‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 30 sur 67 · DU BON TON ET DU RIDICULE · texte numérisé non relu

DU BON TON ET DU RIDICULE

Ce qu'on appelle le bon ton, est essentiel à la classe des gens médiocres, mais un homme d'un esprit supérieur ne peut s'asservir à ses Lois. Il faudroit sacrifier ses idées, ou les affoiblir. Le Dictionnaire du bon ton n'est pas assez étendu pour lui.

Il faut un certain esprit pour démêler finement le ridicule et l'exprimer d'une manière plaisante. Mais avec une grande supériorité d'esprit, on ne trouve plus rien de ridicule; les mœurs, les coutumes bizarres, les travers des hommes et des nations paroissent être dans la nature des choses, et ne frappent plus. On se blase sur ce qui paroît

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extraordinaire aux autres. On ne peut plus s'étonner: c'est ainsi qu'un homme fait n'est point affecté de ce qui surprend ou fait rire un enfant.

Le ridicule est inventé par les esprits frivoles. Il circonscrit les idées dans certaines limites, il assujettit à un certain jargon, établit des convenances qu'il faut aveuglément suivre. Il est l'ennemi de la naïveté, de la franchise, il s'exerce sur le mérite et la vertu. L'homme de génie, l'homme doué d'un grand talent peut, en être la victime ; mais l'homme d'esprit brave ses traits. Le ridicule ne permet pas d'avoir sa hauteur : il ne faut être ni au-dessus ni au-dessous de la mesure établie dans le monde. Le ridicule présente l'image de ce tiran de la fable^ qui faisoit coucher ses hôtes sur son lit, et coupoit, ou allongeoit les pieds de ceux qui se trouvoient plus grands ou plus petits.

Si la mode, si la faveur, si l'éclat d'une grande action, mettent un homme en spec-

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tacle, le ridicule s'évanouit. On loue, on exalte les actions, les paroles, la contenance qui auroient été Tobjet du ridicule. Il deviendroit du bon air de boiter, d'être louche, de parler grossièrement, si ces défauts étoient le partage d'un homme célèbre.

Le plus grand des malheurs est celui où vient se mêler le ridicule.

Il n'est qu'une légère cloison entre le sublime et le ridicule.

Quand un homme est célèbre, on devient juste par enthousiasme, on lui fait même un mérite d'ignorer le ton, les convenances ; on sent que cela est au-dessous de lui. Les hommes médiocres semblent dire : c'est bon pour nous de savoir toutes ces choses, mais celui-ci doit les ignorer.

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