèbre du livre de ï Esprit a prétendu démontrer que la sensibilité physique et l'intérêt personnel étoientles principes déterminans de nos actions : il s'est efforcé de prouver que les plaisirs physiques (i) étoient le seul but que se proposoit

{i)«La conclusion de ce chapitre, dit l'Auteur, c'est que le désir des grandeurs est toujours l'effet de la crainte et de la douleur ou de l'amour des plaisirs des sens, auxquels se réduisent nécessairement tous les autres ».

De l'Esprit, tom. II, discours III.

« Mais che\ les peuples policés, c'est le désir vague du bonheur, désir qui se réduit toujours, comme je l'ai déjà prouvé, aux plaisirs des sens,

lyO CONSIDERATIONS

l'ambitieux au milieu des vastes projets qui semblent l'en éloigner. Les exemples suffiroient, sans le raisonnement, pour prouver la fausseté de ce système.

La vie humaine ressemble à celle de ces mendians paresseux, que l'on condamne en Hollande à pomper l'eau qui les gagne sans cesse. L'esprit et l'âme ont des besoins qui leur sont propres et qu'on cherche sans cesse à satisfaire. On court au spectacle pour éprouver des émotions ; on joue pour être agité par la crainte et l'espérance. La femme qui n'a pas la ressource des affaires, la femme dont les sens ont en général moins d'ardeur, est avide d'intrigues amoureuses, où les sens et le cœur n'ont souvent aucune part. Lorsqu'elle croit poursuivre le plaisir, c'est l'occupation, ce sont les succès de l'amour propre qu'elle cherche. Sans partager les dé-

qui le plus communéjnent inspire l'amour des grandeurs. Or, parmi ces plaisirs, je suis sans doute en droit de choisir celui des Femmes comme le plus pif et le plus puissant de tous ».

Tom. II, discours III.

sirs qu'elle inspire, elle en est ftattée, parce qu'elle y voit Texercicé de son pouvoir. Elle est plus occupée de la vivacité des sensations de son amant, qu'elle n'est empressée de jouir : en lui abandonnant ses charmes, en lui prodiguant ses faveurs, ce qui lui plaît souvent davantage est d'offrir des trésors à l'admiration.

Il est évident qu'il existe un besoin pressant dans rhomme vivant en société, d'être intéressé, qui n'a rien de commun avec les sensations. Uamour propre en est également indépendant, et n'est pas moins impérieux. L'ambition est un composé de ces deux élémens, et loin de présenter, rien de physique dans son objet, elle les contrarie souvent dans leurs jouissances. César aimoit les femmes, mais après la gloire, après le pouvoir (i).

(i) Un fait relatif à M. Helvetius sur l'origine de son sy^stème sur la sensibilité physique. Il étoit né avec un penchant très vif pour les femmes. Un jour dans sa jeunesse, il se trouva dans un jardin public, et il y remarqua un

L'homme est heureux ou malheureux par sa pensée, elle est pour Tesprit ce que l'amour est pour le corps. Un Géomètre éprouve un plaisir délicieux dans la solution d'un problème. Un Poète se livre aux transports de la joie, lorsque dans l'exaltation de sa verve il a déployé toutes les richesses de l'imagination. Source de plaisirs, principe de fécondité, la pensée étend et perpétue Texistence.

L'homme désire de vivre dans l'opinion.

Il est avide de distinctions qui imposent, qui préviennent en sa faveur. Il aime la domi-

homme qui était entouré, fêté par plusieurs femmes d^un esprit distingué. Il se sentit porté à envier le sort d^un hoinme qui semblait en apparence si heureux, qui attirait l'attention et les égards de feynmes charmantes. Il demanda qui il était : on lui répandit que c'était Maupertuis. Dès lors il forma le projet de se distinguer par les talens de l'esprit, pour être l'objet d'empressemens qui lui paraissaient si flatteurs, et qu'il imaginait pouvoir faire tourner au profit de son goût pour le plaisir. C'est d'après cette manière d'être affecté un instant, qu'il a établi un systèyne général, démenti par le raisonneinent et l'expérience tous les siècles.

nation, parce qu'il a une volonté et qu'il désire qu'elle soit accomplie. Madame de Maintenon offre un exemple frappant du prix infini que Ton met à Topinion d'autrui, de la passion qu'on a de se montrer supérieur aux autres. « L'envie de me faire un nom, dit-elle, étoit ma passion » : personne ne l'a portée si loin. « Cette ambition me faisoit souffrir le martyre par mille contraintes que je m'imposois ». Elle s'enferma avec une femme qui avoit la petite vérole, sans être sûre de l'avoir eue. « Un peu de pitié m'y porta d'abord, dit-elle, ensuite beaucoup d'envie de faire une chose qui ne fut jamais faite ». Lorsque l'émétique étoit proscrit par des arrêts, qu'on ne le donnoit qu'à la dernière extrémité, elle en prit sans nécessité et alla faire des visites. Elle vouloit qu'on dit : voyez cette jolie femme^ elle a le courage d'un homme. Il s'en faut bien que la passion qui dominoit Madame de Maintenon, qui maîtrisa tous ses autres goûts, et la fit parvenir au faîte des grandeurs, présente quelque chose de physique :

rame d'Alexandre étoit embrasée de la même passion. C'est par le même motif que l'un a fait la conquête de l'Asie, que l'autre a risqué sa beauté et sa vie.

Si l'on veut connoître les degrés par lesquels Thomme s'avance vers la corruption, il est facile de les déterminer d'une manière sensible. C'est dans les Républiques qu'il faut chercher ces gradations. On commence par aimer la vertu qui se suffit à ellemême ; ensuite on désire la gloire ; l'amour propre vient bientôt corrompre ce pur amour de la vertu : il ajoute au plaisir de bien faire celui de mieux faire que les autres. Il est une troisième époque, c'est celle où Ton recherche les grandeurs. C'est alors que naît l'ambition. Il n'est plus de vertu ; on n'est occupé que de s'élever audessus des autres. L'orgueil, l'amour propre, la vanité, dominent dans l'âme de l'ambitieux ; mais il y a quelque chose de grand dans ses projets^ qui impose aux hommes. Il est forcé d'avoir des talens supérieurs et

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de grandes qualités. Le goût des voluptés seroit un obstacle à ses desseins, s'il étoit dominant, et les plaisirs des sens ne peuvent être par conséquent le but qu'il se propose. Le dernier terme de corruption où l'homme parvient par ces degrés est l'amour des richesses. La vertu, la gloire, ne sont plus que de vains noms ; le ridicule est répandu sur ceux qui en conservent la plus foible mémoire. Les honneurs, les dignités, ne sont plus désirées que comme des moyens de fortune : les jouissances physiques deviennent le but universel. Alors tout se calcule d'après la valeur numéraire; les avantages d'une grande place sont fixés dans l'opinion d'après ses produits.

Que peut prétendre l'ambitieux, dirat-on, si l'homme comblé d'honneurs, revêtu de grands emplois, ne doit pas s'estimer davantage dans la plupart des Gouvernemens modernes ? On peut répondre premièrement, qu'il se fait illusion sur ses talens et que la flatterie s'empresse de

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raugmenter. Secondement, qu'il est intéressé, ému, averti vivement de son existence, et qu'il exerce sa volonté sans trouver de contradicteurs. Des objets intéressans captivent sans cesse son attention, et chassent loin de lui les langueurs de l'ennui. On lui prête une attention flatteuse, et la confiance que lui inspire l'attitude de déférence et de respect qui caractérise ceux qui l'approchent, lui donnent la jouissance de son esprit et tout le tems de se développer. L'ambitieux dans une telle situation est content de lui-même et des autres ; et la tendance des hommes à admirer ce qui est élevé, est telle, qu'on lui suppose toujours un certain mérite.

On dira peut-être que l'éclat des honneurs, le crédit, la faveur procureront à l'homme voluptueux des succès auprès des femmes inaccessibles à la corruption de l'argent. En admettant pour un instant que ce motif détermine un ambitieux, ce seroit un triomphe de Tamour propre qu'il auroit

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en vue : mais l'expérience apprend que le véritable ambitieux est plutôt libertin (i) que galant ; il aime mieux corrompre que séduire ; il ménage ainsi Temploi d'un temps précieux. S'il s'attache à des femmes, c'est à celles qui peuvent être utiles à ses vues, et favoriser sa passion dominante.

La femme est ambitieuse comme l'homme : elle aime plus que lui encore la domination. C'est elle qui a créé le moral de l'amour, parce qu'elle a senti que son empire cessoit au moment où les sens étoient satisfaits. Le jargon de la galanterie, la métaphysique du sentiment qui remplissent les entr'actes, les jouissances de l'amour-propre, tous ces accessoires qui étouffent le principal, sont de l'invention des femmes. Elles ont en quelque sorte fait l'homme à leur image, pour étendre leur empire : le délire de l'imagination a remplacé celui des sens.

(i) Il pourvoit répondre comme ce Ministre à qui un Roi demandait s'il faisoit l'amour : non Sire, dit-il, Je l'achète tout fait.

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En supposant même que le goût des plaisirs des sens fût égal dans les femmes, l'éclat, le pouvoir, les dignités, n'ajouteroient rien au moyen de le satisfaire. Une femme sensible ou voluptueuse désireroit plutôt descendre du trône que d'y monter, pour se livrer sans gêne à ses penchans.

Plusieurs penchans peuvent s'allier avec l'ambition ; mais si elle leur cède, c'est qu'elle est foible. Tous les hommes en renferment le germe, en manifestent des étincelles dans leur vie ; mais la paresse l'amortit (i), et le goût des plaisirs l'éteint.

La différence du genre d'ambition vient de celle du caractère. Dans l'un elle est audacieuse, entreprenante ; et dans l'autre oblique, patiente, artificieuse.

Il existe dans l'homme un besoin moral,

(i) // semble que le Diable ait 77iis la paresse sur la frontière de plusieurs vertus, dit un moraliste : oji peut répondre qu'elle est également sur celle de plusieurs vices.

pressant, énergique, plus ou moins impérieux. De même qu'il est des hommes d'une sensibilité extrême pour les plaisirs physiques, il en est aussi auxquels un amour propre, susceptible, délicat à l'excès, l'idée de l'ordre, de la vertu et de la gloire, composent un bonheur absolument moral. La sphère de leurs plaisirs, de leurs peines, est hors de l'empire des sens.

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