I.VI, II
3 1 6 CONSIDÉ E A TIONS
trouvez dans l'indigence, Jésus-Christ vous instruit à ne pas vous en affliger. Tl vous présente la plus puissante des consolations. Heureux, vous dit-il, ceux qui possèdent l'esprit de pauvreté ! c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux '. Tous les fidèles doivent l'entendre cette maxime essentielle, pour y conformer leur conduite.
Combien plus strictement sont tenus de l'observer, ceux qui sont chargés de la publier! L'avaiùce est, selon l'Apôtre, le service des idoles". Le ministre du vrai Dieu n'est- il pas plus criminel qu'un autre, quand il s'y livre? L'amour de la richesse, c'est le même Apôtre qui le dit à son disciple, l'évêque d'Ephèse, est l'occasion de beaucoup de tentations, le germe d'une multitude de désirs inutiles et pernicieux, la cause féconde de la mort et de la perdition, la racine de tous les maux, l'origine de grandes erreurs, le piùacipe de vives
' Beati pauperes spiritu : quoniam ipsorum est regnum ccelorum, Matth. v, 3.
'■ Avarus, quod est idolorum servitus. Ephes.
Avaritiam, quœ est simulacrorum serviîiis. Coloss. m, 5.
SUR l'état ecclésiastique. Siy Jouleui'S. Mais vous, ô homme de Dieu, lui ajoute-t-il, et d'après lui nous le répétons à tous ceux qui sont consacrés au même ministère ; vous tous, ô hommes de Dieu, fuyez ce vice si dangereux ' ; si dangereux dans son origine, si dangereux à raison de son progrès, si dangereux par sa perpétuité.
Dans son origine, la passion de la richesse n'est d'abord qu'une semence imperceptible qui s'insinue dans le cœur, s'y enracine, y prend avec le temps de dangereux accroissemens, et produit des fruits empoisonnés. Dans son commencement ce n'est qu'une idée si petite, qu'elle se laisse à peine apercevoir. Elle semble même légitime. On la justifie facilement, et aux autres, et à soi-même, sous le titi'c raisonnable et spécieux d'une prudente écono- T1M(;. Avec quelle attention il faut veiller
' Qui volunl diviles ficri, inriJunt in tcntatiojic 111, et in laqucuin diaboli, et desidcria mulla in-
iiilia, et nociva, quœ mcrgiiul Iioniines in interitiiiii et pcrdilioncm. Radix cniin omnium maloruni csl (,u|)iditas : quani quidam appclentes, crrave- . nul a fidc, et inscrucrunt se dulorihus multis. Tu
iiiUm, O homo Dci, hœc luge. / Tinwtli. vi, 9,
3*l8 CONSIDÉRATIONS
sur nos cœurs, pour l'arrêter à ce premier pas ! Reçu dans notre sein, le serpent ne tardera pas à y ci'oître et à le dévorer.
Dans son progrès ramour de l'argent ne connaît ni obstacle ni borne. 11 n'y a pas de bassesse à laquelle il ne descende ; pas de dégoût qu'il ne dévore ; pas de bienséance qu'il ne foule aux pieds ; pas de dureté qu'il ne fasse supporter ; pas de fraude qu'il ne se permette ; pas d'injustice dont il ne se rende coupable. Comme ses désirs n'ont pas de limite, ses iniquités n'ont pas de mesure. Pour l'homme avide, tout est vénal, tout jusqu'à son âme '. L'Esprit saint compare son inépuisable insatiabilité à l'enfer, qui engloutit sans cesse et ne se remplit jamais*.
Dans sa perpétuité, ce dangereux attachement ne s'arrête jamais : semblable aux bêtes féroces qui, ayant une fois goûté le sang, ne peuvent plus s'empêcher de le poursuivre. Les autres passions s'amortis-
' Nihil est iuiquius quam amare pecuniam : hic enini et animam suam venalem habet. Eccli. x, i o.
* Infernus et perditio nunquam iraplenlur ; simi liter et oculi hominum insatiabiles. Prov. xxvir,
SUR l'état ecclésiastique. 3i9 sent pax* l'âge ; elles s'usent avec les sens qui les alimentent. Quand l'amour de l'argent a atteint un homme, il le suit, s'accroissant toujours, jusqu'à la décrépitude. On s'attache d'autant plus à ce bien frivole, qu'on est plus près de le perdre. Cette passion obstinée se fortifie de raffaiblissement même de son sujet. Elle se réchauffe sous les glaces de la vieillesse. C'est un feu qui devient plus actif à mesure que son aliment se dessèche et dépérit.
Et ce qui rend ce vice honteux plus déplorable encore, c'est qu'il ne i-especte pas même l'enceinte sacrée du sanctuaire. Il se glisse sous les barrières que lui opposent les saintes lois de l'Eglise, et va, jusqu'au pied de l'autel , infecter ceux qui le desservent. Dès les temps de l'ancienne loi l'insatiable avidité des pasteurs était un des maux que les Prophètes déploraient le plus amèrement '. Et n'osa-t-elle pas même pénétrer dansla compagnie de Jésus-Christ':' n'eut-elle ])as l'audace d'aller jusque sous
' El canes inipudcntissiini ncscionmt salurilalein ; ij)si pasiorcs Igiioravcruiit inlclligciitiain : oinncs iii viain suaiu docliuavcrum, uuusquisquc ad avaritiaui suain. [s. lvi, i i .
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ses yeux corrompre le cœur d'un de ses Apôtres ; et la force de faire commettre le plus abominable des crimes à celui que le divin Sauveur venait d'honorer du sacerdoce. Ne soyons donc pas étonnés, mais gémissons douloureusement de voir ce vice, l'un des plus monstrueux dans des personnages consacrés à Dieu, être cependant parmi eux un des plus communs ; et ce qui est un opprobre dans de simples fidèles, être devenu comme une malédiction attachée à la tribu sainte. O contradiction honteuse et lamentable entre les discours et les actions, entre les fonctions du ministère et la conduite du ministre ! Des hommes qui dans la chaire de vérité tonnent contre l'amour des richesses, sont eux-mêmes dévorés de la plus ardente passion des richesses! La même bouche qui vient d'exhorter à ne pas amasser des trésors sur la terre, sollicite, stipule, exige de quoi en accumuler. Celui que le peuple a entendu publiant la maxime sacrée qu'il est impossible de servir Dieu et l'argent, il le voit, le moment d'après, se partager entre l'un et l'autre, et passer des œuvres de la piété aux négociations de l'avarice.
SUR l'état ecclésiastique. 32 1
Si à raison de la haute sainteté' à laquelle Jésus- Christ nous appelle, il nous disait comme au jeune homme de l'Evangile :
Veux-tu atteindre la perfection que réclame ton ministère ? Vends tout ce que tu possèdes et va le distribuer aux pauvres '; ce ne serait assurément pas un précepte exagéré. Notre devoir serait de nous y soumettre, ti'op heureux d'acquérir à un prix aussi léger la perfection de notre état. Mais ce Maître indulgent ne nous impose pas un tel sacrifice. Ce n'est pas le renoncement aux biens terrestres, c'est le détachement qu'il nous commande. Ce n'est pas la pauvreté absolue qu'il nous prescrit, c'est l'esprit de pauvreté qu'il nous inspire. Telle est , entre les biens spirituels et les biens temporels l'opposition formelle ; nous ne pouvons les chérir tous en même temps ; le dégoût des uns est toujours dans la même proportion que le goût pour les autres; nous méprisons ceux-là autant que nous estimons ceux-ci, et l'ardeur d'acquérir
'Alt illi Jcsiis : Si vis pcrfccliis esse, vade, vende qiice hal)us. et dn [.aiipcribus. JMuUli. xix,
les premiers nous fait dédai^er de posséder les seconds. Distributeurs des trésors célestes, chargés d'élever vers eux les pensées du peuple, de lui en donner l'amour, de lui en inspirer le désir, de lui en procurer la jouissance , nous ravalerons - nous nous-mêmes à la vile passion des trésors de la terre? chérirons-nous C2 que nous devons faii'e haïr? rechercherons-nous avidement ce que nous devons faire négliger ? ferons-nous naître dans les cœurs par nos exemples un amour que nous devons en bannir par nos exhortations ? Et où nous conduirait donc cette ai'deur, quand nous serions parvenus à la satisfaire ? Moins nous serons chargés des biens de la terre, plus nous serons libres de courir vers ceux du ciel. Moins il nous en aura été accordé, moins il nous sera redemandé. Une plus ample possession impose des devoirs plus étendus, soumet à une responsabilité plus onéreuse. Songeons au compte que nous aurons à rendre de ces richesses^ui nous auront été non données, mais confiées, et que la Providence nous aura départies pour être placées à intérêt, non pas sur la tei're
SUR l'état ecclésiastique. 323 mais dans le ciel , où avec notre cœur doit être notre trésor ' .
Cet esprit de pauvreté qui doit nous pénétrer, nous animer, nous régler, nous diriger, nous sanctifier, se manifeste en nous par deux sortes d'actes, les uns intérieurs, les autres extérieurs. Les premiers consistent spécialement à respecter, à honorer, à priser la pauvreté , à ne pas désirer les biens dont on est privé, à ne pas estimer ceux dont on jouit. Les seconds sont principalement de ne pas courir après les richesses; de s'en servir si on les possède, comme ne s'en servant pas ; de savoir se priver volontairement de beaucoup des douceurs qu'elles procurent ; de faire passer dans le sein de Dieu par les mains des pauvres tout ce qui excède les besoins. Contentons-nous , dit l'Apôtre à Timothée, d'avoir la nourriture et le vêtement. En entrant dans le monde nous n'y apporlà-
• Nolitc thcsaurizarc vobis thcsaviros iii terra, uhi aTiigo et tiiiea dciiiolitur, et ul)i lures efibdiunt et l'urantiir. Thosaurizatc autein vobis thesauros in cœlo, uhi iicque œiugo ncqnc tinea deluoliliir, et uhi Turcs non cflodiunt oec l'urantur. IJbi cniui est thésaurus luus, ihi est et cor tuuin. Matlh. Yi, 19, -20, ai.
mes rien , à notre sortie nous n e pourrons en rien emporter ' . C'est en vivant selon (■es principes, c'est en sachant ainsi réprimer nos affections, borner nos désirs, arrêter nos poursuites, que nous posséderons cette vertu sacerdotale ; qu^au milieu même des ricliesses nous conserverons l'esprit de pauvreté ; que nous nous rendrons semblables au Pi'ince des pasteurs, au divin Modèle, que ses ministres ne doivent jamais perdre de vue, pour marcher constamment sur ses traces, et pour lui ressembler autant que la faiblesse humaine le permet. Considérez l'état dans lequel cet Auteur de notre ministère a coulé les jours de sa vie mortelle. Né dans une vile étable, élevé dans la maison d'un pauvre artisan, il a passé tout le temps de sa carrière évangélique dans des privations de tout genre. Sans le secours de quelques femmes pieuses qui pourvoyaient à sa subsistance, il aurait coalinuellement manqué du plus absolu nécessaire. Les renards, disait-il, ont des ta-
* Nihil enim iutullmus in liunc mundum : haut! dubium quod nec aufene quid possumus. Habentes autem alimenta, et quibus tegamur, his conteati simiis. / Timoth. \i, 7, 8.
SUR l'état ecclésiastique. 325 nières, les oiseaux ont des nids, et le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tète '. Le Créateur, le Dominateur suprême de tout ce qui existe, le Maître absolu, le seul vrai Propriétaire de tous les trésors de l'univers , se tient dans la pauvreté. Et quel est donc le motif qui l'engage à s'y soumettre? Son Apôtre nous l'apprend, c'est pour nous enrichir de son indigence *. Il nous enseigne, par son dénûment volontaire de toutes les richesses de la terre, à nous en passer pour acquérir les richesses du ciel. Et nous, qu'il a substitués à son ministère, nous qu'il a chargés de continuer l'œuvre qu'il était venu faire parmi les hommes, nous ambitionnerions ce qu'il a dédaigné ; et nous souillerions des fonctions qui nous sont communes avec lui , par un vil esprit d'intérêt, qu'il a proscrit par son exemple comme par ses préceptes? Si, trouvant ce Modèle trop élevé au-dessus de nous pour
' Vulpcs fovcas liabent, et volucres cœli nidos ; fiilius aulciii hominis non habet ubi capul rcclinet. Mattfi. vm, 20.
*Sciliseniin graliam Doinini nostri JcsuChrisli, quoniam proptcr vos cgonus £aclus esl,cuin csset dives, ut illius inopia vos divitcs cssetis. // Cor. vin, 9.
que notre faiblesse puisse y altelndre, nous en désirons d'autres plus voisins de nous, absolument semblables à nous, jetons les yeux sur les saints personnages, soit de notre état, soit même des conditions séculières, qui nous ont précédés dans la voie du ciel. Ce n'est que par l'esprit de pauvreté qu'ils y sont parvenus. Les uns, placés dans l'état d'indigence, se sont sauvés en n'aspirant pas à en sortir. Les autres, nés dans l'opulence, s'en sont fait par leur détachement un moyen de sanctification. Leur pauvreté au sein de l'abondance a été un de leurs principaux titres à la récompense éternelle.
Cette vertu de pauvreté est tellement propre à notre état, que nous l'avons professée hautement, lorsque nous y avons été admis. Sous la main du pontife qui nous initiait à la milice sainte, au pied de l'autel que nous nous engagions à desservir, nous déclarâmes que nous prenions le Seigneur pour notre héritage '. Ainsi, dans Tan-, cienne loi, la tribu de Lévi n'était point
' Dominus pars hœreditatis meœ, et calicis mei : tu es qui restitues hsereditateni meiim mihi. Ps. XV. 5.
sua l'état ecclésiastique, 827 entrée en partage de la tewe donnée à Israël. Dieu avait annoncé que lui-même voulait être son partage '. Répandue parmi les autres tribus, elle avait pour sa subsistance ce qui était offert au Seigneur ; les dîmes, les oblations et une part des victimes. Combien sont contraires à cet esprit ecclésiastique ceux qui, destinés à être pauvres dans le monde, viennent dans le sanctuaii'e avec l'amour des richesses! Malheur, dit le Très-Haut par son Prophète, malheur aux pasteurs qui se paissent eux-mêmes ! Les pasteurs ne sont-ils })as établis pour paître les brebis *? Malheur clans la vie futui'e! le royaume des cieux n'est pas fait pour eux ^. Leur or criera contre eux au dernier jour. Les pauvres, qu'ils eussent pu faire leurs puissans intercesseurs, seront devant le tribunal suprême leurs ter-
' Dixitque Dominus ad Aaron : In terra corurn nibil possidebitis, nec habebitis partem inlor cos : ego pars ethrcreditas tua in inedio filiorum Israël. Num. xvut, 20.
* Vae pastoribus Israël, qui pasccbant semetip- SO8 : none grèges a pastoribus pascunfur? Ezcch.