DE L'ESPRIT DES GENS DU MONDE
La réputation des gens du monde qui se livrent au bel esprit est souvent très équivoque. Premièrement, tout s'apprend, et il est dans chaque siècle un degré de talent qui appartient à tous, au moyen d'un jeu d'application. Secondement le rang, la richesse assurent à l'avance un grand nombre de suffrages, le grand seigneur, l'homme riche, qui a le goût des lettres, n'a point de rivaux parmi ses égaux ; ils sont au contraire flattés de voir que dans leur ordre il se trouve des talens ; ils sont persuadés que s'ils se donnoient quelque peine, la plupart d'entre eux seroient distingués par leur esprit, comme ceux qui se sont voués à
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l'étude et aux lettres et qui en font leur état. Les Gens de lettres, de leur côté, voient sans envie des talens dont ils connoissent la médiocrité. Les vers du plus mince auteur suffisent pour faire une réputation à un homme distingué par sa naissance, ses emplois ou ses richesses.
Ce siècle doit être celui de la prétention et des petits talents, parce que l'on peut se composer facilement un esprit^ comme on se forme un cabinet de livres, ou d'histoire naturelle.
Les femmes ont encore plus de facilité pour se composer une réputation. Elles sont toujours maîtresses de la chambre, écoutées avec attention et intérêt. Elles peuvent à leur gré détourner la conversation, ou l'amener sur un sujet qui leur est familier, sur leur lecture du matin. Les hommes, loin d'être jaloux de leurs succès, les favorisent ; ils sont disposés à entendre finesse aux choses les plus simples qui leur échap-
pent, ils leur tiennent compte des connoissances les plus superficielles. Si vous ajoutez à cette facilité qu'ont les femmes d'exciter l'attention et l'intérêt, l'empire d'un souper, un nom, des richesses, du crédit, de la beauté ; une caillette peut être aisément mise au rang des La Fayette, des Sévigné. Sa réputation une fois établie, qui osera l'attaquer ? La Société entière se soulèveroit contre l'audacieux qui tenteroit de détruire un culte consacré déjà par une génération.
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