‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 5 sur 67 · DE L'INFLUENCE DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DE L'INFLUENCE DES PASSIONS

Les Passions en échauffant l'âme, donnent à l'esprit un élan qu'il n'a pas naturellement. C'est encore une source d'erreurs pour ceux qui jugent, parce que l'on ne peut pas concevoir ce que la passion prête de moyens, d'esprit, de sentiment à l'homme de sangfroid et alors réellement médiocre. C'est en songeant au pouvoir créateur des passions, qu'une femme à qui l'on témoignoit de la surprise de l'amant qu'elle avoit choisi, dit pour toute réponse : Vous a-t-il aimé ?

Lorsqu'on n'est susceptible de montrer une certaine étendue d'esprit qu'au moyen des passions stimulantes, on n'a pas essentiellement le don de l'esprit.

Il doit y avoir dans le siècle actuel beaucoup d'erreurs de jugement sur l'esprit, parce que la langue des gens d'esprit, celle des sciences, des arts, sont à la portée d'un plus grand nombre. Il est plus facile par conséquent d'en imposer. Ce n'est point être riche et magnifique que de s'habiller à la fripperie; mais on fait illusion au peuple.

Il est devenu facile d'écrire en tout genre. La propagation des lumières, la foule innombrable d'écrits, les journaux, les commentaires sur les grands Ecrivains, les extraits, les dissertations critiques ont formé un dictionnaire général d'idées, de résultats, de jugemens, où chacun peut trouver à s'assortir et puiser la matière d'un ouvrage, en changeant, décomposant, délayant. Sans esprit, on peut faire un livre sur l'administration, sur la morale, faire des vers, des couplets, des comédies. Tout le monde, en fait d'esprit, semble avoir en ce siècle le nécessaire, mais il a peu de grandes fortunes.

C'est par un effet de cette multiplication de lumières qu'un Ecrivain peut, sans avoir la plus légère teinture de géométrie, faire l'Eloge de Newton ou de Descartes, analiser leurs ouvrages : qu'un autre peut faire, sans aucune connoissance de l'art militaire, l'éloge de Turenne ou du Maréchal de Saxe, apprécier en quelque sorte leur mérite, et juger de leurs fautes.

Dans le siècle de Louis XIV, siècle des plus grands talents, Bernouilly seul eut fait l'éloge de Descartes, Puiségur ou Feuquières celui d'un Général. Bossuct, Fleschier, ont célébré Turenne et Condé, mais ils n'ont fait que saisir et tracer les traits principaux de leur caractère ; ils ne parlent point de leurs découvertes, de leurs talens en gens du métier. Il est facile d'écrire aujourd'hui sur la Peinture, l'Architecture, la Musique, sans avoir les premières notions de ces Arts.

Les talens tiennent plus aux circonstances qu'on ne croit, parce qu'elles déterminent

leur effort. Si Fénelon n'eût pas été précepteur du duc de Bourgogne, il n'auroit pas composé un ouvrage d'imagination et de sentiment, et c'est à cet ouvrage seul qu'il doit sa réputation. Une aventure ridicule a fourni à Piron le sujet si riche, si comique de la Métromanie : il étoit, sans cet événement, au rang des auteurs médiocres. Si Fontenelle étoit mort à quarante ans, connu seulement parles Lettres du Chevalier d'Her, par des églogues où règne l'affectation, et par des opéras, il ne seroit pas à côté de Dorât. Déterminé après diverses tentatives |

vers les objets propres à son génie, il est devenu une lumière de son siècle.

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