VIE DANS LE MONDE
Haïr le monde et le servir , vivre daos le monde et le fuir, tels sont les devoirs que notre état nous oblige de remplir et de concilier. C'est ici un des points les plus délicats de notre ministère. Nous devons craindre de ne pas faire assez pour le monde, puisque nous sommes établis pour sanctifier : nous devons craindre de tro[) faire pour lui , puisque sa communication peut nous corrompre. Entre ces deux extrémités, cherchons où est placée la ligne sur laquelle il nous faut marcher, pour ne tomber ni dans l'un ni dans l'autre excès. Notre ministère nous place essentiellement au milieu du monde. Nous ne sommes pas des solitaires retirés dans de saints asiles, loin des regards publics. Mêlés avec les autres hommes, comme la tribu de Lévi l'était avec les autres tribus, nous avons avec nos frères de l'ordic séculier des relations, et comme hommes, et comme prêlies. Nous avons envers eux des devoirs,
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eL de société, et de ministère. Nous en avons même avec les pécheurs. Si nous voulions nous isoler absolument d'eux, il faudrait, ditTA^JÔtre, sortir de ce monde ': nous ne serions plus dans notre état. Et n'est-ce pas pour rappeler à lui ces malheureuses âmes égarées, que le Prince et le Modèle des pasteurs est descendu sur la terre*? N'est-ce pas après la brebis perdue dans le désert, qu'il envoie le bon pasteur? Pour nous former des idées précises de ce qu'à cet égard nous ordonne et nous défend notre ministère, il y a plusieurs distinctions à faire : il faut distinguer entre monde et monde, celui qui est pécheur et celui qui ne l'est pas ; entre devoirs et devoirs, ceux de charité et ceux de bienséance; entre communication et communication, les égards sociaux, la liaison, l'amitié.
Un prêtre, et surtout un pasteur, doit
' Ne comtnisceamini foi-nicariis. Non utique foi uicariis bujiis mundi, aut avaris, aut rapacibus, aut idolis servieutibus : alioquin debueratis de hoc mundo «xiisse. I Cor. v, 9, 10.
* Non veni vocare justos, sedpeccatores. Matth. IX, i3.
éviter d'être en opposition avec qui que ce soit. C'est à lui, spécialement, qu'il est recommandé de conserver, autant qu'il lui est possible, la paix avec tous les hommes; puisqu'il est chargé de procurer leur bien, non-seulement de l'ordre spirituel, mais aussi du genre temporel '. L'expression est générale : elle n'excepte personne : elle comprend même les plus scandaleux pécheurs. Nous ne devons pas élever entre eux et nous un mur de séparation. Mais la liaison particulière avec eux nous est interdite. Elle pourrait devenir funeste à notre vertu ; elle le serait certainement à notre réputation ; et, quand même elle ne nous ferait [)as commettre le mal, elle nous en ferait soupçonner. Notre devoir est donc de nous tenir vis-à-vis d'eux à une distance, qui ne soit [)as un éloignement, et qui soit tellement ménagée, que nous ne soyons pas infectés de leur communication ; mais qu'à chaque moment nous puis-
' Providciites boua nonlanlum coram Doo, scd etiam coram omnibus hoiniiiibiis. Si ficri polest , quod ex vobis est, cum omnibus liominibus pacciu liabentes. Rom. xit, 17, 18.
sions nous rapprocher d'eux, soit pour leur donner dans les temps opportuns les avertissemens d'un zèle prudent, soit pour leur rendre les services d'une tendre charité.
Telle est donc la haine du monde qui nous est prescrite. D'abord elle ne porte que sur le monde criminel, que Jésus- Christ et ses Apôtres appellent simplement le monde. Ensuite elle n'exclut pas la charité : elle n'interdit que l'amitié. Nous sommes redevables à tous nos frères de la charité ; mais l'amitié du monde pécheur, dit l'apôtre S. Jean , est contraire à la charité. 11 nous défend en conséquence de l'aimer, ainsi que tout ce que l'on voit dans ce monde, qui n'est que concupiscence de la chair ou concupiscence des yeux', ou orgueil de la vie '. L'apôtre S. Jacques nous déclare que l'amitié de ce monde est l'inimitié de Dieu, et que quiconque se
' iN'olite diligere mundum, iicqne ea quse in inundo sunt. Si quis diligit mundum, non est charilas in eo : Quoniam omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitœ : quae non est ex Pâtre, sed ex mundo est. I Joan, ii, i5, i6.
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rend l'ami de ce siècle pervers se constitue par là même l'ennemi du Seigneur'. Et comment pourrions-nous avoir de l'affection pour un monde qui liait Jésus-Christ ; qui nous liait nous-mêmes parce que nous sommes ses ministres , séparés du monde par lui, quoique par lui envoyés pour vivre dans le monde'? Notre ministère nous met dans une opposition continuelle avec le monde. Les dogmes que nous annonçons, le monde les nie ; les maximes que nous publions, le monde les méprise; la piété à laquelle nous exhortons, le monde la railleries vertus que nous demandons, le monde les décrie ; la morale que nous prêchons, le monde la viole ; les menaces divines que nous présentons, le monde les brave. Pouvons-nous être attachés à ce que nous sommes chargés de combattre?
' Aduileii, iiescitis quia amicllla hujiis mundi iuijiiica est Dci? Quicumque ergo voluerit aiiiicus esse sttculi liiijiis, iuiiuicus Dci constituiUir. Jac