DES ECCLÉSIASTIQUES
Ce n'est pas assez pour un ministre des autels d'i^tre vertueux, d'être pieux, d'être zélé : il est encore nécessaire qu'il le paraisse. 11 ne lui suffit pas d'être innocent : il faut qu'il soit exemplaire. En vain sa conscience ne l'accuse de rien, si la voix publique s'élève contre lui. Il ne peut pas être saus tache, à moins d'être sans reproche. 11 n'est pas sufïisamment saiut, s'il n'est un modèle de sainteté. Si tout chrétien est débiteur de ses bons exemples, combien plus celui dont les exemples plus impo^ans ont une plus grande force pour attirer au bien, ou pour encourager au mal ! Du jour où il a été reçu dans le sanctuaire, sa réputation n'a plus été son bien propre : elle a appartenu, plus qu'à luimême, au ministère dont il était revêtu. Il est devenu redevable au pe»!j)le, responsable à r l'église, comptable à Dieu, non-
iSa CONSIDÉRATIONS
seulement Je l'intégrité de sa vie, mais (le la publicité de cette intégrité ; nonseulement de ses vertus intérieures, mais de l'opinion qu'il sauîait en inspirer. Le sacerdoce est (ces comparaisons nous sont présentées par Jésus-Christ) le sel de la terre, qui la préserve de la corruption, et qui, s'il vient à perdre sa saveur piquante, n'est plus bon qu'à être jeté et foulé aux pieds. Il est la cité élevée sur la montagne sainte, vers laquelle de tous cotés se portent les regards. Il est le flambeau placé sur le chandelier , pour répandre dans toute la maison de Dieu la lumière céleste. Que votre éclat, conclut le divin Maître, brille tellement devant les hommes, qu'en voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ' . Nous
' Vos estis sal tcrrœ. Quod si sal evanucrit, in qiio salietur? ad nihilum valet ultra, uisl ut niittatur foras, et conculcetur ab homiuibus. Vos estis hix mundi. Non potest civitas abscondi supra inontem poslta. Neque accendunt lucernam, et ponunt cani sub modio, sed super candelabrum, ut luceat omnibus qui in domo sunt. Sic luceat lux vesira coram hominibus, et videant opéra vestra bona, et glorificent] Patrein vesirum , qui in coelis est. Matth. v, i3 et seq.
SUR l'etaï ecclésiastique. ]53 exerçons auprès des fidèles un miaislère semblable à celui dont Dieu charge les esprits célestes qu'il députe à la garde des hommes. IN eus sommes établis de même pour les amener au salut. Mais il y a cette différence, cjue nous sommes leurs anges visibles, et que tous nos moyens pour les conduiie, s®ut extérieurs et sensibles. Il est donc nécessaire que tous ces moyens de direction soient aperçus par eux, et qu'ils aient continuellement les yeux fixés sur notre conduite, afin d'y conformer la leur.
Ce ne fut pas à ses Apôtres seuls, que Jésus-Christ dans sa dernière cène intima ce précepte. Je "vous ai donné l'exemple, afin que, comme j'ai fait, vous fussiez à votre tour '. C'est à tout le sacerdoce qu'il venait d'instituer dans leur j)ersonne, qu'il a adi'essé cette grande parole. Elle doit retentir dans tout le cours des siècles, et être entendue de tous ceux qui succéderont au ministère des Apôtres. Ce n'est
' Kxcinpluni eniin dctli vuhis, iil (jucmndiiiurluni f:t(() loci vol)is, ita et vos i'acialis. ./(;<(//. x'.ii, i5.
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pas non plus du seul acte d'humilité qu'il venait d'exercer en lavant les pieds à ses disciples, qu'elle doit être entendue. Elle s'applique à toute la suite des actions du divin Sauveur, qui étaient des exemples continuels de l'universalité des vertus. Ce qu'il a été, voilà ce que nous devons être ; ce qu'il a fait, voilà ce que nous devons faire : sa conduite, voilà notre règle ; son imitation, voilà notre devoir. Dans la voie du ciel, qu'il nous a ouverte, il a marché le premier. Mais comme le commun des hommes ne peut le suivre que de trèsloin, afin qu'ils ne perdissent pas sa trace, il a mis à sa suite le ministère ecclésiastique, intermédiaire entre lui et les peuples; qui est guidé par lui, et qui les guide ; qui ne doit jamais le perdre de vue, et qu'ils doivent sans cesse avoir devant les yeux; qui reçoit ses exemples, et qui les leur transmet. Ainsi, s'il est permis de comparer une institution divine à des établissemens humains, ainsi dans les flottes nombreuses, des navires légers, placés à une juste distance, répètent aux vaisseaux éloignés les signaux du chef, et font exécuter SCS ordi'es.
SUR l'etat ecclésiastique. i55
Tout ministre du Seigneur devrait donc se donner le droit de dire avec la sainte confiance du grand Apôtre : Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ ': non [;as certainement que la sainteté du peuple doive être aussi grande que celle du pi'être ; mais parce qu'elle doit lui être semblable. Quand S. Paul adressait cette exhortation à ses disciples de Corinllie, il savait combien il était éloigné de l'infinie perfection, qui est l'attribut exclusif du divin Modèle. De même, en voulant que les fidèles se rendissent les imitateurs de leur pasteur, il n'ignorait pas que le pasteur doit toujours, dans la voie de la perfection, précéder ses ouailles, et les laisser à une distance derrière lui. Son intention était de former des copies, qui restassent toujours au-dessous de leur modèle, mais qui seraient d'autant plus parfaites qu'elles en approcheraient davantage.
11 était bien pénétré, ce grand docteur des nations, du devoir essentiel de l'édification, spécialement pour les ccclésiasli-
' Tinilalorcs inei cstoto, sicul cl (^go Clirisli. / Cor. XI, I .
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ques. C'esl celui sur lequel il insiste le plus dans les EpîLies adressées aux deux disciples qu'il avait établis évêques, l'un à Eplièse, et l'autre en Crète. Il enjoint à l'évcque, et sous cette dénomination il comj)rend les prêtres , d'être exempt de toute inculpation, de tout reproche ; de faire respecter jusqu'à sa jeunesse ; d'être le modèle des fidèles j de l'être en toutes choses ; de se conserver irréprochables dans ses paroles ; de faire en sorte que les ennemis de la religion soient tenus dans le respect, ne trouvant rien à dire contre ses ministres '. S. Pierre, en sa qualité de prêtre, et au nom des soulfrances de Jésus- Christ, dont il a été le témoin, conjure ses comprêtres de paître le troupeau du Sei-
' Oportet enim episcoputn sine criraiue esse. TU. 1,7.
Oportet crgo episcopum irreprelienslbilem esse . / Timoth. m, 2.
Nemo adolescentiam Vuam contemnat : sed exemplum esto fidelium. Ibid. iv, 12,
In omnibus leipsum prœbe exemplum bonorum operum, in doctrina, iu integrllate, in gravitate : verbum sanura, irreprebeusibile : ut is qui ex adverse est, vereatur, nihil habens malum dicere de iiobis. Tit. 11, 7, S.
stK l'état ecclésiastique. i5y neur, non par la crainte, mais par la volonté; non avec un esprit de domination, mais en se faisant du fond du cœur les modèles du troupeau '.
Ce qu'enseignaient si fortement ces saints personnages , ils le pratiquaient eux-mêmes exactement. Ce qu'ils prescrivaient, ils le faisaient. En même temps qu'ils faisaient retentir aux oreilles la loi sainte, ils frappaient les yeux de son observation. Ils confirmaient la prédication de leurs discours, par la prédication plus puissante encore de leurs exemples. Tandis qu'ils présentaient aux nations l'Evangile, leur vie était une évangile ouvert, où elles lisaient toutes leurs obligations. Ils opéraient plus de conversions par leur sainteté que par leurs miracles. Ils se donnaient bien de la force pour faire pratiquer ce qu'ils enseignaient, ceux qui disaient, sans crainte qu'on pût le leur contester :
' Seuiores ergo, qui in vobis sunt, obsecro, consenior et tcstis Cluistl passioniim... Pascilc fjui in vobis est grc|^cm Dci, providcules, non coacte, setl spontanée secundiiin Deiiin... ncque nt doHiinanles in cleris ; scd l'orina facti gregis ex anime. / Pctr. v, i, a, 3.
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Rendez -TOUS imitateurs : considérez ceux qui marchent sur nos traces, conformément au modèle que nous offrons à en\, et à vous ' .
Ce que disait le saint vieillard Siméon de Jésus-Christ entrant pour la première fois dans le temple , tout ecclésiastique entrant dans le saint ministère doit se l'appliquer à lui-même. Il est désormais dans l'Eglise la cause de la ruine et de la résurrection de plusieurs \ Edifiant, il est impossible qu'il ne sauve pas un grand nombre d'àmes ; scandaleux, il est plus impossible encore qu'il n'en fasse pas périr beaucoup. Exposée aux regards de tous les fidèles, sa conduite ne peut leur être, ni cachée, ni indifférente. Il ne peut plus se sauver, ni se damner tout seul : et il mènera à sa suite ceux dont il est devenu le conducteur, ou dans le ciel, ou dans l'enfer. Lumière du monde, il sera^ ou le fanal salutaire qui montre l'entrée du port,
» Imitatores mei estote, fratres, et observate eos qui ita ambulant, sicut habetis formam nostram. P/iilipp. lu, 17.
' Ecce posilus est hic in ruinam, et in resurrectionemniultoium in Israël. Luc. 11, 34-
SUE. L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE, I Jg
OU la flamme trompeuse placée par l'ennemi sur recueil, pour y attirer et pour perdre les impruJens qui s'y confient. L'élévation de sa dignité rend nécessairement ses exemples plus utiles, ou plus nuisibles : parce que, tombant de plus haut, ils acquièrent un plus grand poids ,| et produisent de plus grands eiïets. L'arbuste en tombant ne nuit à rien; le cbéne écrase de sa chute tout ce qui se trouve sous lui.
L'objet du ministère ecclésiastique, la fin de son institution , est de porter les hommes à la vertu. Le moyen le plus efficace et le plus certain pour l'atteindre est l'exemple. L'exemple a une autorité insinuante à la fois et tranchante, et d'autant plus forte qu'elle est plus douce. L'exemple est une instruction plus puissante que la parole, parce qu'elle est plus abrégée, et j)ar là [)lus à la ])ortée de tous les esprits, qui en sont frappés aussitôt qu'ils l'aperçoivent : parce qu'elle est plus directe; la parole est relative à l'action, l'exemple est l'action môme : parce que lie est plus convaincante, qu'elle dissipe tout prétexte, lève toute dilIicuUé : parce
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qu'elle est plus acli\ e , et qu'à la leçou elle joint rencouragement : parce qu'elle est plus continue ; le prêtre ne peut pas toujours exliorter, des motifs de prudence l'obligent même quelquefois à suspendre l'exercice de son zèle : mais il peut, et il doit toujours prêcher d'exemple. L'aspect seul d'un prêtre exemplaire est une exhortation continuelle : il n'a pas besoin d'élever sa voix, sa yie est une leçon solide et parfaite ; son silence parle, et, plus éloquent que les plus beaux discours, instruit, persuade, louche plus profondément. Il répand sur son ministère la vénération qu'il s'attire. S'il ne fait pas pratiquer la vertu à tous les pécheurs, il la leur fait respecter ; et il force à honorer Dieu ceux mêmes qu'il ne peut pas engager à le servir. Mais si la vie édifiante du prêtre est fortement efficace pour opérer le bien, sa vie scandaleuse est malheureusement bien plus efficace encore pour produire le mal. L'un est un éloge vivant de la vertu, l'autre l'apologie publique du vice. Uim, par ses exemples, est le censeur des mœurs corrompues ; l'autre, par les siens, en est le fauteur. L'un est le sanctificateur de son
SUK l'état ECCLESIASTIQUE. l6l
troupeau, l'autre, le corrupteur. L'un est le modèle du peuple ; l'autre en est la fable. L'un se fait considérer comme le ministre de Dieu, et le dispensateur de ses sacremens ' : l'autre se fait traiter comme le suppôt du démon, et le propagateur de ses séductions. L'un se fait respecter de ceux mêmes qui ne l'imitent pas : l'autre se fait mépriser jusque des compagnons de ses desordres. Il s'accomplit tous les jours parmi nous cet oracle menaçant que, par l'organe de son Propliète , Dieu rendit contre les prêtres de la loi ancienne : Vous vous êtes écartés de ma voie ; vous ave/ été pour plusieurs un sujet de scandale ; vous avez violé le pacte de votre sacerdoce : pour cela je vous ai rendus vils et méprisuLles aux yeux de tous les peuples*. Dans sa loi nouvelle il nous ordonne par son grand Apôlre de nous montrer ses di-
' Sic uos existimet liomo ul miuistros Chrisli . cl dispcnsatorcs mystcriorum Dci. I Coi: iv, i.
* Vos aiiteia reccssislis de viii, cl scaïuîalizastis j)liirim()s iu Icgc : irriluin fccislis jKtcUiin Lcvi, dic;il Doiuiuus cxcrcilumn. Proplcr quutl cl ego tledi vos coijteiuj)libilcs cl liuiiiUos oinuibus jiupulis. Mahuh. II, «, (j.
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gaes ministres ; de ne donner aucun scandale; de mériter un témoignage favorable de ceux mêmes qui sont hors de l'Eglise ; afin de ne pas tomber nous-mêmes dans l'opprobre, et notre ministère dans le blâme '. En effet, ce que le monde méprise le plus souverainement, et avec juste raison, c'est un j)rêtre scandaleux. Et comment honorerait-il celui en qui il retrouve ce dont il rougit pour lui-même ? Il pourra l'accueillir, pour s'autoriser de ses exemples : mais ce sera avec une familiarité railleuse. 11 se moquera en secret, peutêtre même en public, des désordres dont il aura été le compagnon. Car le nombre le plus corrompu est celui qui exige le plus des ministres de sa religion. Par un jugement injuste peut-être relativement à eux, mais très-juste par rapport à nous, les pécheurs les plus scandaleux sont les plus
' Nemini dantes ullam offensionem, ut non vituperetur niinisterium nostrum : sed in omnibus exhibeamus nosraetipsos sicut Dei ministres. II Cor. VI, 3, 4-
Oportet autem ilUnn et teslimonium habere bonum ab iis qui foris sunt, ut non in opprobrium incidat. / Timotli. m, 7.
sua l'état ecclésiastique. i63
impitoyables poui^ les fautes des piètres. Ce sont ceux-là qui les condamnent le plus sévèrement, qui les raillent le plus amèrement. Dieu a \oulu que le péché si grave, le scandale du prêtre, fût puni dès ce monde par le mépris des hommes les plus méprisables. Si cette rigoureuse censure se bornait à ceux qui l'ont méritée, ce ne serait pas une injustice, ni peut-être même un inconvénient. Mais le peuple est malheureusement porté à passer de l'opinion qu'il a sur le ministre, à celle qu'il doit prendre du ministère. Le blâme que le prêtre scandaleux fait tomber sur luimême, il le fait par contre-coup retomber sur son sacerdoce. Il fait calomnier son ministère, suspecter les intentions les plus droites, accuser d'hypocrisie les vertus les plus intactes, le zèle le plus pur. Il fournit à la malignité des prétextes, faux à la vérité, mais facilement saisis, contre la sainteté même. Il fait imputer les mêmes vices à ceux que l'on voit dans les mêmes fonctions.
Ainsi celui même qui par état était strictement leuu de faire honorer le nom de
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Dieu, est celui qui le fait blasphémer '. Elle se renouvelle tous les jours parmi nous celle antique complainte. La sentinelle qui veillait dans Israël jjour le Seigneur, son prophète, est devenu un piège tendu sur tous les chemins pour la ruine du peuple, et un modèle de folie dans la maison de son Dieu \ Les pierres du sanctuaire dispersées sur tous les chemins sont devenues des pierres de scandale, contre lesquelles vont se heurter et tomber les malheureux passans. Ceux qui devaient ressusciter à la grâce les âmes mortes , sont ceux qui font périr celles qui étaient vivantes. Ils commettent autant d'homicides spirituels qu'ils entraînent de person^ nés dans le péché. Et qui jjourrait calculer la suite immense de péchés que l'action scandaleuse d'un prêtre va faire commettre, d'abord à tous ceux qui en seront témoins, ensuite à ceux qui en entendront parler, enfin à ceux qui, ayant reçu le
' Nomen eDÏni Dei per vos blasphemalur intcr Gentes. Rom. ii, •2.'\.
• Speculator Ephraim ciini Dco meo, propheîa laqueus ruina; faclus est super omnes vias ejus, insania iu doino Dei ejus. Osée, ix, 8.
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scandale, le transmettront à d'autres, et le perpétueront dans une suite de générations? Le peuple n'est-il donc pas déjà par lui-même assez porté au mal, sans qu'il y soit encore encouragé par ceux qui devraient l'en retirer? N'a-t-il pas assez de ses propres passions, sans y joindre l'exemple des nôtres? C'est surtout au prêtre prévaricateur que Dieu adresse ce reproche menaçant : Quelle est ton audace de publier mes justices, et de faire sortir de ta bouche les paroles de mon Testament '? De quel iront en elTet ose-t-il dans la chaire de vérité j)rescrire des vertus qu'il ne pratique pas, et tonner contre des vices dont on le voit tout chargé? Tout l'appareil de zèle dont il fait étalage n'est aux yeux des peuples qui le connaissent qu'un jeu de théâtre. Ses discours, quelque éloquens qu'ils puissent être, ne sont écoutés que comme de vaines représentations, dont on sort persuadé qu'on n'a reçu que de l'illusion. Comment persuadera-t-il, si on ne le
l'eccatori autcrn dixil Dcns : Qu.irc lu ciiarr;»s juslitias nicas, et assuniis Tcslainculuin iiiciiin per os tmiin? Ps. xi.ix, iG.
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croit pas persuadé? et comment le croirat-on persuadé de principes qu'il dément sans cesse ! Entre le discours qui combat leurs passions, et la conduite qui les favorise, lequel choisiront ses auditeurs? Entre ses paroles qui disent. Ne faites pas ce que vous me voyez faire , et ses actions qui crient, Ne croyez pas ce que je vous dis, lesquelles frapperont le plus vivement les esprits déjà rnal disposés? lesquelles trouveront plus dociles les cœurs cori'ompus d'avance? Ce qu'il édifiera d'une main, il le renve rsera de l'autre. Mais hélas ! il faut un long temps pour élever l'édifice ; un moment suffit pour le détruire. Un seul scandale, surtout dans un pasteur, produit une impression plus vive, plus profonde, que des années d'édification. C'est un sublime établissement que l'humanité doit au christianisme, que dans chaque bourgade, et jusque dans les réduits les plus écartés et les plus pauvres, un ministre de Dieu, revêtu de son autorité, épure les mœurs, fasse pi'atiquer la vertu, réprime les crimes, corrige les vices. Mais cette institution si précieuse pour la religion et pour la société, tourne à leur préjudice ,
SUR l'état ecclésiastique. 167 quand les exemples du ministre, au lieu d'exciter au bien, enhardissent au mal. Et que deviendra ce malheureux peuple au fond de sa campagne, si le seul personnage qiii ait la charge, le droit et les moyens de lui faire connaître, goûter et remplir SCS devoirs, est celui qui l'en dégoûte, et qui l'en détourne? Nous sommes témoins des peines que se donnent les ministres fidèles, pour contenir l'effervescence des passions. Que sera-ce, quand nous verrons le ministre lui-même les autoriser, les justifier par ses exemples? Comment ne périra pas le troupeau que son pasteur mène au repaire des loups! Quelle sera la ressource du malade, si le médecin lui-mcme aggrave son mal ?
Il est vrai, et nous ne l'ignorons pas, Jésus-Christ disait à ses disciples, et à tous ceux qui devaient à jamais le devenir : Les scribes et les pharisiens siègent sur la chaire de Moïse : observez donc, et faites tout ce qu'ils vous diront; mais gardez-vous d'agir .s(;lon leurs oeuvres, car ce qu'ils disent, ils ne le pratiquent pas '. Prendrons-nous
' Super calhedram Moysi setlernnl Srribœ c-t
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cctle parole du divin Maître pour une apologie des scriLes et des pharisiens? n'estelle pas, au contraire, une condamnation prononcée contre ces faux docteurs, et contre ceux qui leur ressembleraient? Et parmi le peuple qui entend leurs discours et qui voit leurs actions, les uns ne savent pas, les autres ne veulent pas faire ce sage discernement. Les ignorans de bonne foi, ceux qui sont plus instruits de mauvaise foi, prennent pour règle la conduite de préférence aux exhortations. Les premiers, dans la simplicité de leur cœur, croient que les actions de ceux qui possèdent la science ne sont pas criminelles , et qu'ils ne peuvent pas s'égarer à la suite de celui que Dieu leur a donné pour conducteur.
Les seconds, dans l'astuce de leurs pensées, cherchent à justifier leurs désordres par l'exemple de celui qui devrait les réprimer. Ils s'attachent à observer ses défauts, pour auloriscF les leurs. Ils saisissent avec une joie secrète, dans ses mauvai-
Pharisaei. Oinnia ergo quœcumque dixerim vobis, servate et faclte : seciindum opéra vero eorum iiolite facere ; dicunt eniin et nou faciunt. Matth. xwu, 2, 3.
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ses mœurs, uue excuse à leurs propres dissolutions. Et ainsi les uns et les autres, ou aveugles ou encouragés, s'engagent ou se confirment clans le péché par son exemple ; ils se font, ou un funeste devoir ou un criminel plaisir de l'imiter ; ils se permettent sans remords ce qu'ils lui voient faire sans scrupule.
Ne nous le dissimulons donc pas, et jcconnaissons avec douleur cette humiliante vérité : les vices des peuples ont presque toujours pour principes les vices de leurs prêtres. Cette inondation de désordre qui désole la terre, hélas ! n'est-ce pas du sancluaii'e qu'elle est partie? Au moins des prêtres édifîans eussent opposé à ses ravages une digue insurmontable. La foi même, la foi si ébranlée, presque perdue parmi nous, n'est-ce pas à nous-mêmes que nous devons imputer son affaiblissement? Les hérésies qui divisèrent l'Eglise, il y a deux siècles et demi, donnaient pour prétexte de leur scission, et curent pour cause principale de leurs progrès, la réforme du clergé. L'incrédulité, ce monstre de notre siècle, ne trouve-t-ellc pas aussi, dans les scandales des ecclésiastiques, un principe
lyO CONSIDÉRATIONS
puissant de propagation ? Comment un pasteur pouvia-t-il faire croire l'existence d'un Dieu qu'il outrage , persuader l'autorité d'une loi qu'il viole, inspirer le désir d'un paradis qu'il méprise, imprimer la terreur d'un enfer qu'il brave? Beaucoup de pasteurs, disait le Seigneur par la bouche de Jérémie, ont détruit ma vigne ; ils ont foulé aux pieds le lieu que j'avais pris pour mon partage ; ils ont changé en un désert solitaire l'héritage que j'avais choisi et que j'avais tant embelli ; ils l'ont entièrement dissipé , et ils pleurent de ne m'avoir plus. Toute la terre est dans la désolation de la désolation, parce qu'il n'y a personne dont le cœur soit attentif'. O vous prêtres, nous dit-il encore par un autre prophète, écoutez ceci : Un jugement rigoureux vous est réservé , parce que vous êtes devenus des pièges i:;our ceux qui vous regardaient, et des filets tendus sur le Tha-
' Pcstores muhi demoliti sunt vîneam meam, conculcaverunt partem mcam j dedeiunt portionem meam desiderabilem in deserlum solitudinis; posuerunt eam in dissipalionem, luxilque super me. Desolalione desolata est omnis terra , quia nullus est quirecogitet coi'dc. Jerem. \n, lo, ii.
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bor '. Ainsi il fit tomber sa terrible vengeance sur les prêtres enfans d'Héli; et la raison qu'en donne l'Esprit saint est que leur péché était énorme devant Dieu , en ce qu'ils détournaient les hommes de son culte *. 11 nous fera rendre un comptée exact des âmes qu'il nous a confiées ; il nous redemandera ce dépôt qui lui est si cher ; il nous ordonnera de le lui restituer tel qu'il le remit enl^e nos mains. Elles s'élèveront contre nous du fond de leurs abîmes, ces âmes malheureuses que nous y aurons précipitées par nos scandales ; elles appelleront à grands cris sur nos tètes la vengeance que nous aurons attirée sur les leurs.
C'est donc un devoir strict, et bien pi us strict pour le prêtre que pour un autre, de ne rien faire qui puisse engager le j)rochain à commettre une mauvaise action. Tout ce qui est pour autrui une occasion de péché est dans nous un péché grave. Et ne par-
• Audite hoc, sacerdotes... Quiavobis judicium est, quoniam laqnctis facti eslis spcculationi, et recle expansuni super Thabor. Osce, v, i.
• Eral ergo pcccaluin j)ueroriiin grande nimis coram Domino, quia rctralicbaut hoiuines a sacrificio Doiniui. J Meg. u, 17.
Ions pas seulement ici des actions criminelles, qui encouragent à en faire d'autres : les actions même innocentes cessent de l'être ; de légitimes elles deviennent interdites, aussitôt qu'elles peuvent, même mal à propos, scandaliser quelqu'un de nos frères. Notre ministère nous impose à cet égard, vis-à-vis d'eux, non-seulement une exaclitude entière , mais une délicatesse scrupuleuse ; nous devons ménager leurs faiblesses, respecter jusqu'à leurs erreurs. Le grand Apôtre nous donne de ce devoir important le précepte et l'exemple. Dans les contestations élevées à Rome au sujet des viandes prohibées dana; l'ancienne loi comme impures, et à Corinlhe relativement à celles qui avaient été offertes aux idoles, il décide qu'il est permis de se nourrir des unes et des autres '. Mais il ajoute qu'il ne faut pas, pour de la nourriture , détruire l'œuvre de Dieu ; que tout est pur à
' Ts quimauducat, non mandncanlem non speinàt; et qui non manducat, manducantem non jiidicet; Deus enim illum assumpsit. Rom. xiv, 3.
Esca autem nos non commendat Deo. INcqiie enim si manducaveriraus, abundabimus; neque si non manducaveriinus, deficiemus. I Cor. viii, 8.
SUR l'état ecclésiastique. 1^3
la vérité , mais que c'est un mal de scandaliser par ce que l'on mange ; qu'il ne faut, ni manger de la cliair, ni boire flu vin, ni faire aucune autre chose qui soit pour le frère une occasion de cliiile, de scandale ou d'affaiblissement ' ; qu'on doit soigneusement prendre garde d'user de la liberté accordée à cet égard, de manière à en faire une pierre d'achoppement pour les faibles; que ce serait perdre sciemment un frère pour qui Jésus-Christ est mort ; qu'en péchant de la sorte contre ses frères, on pèche contre Jésus-Christ; et il finit par déclarer que si ce qu'il mange scandalise un de ses frères , il n'en mangera jamais, pour ne pas lui donner ce scandale '. Abstenez-
' JN'oli proplcr cscaui destrucre opiis Dci. Oinnia quidetn siint raunda , sed malum est homiiii, qui per offendiculum niandiicat. Bonuin est non inanrJucare carncm et non hil)oro vinum, iicquo in quu fmLcr luus oflcnditiir, aut scandalizaliij-, :tut infirnialur. Rom. xiv, 20, 21.
* Vidctc aulcm ne Cortc hfcc liccntia vcstra of-
lendirnliim fiât infirmis Et pcribit iiifirmus in
tuasciculia fialcr, proptcrqueni Cliristusniortiuis est? Sic autcm pecc.mlcs in fralrcs, et pcrculicntes conscientiain coruni infirniam, in Chrisliim })cccntis. (hinproptcr si csca scand.ilizat iValictn
1^4 COjSSIDÉRATîONS
vous donc, c'est encore un précepte du même Apôtre, abstenez-vous, non-seulement de ce qui est mal, mais de tout ce qui en a l'apparence'. Le monde, soit par malignitéj soit par intérêt, soit pour railler, soit pour s'autoriser, ne se contente pas de relever les vices qui le frappent dans nous , il les recherclie avec attention et avec aideur ; il otserve, il épie nos discours, nos actions; il tâclie de deviner nos pensées; s'il découvre en nous un défaut, il l'aggrave; s'il n'en aperçoit pas, il en soupçonne ; il interprète en mal ce qui en est susceptible , et aussitôt qu'il nous voit un tort possible , il le 'croit ou il affecte de le croire pour le publier. A ces jugemens souvent injustes, presque toujours trop sévères, il ne suffît pas d'opposer l'innocence de notre vie, il faut les confondre par la certitude, par la publicité de cette innocence.
Sur ce que nous disons qu'il faut s'abste-
meum , non manducabo carnem in aeternum, ne fratrem meum scaudalizem. 1 Cor, viii, 9, 11, 12, i3,
' Ab orani specie mala abstinete yos. / Thés.
SUR l'état ecclésiastique. 175
nir des choses innocentes qui peuvent scandaliserj il y a deux observations importantes à faire, qui sont deux modifications, deux restrictions à l'universalité du principe. D'abord nous ne prétendons pas qu'il soit permis d'omettre par ce motif les choses positivement prescrites. La crainte de scandaliser ne doit pas nous empêcher de remplir un devoir. Le risque de donner à autrui un prétexte mal fondé de pécher ne doit pas nous faire pécher nous-mêmes.
Ensuite, ce sont les âmes trop délicates et scrupuleuses que nous devons éviter de scandaliser par les actions innocentes; ce ne sont pas les âmes imp Co qui affectent de se se andaliser de tout, parce que réellement elle s ne se scandalisent de rien ; calomniant sans pudeur les actions les plus vertueuses, pour décrier les vertus mêmes. Ainsi le divin Modèle opérait sesguérisons le jour du sabbat, sans être arrêté par les vains propos des scribes, des pharisiens et des prêtres. C'est la faiblesse que nous devons ménager, ce n'est pas la dépravation.
En quoi doit consister l'édification prescrite aux ecclésiastiques 1* Eu tout, répond
176 coasidérAtions
le docteur des nations '. Il n'y a pas de vertu dont ils ne doivent être les modèles , pas de bonne œuvre dont ils ne doivent donner des exemples. Ce serait un champ trop vaste à moissonner, que de détailler tous les objets qu'embrasse l'édification ecclésiastique ; mais on peut en général les rapporter à trois points : le ministre sacré doit se montrer exemplaire principalement dans sa personne, dans sa conversation, d ans ses fonctions»
Que votre modestie soit connue de tous les hommes ", dit S. Paul. Toute la personne de l'ecclésiastique doit annoncer extérieurement la modestie de son àme , ses manières graves sans morgue, son ton digne sans hauteur , son maintien poli sans familiarité, ses discours circonspects sans dissimulation, ses démarches mesurées sans
' In oinnibus teipsum praebe exeinpluni bonorum operum, in doclrina, in intcgritate, in gravitaie. Tit. H, 7.
Nemo adolcscentiam tuam contemnat , sed cxemplum eslo fideliuni, in verbo, in couversatioue, incharitate, in fide, in castitate. I Timolh.