‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 4 sur 67 · DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT

;E mot vague d'esprit est la source d'une infinité d'erreurs. Si à l'exemple des Anglois on se servoit d'une expression moins générale, les idées seroient plus nettes, plus précises. Les Anglois disent qu'un homme a des parties. La réunion de traits bien proportionnés jointe au coloris constitue la beauté ; mais une figure peut plaire en présentant seulement quelques traits agréables.

Une emme sans être belle peut avoir des beautés.

Il en est de même de l'esprit. Il faudroit inventer des termes pour en désigner les diverses parties. Ce mot, ainsi que celui d'aimer n'a pas assez de nuances distinctives.

Je vais essayer de définir l'esprit, pour jBxer mes idées et m'entendre en quelque sorte moi-même.

Il me semble qu'on peut dire que l'esprit est la connoissancc des causes, des rapports et des effets. L'esprit de profondeur remonte aux causes ; celui d'étendue embrasse les rapports; celui de finesse consiste à, juger promptement des effets. C'est un tact particulier que ce dernier genre : il semble appartenir spécialement aux femmes, et c'est pourquoi peut-être chez les Germains on leur attribuoit quelque chose de prophétique et de divin.

SUR l'esprit et les mœurs $7

Hocke a donné une définition de l'esprit supérieure sans doute à la mienne. Il consiste, dit-il, à distinguer en quoi les objets qui diffèrent se ressemblent ; et le jugement, en quoi les objets qui se ressemblent diffèrent. Cette distinction jette un grand jour sur la nature de l'esprit et de la partie qu'on appelle jugement qui se trouve par là très bien établie et désignée. Mais il fliut en revenir à une notion plus simple. L'esprit, est l'aptitude à penser, est la pensée elle-même. Tout se borne pour l'intellectuel comme pour le ph3'sique à deux opérations : la conception et la production. L'homme qui pense le plus^ qui détermine le plus à penser, possède au plus haut degré le don de l'esprit. Combien d'auteurs examinés rigoureusement dans ce rapport perdroient de leur réputation. Il y a plus de pensée dans telle page de Montaigne^ de la Bruyère, de Montesquieu, que dans un Poëme tout entier.

On a comparé l'esprit à la vue, et rien

n'en peut donner une plus juste idée, en présenter une image plus sensible. Toutes ses opérations peuvent être assimilées à celle de l'œil qui semble être l'âme matérielle du corps. Appercevoir les objets, distinguer leurs formes et leur différence, juger de leur distance, voir nettement, promptement et loin, voilà les propriétés de l'esprit et des yeux. On a trouvé, sans s'en être rendu compte, ces rapports si justes qu'on use des mêmes expressions pour déterminer les qualités de l'esprit et celles de la vue. Sagacité, netteté, perspicacité, pénétration, finesse; obtus, hébété, stupide, aveuglement, sont des mots appliqués à l'un et à l'autre. Des yeux exercés sur certains objets y découvrent des nuances qui échappent aux yeux pénétrans qui n'ont pas la même habitude. C'est ainsi que l'œil d'un connoisseur en peinture, distingue promptement une copie d'avec un original ; l'homme de lettres, l'homme d'esprit saisit de même avec promptitude dans un ouvrage, ce qui tient au génie, au style d'un grand écrivain. Il démêle

SUR l'esprit et les mœurs 39

rapidement au simple énoncé d'une proposition des conséquences éloignées, dans un principe qui paroît isolé une foule d'applications, dans une idée simple, la sublimité, dans une idée brillante la fausseté et l'affectation.

Si l'esprit n'est autre chose que la pensée, s'il ne consiste qu'à bien voir, il faut pour en apprécier les qualités, assigner les degrés de son élévation, mesurer l'éloignement des objets, déterminer l'obscurité qui les environne et leur complication. Celui qui aura percé à travers la plus grande obscurité, qui aura aperçu clairement les objets à la plus grande distance, sera l'esprit supérieur.

Qui peut, d'après ce principe, refuser à Newton, au chancelier Bacon qui avait deviné ce que Newton a démontré, le premier rang parmi les intelligences supérieures de ce monde ? La découverte des lois de la nature exige certainement la plus grande étendue de génie, manifeste les plus sublimes con-

ceptions. La connoissance de l'homme, des ressorts qui le font agir, des moyens de le diriger, d'assujettir ses penchants, doit placer le philosophe, le législateur immédiatement après. Ce sont les Newtons du monde moral. Dans la même classe sera l'historien qui assigne les causes des révolutions des empires, les vices de leur constitution, qui trace au milieu des décombres de l'antiquité la marche de l'esprit humain. Les Poètes forment une classe à part; les uns n'ont que du talent, et d'autres à l'harmonie joignent la philosophie, le sentiment et la pensée. Rousseau dénué souvent de pensée et de philosophie, Rousseau qui parle si rarement à l'âme et à l'esprit^ remarquable seulement par l'harmonie de son style, pourroit n'être considéré que comme un Musicien.

En suivant le même principe, en examinant l'étendue de la faculté de penser, on doit distinguer les pensées selon qu'elles sont profondes et lumineuses. Il en résulte

SUR l'esprit et les mœurs 41

qu'il est de grandes différences dans le mérite qu'on doit accorder à des ouvrages de philosophie ou de morale. Il semble cependant qu'une fois rangé dans une classe, comme dans un rayon de bibliothèque, un Auteur, aux yeux de la plupart, soit égal à un autre. A force d'entendre citer ensemble Montaigne, la Bruyère, la Rochefoucauld, Duclos, on seroit tenté de croire que leur esprit est au même niveau. Duclos, tout ingénieux qu'il est dans ses définitions, quelle que soit la sagacité qu'il montre dans l'apperçu de quelques nuances, est bien au-dessous de Montaigne et de la Bruyère. La vue de Duclos est nette, juste, mais ne s'étend pas loin. Il connoit l'homme, mais celui de Paris, d'un certain monde, du moment où il écrit. Il n'a peint souvent qu'un être fugitif. L'horizon de ses idées est borné. Dans un autre pays, dans un autre siècle, l'homme de Duclos sera presque inconnu.

Cet auteur sera comme les Peintres dont on ne recherche les tableaux que parce qu'ils font connoître les habillements et les modes

de leur temps. Il étoit cependant cité il y a vingt ans à côté de Montesquieu, de Buffon, de Jean-Jacques-Rousseau. Il est facile de trouver la raison de ses succès. Le genre de son esprit qui étoit la précision, la justesse, la sagacité jusqu'à une certaine hauteur d'idées, lui donnoit un grand avantage dans la conversation. C'est de lui qu'on a dit le premier, quil avoit son esprit en argent comptant. Duclos saisissoit avec promptitude les objets qui étoient le plus à la portée de la société de son temps et qui l'intéressoient. Il devoit y produire le plus grand effet. Quand il a voulu s'élever, il a montré les bornes de ses talens. Le peintre de quelques Portraits a été au-dessous du médiocre, quand il a tenté d'être Peintre d'histoire. Duclos traçoit les mœurs, les ridicules, les vices, les fausses vertus des gens avec qui il soupoit, et il n'avoit pas soupe avec Louis XI.

Les hommes de génie ou d'un grand talent montrent rarement de l'esprit dans la

SUR l'esprit et les mœurs 43

conversation. Dès qu'ils sont hors de leur sphère, ils ne paroissent pas supérieurs aux autres, et Ton est embarrassé pour concilier la contradiction qui se trouve entre leurs ouvrages et leur conversation. Les gens éloquens doivent particulièrement éprouver ce désavantage : ils ont besoin d'un grand théâtre pour être animés, pour manifester leurs talens. L'Esprit se proportionne aux sujets, aux circonstances; mais le talent veut avoir tout son développement. A moins d'une réputation faite, on a de la peine à se faire écouter quand on parle de suite. Il n'y a que les traits rapides et brians qui fassent effet dans la conversation. Les choses fines même s'évanouissent, meurent dans un cercle, quand on n'est pas averti d'avance par la réputation. L'homme éloquent a besoin d'être excité, d'être ému : l'homme d'esprit est toujours maître de lui-même; sa lumière se distribue également ; elle jette du jour sur les objets sans éblouir : celle de Ihomme éloquent, de l'homme à talent est un torrent qui inonde une seule partie; il

faut qu'il soit en verve comme le Poëte. L'homme d'esprit sait toujours la marche qu'il suivra; il combine, il juge, il s'exprime avec vérité, finesse, agrément : l'éloquent s'abandonne, cède à une soudaine inspiration, et souvent il n'a pas l'idée des grands effets qu'il produira.

SUR l'esprit et les mœurs 45

Page 1