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DE LA CONVERSATION

L'Esprit de conversation n'induit pas moins en erreur, le nombre des idées qu'il comporte est circonscrit : il s'excerce sur les personnes plus que sur les choses. Il faut user de ménagement pour les personnes, et si l'on traitoit quelque sujet on ennuiroit. Il faut donc que l'homme du monde se fasse un art de parler sans rien dire. Le ton, la manière, la légèreté, sont ses succès : il lui est permis d'avoir de la finesse, jamais de profondeur. L'imagination paroit devoir être la quaUté de l'esprit qui doit faire réussir dans le monde, parce qu'elle multiplie les tournures, qu'elle offre des manières piquantes et variées d'exprimer les mêmes

choses. Un petit fonds d'idées suffit pour réussir dans le monde ; il est même nécessaire qu'il ne soit pas étendu ; les succès de l'hom^me du monde sont plutôt l'effet de ce qu'il n'a pas que de ce qu'il possède. J'ai vu des hommes que je croyois aimables et spirituels, parce qu'ils étoient recherchés ; j'ai demandé quel étoit leur mérite ? Ils sont sûrs dans la société, m'a-t-on répondu... Les murailles le sont encore davantage.

L'homme cité, fêté dans la société, ne doit pas s'enfler de présomption. S'il avoit plus d'esprit, s'il étoit doué d'une forte imagination, d'un caractère déterminé, il ne seroit pas ainsi accueilli.

Cet homme aimable, qui fait des histoires qu'il regarde comme son patrimoine, qu'il est seul en possession de raconter, qui connoît à fond les convenances et les usages, qui ridiculise si finement ceux qui y dérogent par mépris ou par ignorance, cet homme qui se croit supérieur, est insipide

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dans un tête à tête et se trouve réduit à une silencieuse impuissance dans la conversation des gens d'esprit, d'hommes instruits ; aussi les trouve-t-il des pédans ennuyeux, et suivant l'usage constant des sots, il les appelle des métaphysiciens.

Les hommes de génie ont rarement eu de l'avantage dans la conversation avant d'être annoncés : ils ne font effet que précédés de leur réputation. On trouve bon alors qu'ils sortent du cercle des idées communes, à cause de la rareté et pour dire qu'on les a entendus. L'amour-propre de ceux qui les écoutent est intéressé quelque temps à leur prêter une attention favorable : mais leur conversation seroit une nourriture trop forte, si elle étoit journalière.

Rien n'est si difficile que de juger de l'esprit et des talens. Il faut soi-même en avoir beaucoup, et les hommes du plus grand génie ne sont pas toujours ceux qui jugent le plus sûrement. On dit communément

qu'ils ont le talent de faire ressortir l'esprit de ceux qui paroissent en avoir le moins. En voici, je crois, la raison. Plus on est élevé, et moins on fait d'efforts pour l'être ;

plus on croit simple par conséquent et naturel que les autres soyent au même niveau. Lorsque Thomme médiocre répète un axiome, un résultat qui n'appartient qu'à sa mémoire, rhomme de génie est porté à croire qu'il a fait le chemin nécessaire pour parvenir à cette vérité : incapable de s'approprier les idées d'autrui, il croit facilement que les autres pensent par eux-mêmes. Qui sont donc ceux dont on ne peut récuser le jugement ? Le public seul, dira-t-on. C'est l'hydre à cent têtes : ce qui échappe à l'un frappe l'autre ; chacun envisage un côté, et le résultat du choc de diverses opinions forme un jugement sûr.

Il est un tribunal dont les jugemens sont plus prompts et aussi sûrs que celui du public : c'est celui des sots. Ils ont un tact qui approche de la divination pour connoître,

ou pour mieux dire sentir l'esprit. Le premier hommage que reçoit l'homme supérieur est la haine des sots : ils s'empressent de prononcer un rigoureux ostracisme contre ceux que leurs talens, leur esprit élèvent au-dessus d'eux. Leurs foibles yeux font connoître la lumière au tourment qu'ils éprouvent. Ces sots sont plus promptement avertis par leur crainte que les autres par leur discernement. Admirons à cet égard la providence qui porte à écarter par instinct ce qui peut nuire et offusquer. La République des sots, à l'exemple d'un ancien, conseille toujours d'abattre les têtes des arbrisseaux et des fleurs qui surpassent la hauteur commune. Les sots doivent triompher ; ils se tiennent, ils font corps, ils ont une langue qui leur est propre. « C'est un homme dangereux, extraordinaire, un homme à systèmes, un métaphysicien, un fol ». Voilà les mots consacrés par les sots pour désigner un homme supérieur.

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