DES RICHESSES
Un des avantages de la possession de l'argent, et le plus précieux, est de hâter en quelque sorte la marche du tems et d^accélérer les évènemens. Par le moyen de ce puissant agent, les distances s'abrègent, et les projets sont promptement exécutés. Les personnes qui peuvent concourir à nos vues s'empressent d'applanir les difficultés. Il semble que l'homme riche puisse tout faire venir en serres chaudes, il multiplie, il entasse les jouissances autour de lui : erreur fatale, étrange duperie, que celle d'arriver si promptement au but, quand la route qui nous y conduit, est agréable à parcourir ! Le chasseur qui rassembleroil dans sa basse-
SUR l'esprit et les mœurs igS
cour mille perdrix, auroit-il un grand plaisir ? privé de Témotion du désir, son corps et ses esprits resteroient engourdis, et il n'auroit point à s'applaudir de son adresse. C'est ainsi que la fortune traite les riches.
On raconte qu'un jour le Maître des Dieux, fatigué des plaintes de l'indigent qui répétoit sans cesse que les riches avoient tout, honneurs, puissances, plaisirs, se sentit touché : il voulut venir à son secours. C'est trop, dit-il, à la Fortune, que vous donniez les sceptres, les dignités, et que vous ayez encore à votre disposition le plaisir. Ah, dit-elle, si je ne procure pas le plaisir, ma puissance est anéantie, les dignités ne seront qu'un poids accablant, les honneurs qu'un éclatant embarras. Eh bien, dit Jupiter, je vous laisse le plaisir, mais dès que vous paroitrez, les désirs s'éteindront. L'équiUbre, ajouta-t-il, sera un peu rétabli par ce moyen. La Fortune crut que le Maître des Dieux, avoit ce jour-là trop bu de nectar. Quoi !
igÔ CONSIDÉRATIONS
dit-elle, il croit me faire tort, et il augmente ma puissance. A l'instant où mes favoris éprouveront des désirs, ils seront satisfaits. L'encens sera de plus en plus prodigué sur mes autels. L'expérience prouva combien la Fortune étoit aveugle.
SUR L ESPRIT ET LES MŒURS IQy