SCIENCE ECCLÉSIASTIQUE
Du moment où le Seigneur a institué un sacerdoce, il lui a intimé un précepte éternel de posséder la science, de savoir distinguer le saint et le profane, de discerner ce qui est souillé de ce qui est pur, et d'instruire son peuple de tous les points de la loi'. Peuple, disait-il aux enfans d'Israël, interrogez mes prêtres sur ma loi *. Et vous, prêtres, que vos lèvres soient dépositaires
» Praeceptum sempiternum est in generationes vestras, ul liabcatis scicnliam disccrnendi inter sanctum et piofanuin, inter poUutum et muadum : doceatisque fUios Israël oiiinia légitima mea. Lci'it. X, g, 10, II.
• Iliec dicit Doinimis cxercituum : Interroga saccrdoles Icgcin, diccns. -^Jj^ii- n, 12.
de la science. C'est de votre Louclie qu'on viendra recevoir ma loi, parce que vous êtes les envoyés du Dieu des armées'. Du sacerdoce lévitique, cette obligation a passé tout entière dans celui de Jésus-Christ ; elle y est même devenue plus stricte encore et plus imposante, soit à raison de la plus haute dignité du nouveau ministère, soit par la sainteté et la perfection plus éminentes de la loi chrétienne. C'est aux Apôtres et à toute la 'suite de leur ministère qu'il est donné, et par conséquent ordonné , de connaître le mystère du royaume de Dieu". S. Paul rapelle souvent cet indispensable devoir au disciple qu'il avait établi évêque d'Ephèse ' ; et fai-
' Multos avertit ab iniquitate. Labia enim sacerdolis custodient scientiam, et legem lequireût ex ore ejus : quia angélus Doraini exercituum est. Malach. ii, 6, 7.
* Vobis datum est nosse mysterium regui Dei. Luc. viir, 10.
3 Attende lectioni, exhortalioni, et doctrinœ. / Timoth. IV, i3.
Attende tibi, et doctrinse.: insta in illis. Hoc enim faciens, et teipsum salvum faciès, et eos qui te audiunt. Ibid. 16.
Tu vero permane in ils quœ didicistl, et crédita sunt tibi; sciens a quo didiceris. Et quia ab infan-
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sant aux Corintliiens rénumération des divers ministères ecclésiastiques, il dit qu'il y a des pasteurs et docteurs'. Il joint ensemble ces deux qualités, pour monti'er leur intime connexion, leur inséparable association, leur essentielle union. De là, dans tout le cours des siècles chrétiens, nous voyons une suite continuelle de canons des conciles, d'ordonnances des évèqueS;, de décisions de tous les docteurs, qui enjoignent aux ecclésiastiques de se remplir de la science. Conientons-nous dt^ citer le célèbre concile d'Aix-la-Chapelle. Comparant ensemble la sainteté de la vie et la science, il dit que le docteur ecclésiastique doit briller par l'une comme par l'autre; car la science sans piété fait Tar- OL,^int, et la piété sans science rend initile ". En effet, ces deux qualités sont éga-
lia sacras liueras nosti quœ te possunt iustruere ul siilutem, {)ci' fidcni quœ est in Christo Jesu. // I iinolh. III, i4, i5.
' \l\. ipsc dédit quosdam quidcm apostolos.... iliiis autem paslores et doctorcs. Ephes. iv, ii.
' Tam doclriua quaii?. vila claiorc dcbct ccclclasticiis doclor. Nain doclrina sine vila arrogancm rcddit : vita sine doclrina inutiloni Jacil. Conr. "Iqnisgranense an. 836, caii. 2.
lement nécessaires, mais il y a cette diflerence : le défaut de piété est plus criminel sans doute ', le défaut de science est plus irréparable. Avec la grâce de Dieu on peut assez promptement changer de mœurs ; mais pour acquérir la doctrine dont on est dépourvu, il faut un long-temps et de grands efforts.
Il n'y a pas d'état dans la vie qui n'impose des devoirs, qui ne donne des fonctions à remplir. Il n'y a pas de devoir, pas de fonction qui n'exige des connaissances pour s'en acquitter dignement. Le sens naturel et l'expérience sont utiles sans doute, mais insuffisans : ils appliquent les connaissances, mais ne les suppléent pas. Faute de la science propre à son état, le magistrat commet des injustices > le guerrier se fait battre , le médecin fait périr ses malades, le" négociant se ruine. N'y aurait-il donc que l'état ecclésiastique, l'art des arts, ainsi que Tappelle S, Grégoire, qui fût excepté de la loi commune? N'y auraitil que le ministère le plus important qui existe parmi les hommes, auquel touteL sience fût inutile? N'est-ce pas aucontrairel l'état dont les fonctions et les occupalionsi
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sont les plus multipliées, les plus variées, qui exige les connaissances les plus étendues et les plus profondes ?
L'objet du sacerdoce, le but de son institution, est de conserver, de perpétuer, de propager, de défendre la religion. Il est le rempart de sa doctrine contre les erreurs qui l'attaquent, le gardien de sa morale contre les maximes corrompues qui l'altèrent'. Comment le prêtre conservera-t-il ce double dépôt si précieux, ne le connaissant pas ^ ? Comment maintiendrat-il l'intégrité des vérités saintes, la pureté des règles sacrées, s'il les ignore? Comment instruira-t-il, celui qui n'est pas instruit? On ne peut donner que ce qu'on possède. Il faut avoir amassé en secret, avant de débiter en public ; il faut s'être rempli de ce qu'on doit répandre •, il faut être source pour devenir Heuve^.
' Ampicctentem eum, qui secunduin doctriuam est, fidelcin sennoncin : ut poteiis sil exhortari in doctrina saua, et eos quicoutradicuntarguere, Tit.
* Bonum depositniii cuslodi. / Timotli. i, it\.
3 Bibe aq\iani decistrrna tua elIliuMilc putei lui. Dcrivcntur l'oiilos tui foras, cl iu ])lalcis aquas Uias divide. Prov. v, i5, lO.
25o CONSIDÉRATIONS
Qu'est-ce donc qu'un prêtre ignorant?
L'objet Ju mépris et de la dérision publique. Quelle considération peuvent avoir les peuples pour un pasteur qu'ils voient aussi peu instruit qu'eux? quelle confiance peuvent-ils prendre dans des avis sans lumière, dans des décisions sans principes, dans des exhortations sans solidité ? Voiton l'aveugle, pour être conduit, se confier à un autre aveugle ' ?
Qu'est-ce qu'un prêtre ignorant? Le témoin passif, le fauteur, le principe de tous les désordres de sa paroisse. Dans la chaire impuissant à instruire, dans le tribunal incapable de diriger, il ne peut ni prévenir les péchés par l'enseignement, ni les réparer par la pénitence. Les malheui^eux peuples, faute de connaissance, tombent dans le vice sans scrupule; faute de correction, ils y persévèrent avec sécurité *. Il les laisse s'endormir du sommeil de la mort, et ne sait pas les en réveiller. Il est l'inbUa-
' Caecus autem si cseco ducatum praestet , ambo in foveam cadimt. Matth. xv, i^.
"■ Non est scientia Dei in terra. Maledictuni, et niendaciuni, et homicidium, el furtum, et adulterinm inundaverunt. Usée, iv, i, 2.
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menl dont se sert le démon pour retenir dans son filet les âmes, par les moyens mêmes qui devraient les en délivrer.
Qu'est-ce enfin qu'un prêtre ignorant?
Le fléau de l'Kglise entière. Qui peut calculer la propagation de désordres qu'a fait naître, et que favorise son enseignement, ou nul, ou vicieux ? Peut-on connaître jusqu'où circuleront des erreurs qu'il ne réprime pas, des vices qu'il ne corrige pas ? Si dans le seizième siècle l'hérésie fit de si rapides progrès, infecta une grande partie de l'Europe, arracha à la foi de Jésus-Christ un grand nombre de ses églises, ce fut à l'ignorance où croupissait le clergé qu'elle dut ses déplorables succès. La digue qui devait la contenir se trouvant faible et impuissante, cette terrible inondation étendit sans obstacles ses ravages de tous côtes : elle entraîna même dans son cours funeste beaucoup de ces pierres sacrées, qui avaient été posées pour l'arrêter, et qui, manquant de soutien, cédèrent sans résistance à son effort.
Ils sont donc bien coupables, et devant Dieu et devant les hommes, ces prétendus docteurs de la loi, qui, chargés par le
Seigneur de porter la clef de la science, non-seulement ne sont pas entrés dans ce sanctuaire, mais en ont même fermé la porte aux autres'. Selon Isaïe, ils se sont tous égarés dans leurs voies, ces pasteurs qui ignorent l'intelligence : ce sont des sentinelles aveugles, des chiens muets qui ne savent pas aboyer". Jérémie déclare pi'évaricateurs les prêtres qui, dépositaii-es de la loi sainte, ignorent le Seigneur, et ne savent pas où on le trouve^. L'ignorance, reprébensible dans le simple fidèle, est bien plus criminelle dans le prêtre ; et à raison du principe, puisqu'il lui est positivement enjoint d'être savant ; et par ses eflfets, qui sont parmi le peuple à ses soins confié la privation de toute connaissance, la perte de toute vertu, l'accumulation de
' Vae vobis legisperitis, quia tulistis clavem se ientiae, ipsi non introistis, et eos qui introibaut prohil)uistis! Luc. xi, 52.
^ Speculatores cseci omnes, neseierunt universi : canes muli non valentes latrare... Ipsi pastores ignoraverunt intelligentiain : omnes in viamsuam declinaverunt. Is. lvi, lo, ii.
3 Sacerdotes non dixerunt : Ubi est Dominus? et tenentes legem neseierunt me, et pastores praevaricati sunt in me. Jerem. ii, 8.
SUR l'état ecclésiastique. 253 tout désordre ; avec la ruine temporelle et éternelle qui en est la suite. Le laïque peut cependant encore quelquefois trouver dans son ignorance une excuse à ses fautes, et en rejeter le blâme sur son pasteur, qui, ou faute d'instruction l'a laissé s'égarer, ou par un faux enseignement Ta luimême égaré. Mais le pasteur, quelle excuse pourra-t-il donner de sa criminelle ignorance? Ce qui peut faire la justification de l'un aggrave le tort et la punition de l'autre. Mon peuple s'est tu, dit le Seigneur, parce qu'il n'a pas eu la science. Et toi, qui as repoussé loin de lui la science, je te repousserai loin de moi, pour que tu n'exerces plus mou sacerdoce'. En vain le ministre de la loi sainte aura-t-il été pieux, chaste, sobre, humble, charitable; toutes les vertus dont il aura été doué ne lui seront d'aucune utilité, s'il n'a pas eu la science nécessaire à son état. Son ignorance le suivra au tribunal suprême, et l'y fera
' Conticuit populus meus, co qnod non habuerit scientiani : quia lu scicutiain repulisli, rcpcUam te, ne sacerdolio Iiiugaris niilil. Osce, iv, G.
a54 CONSIDÉRATIONS
condamner ' . L'arrêt est général, et positif : celui qui ignore sera ignoré \ Ce n'est pas seulement le serviteur infidèle, c'est le serviteur inutile que Jésus-Christ ordonne de jeter dans les ténèbres extérieures, où sont les gémissemens et giîncemens de dents '. Ce n'est pas Tarbre mort ou qui porte de mauvais fruits, qu'il faut couper et jeter au feu ; c'est celui qui n'en porte pas de bons '^ . Le magistrat qui aura rendu un arrêt inique sera-t-il justifié devant la partie injustement condamnée, devant son souverain, devant Dieu, parce qu'il n'aura pas connu la loi d'après laquelle il devait juger? Son ignorance ne sera-t-elle pas au contraire un tort de plus, un nouveau titre à sa condamnation ?
Puisque la science est nécessaire aux ecclésiastiques, l'étude leur est indispensable.
' Nempe, etsi ignoravi, mecum erit ignorantia mea. Job, xix, 4-
^ Si quis ignorât, ignorabitur. / Cor. xiv, 38.
^ Et inutilein servum ejicite in tenebras exteviores : illicerit fletus, et stridor dentiusi. Matth. XXV, 3o.
* Omnis arbor quae non facit fructum bonum excidetur, et in ignem mittetur. Matlh. vu. 19.
SUR l'état ecclésiastique. 255 On ne sait que ce qu'on a appris ; on n'apprend qu'en étudiant. Les vérités saintes ne se devinent pas. Le ministère sacré exigeant impérieusement des connaissances très-étendues, très -variées, quelquefois très-abstraites, commande plus que tout autre état une étude profonde et constamment soutenue. Dans toute science, si on n'avance pas on recule : on perd quand on n'acquiert pas ; on oublie quand on ne continue pas d'apprendre. Le cliamp naturellement le plus fertile cesse de l'être si on cesse de le cultiver : il se couvre de ronces et d'éj)ines; sa fécondité même lui en fait produire une plus grande abondance. Ministres du Seigneur, la science étant une de vos qualités les plus essentielles, l'étude est évidemment un de vos premiers devoirs. Et que d'avantages n'en retirez- vous pas pour vous-mêmes ! que d'inconveiiiens l'oisiveté ne nous apportet-elle pas ! L'application, qui suppose déjà un esprit solide, le rend plus solide encore. Elle en étend les bornes : elle en accroît les forces. L'habitude de la réllexion augmente sa justesse : l'usage de la méditalion multiplie ses idées. Avec les connais-
sances, toutes les facultés spirituelles s'agrandissent et se développent. Le prêtre inoccupé , n'appi'ofondissant rien , reste toujours superficiel. Il pourra avoir quelques idées légères et brillantes ; mais, n'ayant pas l'usage de les rapprocher, il ne s'èlevera jamais à la hauteur du raisonnement. Son esprit, ne recevant pas de nourriture, dépérira de jour en jour. Sa légèreté, son inconstance iront sans cesse en croissant : et il parviendra à la vieillesse , étant encore dans l'enfance. Voyez la considération que s'attire l'ecclésiastique studieux : on le respecte d'autant plus qu'on le volt plus rarement. La retraite où le retiennent ses utiles travaux est elle-même une grande édification : et quand il en ressort, c'est avec l'air grave, digne et recueilli qu'il y a puisé, qu'il se présente aux regards du monde. Suivez d'un autre côté l'ecclésiastique oisif : voyez-le sans cesse se répandre dans les sociétés les moins régulières, où il va chercher la dissipation qu'il y apporte, traînant et communiquant partout l'ennui qui le chasse de sa maison , et se rendant aussi à charge aux autres qu'il l'est à lui-même. En s'appliquant à
suK l'état ecclésiastique. 20^ l'étude, l'ecclésiastique laborieux s'y attache ; elle lui devient de plus en plus facile et agréable : elle finit par lui être un besoin. Le prêtre inappliqué contracte de plus en plus le dégoût et l'incapacité de l'application : elle finit par lui devenir insupportable et impraticable. Voulez-vous aimer l'élude? étudiez. L'étude est utile à l'ecclésiastique, non-seulement pour étendre ses connaissances et développer ses talens , mais aussi pour former, accroître, et fortifier ses vertus. Il y puise de nouveaux principes, y découvre de nouveaux motifs, y acquiert de nouveaux moyens, en reçoit de nouveaux encouragemens pour sa bonne conduite. L'oisiveté an contraire, mère du vice', l'engendre et le nourrit dans le sein du ministre qui en est infecté*. Comment, en ciïet, le prêtre désœuvré pourra-t-il se maintenir dans l'extrême pureté qu'exige sa profession?
Vide de pensées solides et religieuses, son esprit se remplira facilement d'idées im-
' IVIultain eniin maliliam Jocuit otiositas. Z^cc//.