‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 29 sur 67 · DE LA BONNE COMPAGNIE · texte numérisé non relu

DE LA BONNE COMPAGNIE

Dans le siècle dernier, on se servoit de l'expression d'honnête homme, pour exprimer ce qu'on appelle aujourd'hui un homme de bonne compagnie. C'est dans les premières sphères qu'il faut chercher la réunion des circonstances, qui forment la bonne compagnie. Celui qui vit avec des personnes qui ont des mœurs, de l'esprit, et une existence honorable ne voit pas mauvaise compagnie, mais ne voit pas la bonne compagnie par excellence, celle qui donne le ton et forme une espèce d'Aristocratie. C'est dans ses cercles que Ton porte un jugement sans appel sur les gens en place, les ouvrages et les personnes, sur les

grands procès et les évènemens de tout genre. On y connoît la position et les relations des gens en crédit, on y est instruit des intrigues amoureuses, des motifs d'une rupture et du successeur qu'une femme a donné à son amant. Un aveugle enthousiasme y domine les esprits, une fausse chaleur enflamme les têtes. Les Auteurs protégés, vantés par la bonne compagnie, obtiennent des succès momentanés, désavoués souvent par le public, et des pensions qui les consolent de cette injustice. Ne cherchez pas le génie, l'esprit, un caractère marqué dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Ceux qui possèdent ces avantages et ces qualités y seroient impatiemment soufferts et s'y trouveroient déplacés. Les grands hommes n'ont jamais vécu dans les cercles de la bonne compagnie, ils y paroissent; mais les entraves dont elle accable l'homme supérieur l'en écartent, il vit en famille, avec sa maîtresse, avec des, amis particuHers ; il cherche la confiance et il n'a pas besoin des petits succès de la

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société, pour s'assurer de sa valeur. Quelques charlatans dominent dans la bonne compagnie, et le ridicule y exerce tout son empire. Il faut la voir^ y paroître, quand on veut tenir au monde, quand on sacrifie à la fortune ; on doit savoir alors se rendre maître de quelque intrigante qui dispose d'une troupe servile et moutonnière. Mais celui qui s'y complaît, qui s'honore d'y vivre, porte empreint le sceau de la médiocrité.

Une fois adopté dans une de ces sociétés qui donnent le ton, un homme peut choisir le caractère qui lui convient, être personnel, bizarre, léger, triste, colère, pédant ; s'il marque par quelque chose de singulier, on lui passera tout, jusqu'à l'impertinence, et les autres sociétés s'empresseront à l'envi d'applaudir à ses travers. La société admet toutes les prétentions, pourvu qu'elles soient étayées d'un nom ou d'une grande fortune, ou protégées par des personnes qui jouissent de ces avantages. Le torrent de la dissi-

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pation ne permet pas l'examen des titres, et il ne s'agit que d'oser souvent pour jouer le rôle qu'on veut dans le monde.

Un homme sans mérite, sans agrémens, est établi avantageusement dans le monde, il y prime, il y domine. Il n'est point de souper où il ne soit invité des premiers. On se plaint quand on ne l'a point vu : quelle est la raison de ce succès ? Il y a trente ans qu'une femme à la mode l'a prise en fantaisie, comme un chien, un perroquet. Sur sa parole, on lui a cru quelque valeur et il est resté en possession d'être recherché.

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