DE L'ESPRIT D'AFFAIRES
Il ne faut qu'une dose très médiocre d'esprit pour avoir des succès dans les affaires. On est borné à décider dans la plupart des places des questions mille fois décidées. On n'a besoin que d'une certaine activité nécessaire pour une prompte expédition, que d'embrasser des détails familiers par l'habitude, d'avoir présent à l'esprit le texte de quelques règlements, des formes prescrites, des usages qui ont force de loi. Les lumières, les secours, arrivent de toutes parts à l'homme en place, en raison surtout de son élévation. Les affaires sont à l'avance examinées, discutées. On ne les lui présente que tamisées en quelque sorte, éclaircies, mises
dans un tel jour, qu'à moins d'être stupide, la décision saute aux yeux. Un homme doué d'une médiocre intelligence, qui a quelque mémoire et de l'application, peut acquérir une grande réputation, surtout s'il a une physionomie imposante ou spirituelle. L'expérience nous apprend d'ailleurs que la plupart des succès sont dûs au caractère de l'homme en place, bien plus qu'à son génie. On confond l'un et l'autre, parce qu'il suffit, pour donner l'idée du mérite, d'atteindre au but qu'on se propose. L'importance de l'objet fait présumer aussi l'étendue des moyens ; on juge les acteurs par le théâtre sur lequel ils représentent. Par une suite de cette manière de juger, nous sommes portés à refuser les qualités de l'esprit à celui qui s'est trouvé au-dessous de son état et du rôle qui lui étoit assigné. En songeant à l'indolent et foible Gaston, on se rappelle bien rarement qu'il avoit beaucoup d'esprit et d'éloquence. Mais il faut distinguer pour l'élévation du génie, Ihomme d'Etat d'avec l'homme propre aux affaires. Dans Lous les siècles, le
SUR l'esprit et les mœurs 5i
premier sera toujours un homme supérieur et rare. La sphère de ses talens, de son génie, est immense, l'autre est étroite et circonscrite. L'un se détermine par les plus profondes méditations, souvent par des apperçus rapides qui tiennent de Finspiration : l'autre marche toujours dans un chemin frayé, et connoît uniquement le positif : il lui faut plus de mémoire que d'idées. Si l'on présente à l'homme d'affaires une question de morale, il se trouve déconcerté et sans guide ; et on le voit errant dans les ténèbres, on cache son incapacité sous l'apparence du dédain. La moraUté de l'homme est au contraire une source de lumières pour l'homme d'Etat, pour le génie politique, ainsi que pour le Philosophe.