ZÈLE ECCLÉSIASTIQUE
Je suis venu, disait le Sauveur du monde, apporter le feu sur la terre; et quelle est mon intention, sinon qu'il soit allumé *? Ce feu pur et saci'é de la charité, dont son cœur était embrasé, il l'a fait passer dans l'àme de ses Apôtres , et leur a donné la charge de le répandre par toute la terre.
' Qui justus est, justificelur adhuc ; et sauclus, sanctificetur adbuc. ylpoc. xxii, ii.
' Igucin vcni mittere lu tcrram : cl quid volu, iiisi ut accendatur ? Luc. xii, 49-
IIO CONSIDÉRATIONS
Voyez avec quelle ardeur ces saints et illustres j ersonnages l'ont porté, l'ont allumé , l'ont propagé clans toutes les nations. Ministres du Tout-puissant, qui succédez aux Apôtres, lesquels eux-mêmes avaient remplacé Jésus-Clirist, c'est maintenant à vous qu'est confiée cette importante et sublime fonction. L'édifice que votre divin Maître et vos premiers prédécesseurs ont élevé et cimenté de leur sang, vous est remis, pour que vous l'entreteniez. Yous êtes chargés de conserver à Jésus-Christ les âmes qu'ils s'est acquises par sa mort, et que ses Apôtres lui ont conquises par leurs travaux. Ce grand ouvrage qu'ils ont opéré dans le monde, vous êtes tenus de le continuer, de le maintenir, de le perpétuer, de le perfectionner s'il vous est possible. Vous vous glorifierez vainement d'être les héritiers de leur ministère, si vous ne l'êtes aussi du zèle avec lequel ils l'ont exercé. Comment ferez-vous passer dans les cœurs ce feu divin, si vous n'en êtes pas embrasés vous-mêmes? C'est le feu qui allume le feu. L'esprit qui anima le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech et les prêtres qu'il se subrogea, est l'esprit essentiel
SUR l'état ecclésiastique. I 1 l (lu sacerdoce : c'est le caractère propre de tout ouvrier évangélique. Chrétiens pour nous, nous sommes prêtres pour l'Eglise. Au premier titre, nous devons à Dieu notre âme ; et il nous est ordonné d'employer tous nos soins, tous nos efforts pour la sauver. Au second titre, nous sommes dépositaires, et responsables des âmes de nos frères : et nous devons avoir la même sollicitude, mettre la même ardeur, faire les mêmes efforts, employer les mêmes travaux pour leur salut que pour le nôtre. Nous ne pouvons, ni nous sauver, ni nous perdre seuls. Dieu a en quelque sorte attaché à notre âme celles dont il nous a chargés. Notre perte entraîne la leur.
Que de biens en effet ne peut pas opérer un prêtre brûlant de zèle ! Douze suffirent autrefois pour convertir l'univers. Et n'at-on pas vu souvent un seul pasteur changer la face d'une paroisse, ou même d'un diocèse entier ? Mais aussi que de maux le ministre dénué de zèle ne cause~t-il pas ! Le temple spirituel du Seigneur n'étani pas, comme il devrait l'etrcj entretenu j)ar ses soins, se dégrade, et tombe en ruine. Pitr iiii[iiii II I imJi ll|m|mnt4l4^^l^^Teîi\o(■llO
112 CONSIDÉUATIONS
Jésus-Christ, il ne se soucie pas des brebis, parce qu'elles ne lui appartiennent point. Tl devait les nourrir du pain de la parole, et, faute de le leur distribuer, elles sont tombées de faiblesse et d'inanition ; il devait par de fréquentes confessions, traiter leurs âmes malades , et, faute de traitem.ent, leurs maux se sont aggravés , leurs plaies se sont corrompues, et elles ont péri misérablement : il devait courir après elles dans leur égarement, et les ramener par ses tendres exhortations; et, faute d'être recherchées, elles se sont perdues, et sont devenues la proie du dévorateur. Ne nous le dissimulons pas : entre les maux qui affligent l'Eglise, un des plus funestes, parce qu'il en produit beaucoup d'autres, est notre négligence. Si l'ivraie de l'hérésie infecte le champ du Seigneur, c'est pendant notre léthargique sommeil, que l'ennemi l'a semée. Si le débordement des vices s'y répand et le dévaste, c'est que nous ne nous sommes pas opposés, comme une digue insurmontable, à son irruption. Malheur à moi, disait S. Paul, et nous devons tous le répéter avec une pleine conviction, hélas ! et peut-être avec un amer repentir; mal-
SUR l'état ecclésiastique. ii3 heur à moi si je ne publie pas l'Evangile '. En vain, pour se soustraire à cet indispensable devoir, allègue-t-on divers prétextes, tous insuffisans, tous frivoles. Les uns croient qu'il leur suffit de mener une vie régulière ; qu'il n'est pas nécessaire qu'elle soit occupée; qu'ils n'ont besoin que de travailler à leur salut; que le salut d'autrui ne les intéresse pas. C'est-à-dire, que les devoirs d'état cessent d'être pour eux des devoirs de religion, et que, pourvu qu'ils ne soient pas les lai'rons qui égorgent le troupeau par leurs mauvais exemples, il leur est permis d'être les mercenaires qui le laissent périr par leur insouciance. Ce ne sont pas des arbres de simple ornement que Jésus-Chiist a plantés dans son nouvel Edcn, dans le jardin de son Eglise : il a choisi, il y a placé des arbres qui porteraient des fruits, non-seulement abondans, mais permanens\ D'autres se plaignent de la grossièreté de leur peuple, qui le rend
' Si cvangclizavero, non est mihi gloria : nécessitas enim mihi incunibit. Va: cuiin inihi est si non cvanf^clizavcro! 1 Cor. ix, iG.
' Ego clcgi vos cl posui vos, ut oatis, cl iVuctuiu afTeratis, et friictus vcslur inancat. Joan. xv, ifi.
lO
I l4 CONSIDÉPvATIONS
incapable J'instiuction -, de sa dureté, qui le rend insensible aux exhortations. Gomme si l'excès du mal était un motif de n'y pas remédier. Ils ne raisonnaient pas ainsi les liommes apostoliques qui ont amené l'univers â la foi de Jésus-Christ. Plus ils trouvaient d'obstacles dans les cœurs, plus ils redoublaient de zèle et de soin. Et le bras qui leur donna la force et le succès, est-il donc raccourci de nos jours? Les enfans d'Iraël, dit le Seigneur à son prophète, et pourquoi ne nousl'appliquerions-nous pas?
les enfans d'Israël ont un front d'airain et un cœur dur. Mais j'ai rendu ton visage plus ferme que leurs visages, et ton front plus dur que leurs fronts. J'ai rendu ta face telle que le diamant et le caillou. Ne les crains point '. On voit encore des ecclésiastiques qui, pour se dispenser du travail, se rejetant sur leur humilité, ou sincère, ou affectée; qu'un sentiment outré, si même il est réel, de leur indignité, qu'une idée
' Omnis domus Israël attrita fronte est, et diiro corde. Ecce dedi faciem tuam valentiorem faciebus eorum, et fronteni tnam duriorem frontibus eorum : ut adamantem et silicem dedi faciem tuam. Ne timeas eos. Ezech. ur, 7, 8, 9.
SUR l'état ecclésiastique. ii5 mal appliquée, soil de bonne, soit de mauvaise foi, de la sainteté, de rimportance, de la difficulté des fonctions sacrées, rendent inutiles à l'Eglise. Mais ce sentiment même, s'il est véritable, est une disposition au ministère. Mais le vaste champ du zèle renferme dans son enceinte des récoltes de divers genres, et chacun peut s'adonner à la culture la plus analogue à ses dispositions, la plus proportionnée à ses forces. Mais enfin, quelque dignes, quelque capables que nous puissions être, ce n'est jamais sur nous que nous devons compter : c'est sur celui dont nous sommes les coopérateurs , ou plutôt les organes; à qui nos faibles mérites sont inutiles pour remplir ses vues; qui, tantôt donne les tulens, tantôt les supplée; et dont la main toute -puissante emploie avec une égale efficacité les plus parfaits et les plus défectueux instrumens.
Le zèle est donc, nous ne pouvons trop le répéter, la vertu essentielle, la vertu princi[>ale d'un pasteur; la vertu qui suppose toutes les autres, ou qui les fait acquérir; la vertu de tous ses jours et de tous sesmonicns; la vertu <pii aninie toutes ses
Il6 CONSIDÉRA.TIONS
fonctions, qui leur communique sa douceur, et les lui rend faciles; qui leur imprime sa force, et les rend utiles au prochain. Quelle est donc cette vertu si sublime, si nécessaire, si puissante? Nous répondons à cette question que le zèle n'est autre cliose que la première vertu du christianisme ; que la charité positivement prescrite par Jésus-Ghrist, si souvent recommandée par ses Apôtres , spécialement par S. Paul et par S. Jean. Le zèle est la charité, non-seulement soupirante, mais agissante; non-seulement désirant le bien, mais y travaillant avec ardeur. Comme l'esprit de Dieu dont il est le fruit, le zèle prend diverses formes, emploie différens moyens, selon la diversité des caractères et surtout des besoins du prochain. Mais c'est toujours la charité qui les lui suggère , et qui agit dans lui et par lui. Qu'il se montre doux ou vif, qu'il soit insinuant ou ra.enaçant, qu'il console ou qu'il effraie, c'est toujours la charité qui produittous ses effets. Il est ce que la charité a de plus pur, de plus tendre, de plus actif, de plus fort, de plus efficace. Il est le degré suprême, la perfection de la clnrité. Il est à la charité ce
SUR l'état ecclésiastique. 117 qu'elle-même est aux autres vertus. La charité est un feu qui consume : le zèle est la flamme qui embrase.
Puisque le zèle est substantiellement la charité, il a, par une conséquence nécessaire, les mêmes objets, les mêmes qualités, les mômes obligations.
La charité a deux objets, Dieu et le prochain. Ce n'est cependant qu'une seule vertu : puisque c'est pour Dieu qu'elle chérit les hommes. On distingue de même ordinairement deux sortes de zèle ; celui de la gloire de Dieu, et celui du salut de nos frères. Mais ce n'est pareillement qu'un seul et même zèle considéré sous deux points de vue. Ce que Dieu daigne appeler sa gloire, n'est autre chose que l'hommage et l'obéissance que nous lui rendons, et pai* lesquels nous opérons notre salut. Travailler au salut des hommes, c'est leur faire rendre à Dieu cet hommage, cette obéissance, dont il a la bonté de se dire gloriGé. Il y a entre la gloire de Dieu et le salut de riiomme, une conespondance, une connexion, une identité. L'homme ne peut se sauver qu'en glorifiant Dieu. En le iiiori-
î l8 CONSIDÉRATIONS
liant il se sauve indubitablement, La gloire de Dieu est le moyen nécessaire du salut de l'homme ; le salut de l'homme est l'effet certain de la gloire de Dieu. Ainsi le y.èle ecclésiastique ne peut s'employer à l'un de ces objets, sans travailler par là même à l'autre. Dieu reçoit ce qu'il fait pour le prochain : le prochain profite de «^e qu'il fait pour Dieu.
La charité envers Dieu produit naturellement le zèle de sa gloire ; il en est la suite en quelque sorte nécessaire. Peut-on aimer Dieu ardemment, et ne pas désirer vivement qu'il soit universellement honoré, révéré, chéri, adoré ? Peut-on l'aimer, sans être profondément affligé des outrages qui lui sont faits; sans employer tous ses efforts pour les arrêter? Le prêtre serviteur de Dieu a un titre particulier, le prêtre est spécialement chargé de lui faire rendre l'honneur qui lui est dû; le prêtre est plus impérieusement, plus strictement obligé à s'enflammer du zèle de sa gloire. Jésus-Christ regardait comme un devoir imposé par le ministère qu'il était venu exercer sur la terre, d'être constamment occupé aux cho-
SUR L^ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE. lig
ses âe son Père'. Les ministres qu'il s'est substitués, qu'il a chargés de continuer son œuvre, à qui il a confié ses fonctions, ont reçu de lui, avec sa mission, l'obligation de la remplir de même. Ils doivent, comme S. Paul à la vue de l'idolâtrie des Athéniens", être pénétrés de douleur et trans- ])Ortés de zèle en considérant les égarcniens, les désordres, les dissolutions, les scandales dont la majesté divine est contiimellement offensée.
La charité à l'égard du prochain engendre le zèle de son salut , le fait désirer vivement, y fait travailler constamment. Il aime bien faiblement, ou plutôt il n'aime pas véritablement, celui qui ne met pas de prix au bonheur de son frère , qui n'a pas à cœur d'y contribuer. Ce n'est point par (le vains discours, dit l'Apôtic de la charité, que doit se manifester notre amour; c'est dans la réalité, c'est dans nos œuvres qu'il doit éclater^. Kt considérez comment le di-
' Ncscicbalis quia in his qua; Palris inei suni oportel me osse. Luc. n, 49-
' Incitabatur spiritus cjus iu ipso, videns idololaliiœ dcdilam civitatem. yJct. xvii, i6.
3 Filioli, non diligainus Vorbo, ncque lingna; sod opf.'ic et vc-ritatc. [ Joan. w., i<S.
vin Modèle de la charité, celui qui est la charité essentielle' nous a chéris. Le salut des hommes, voilà le but unique de toutes les œuvres de Dieu, de la création, de l'incarnation, de la rédemption, de tous les mystères, de tous les préceptes , de tout le culte^ de toute la religion. C'est ce grand objet qui lui a fait instituer les sacremens ; le baptême qui en ouvre la porte, la pénitence qui remet sur la voie qui y conduit, la confirmation qui éclaire sur les moyens d'y parvenir, l'eucharistie qui donne la force d'y atteindre. Ministres des autels, c'est dans la même vue, c'est pour que cette œuvre de notre salut qui lui est si chère ne soit jamais interrompue , et se perpétue jusqu'à la consommation des siècles, ainsi qu'il l'a commencée, qu'il a établi le sacrement dont il vous a honorés. Ce qu'il a été, voilà ce qu'il vous ordonne d'être ; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il vous charge de faire. C'est à vous qu'il a dit dans la personne de ses Apôtres : Gomme mon Père ma envoyé, je vous envoie '. Allez,
' Deus ■ iiaritas est. I Joan. iv, 8.
- Sicut misit rae Pater, et ego mitto vos. Joan.
SUR l'état ecclésiastique. 121
instruisez toutes les nations : conférez-leuimes sacremens; apprenez-leur à observer tous nies conimancîemens'. Vous êtes ces serviteurs de l'Evangile, à qui le Père de famille parle ainsi : Allez dans les rues et dans les places de la ville : ramassez les pauvres, les aveugles, les boiteux, et amenez-les à mon festin. Il reste encore de la place vide : retournez sur les chemins; invitez, priez, exhortez, pressez avec force, avec instance, d'entrer chez moi : faites que ma maison soit remplie *. Pour montrer que vous avez le même ministère que Jésus-Christ, faites-en comme lui voir les effets. Donnez-vous le droit de dire ce qu'il répondait aux disciples de Jean-Baptiste : Les pauvres sont évangélisés; les
• Eunles docete omncs gentes, baplizantes eos in nominc Palris, et Filii, et spiritus Sancli; docenles eos servare omnia quœcumquc mandavi yoh'ïs. Matth. xwui, 19, 20.
* Pater fainilias dixit scrvo suo : Exi cito in plaleas et vlcos civilatis, et paupcrcs, ac débiles, et cœcos, et claudos inlroduc hue. Et ait servus : Domine, faclum est ut inipcrasti, et adhiic lociis est. Et ait Dorniniis servo : Exi in vias et sepes, et compelle intrarej ut iniplealur donuis luoa. Luc. XIV, ai, 22, 23.
aveugles voient la lumière de la foi ; les sourds ont les oreilles ouvertes aux vérités saintes ; les boiteux redressés courent dans la voie des commandemens ; les lépreux spirituels ont vu disparaître leur hideuse infirmité; ceux qui étaient morts devant Dieu sont ressuscites à la vie de la grâce '. Quoi ! l'aumône faite au pauvre est reçue par Dieu lui-même ^? Le plus petit bienfait, le verre d'eau ne reste pas sans récompense^. Et que sont aux yeux de Dieu tous les biens de la terre, en comparaison d'une seule âme ? Si vous avez le malheur d'être pour votre frère une occasion de chute, vous partagez son offense et sa peine. Lors donc que votre zèle a pu réussir à le préserver du péché, ou à l'en ramener, vous
' Euntes renuntiate Joanni quae audistis et vidistis, quia cœci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, mortui resui'gunt, pauperes evaugelizantur. Luc. vii^ 22.
^ Amen dico vobis : Qiiamdiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis. Matth. XXV, 40.
^ Qulcumque potum dederit uni ex minimis istis calicem aquœ frigidœ tantum in nomine discipuli, amen dico vobis, non pei'det mercedem suam. Matth. X, 42.
SUR l'état ecclésiastique. 123
VOUS êtes acquis le plus précieux, le plus utile mérite ; vous avez ouvert la porte du ciel à vous, comme à lui. Ils étaient pénétrés de ces grandes vérités les hommes apostoliques qui furent nos premiers prédécesseurs, qui doivent être nos principaux modèles. S. Pierie souhaitait de donner à ses disciples, non-seulement l'Evangile, mais sa propre vie; tant ils lui étaient chers'. Et S. Paul, brûlant d'ardeur de réunir tous ses frères dans les entrailles de Jésus-Christ*, désirait de devenir analhème pour eux^.
Tout ce que la charité aime, le zèle ecclésiastique se le j^roposc ; tout ce qu'elle désire, il l'opère. Quelle immense carrière est ouverte à ses travaux ! Ses soins sont aussi multipliés que les différons besoins de l'humanité. Il enseigne les ignorans; foitiûe les faibles; exhorte les lâches; encourage les pusillanimes ; humilie les su-
' Ita dcsidcranics vos cupide, volebaiiuis tradere vobis, non soluni evangcliuin Dci, scd ctiain animas nostras : quoniam charissimi nobis lacli estis. IT/iess. n, 8.
' Testis est mihi Deiis quoniodo ciipiam oinucs vos in visceribus Jcsii Christ 1. P/ii/i/ii). i, i*.
3 Oplabani cniin ego ipsc aiiatheina esse a Christo pro fralribus meis. Jiom. ix, 3.
perbes ; intimide les effrontés ; prései've des occasions les vicieux; fait persévérer les justes; convertit les pécheurs ; rend sobres les inlempérans , laborieux les paresseux , doux les emportés , démens les vindicatifs, chastes les libertins, généreux les avares ; inspire aux pères le soin de leurs enfans, aux enfans le respect pour leurs pères; réconcilie les ennemis; réunit les ménages divisés ; engage les riches à l'aumône, les pauvres à la résignation; porte les malades à la patience ; verse des consolations dans le sein des affligés; fait taire les médisans, les calomniateurs, les blasphémateiu's ; impose silence aux propos licencieux. Nous aurions plus tôt dit en un seul mot : tout ce qui est bien, le zèle d'un pasteur le produit; tout ce qui est mal, il le réforme.
Entre tous les objets du zèle pastoral, il en est un genre qu'il doit spécialement se proposer, non à cause du mérite des personnes, mais à raison de leur besoin. Je parle des malheureux que leurs fautes ont fait tomber dans la disgrâce de Dieu, et qui courent à leur perte, si la main charitable de leur pasteur ne les arrête sur le pen-
SUR l'état ecclésiastique. 125
chant funeste qui les entraîne. Ces pécheurs ont étéj et Jésus-Christ le déclare en plusieurs endroits, l'objet principal de sa mission. C'est vers les brebis égarées de la maison d'Israël qu'il a été envoyé '. Ce ne sont pas les justes qu'il est venu appeler : ce sont les pécheurs*. Il ne s'est pas contenté de les attirer à lui du haut du ciel : il est venu les chercher ^. Sa naissance, sa vie, sa mort, ont eu pour but leur conversion. Il s'est fait l'Agneau qui par son sacrifice efface les péchés du monde*. C'est par une mission semblable à la sienne, qu'il a envoyé ses Apôtres aux brebis de la maison d'Israël qui s'étaient perdues^. Cette mission qu'il leur a donnée, est celle qu'ils nous ont transmise. Nous sommes ces anges que Dieu députa vers Lot, pour le reti-
' Ipse aulcm respondens, ait : Non siiin missiis iiisi ii(l ovcs qua3 periurunt doinus Israël. Matt/i. XV, 24.
* Non veui vocarc juslos, scd pcccalor es. M att/t.
IX, i3.
^ Veiiit Filins hominis qua;rcrc, ot salvum f'acere quod peiierat. Luc. xix, 10.
* Eccc Agnus Dei, cccc qui toUit pocriitum iniindi. Joan. 1, iç).
* Itc afi ovcsrpiœ pcrioiimt dumus Israël. J/<j^^/<.
lei' (le la criminelle Soclome et le préserver des flammes qui allaient la dévorer. Nous devons employer les mêmes invitations, les mêmes exliortations, les mêmes prières, les mêmes instances, les mêmes efforts, pour arraclier nos frères infortunés aux feux éternels dans lesquels ils se précipitent. Quel malheur plus fait pour émouvoir notre tendre commisération, que celui dans lequel ils sont plongés, et celui plus déplorable encore dont ils sont menacés ! Quel objet plus magnifique , plus digne d'exercer tout notre zèle, que de rendre des âmes à la vertu, des enfans à l'Eglise, des saints à la terre, des bienheureux au ciel?
Le zèle étant la charité, les qualités qu'il doit avoir sont celles qui, selon le grand Apôtre, caractérisent la charité, et qu'il décrit admirablement dans son épître aux Corinthiens. La charité, dit-il, et après lui nous le disons du zèle, la charité est patiente , elle est bienfaisante ; la charité n'est point envieuse ; elle n'est point téméraire et précipitée ; elle ne s'enorgueillit point ; elle n'est point ambitieuse ; elle ne recherche point ses intérêts; elle ne s'irrite point ;
elle ne pense point le mal ; elle ne se réjouit point de l'injustice; mais elle se plaît dans la vérité; elle souffre tout, croit tout, espère tout, supporte tout'.
A ces traits si bien marqués il n'est pas difficile de distinguer le vrai et le faux zèle. Car puisque Ton voit des hommes tiès-vicieux pour eux-mêmes faire parade d'un grand zèle pour la correction et la perfection d'aulrui, il est clair qu'il y a un zèle qui n'est pas la charité, et qui par conséquent n'est pas vé ritable. Combien ne voiton pas d'hommes colorer du nom imposant de zèle leurs défauts et leurs vices ! L'humeur aigre et chagrine appelle zèle son acharnement à déchirer le prochain. L'envie prétend que c'est par zèle qu'elle nuit à tout ce qui prospère. L'intrigue veut faire croire que c'est le zèle du bien qui anime ses menées. \ en croire l'ambition,
' Charitas patietis est, benigna est; charltas nou aemulalur, non agit pcrperarn, non inflatur, non est amhitiosa, non qna;rit qiiœ sua siinl, non iiritalur, non cogitai nmlnin, non gaudpt snper iuiquitatc, congaucict auloiu verilali. Oninia siifTorl, omnia crédit, oninia spciat , oinnia sustinci, / Cor. xm, 4 et secj.
I9.S COiNSIDÉRATIONS
c'est le zèle du rélablissement et du maintien de l'ordre qui la porte à dominer. En affectant le zèle, la vanité travaille à se faire honorer. L'intérêt même, et déjà S. Paul s'en plaignait, couvre du prétexte du zèle ses insinuations, pour pénétrer dans les maisons, et y gouvei'ner les âmes faibles'. Tout cela n'est pas le zèle. Tout ce qui n'est pas pur, et dans son intention, et dans ses moyens, et dans son but, n'est ni ne peut être le zèle de Dieu, dont le même apôtre se disait animé envers ses cliers disciples". C'est, ou illusion, ou fanatisme, ou hypocrisie. C'est ce qu'Ezéchiel appelle une idole de zèle placée à l'entrée du temple, objet de grandes abominations ^. C'est parce que ce vernis infect de zèle, dont on s'efforce de couvrir et de parer ces défauts, est malheureusement commun; que le zèle
' Habentesspeciem pietatis; virtutemautem ejus abnegantes... Ex his enim sunt, qui pénétrant doinos, et captivas ducunt mulierculas. II Thimoth. m, 5, 6.
'■ -Emulor vos Dei œinulatione. II Cor. xr, a.
3 Ecce ab aquilone portœ altaris, idoluni zeli in ijîso iutroitu. Et dixit ad me : Fili hoininis, putasue, vides tu quid isti faciunt, abominationes magnns. Bzech. vin, 5, 6.
svB, l'état ecclésiastique. 129 véritable est méconnu par certaines personnes, calomnié par d'autres. Les libertins, à qui le zèle déplaît, parce qu'il les gêne, affectent de le décrier. Ils le représentent/et ils ne réussissent que trop à le faite envisager ainsi, comme une passion aveugle, impétueuse, immodérée, imprudente, précipitée, amère, et dure. Oh ! combien est éloigné de ressembler à ces traits hideux, le zèle que la religion recommande à tous les fidèles, et prescrit spécialement à ses prêtres! La charité qui le produit, eu l'animant, le règle et le tempère. Elle concilie, par sa vertu toute divine, les qualités qui semldent avoir entr'oHcs de l'opposition. Son zèle est, comme elle-même, ardent à lu fois et éclairé , actif et patient , ferme, mais doux.
Le zèle sacerdotal est vif et ardent. Il l'est à raison de son principe, qui est l'amour de Dieu, supérieur à tous les autres amours ; et l'amour du prochain, égal à celui que nous portons à nous-mcmcs. Il l'est à raison de ses eflcts, qu'il ne peut attelndie que par l'ardeur avec la(|uelle il les poursuit. Voyez tous ceux qu'aniuie une vi^e passion, avec quelle vivacllé de désirs
l3o CONSIDÉRATIONS
et d'action ils travaillent à la satisfaire. Et comment un zèle faible et mou pourrait-il remplir avec succès le ministère si étendu et si pc'nible dont il est chargé ; en écarter les difficultés, en essuyer les fatigues, en supporter les travaux, en vaincre les contradictions, en surmonter les obstacles?
Le guerrier qui combat mollement peut-il se flatter de vaincre? Quelle récolte fera naître dans le champ du Seigneur celui qui le cultive d'une main languissante?
Mais la charité qui anime le zèle l'éclaîre en même temps. Il est ardent et sage. En échauffant le cœur, il laisse à la tête son sang-froid. Il transporte et il n'égai-e jamais. C'est Elie emporté dans le ciel sur un char enflammé, mais ne perdant pas de vue son disciple, sur qui il fait descendre son esprit. En vain un pasteur aura-t-il du zèle pour les intérêts divins, si ce n'est pas un zèle selon la science'. Au lieu d'être utile, il sera funeste; et d'autant plus funeste qu'il sera plus ardent. Le feu est un
' Testimonium perhibeo illis, quod œinulalionem Dei habent sed non secundiim scientiam. •Rom. X, 2 .
SUR l'état ecclésiastique. i3i élément, selon qu'il est employé, ou vivificateur, ou destructeur. Le soleil qui féconde toute la nature , la consumera , s'il sort de la route que le doigt de Dieu lui a tracée. Pasteurs, il en sera de même de votre zèle, si vous ne savez pas le diriger conformément aux règles et à l'esprit de Dieu. Vous ne serez, et c'est Jésus-Christ qui vous le déclare, que des aveugles conducteurs d'autres aveugles, avec qui vous vous précipiterez dans l'abîme'. Que le zèle dont vous êtes animés pour le salut de vos frères vous fasse donc étudier l'art des arts, comme l'appelle S. Grégoire ; l'art de régir les âmes, et les voies par lesquelles chacune d'elles doit être conduite. Car il ne faut pas croire, et c'est le défaut des esprits houillans et inconsidérés, que tout ce qui est permis soit expédient * , que tout ce qui paraît bon soit pour cela convenable. Il ne faut pas imaginer, et c'est le défaut des esprits étroits et bornés, qu'il n'y ait qu'un
' Cœci suât, et duces caccorum. Cœcus auteiu si Ctxco (lucntuin praislct, ainbo iu loveaiu c;uUint. Mallli. XV, 1 i-
* Oiniiia milù liceut, sod, nou oniiiia cxpcdiuut, / Cor. VI, l 'i.
l32 CONSIDÉRATIONS
genre de perfection auquel tous soient appelés; qu'il n'y ait qu'un chemin pour y parvenir, par lequel tous doivent passer. Les espèces de perfection varient, selon les divers états : les moyens pour l'atteindre sont aussi différeus, selon la diversité des esprits, des caractères, des facultés. La science du zèle consiste à savoir se multiplier, se varier, selon les besoins de ses frères, et, comme le grand Apôtre, à se faire tout à tous, pour les sauver tous'.
Le zèle étant l'action de la charité, est conséquemnient, par sa nature, actif. Nonseulement il saisit toutes les occasions de faire le bien ; mais il les fait naître : nonseulement il y emploie tous les moyens qui se présentent; mais il en cherche de nouveaux. Sa charité ingénieuse les multiplie : elle n'épargne ni soins, ni peines, ni travaux, pour les faire réussir. Le pécheur n'attend pas oisivement que le poisson vienne se prendre dans ses filets : il va le chercher dans les lieux où il espère le trouver ; il lui présente des appâts pour l'attirer ; il ne
' Omnibus omnia factus sum. ut omnes facerem
S'AVOS.I Cor. IX, 22.
suK l'état ecclésiastique. i33 se rebute pas quand il voit sa recherche infructueuse ; son industrie et ses efforts redoublent par le défaut de succès : il passe les jours à son travail, il y consume les nuits. Pêcheurs des âmes, en vous donnant ce titre, Jésus-Christ vous a astreints à la même multiplicité, à la même variété, ù la même continuité d'occupations. Tous vos momens, toutes vos facultés appartiennent à votre ministère. Chefs de la milice sainte, vous devez sans cesse défendre les âmes qui vous sont confiées contre l'ennemi de leur salut, qui sans cesse les attaque. Votre activité doit être au moins égale à la sienne. Votive zèle, de même que sa fureur, ne doit jamais s'endormir. Quand vous ne verriez pas vos efforts Obtenir les effets que vous désirez, gardez-vous pour cela de les ralentir. C'est le travail qui vous est prescrit, et non le succès. Dieu se l'est réservé. Il ne console pas toujours ses ministres par la réussite de leurs tentatives. En faisant ce qui est en vous, vous aurez toujours rendu gloire à Dieu, et délivré votre âme'. Dans la compagnie même de
' Si antiiintiaiite le ad imphim ut a viissuis con-
l34 CONSIDÉRATIONS
Jésus- Christ, un Apôtre s'est perdu. Et ne croyez pas, de ce que vous ne voyez point le succès de vos soins, qu'ils n'en aient aucun. La semence sainte, parce qu'elle ne lève pas tout d'un coup, n'est pas po ur cela perdue. Il y a des graines qui restent dans le sein de la terre plusieurs années. Il y a des terres ingrates, dans lesquelles les meilleures semences ont peine à germer.
La rosée céleste qui les féconde ne tombe pas continuellement. Elle a ses momens, qui ne sont connus que de celui qui la répand à sa volonté, et selon les vues inconnues de sa sagesse.
Ainsi le zèle d'un pasteur, toujours actif, n'est jamais précipité. Il suit sa marche avec constance, mais avec mesure. Il ne se rebute pas des obstacles, mais ne les heurte pas. Il observe les bienséances , et ne s'en rend pas esclave. Il connaît les momens favorables, les saisit, les prépare; mais ne les prévient pas. 11 ne cesse pas ses démarches; mais il les règle sur les
vertatur, non fuerit conversus a via sua, ipse in iniquitate sua niorietur : porro lu auimam tuam liberasti. Ezech, xxxiii, 9.
SUR l'état ecclésiastique. i35 circonstances, les adapte aux divers carac- . tères, les proportionne aux effets qu'il désire. Il ne précipite pas des instructions, des exhortations, des corrections que le temps et la patience auraient pu rendre plus efficaces. Et si, comme dit l'Apôtre, il prêclie, il conjure, il insiste, il reprend, il gronde à tem])S et à contretemps, c'est toujours, selon le même précepte, a\ec une entière patience'. Admirable accord de célérité et de lenteur, de vivacité et de patience, d'un zèle toujours en action et toujours en observation, qui ne connaît pas de repos et qui sait s'arrêter, et qui, dans sa continuelle effervescence, ne déborde jamais. Ce n'est pas le ^èle de la cbarité, c'est l'impatience de Torgueil, qui, pourvu qu'elle s'agite, est contente d'elle-même ; qui ne connaît point de mesures ; qui ignore les convenances; qui n'observe point de ménagemens j qui prétend tout asservir à ses jiropres idées ; qui prend toutes les innovations
' Praedica verbuin, insla opportune, imporinnc ; argue, obsccra, incrcpa in omni jialiculia ot doctrina. // Thimoth. iv, 2.
l36 COnSIDÉKATIO^S
qui lui plaisenl pour des réformes; qui, dès qu'elle aperçoit un inconvénient, s'empresse de tout bouleverser, sans apercevoir les inconvéniens infiniment plus grands qu'elle fait naître. Ils étaient animé* de cette ardeur irrégulière, les serviteurs dont parle Jésus-Christ dans une de ses paraboles, qui, ayant découvert de l'ivraie dans le champ de leur maître, voulaient tout de suite aller l'arracher. Mais le père de famille, c'est-à-dire Dieu lui-même, modère leur impatience, et nous apprend par là à modérer la notre ; en leur montrant qu'avec l'ivraie ils pourraient aussi déraciner le bon grain '.
Cette prudence qui dirige le zèle a pour objet d'augmenter sa force, et non de l'atténuer. Si elle fait éviter l'écueil de la précipitation et de la témérité, elle empêche également de tomber dans celui de la faiblesse et de la timidité. Pour être réservé, le zèle n'en est pas moins ferme et coura-
• Servi autem dixerunt ei : Vis, imiis et colligamns ea? Et ait : Nonj ne forte colligcntes zizania, eradicetis simul cum eis et triticum. Sinite utraqiie crescere usque ad xnessem. Malth. xui, 28, 29, 3o.
sua l'état ecclésiastique. liy geuv. Qu'est-ce qui attira sur le grand-prétre Héli, et sur toute sa maison, les vengeances du Seigneur? Il avait repris ses enfans avec une tendresse paternelle, et non avec une vigueur sacerdotale. Nous voyons le Prince, le modèle des pasteurs, si indulgent, si doux dans tout le reste de sa vie, déployer une sévérité inusitée, quand il s'agit de corriger un abus gt ave, invétéré, et autorisé; et chasser avec violence ceux qui, par un vil trafic, souillaient la majesté du lieu saint. Ils n'ont aucune i dée du zèle , ceux qui colorent leur indolence ou leur lâcheté, du nom imposant de modération. Sous prétexte de ne pas exagérer le zèle, ils se dispensent {Ven avoir. Déplorable confusion d'idées , dont le principe général est une basse et vile frayeur, dont l'effet commun est d'ar.éanlil* le zèle. Et que doivent-ils donc redouter pour eux-mêmes, ceux dans la bouche desquels Dieu a placé ses paroles; qu'il a établis sur les nations et sur les royaumes, |)onr arracher et pour détruire , pour perdre et pour dissiper, pour édifier et pour planter" ? Ne sont-ils donc plus ces nng-es ' Pixit f)ominusn(l tnc : Ecccflc<li vciba mca lu
rapides que le Seigneur envoyait vers une nation divisée et décliirée , vers un peuple terrible, et le plus terrible de tous' ? Le pasteur zélé n'a qu'une crainte , c'est de manquer le but de son ministère : et cellelà dissipe toutes les autres. Loin de l'arrêter, elle l'encourage, et l'élève au-dessus de toutes timides considérations. Mais les pasteurs dépourvus de zèle, ont le cœur glacé de deux frayeurs principales. Quelques-uns tremblent en considérant les propos qu'il leur faudra essuyer, les railleries dont ils seront le but, les calomnies dont on les chargera, les persécutions qui s'élèveront contre eux. Est-ce pour plaire aux hommes, ou pour leur être utiles, qu'ils sont envoyés? Es[;èrent-ils être agréables aux méchans , en combattant leurs vices? Ces haines, ces mépris^ ces reproches des pécheurs, loin de ralentir leur ardeur, doivent au contraire la ranimer. C'est à ces
ore luo : ecce constilui te hodie super génies et super régna; ut evellas, et destruas, et disperdas, et dissipes, etsedifices et plantes. Jerem. i, 9, 10.
* Ite, angelL veloces, ad genlem convulsam et diiaceratam, ad populum terribilem, post quem non est alius. Is, XYUi, 2.
SUR l'état ECCLÉSt astique. Ï 89
prétendus maux que Jésus-Christ a atlaclié leur bonheur. C'est quand ils les auront supportés pour son nom qu'ils doivent se réjouir : parce que c'est alors qu'une grande récompense leur est réservée dans le ciel ' . D'autres ministres, intimidés par l'aspect des grands, taisent ou affaiblissent les vérités qu'ils sont chargés de leur présenter. Ils craignent de les aigrir par leur fermeté : ils ne craignent pas de les perdre par leur mollesse. Plus occupés de plaire aux puissans qu'à Dieu, ils bornent leur ministère à les ménager, ils ne l'emploient pas à les convertir. Ne sont-ils donc pas déjà assez corrompus, ces grands de la terre, par les adulations des enfans du siècle, sans que la vile et lâche connivence des ministres du Seigneur vienne consommer leur dépravation, et y imprimer le sceau de la religion? Que le prêtre soit le prophète célébré par l'Ecclésiastique, qui dans au-
' Beati critis cutn vos oderinl homiues, et cuin soparavcrint vos, et expiobravcrint, et cjcccrint nomeu vestrum tanquam inalum, proptcr Filiiim liominis. Gaudetc in illa die, et cxultalc : cccc eiiini inercos vcstra inulta est in cœlo. Luc. si, 2J, .»3.
cun de ses jours n'a redouté les princes, et dont aucune puissance n'a pu surmonter la parole'. Qu'il parle aux personnes élevées, avec les égards dus à leur dignité ; mais en même temps avec la noble fermeté qu'il doit à son propre caractère. Qu'il respecte leur personne, mais non leurs vices. Qu'il ose dire comme un Nathan à David : Vous êtes cet homme que votre bouche vient de condamner "j comme un Jean- Baptiste à Hérode : Il ne vous est pas permis de retenir la femme de votre frère ^ ; comme nn Ambroise à Théodose : Celui que vous avez suivi dans son péché, suivezle dans sa pénitence.
En même temps que le zèle est ardent, actif et vigoureux, il est aussi plein de douceur. 11 n'est même puissant et efficace, que parce qu'il est doux. C'est à sa douceur que Jésus-Christ a attaché sa force.
■ lu diebus suis non pertiniuit principeni, et poteulia neino vicit illum. Nec superavlt illum ver • bum aliquod. Eccîi. xLViir, i3, 14.
* Dixit Nathan ad David : Tu es ille vir. // Reg. XII, 7.
5 Dicebat illi Joannes : Non licet tiln liaberc eam. Malth, xiv, 4.
SUR l'état ecclésiastique. i4i Apprenez de moi, dit- il à ses disciples, que je suis doux, et liumLle de cœur '. Tous ses discours sont des leçons de cette admirable vertu, toutes ses actions en sont des modèles. Si deux disciples, emportés par une ardeur louable sans doute dans son motif, mais contraire à ses principes, lui demandent de faire descendre le feu du ciel sur des villes qui refusaient de le recevoir, il reprime leur impétueuse vivacité, en leur disant qu'ils ignorent de quel esprit ils sont ^ Et le plus doui, le plus tendre, le plus charitable des saints, a été celui qui a reçu cette grande leçon. Fidèles à cet esprit qu'ils avaient reçu de leur divin Maître, ses Apôtres, en recommandant aux fidèles les plus parfaits le zèle de l'instruction fraternelle, leur presci'iveiit de ne l'exercer qu'avec une entière douceur ; en considérant ce qu'ils soiU
' Discilc a nie, quia mitis siun , et immilis corde. Mat th. xi, 29.
' Cum vidisscul nuloin discipuli cjus Jacobus et Joanncs, dixciuut : Domine, vis diciniusut ignia (losccndat de cœlo, et consumât illos? El couversus iucrepavit illos, dlcens : Ncscitis ciijus spiritiis celis. Jau-, IX, 5'|, 55).
142 COKSIDÉBATIONS
eux-mêmes, et combien ils sont sujets à la tentation '. Eu les exhortant à reprendre les esprits inquiets, ils ajoutent aussitôt l'obligation de consoler les pusillanimes, de soutenir les faibles, d'être patiens envers tous \ Ils leur déclarent que si leur zèle est amer, s'ils ont dans le cœur l'esprit de contention, ils ne sont nullement revêtus de la sagesse qui descend d'en haut ^. Et, si nous remontons à la loi ancienne, quels personnages plus zélés, plus ardens pour la gloire de Dieu et le salut de leur peuple, que Moïse, à qui l'Esprit saint rend le témoignage qu'il était le plus doux des hommes* ; et que David, qui, pour obtenir le pardon de son péché, supplie le Seigneur de se souvenir de toute
' Fratres, et siprœoccupatus fuerlt homo in aliqiio delicto, vos qui spirituales cstis, luijusmodi instruite in spiritu lenitatis; considerans teipsum, ne et tu tenleris. Galat.vi^ i.
- Rogamus autem vos, fratres, corripite inquiètes, consolamini pusillanimes, suscipite infirmos, patientes estote ad omues. / Thessal. v, 14.
3 Sizelura amarum habetis, et contentiones sint in cordibus vestris... non est ista sapienlia desursum descendens, y«c. UT, i4î '5.
'* Erat enlm Moyses vir mitissimus super oinnés hominesqui niorabantur in terra. Niim. xir, 3.
SUR l'état ECGLÉSIA.3TÎQUE. l43
sa douceur ' ? La douceur, celte vertu si aimable, si précieuse, à laquelle Jésus- Christ a promis même le domaine de la terre *, est l'arme la plus puissante, le moyen le plus assuré du zèle. A l'appât qui attire, elle joint la force qui retient. Elle étend sur toutes les autres vertus son charme délicieux j leur communique son influence insinuante, et, par l'onction salutaire qu'elle répand sur elles, leur ôte ce qu'elles peuvent avoir de rude ; les rend faciles à celui qui les pr atique, et agréables aux autres. Le pasteur qui à la fermeté sait joindre la douceur, est le charitable Samaritain, qui, dans les plaies qu'il traite, verse, avec le vin qui fortifie, l'huile qui adoucit. Il est tout à la fois un père qui persuade par son autorité, et une mère qui louche par sa tendresse. 11 se fait chérir de ceux même qu'il corrige ; et s'il ne parvient [)as toujours à leur faire pratiquer la vertu, au moins il la leur fait aimer.
' Mémento, Domine, David, clomiiis mansuelufliiiis cjns. Ps. cxxxi, i.
^ Hoali miles : quoniain ipsi possitlcbuul ter- I ;im, Mdttli. V, \.
l44 CONSIDÉRATIONS
Mais ce n'est pas un véritable zèle que celui qui toujours ressemble à la colère; ((ui paraît plus occupé de punir que de réformer; qui ne se manifeste que par l'bumeur, la brusquerie, la dureté ; qui présente les emportemens de l'homme, au lieu de la charité du ministre. Loin d'attirer, il aliène ; loin de gagner, il dégoûte ; loin de persuader, il révolte; loin de convei'tir, il endurcit. Il rend le ministère de réconciliation et de paix, non-seulement inutile, mais odieux. (^)uels fruits peut produire un pasteur dans une paroisse tremblante à sa vue ; parmi un peuple qui, n'éprouvant que les effets de son humeur sombre et farouche, ne croit pas à son intérêt et à sa bonté ; et qui, ne voyant en lui qu'un maître impérieux et un censeur amer, est continuellement occupé à l'éviter? Ce sont des agneaux que Jésus-Christ a envoyés au milieu des loups ' : il n'a pas soumis ses brebis à des loups.
Le Prince des pasteurs, comme l'appelle S. Pierre, le grand Pasteur des brebis,
• Itc : Ecce ego milto vos sicut agnos intcr Iiipos. Luc. X, 3. ..^ ,
suu l'état ecclésiastique. 145 ainsi que le nomme S. Paul, le bon Pasleur par excellence, tel qu'il se dit luimême % nous Irace en détail dans son Evangile, principalement d'après son propre exemple, les devoirs qu'impose le zèle pastoral. On peut les rapporter à six cliefs.
Premier devoir. Le pasteur connaît ses brebis et en est connu *. Long-temps avant Jésus- Christ Salomon l'avait recommandé : Connais avec attention ton bétail, et considère attentivenrient tes troupeaux ^; et S. Paul a depuis renouvelé au nom de son divin Maître ce précepte essentiel aux , évoques et aux prêtres, qu'il avait rassemblés à Milet"^. La surveillance pasto-
* Cum apparucrit Priuceps pasloriim. / Petr.
Deus pacis eduxit de mortuis pastorem magnum ovium, in sanj^uine tcstatnenti œterni, Domimun nostrum Jesuin Christum. Hebr. xui, 20.
Ego siiin paslor bonus. /oa/t. x, 11.
* Cognosco mcas, et cognoscunt me meac. Joan. X, 14
^ Diligcnter aguoscc vulUim pecoris tui, luos- '|uo grèges considéra. Prov. xxvit, 23.
"* Allen lile vobis, et universo gregi, in quo vos Spirtius sanclus posuit cpiscopos, regcrc Ecclesiatn Doi. /lit, xx, a8.
raie, générale à la fois et particulière, s'étend sur tout le troupeau, et s'attache à chacune des ouailles. Elle veille sur chaque enfant, pour qu'il soit instruit-, sur chaque père de famille, pour qu'il entretienne dans sa maison la vertu et la piété ; sur chaque pécheur, pour qu'il se convertisse; sur chaque juste, pour qu'il persévère. Cette vigilance attentive et continue fait connaître les qualités, pour les perfectionner ; les défauts, pour les réformer ; les hesoins spirituels et temporels, pour y pourvoir.
Second devoir. Le hon paste r appelle ses brebis, et elles connaissent sa voix '. Elles accourent avec plaisir à cette voix chérie, qu'elles sont accoutumées à entendre ; qui les a rassemblées souvent, pour les entretenir des vérités saintes ; et de laquelle elles reçoivent continuellement des instructions salutaires , des exhortations touchantes, de puissans encouragemens, de douces consolations.
Troisième devoir. Le bon pasteur marche
' Oves vocem ejus audiunt : et proprias oves Tocat nominatiiu. Joan, x, 3.
SUR l'état ecclésiastique. Ï^J à la tête de ses brebis, et elles le suivent '. A ses prédications verbales, il joint la prédication plus puissante encore de l'exemple. Dans la voie qu'il leur enjoint de suivre il marche le premier. Son troupeau le contemple avec admiration, et le suit avec confiance ; assuré de ne pas s'égarer sur la trace d'un tel conducteur.
Quatrième det^oir. Le bon pasteur retire des bergeries du démon les brebis qui y étaient perdues : i es ramène à la bergerie du Seigneur, pour ne faire cju'un seul bercail, et un seul pasteur ". Il fait rentrer dans l'unité de l'Eglise ceux, que l'erreur de leurs pères ou la leur propre en avait séparés. Attirés par les vertus, par les persuasives instructions de ce fidèle ministre, ils reviennent consoler leur tendre mère, si long-temps aJlligée de leur éloignement.
Cinquième devoir. Si quelqu'une desbre-
' Ciim propriiis oves ciniserit, anie cas vadil : et oves illum scfimiuliir. Joaii. x, 4-
' Et alias oves habeo, qnaj nou suut ex hoc ovili : cl illas oportcl me adducerc, cl vocem incam audieiil cl fiel tiniim ovile; et unus pastor. Joan. x, iG.
l4^ CONSIDÉRATIONS
Lis qui lui sont confiées vient à s'égarer dans les sentiers tortueux du vice, le bon pasteur abandonne pour un temps, s'il le faut, tontes les autres, pour courir après celle-là. 11 la poursuit avec un saint empressement, la recherche avec un aoin continu, jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée. 11 ne se contente pas de la ramener au bercail. Pour lui épargner la fatigue du retour, sa tendresse l'y reporte, joyeuse de revenir chargée de ce précieux fardeau '.
Sixième devoir. Enfin, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis *; ce qui renferme deux obligations : l'une de sacrifier sa vie pour son troupeau, l'autre de la lui consacrer. Elles ne sont pas communes les occasions où le sacrifice de la vie est prescrit au ministre sacré ; mais elles peuvent aisément survenir. Quand la contagion dé-
' Quis ex vobis homo, qui habet centum oves, et si perdiderit unam ex illis, nonne dimittit nonaginta novem in deserto, et vadit ad illam quae perirerat, doncc inveniat eam? Et cum invenerit eam, imponit in humeros suos gaudens- Luc. xv. 4, 5.
* Bonus i^astor aniraam suam dat pro ovibus suis. Joan. x. 1 1.
SUR l'état ecclésiastique. i49
\DSte la paroisse qui lui est confiée, ou même attaque quelqu'un des fidèles qu'il dirige, la \ae du danger le plus imminent u'arrête pas le zèle pastoral. Le prix d'une âme la récompense du sacrifice, \oilà tout ce qu'il considère. Mais si le devoir de mourir pour son peuple est rare, le devoir de vivre pour lui est continuel. Le pasteur est redevable à son troupeau de toute la suite de sa vie : et tous les moniens qu'il n'emploie pas au bien des âmes qui lui sont confiées, sont autant de larcins qu'il leur fait.
Ce n'est pas tout de connaître les qualités essentielles et les devoirs rigoureux du zèle saccrdolal ; pour acquérir les unes, pour remplir les autres, un moyen est nécessaire. Ea vain aurez-vous planté avec autant d'activité que Paul, en vain aurezvous arrosé avec toute l'assiduité d'ApoUo; si Dieu ne donne pas l'accroisscmeut, le cliamp que vous aurez culti\é restera en friche '. Implorez-le, ce fruit
' Ego plantavi, Apollo rigavil : scd Dcus inci emenUiiii dcdil. llaquc, ncquu qui piaulât c-l alitpiid, nc(pic rpii rigal : sod (pii iuci(.incuUiin dut, Dcus. / Cor. m, G, 7.
l5o CONSIDÉRATIONS
précieux de vos travaux, de celui de qui il dépend, et qui a promis de vous accorder tout ce que ^ ous demanderez en son nom '. Demandez pour vous - mêmes la grâce de force et d'cnction, qui fait annoncer dignement les vérités saintes; pour les fidèles confiés à vos soins, la grâce de docilité, qui les fait recevoir. Vos prières attireront la rosée céleste, qui fera fructifier vos efforts. Vous opérerez plus de conversions au pied de l'autel, que sur le tribunal et dans la cliaire. Ce fut le dernier vœu d'Etienne qui acquit Paul à la foi ; ce furent les prières de Monique qui rendirent Augustin à l'Eglise: ce sera ainsi, ce sera en sollicitant la grâce par vos vœux, en la nxéritant par vos désirs, en la secondant par vos travaux, que vous obtiendrez l'heureux prix de votre zèle, sur la terre, par les vertus dont vous ornerez vos peui)les; dans le ciel, par la récompense que vous partagerez avec eux.
' Et quodcumque petieritis Patrem in noniine nieo, lioc facianij ut glorificetur Pater iu Filio. Si quid petieritis me in nomine meo, hoc faciam. Joan, «IV, i3, i^.
SUR l'étAt ecclésiastique. i5i
X^VVV VVW VW WVVN^ WV WVVW '