EST INFINIE, PARCE QUE LE PÉCHÉ EST UNE INJURE FAITE
a l'infinie majesté de Dieu. A cela ils ajoutent que celui qui meurt avec la conscience d'avoir commis un péché mortel, et qui ne s'en repent pas, est envisagé à bon droit comme ayant voulu pécher pendant toute l'éternité, s'il lui eût été accordé de
38 CONSIDÉRATIONS SUR i/ÉTERNITÉ.
vivre pendant tout ce temps. En effet, il n'a pas perdu la volonté de pécher ; il n'a perdu que la vie. Sa volonté aurait été de pécher toujours, s'il avait toujours vécu. Ainsi, il n'a pas cessé de pécher : il n'a cessé que de vivre. A cela vient encore se joindre une autre raison : c'est que le damné, quoi qu'il puisse faire, ne saurait acquitter sa dette; car, en sa qualité d'ennemi de Dieu, sa satisfaction n'est pas agréée, parce que celui qui la présente n'est pas agréable lui-même. De plus, le damné ne paie pas sa dette, puisqu'il ne fait rien, son existence étant toute passive : il ne fait que de souffrir, et il souffre malgré lui. L'exemple suivant fera comprendre la position des réprouvés vis-à-vis de la justice divine. Un homme doit à son voisin 20,000 ducats, que ce dernier lui a prêtés à un intérêt de cinq pour cent, avec obligation de le payer chaque année. Dans l'espace de vingt ans il a payé 20,000 ducats, c'est-à-dire le capital tout entier. Sa dette est elle éteinte? ne lui doit il plus rien? Il lui reste à rendre tout le capital, comme s'il n'avait jamais rien payé ; car le contract a été fait sous la réserve que l'intérêt, bien que payé chaque année, ne diminue rien au
capital. Telle est exactement la condition des réprouvés : quelques peines qu'ils subissent, ils ne se libèrent jamais de leurs dettes, et restent éternellement débiteurs envers la justice divine. On lit au premier chapitre d'Isaie : Et ta force et tes richesses seront semblables à la paille qu'une étincelle embrase : le feu les consumera , et nul ne pourra l'éteindre. Suétone raconte que l'empereur Tibère faisant la visite des prisons répondit à un malheureux qui lui demandait grâce : Je ne suis pas encore rentré en grâce avec toi! Jésus-Christ, ce juge de toute justice, peut aussi répondre à un réprouvé qui après mille ans de souffrance demanderait sa grâce : Je ne suis pas encore rentré en grâce avec toi! Que le malheureux la demande même après mille autres années, il entendra la même réponse : Je ne suis pas encore rentré en grâce avec toi! Qu'il répète sa demande après cent mille ans, il n'entendra pas d'autre réponse : Je ne suis pas encore rentré en grâce avec toi! et je n'y rentrerai jamais! Je l'ai voulu pendant ta vie ; mille et mille fois je t'ai offert ma grâce ; mais tu l'as repoussée. J'ai voulu être ton ami, et même ton père, mais tu n'as pas voulu être
mon enfant ! J'ai dissimulé, j'ai gardé le silence, j'ai attendu quarante, cinquante, soixante ans, que tu changeasses de cœur et de vie, sans qu'il s'en soit suivi une pénitence tant soit peu sérieuse et constante. Tu as méprisé tout mes conseils ; tu as négligé mes avertissements ; tu as eu en horreur mon joug, et tu as résisté à toutes mes remontrances. Recueille maintenant le fruit de tes œuvres, et rassasie-toi des caprices de ta volonté î Eternellement je me rirai de ta perte, et ma justice ne te répondra après des milliers de siècles que ces paroles : Je ne suis pas encore rentré en grâce avec toi! 0 ciel, ô Dieu, ô péché, ô justice qui précipite le genre humain dans un gouffre de tourments, dans le terrible abîme de l'éternité!
Mais vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables1. Il est juste en effet, il est conforme à l'équité que celui qui n'a jamais voulu profiter de la miséricorde reçoive le châtiment éternel dont le menaçait la justice.
1 Ps. CXVIII, 62.
D'autres indications de la nature au sujet de l'éternité.
Revenons à l'école de la nature dans nos considérations sur l'éternité. Il y a dans les montagnes des sources thermales si bruyantes et si sonores par le choc et le murmure de leurs eaux, que ceux qui s'y réunissent dans la saison des bains, quand ils approchent pour la première fois de ses sources, croient entendre comme une espèce de symphonie. Mais plus tard leurs oreilles, étourdies de ce bruit continuel, finissent par se dégoûter de ce qui dans les commencements leur semblait un bruit agréable ou un concert, et les mêmes personnes, qui avaient cru y distinguer le son d'un instrument de musique, finissent par être importunées de cet ennuyeux bruit des eaux, qui n'a point d'interruption. Voilà une chose qui elle aussi peut nous conduire à la pensée de l'éternité. Sous ces montagnes affreuses où sont les cachots des réprouvés, les cris, les pleurs, le bruit, les hurlements que vous entendez en y entrant, ne finiront jamais ; éternellement ils fati-
g ueront vos oreilles, et l'habitude n'adoucira pas ce tourment. Au contraire, dans le ciel le chant des anges : Saint, saint, saint! non-seulement n'engendrera pas de dégoût; mais il sera toujours entendu avec une nouvelle volupté. Jésus-Christ, dans son entretien avec la Samaritaine, ramena plus de vingt fois le discours sur la vie éternelle et l'éternité : Celui qui boira de Veau que je lui donnerai n'aura plus soif éternellement ; mais il se fera en lui une source d'eau qui jaillira vers la vie éternelle*. Oh! plût à Dieu qu'avec la Samaritaine nous eussions soif de cette eau! et que par une fervente prière nous la demandassions comme elle, en disant : Donnez-moi de cette eau, Seigneur, afin que je n'aie plus soif ! Donnez-nous, ô bon Jésus, une seule goutte de cette eau, ou au moins quelque désir de la vie éternelle !
Mais la nature nous offre encore un autre spectacle. L'an 9i de l'ère chrétienne, comme Suétone, Pline le Jeune et d'autres auteurs le rapportent, aux calendes de novembre, vers les sept heures, il se fit au Vésuve, montagne de la Campaaie, une affreuse éruption, qui fut précédée
1 Joan.j x, 13, 14.
par une sécheresse extraordinaire et par de grands tremblements de terre. On entendit même des bruits souterrains comme des roulements de tonnerre. La mer s'agitait et soulevait ses eaux ; l'air retentissait d'un bruit comme si des montagnes se fussent entrechoquées. Puis on vit des blocs énormes de rochers lancés dans les airs au milieu de tourbillons de cendres et de fumée : tout l'air en fut obscurci, et le soleil avait disparu. Ceux qui étaient témoins de ce spectable pensaient que c'était la fin du monde et que notre globe allait retomber dans le chaos, pour y être la proie des flammes. En effet, il tomba une telle quantité de cendres que la terre, la mer et le ciel en furent couverts, ce qui occasionna un désastre inouï parmi les habitants, les animaux, et dans toute la contrée. Les oiseaux et les poissons en périrent; deux villes, Herculanum et Pompéi, furent ensevelies dans les cendres pendant que leurs habitants étaient au théâtre. Ce phénomène et d'autres semblables qui se produisent dans le sein des volcans, montagnes qui brûlent toujours sans jamais se consumer, qu'est-ce autre chose, selon Tertullien, sinon des exemples vivants que Dieu donne aux hommes
44 CONSIDÉRATIONS SUR i/ÉTERNITÉ.
d'un feu éternel brûlant dans les entrailles de la terre, feu où brûleront aussi les méchants, sans jamais en être consumés? Ouvrez donc les yeux, ô mortels, et voyez avec quelle précision la nature vous guide dans la contemplation de l'éternité 1
Le temps même où nous vivons devrait nous servir de règle et de boussole pour nous conduire à la connaissance de cette éternité. Et la nature elle-même désirerait nous présenter la vie comme une mesure servant à nous la faire connaître et à nous diriger dans son appréciation. Saint Augustin savait apprécier le ciel et la terre à leur valeur, quand il dit : Voici la différence qu'il y a entre les choses du temps et celles de l'éternité 4 : Celles du temps ont plus d'attrait avant la possession, et elles perdent leur prix une fois qu'on les a, par la raison qu'il n'y a pour rassasier l'âme que l'éternité vraie et certaine d'une joie incorruptible. Celles de l'éternité, au contraire, ont plus de charmes encore, une fois qu'on les possède, qu'alors qu'on les désire, par la raison que la charité recevra plus que la foi n'attendait, plus même que l'espérance ne désirait. Ahl quand nous regardons
1 Sent. sent.
ce ciel destiné à être notre demeure éternelle, comment pouvons-nous ne pas prendre en dégoût cette terre qu'il nous faudra quitter si tôt!
TROISIÈxME CONSIDÉRATION.
EN QUOI PRINCIPALEMENT LES ANCIENS ROMAINS FAISAIENT CONSISTER LEUR ÉTERNITÉ.
Pline le Jeune dit : « Selon moi, pour être heureux, il faut ou faire des choses dignes d'être écrites, ou écrire des choses dignes d'être lues ; et le comble du bonheur consiste dans l'un et l'autre : faire ces choses et les écrire. Les Romains avaient donc trois manières d'arriver à la gloire et d'éterniser leur nom ; la première était d'écrire, et il faut convenir qu'ils ont écrit des choses sinon toujours chastes et pures, du moins fort belles et très-variées. Ils confiaient à leurs écrits les défauts, les turpitudes, les passions dont ils étaient victimes : manière bien peu honnête d'arriver à la postérité, il faut le dire. Mais ce qu'il faut dire aussi, c'est qu'il y a bien des livres qui meurent
46 CONSIDÉRATIONS SUR i/ÉTERNITÉ.
avant leur auteur, et qui ressemblent aux jardins d'Adonis : aussitôt morts que nés! 11 arrive que ce que qui plaît vite ne plaît pas bien longtemps. Mais admettez que tous les livres des Romains vivent éternellement, aucun des auteurs cependant n'a pu se communiquer à lui-même l'immortalité de ses ouvrages.
Non-seulement les Romains écrivaient , mais ils faisaient aussi des choses dignes d'être écrites ; de l'être même par des plumes habiles et éloquentes, et sur ce terrain de l'action ils parcoururent toutes les voies , excepté celle-là seule qui , d'après les principes de notre foi, pouvait les conduire à l'immortalité et à la véritable gloire. Nous ne nions pas qu'ils n'aient été grands en temps de paix comme à la guerre, tant chez eux que dans les pays étrangers. Ils furent admirables dans les arts et les sciences ; magnifiques et prodigues dans les spectacles et dans leurs dons; étonnants dans leurs édifices, leurs mausolées, leurs sépulcres et leurs statues. Nous allons en citer quelques exemples.
Auguste célébra des jeux ou des représentations théâtrales vingt-quatre fois à ses propres frais et
vingt-trois fois aux frais du trésor public, et aucun de ces jeux ne coûta moins de 500 à 1,000 livres romaines : ce qui reviendrait à plus de 2,500,000 piastres de notre monnaie. Deux millions et demi, disons-nous ! et toute cette énorme somme d'argent était dépensée pour un seul spectacle I Et le moins dispendieux donné par Auguste ne coûtait pas moins de 500 livres romaines, c'est-à-dire 1,250,000 piastres! Néron fit dorer son théâtre, dont toute la garde-robe et tout le matériel de la scène étaient d'or. Pendant la représentation, on faisait pleuvoir sur les spectateurs des jetons figurant des maisons, des campagnes, des villas, des esclaves, des bêtes de somme, et quelquefois servant de titres à une grande quantité d'argent ou de pierres précieuses; et quiconque, après le spectacle, apportait un de ces jetons, recevait à l'instant même l'objet de prix dont il portait la marque ou l'empreinte.
Le même Néron fit compter en cadeau à un simple soldat une somme de 100 livres romaines, ce qui équivalait à 250,000 piastres. Sa mère, Agrippine, ayant fait placer sur une table tout l'argent que comportait ce don, pour en faire un
reproche indirect à son fils, celui-ci, comprenant son intention, en fit apporter encore autant, et dit ; Je ne savais pas que j'eusse donné si peu!... Le même empereur fit assigner au roi Tiridate, son hôte, pendant les neuf mois qu'il fut à Rome, une somme de 20,000 piastres à dépenser par jour; ce qui fit à la fin l'énorme total de 5,400,000 piastres que lui coûta cette hospitalité. A son départ il lui fit compter encore 2 millions et demi pour ses frais de route. Que dirai-je maintenant des édifices et des constructions?
Caligula fit jeter sur la mer un pont de trois milles de longueur. Il y avait à Rome 424 temples, la plupart magnifiques. Domitien dépensa 7 millions de livres romaines pour faire dorer le Capitole.
Sur les sièges de marbre des amphithéâtres pouvaient s'asseoir commodément 87,000 spectateurs, et dans la partie supérieure 12,000 : en tout 99,000. Il y avait à Rome 12 bains publics bâtis par les empereurs, sans compter ceux qui appartenaient à des particuliers. Dans ces bains publics tout était gratuit. Les thermes d'Antonin avaient 16,000 baignoires en marbre poli, pouvant
recevoir en même temps un nombre égal de baigneurs. Au bain d'Hétruscus, dit Pline, tout était en argent : les canaux mêmes, les robinets et le pavé où Ton marchait.
A Rome on voyait presque autant de statues que d'habitants; et dans le nombre, outre les statues d'airain, de marbre et d'ivoire, il y en avait en or et en argent. Domitien en avait une d'or du poids de 100 livres au Capitole; Commode et Claude en avaient également en or du poids de 1,000 livres; de plus ce dernier en avait une d'argent à la tribune du Forum. Aussi fallait-il un employé spécial et une nombreuse troupe militaire pour veiller à la garde de ce peuple de statues, et c'était un noble romain qui remplissait cet emploi.
Un bon piéton avait cinq jours de marche pour arriver à Capoue par la voie Appienne, et cette voie était si large que deux chars pouvaient y marcher de front ; si solide qu'elle ne présentait aucun interstice et qu'on aurait pu croire qu'elle était d'une seule pierre. Et elle n'était pas la seule ; il y en avait plusieurs du même genre. Si de là nous passons aux aqueducs, c'est vraiment in-
croyable ce qu'en disent des auteurs dignes de foi. L'empereur Claude dépensa 7 millions et demi de livres d'or pour l'établissement d'un aqueduc, et il n'y avait pas moins de six cents hommes employés à la garde des eaux. Voilà des choses assurément grandes, auxquelles on ne peut reprocher que leur trop de luxe. Et cependant il y avait une chose qui surpassait encore toutes ces constructions ; mais une chose qu'on ose à peine nommer : c'étaient les cloaques. Les Romains avaient des canaux souterrains, avec cours d'eau pour emmener les immondices de toute la ville ; ces cloaques étaient en si grand nombre, si vastes, si longs qu'on pouvait les compter parmi les merveilles du monde. Mais assez sur ce chapitre. Toutes ces choses, tout incroyables qu'elles puissent paraître, ne le seront pas pour ceux qui ont lu l'histoire romaine dans les auteurs contemporains : dans Suétone, Dion, Cassius, Pline et Tite-Live.
Rien de plus admirable assurément I D'autre part, il faut rendre hommage à la sagesse et à la prudence de l'administration qui rendit ce peuple invincible à la guerre, et en même temps illustre
dans les arts et les sciences ; comme aussi par ces vertus, qui faisaient dire à Cynéas, député de Pyrrhus, après avoir échoué dans sa demande d'alliance avec Rome, que la ville lui avait paru un temple et le sénat une assemblée de rois. En cela les Romains ne méritent que des éloges. Mais ils ont erré gravement en ce que, malgré leur savoir-faire et leur prudence, ils ont placé leur éternité dans des choses qui étaient loin d'être éternelles. S'ils avaient choisi saint Augustin pour guide dans leur marche vers l'éternité, il leur eût montré une voie bien plus sûre : celle qui conduit au palais de l'éternité même. Car, ditil, nous ne donnons pas le nom d'heureux aux empereurs qui ont compté bien des années dans leur vie et dans leur règne, ou bien des triomphes et beaucoup de trésors : ce sont des faveurs qui souvent sont le partage de ceux qui n'auront aucun droit au royaume céleste * 1
Eh bien donc, grand docteur! qui sont ceux qu'il faut réputer heureux, selon vous? Ecoutez, princes, rois et empereurs de la terre! D'après saint Augustin, si vous voulez obtenir l'éternelle féli-
1 De civ., lib. IV, xxiv.
cité, vous n'y parviendrez que par l'observation des lois suivantes :
Ve Loi. Commander avec justice;
2e Loi. Ne pas vous laisser enorgueillir par les louanges et la flatterie, en vous souvenant que vous êtes hommes ;
3e Loi. Soumettre votre puissance à la majesté divine et la faire servir, dans la crainte et l'amour de Dieu, à propager le culte divin ;
4e Loi. Vous attacher d'un amour de prédilection à ce royaume céleste, où nul ne craint de partager sa puissance ; '
5e Loi. Vous montrer prompts à pardonner, lents à vous venger, et n'exercer la vengeance que dans les choses qui intéressent le salut de vos Etats;
6e Loi. Tempérer la rigueur des lois par la mansuétude et par la bienfaisance ;
7e Loi. Châtier la luxure avec autant de rigueur qu'elle met de liberté à se produire ;
8e Loi. Mieux aimer commander à vos passions qu'aux plus vastes empires ;
9e Loi. Faire toutes ces choses non par ostentation, mais par amour pour la félicité éternelle,
et ne jamais négliger le sacrifice de la soumission et de la prière.
Voilà les lois que saint Augustin a proclamées dans le monde pour servir de règles à tous les princes. Hélas! Romains, combien vous vous êtes écartés de ces lois? Je ne parle pas même de votre idolâtrie, ni de ce qu'au lieu de n'adorer qu'un seul Dieu, vous en avez adoré une foule innombrable ; car Rome * croyait faire merveille en cela qu'elle ne rejetait aucune fausseté, et que, maîtresse du monde entier, elle accueillait les erreurs de toutes les nations soumises par ses armes. Mais passons là-dessus 1 Quelle folie n'est-ce pas de placer toute son éternité dans des livres et des parchemins, dans le marbre et la pierre, dans les amphithéâtres, les pyramides, les tombeaux et les mausolées! Eh! qu'est donc devenue toute cette éternité de pierres ? A peu près ce qu'est devenue celle de Jérusalem. L'un des apôtres montrant à Jésus le magnifique édifice du temple : Voyez, lui dit-il, quelles pierres et quelles constructions ! Jésus-Christ répondit : Tu les vois toi-même; eh bien! il n'y restera pas pierre sur pierre! Voilà
1 Léo, serm. i.
aussi ce qu'il est arrivé de l'éternité de Rome 1 et aujourd'hui c'est à peine si l'on trouve encore les vestiges de la place qu'occupait cette ville éternelle! Et ceux qui l'ont bâtie, où sont-ils? ils sont tous morts, et leurs cendres même ont disparu. Nous-mêmes nous les suivrons sous peu dans le tombeau ; encore quelques années, nous ne serons plus que de la cendre. Que c'est donc peu de chose que les œuvres des hommes! qu'elles sont fragiles et caduques, alors même qu'elles portent l'empreinte de la force et de la puissance! Où sont maintenant toutes ces merveilles que nous admirions il y a quelques instants ? — Elles ont disparu. — Et ces richesses accumulées dans une proportion si colossale ? — Elles se sont écoulées comme l'eau d'un fleuve. — Et ces constructions qui s'élevaient jusqu'au ciel? — Elles sont en ruine, et souvent elles n'ont pas laissé de trace. 0 mon Dieu! il est donc vrai que ce qui est grand à nos yeux, comparé à l'éternité, n'est plus qu'un rêve et une ombre. Mais aussi, l'échafaudage de la gloire humaine est quelque chose de bien faible, puisque ce n'est que de la boue ! L'éternité véritable ne s'appuie pas sur des pierres et des marbres
de cette espèce. Lactance avait raison de dire que « les œuvres des mortels ne peuvent être que mortelles. «Quand on parle maintenant de Babylone, de Carthage et de Rome, ce n'est plus qu'un souvenir, et c'est à peine s'il reste de leurs cadavres quelques traces qui en démontrent la réalité. Il faut en dire autant des sept merveilles du monde : du palais d'or de Néron, des thermes de Dioclétien et d'Antonin, du palais à sept rangs de colonnes de Septiûie-Sévère, du colysée de Jules , de l'amphi théâtre de Pompée ! Et s'il reste encore quelques vestiges de ces monuments, combien cela durerat-il encore ?
Erreur des Romains au sujet de la véritable voie qui conduit à l'éternité.
Dans la solitude d'une pauvre chaumière à Nazareth, l'ange Gabriel, parlant à la sainte Vierge, annonce un royaume qui ne doit pas avoir de fin. Tel ne fut pas assurément celui de Salomon, qui n'eut que quatre cents ans de durée. Tels ne furent pas non plus ceux des Romains, des Grecs et des
Tei ses ? En effet, où sont maintenant les empires les plus florissants d'autrefois? Nabuchodonosor et après lui Balthasar furent puissants dans la Chaldée et la Syrie ; mais bientôt leur puissance fut absorbée par celle des Mèdes et des Perses, et leur sceptre passa entre les mains de Cyrus et de Darius. Mais ce sceptre n'y resta que peu, et il tomba entre les mains du jeune conquérant, roi de Macédoine. Là non plus il ne s'arrêta que peu, et les vertus guerrières ayant fait défaut dans le nouvel empire, il fut transféré à Rome, dans la main de Jules César et d'Auguste ! Où sont-ils tous maintenant, ces favoris momentanés de la puissance et de la grandeur? Cherchez sur la terre, chrétiens, un royaume qui n'ait pas fini I Numance, Athènes, Carthage, Sparte ne sont plus I il n'y a que le royaume céleste qui dure sans cesse et qui n'ait pas de fin; son Roi est éternel, et ses habitants le sont aussi : Le Seigneur régnera éternellement et au delà1. Interprétant ces paroles de l'Ecriture, Origène demande : Croyez-vous que le Seigneur régnera dans les siècles des siècles? Il régnera répond-il, au delà de toute époque que vous
1 Exod., XV, 18.
pourrez assigner, et le prophète vous dira toujours, quelque terme que vous puissiez établir : Oui, jusque-là, et encore plus loin! Saint Isidore nous dit de son côté que ce royaume éternel, qui ne connaît point de limites, a été promis à tout le genre humain, et que cependant les hommes semblent l'oublier dans leurs conversations terrestres : qu'ils n'en parlent pas plus que s'ils ne pensaient jamais à ce royaume éternel. Et en effet, qui sont ceux d'entre nous qui consacrent à ce souvenir la moindre partie de leur temps? qui s'entretiennent du ciel au sein de leur famille, et qui cherchent à en inculquer la pensée à ceux qui les entourent? Nous parlons de toute chose au monde, excepté du ciel, qui reste toujours étranger à nos conversations, ou qui du moins n'y figure que bien rarement. Nous ne tarissons pas de paroles quand il s'agit de louer notre pays, et nous avons presque honte de faire l'éloge du ciel qui est notre vraie patrie! Nous sommes même tombés si bas dans cet oubli du ciel et dans celui des conversations pieuses, qu'il y en a parmi les chrétiens de nos jours qui, à moins de dire des plaisanteries et quelquefois des choses indécentes, se
croiraient impolis et mal élevés. 0 funeste égarement, ô folie des hommes 1 c'est le devoir de notre cœur et de notre bouche de s'attacher aux choses éternelles par la pensée, le désir et la parole, et c'est en vain qu'ils chercheraient une vraie gloire ailleurs que dans l'éternité 1
Les princes des prêtres réunirent leur conseil pour lutter contre la puissance du Christ, et pour se maintenir au pouvoir4. Mais leur sotte prudence ne fit qu'avancer pour eux la ruine qu'ils voulaient éviter. Saint Augustin2 dit de leurs délibérations : Les pontifes et les pharisiens songeaient à sauver leur position, sans en venir à la pensée de se dire : Il faut croire. Ces méchants hommes pensaient plutôt aux moyens de nuire et de perdre qu'à ceux de pourvoir eux-mêmes à leur salut. Cependant ils craignaient et ils se consultaient réciproquement, en se disant entre eux : Que faisons-nous ? cet homme fait bien des miracles. Si nous le renvoyons, tout le monde croira en lui ; les Romains viendront détruire notre ville et notre nation. Ils craignirent de perdre les biens temporels, SANS PENSER A LA VIE ÉTERNELLE, ET DE
» Joan., XI, 47. — ■ Tract, in Joan., sub fin.
CETTE MANIÈRE ILS LES PERDIRENT TOUS DEUX1. Et
c'est ce qui arrive toujours I et qui prouve surabondanimeut la vanité de nos conceptions et l'orgueilleux néant de celles-ci ! Qui sommes-nous donc et que sont toutes les choses de ce monde? Aujourd'hui au pinacle de la considération et de la faveur., demain nous ne sommes plus que des objets de disgrâce et de mépris, non- seulement aux yeux de la divinité, à laquelle nous ne pensons pas, mais encore aux yeux de ceux-là mêmes dont hier encore nous avions la faveur. Nous laissons le ciel sans pouvoir retenir la terre qui nous échappe; nous n'avons pas la faveur de Dieu, et nous perdons celle du monde, double privation qui ne peut que doubler notre malheur. Si du moins la mort épargnait les heureux du monde, ceux-ci pourraient trouver une certaine gloire dans leur bonheur; je dis une certaine, parce qu'il n'y a de gloire véritable que celle qui est éternelle. Mais il n'en est pas ainsi : la mort n'épargne personne; elle voit dans les ténèbres sans être vue ; elle se tient en embuscade pour se précipiter sur nous quand nous y pensons le moins ! — Et où nous 1 Joan.t xi, 48.
conduira-t-elle? D'abord devant le tribunal du souverain Juge, et de là, si nous avons vécu de la vie des pécheurs, elle ne peut nous conduire qu'en enfer. Devant le tribunal de ce Juge inexorable, il ne nous servira de rien d'être d'une naissance illustre, et d'avoir joui de la gloire et des faveurs du monde. La seule faveur qui puisse nous sauver sera la faveur divine, et la seule gloire qui puisse nous aider alors sera celle d'avoir renoncé à la gloire dans ce monde; car il n'y a de gloire véritable que celle qui est éternelle.
Au livre des Proverbes * la sagesse est représentée comme une reine ayant à ses côtés deux femmes pour la servir : à droite l'éternité, et à gauche la gloire. Sans l'éternité, dans le sens où l'entendent les chrétiens, la gloire n'a point de valeur. Nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous en attendons une dans le ciel, qui sera, éternelle : In memoria xterna erit justus. — Chrétiens, quand vous donnez une aumône, que vous vous retranchez à vous-mêmes un peu de nourriture, et que vous résistez à une tentation, ce sont des œuvres qui en elles-mêmes ne sont
* Prov., m.
rien de grand et qui ne vous prennent que peu de temps ; mais le souvenir et la récompense de ces actions seront éternels. Sainte Madeleine ne resta que quelques instants aux pieds du Sauveur; il ne lui fallut que fort peu de temps pour lui rendre cet hommage, et cependant cette action a été connue dans l'univers entier. Ce n'est pas sur elle que le monde eût fixé ses regards, mais sur la beauté du visage de cette femme ; il n'eût admiré en elle que l'éclat de sa jeunesse, sa rare distinction, sa fortune, ses grandes faveurs, son affabilité et le crédit dont elle jouissait I — Toutes ces choses, loin de lui faire honneur, n'avaient contribué qu'à sa honte; tandis que cet hommage rendu aux pieds du Sauveur, chose insignifiante aux yeux du monde, a été pour elle la cause d'une gloire véritable et universelle, conformément aux paroles du Sauveur, qui avait dit : Cette action sera publiée dans l'univers entier. Elle n'a point été sculptée sur le marbre, ni coulée dans l'airain, ni annoncée sur la place publique au bruit du tambour et des clairons; ce qui n'empêche pas qu'elle a durée jusqu'à présent, qu'elle durera toujours et qu'elle sera connue dans tout l'univers. Et
cependant, au point de vue du fait en lui-même, elle avait été blâmée par un avare et un orgueilleux, Judas Tlscariote et Simon le pharisien ; au point de vue de la matière, ce n'était qu'un peu d'onguent valant au plus quelques pièces d'or ; au point de vue du lieu où le fait s'accomplit, ce n'était qu'une maison particulière ; au point de vue des témoins, il n'y en avait qu'un petit nombre; au point de vue enfin de la personne qui agissait, ce n'était qu'une misérable pécheresse, — et toutefois ce fait sera annoncé dans tout l'univers! Combien d'empereurs ont planté leurs aigles victorieuses dans le camp dispersé de leurs ennemis vaincus; que de généraux ont conduit leurs armées à la plus brillante victoire; combien de souverains ont gouverné leurs Etats avec la plus grande sagesse; combien de rois ont élevé des places fortes et des monuments ; combien de savants ont dépensé leur génie dans de nouvelles inventions! — tous pour se faire un nom et obtenir une célébrité à laquelle ils ne sont pourtant pas parvenus I Car leurs noms et leurs travaux gisent dans un éternel oubli. Il n'en est pas de même de l'œuvre du juste; celle-là, mais
celle-là seule donne une immortalité que ni le temps ni la jalousie ne sauraient détruire; une immortalité qui a de l'écho dans le palais des pontifes et des rois, comme aussi dans l'école du philosophe et dans le camp du guerrier : Elle sera publiée dans le monde entier. Une vie sage et une pieuse mort, voilà les chemins qui conduisent à l'immortalité. Après cela, Romains, cherchez dans vos statues et vos marbres une éternité que vous n'y trouverez jamais! Pour moi je préférerai toujours ce que saint Jérôme, dans sa Vie de saint Paul l'ermite, dit préférer luimême : Souvenez-vous, dit-il, du pécheur Jérôme, qui, si Dieu lui en donnait le choix, aimerait mieux la tunique de saint Paul, avec ses mérites, que la pourpre des rois avec leurs royaumes! Les chrétiens, pour né pas perdre leur argent
dans ce monde, l'envoient dans l'autre pour les y
ta précéder, et le ciel l'accepte quand il lui est présenté par ses meilleurs amis qui sont les pauvres. C'est peut-être peu de chose que ce que nous pouvons leur donner ; mais ce peu nous sera rendu au centuple dans le ciel. Jésus-Christ lui-même nous a recommandé de le faire, et promis une
récompense en ces termes : Moi je vous dis de vous faire des amis avec vos richesses injustes, afin que, quand vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. Mais laissonslà les Romains et poursuivons notre matière.
Une meilleure voie que la précédente pour conduire à l'éternité!
Darius, ce roi des Perses si connu par sa défaite, avait dans son armée dix mille soldats du nombre de ceux qu'il nommait les immortels, non qu'ils ne mourussent pas, comme l'explique un auteur ; mais parce que si l'un d'eux tombait sur le champ de bataille ou d'une autre manière, il était sur le champ remplacé par un autre, et qu'ainsi le corps de dix mille était toujours complet. C'était ainsi que Darius avait voulu faite une sorte d'immortalité : — invention qui ne fut pas heureuse, car il périt lui et toute son armée, malgré ses immortels. Hérodote raconte que Xercès, à la tête des deux armées formidables qu'il conduisait à la conquête de la Grèce, armées se composant de 2,300,600
TROISIÈME CONSIDÉRATION. fi 5
hommes, que Xercès, dis- je, s'étant placé au haut d'une montagne pour passer en revue cette innombrable troupe se prit à pleurer en la regardant, et en donna pour raison que, dans cinquante ou soixante ans, de tant de milles hommes choisis et à la fleur de l'âge, c'était à peine s'il en survivrait encore quelques-uns! Il avait bien raison ce grand roi ! Car nous avons beau nous forger telle immortalité que nous voulons, ce qu'il y a de certain, c'est que nous mourrons tous, et qu'à l'instar de l'eau nous rentrerons dans le sein de la terre.
Un meilleur type de l'éternité que celui des immortels de Darius* a été inventé à Constantin nople l'an 459 de l'ère chrétienne, sous l'épiscopat de Gennadius. Cette année-là l'Eglise de Constantinople vit naître un nouveau monastère en l'honneur de saint Jean-Baptiste; monastère qui porta le nom de couvent des Acémètes, c'est-à-dire des moines qui ne dormaient pas, et dont la règle était de chanter jour et nuit les louanges de Dieu. Voici comment la chose se faisait : tous les cénobites étaient divisés en trois séries, qui se succédaient dans le chant de l'office divin, de telle sorte
que lorsqu'une finissait, l'autre recommençait ; et que lorsque celle-ci finissait, venait le tour de la troisième. Cette pieuse institution donna à la ville impériale une espèce de ressemblance avec la cité sainte, où les bienheureux ne font que de chanter les louanges du Seigneur, et où les cantiques se chantent sans fatigue et sans dégoût. Oh! qu'il a raison le Psalmiste quand il dit : Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur! Us vous loueront dans les siècles des siècles. Tous les bienheureux répètent ces paroles de saint Pierre sur le Thabor : Seigneur, il est bon pour nous d'être ici! Car, comme le dit saint Bernard dans l'interprétation des Cantiques* : « L'éternité est une richesse excesssive et incomparable! Mais il ajoute aussitôt : On ne trouve cette richesse ou cette éternité qu'en la cherchant soigneusement. » — Comment donc les chercher? Comment arriver à leur possession, voilà ce que chacun de nous demandera. — Ecoutons là-dessus la réponse que nous fournira le même saint Bernard *. « La pauvreté, la douceur et les larmes sont les actes, dit-il, par lesquels se renouvelle 1 De omn. sanct., serm, u. — f Ihid.
dans l'âme chrétienne l'image de l'éternité. » Par la pauvreté nous méritons les biens futurs : Bienheureux les pauvres, parce que le royaume des deux leur appartient! Où les pauvres sont méprisés et abandonnés, où l'on enferme son cœur avec son argent dans le même coffre, où l'argent se dépense selon les règles de l'avarice, là il n'y a aucun amour de la pauvreté, ni de l'éternité. Par la douceur, nous acquérons les biens de la vie présente : Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. Eh quoi! l'homme qui n'a pas de douceur ou de patience, de la bouche duquel on n'entend jamais sortir une bonne parole, pourrait-il tirer quelque avantage de ce caractère hargneux et intraitable I Quel avantage voulez -vous qu'il retire de se fâcher si souvent, de gronder, de disputer, de crier, de vouloir tout rompre, de ne jamais dire une parole affable à qui que ce soit? Evidemment à cette manière de faire il ne peut que perdre sa fortune ou sa réputation, et souvent l'une et l'autre; car le bien qu'il a, il ne le possède pas, mais il le garde comme un dogue, dont le métier est d'aboyer et de mordre. S'il a de la réputation,
il ne l'augmentera certes pas par son impatience ; et pour ce qui est du ciel, il le perd avant de l'avoir. — « Enfin, par nos larmes, nous pouvons reconquérir le temps passé que nous avons eu le malheur de perdre par notre faute. Mais il ne saurait être question de larmes de quelques instants, de larmes d'une heure ou d'un jour même. Car, que penserions-nous d'un fils en deuil pleurant aux funérailles de sa mère, et qui rirait déjà le lendemain, changeant ses habits de deuil en habits de fêtes? Ce n'est pas pleurer sérieusement que de sécher si tôt ses larmes. » Et cependant, c'est ce qui nous arrive à nous-mêmes ! Nous allons à confesse aujourd'hui, nous demandons à Dieu pardon de nos fautes, et le lendemain nous rentrons gaîment dans notre vie ordinaire ; nous péchons même plus souvent et d'une manière plus grave. Nous détestons notre ancienne vie, et nous la recommençons ; nous déplorons les fautes commises, et le même jour nous y retombons ! D'où il arrive que la même langue qui proclame l'innocence de Jésus, le crucifie de nouveau, imitant en cela Ponce-Pilate qui de la même bouche prononça l'innocence du Messie et sa condamna-
tion au supplice. Hommes volages pour tout le reste, nous n'avons de constance que dans le mal. Voici d'ordinaire comment les choses se passent : nous avons une veine de ferveur et de piété , et pendant ce temps rien ne peut nous distraire ; nous baissons la tête et fronçons le sourcil à tout ce qui pourrait nous éloigner de la dévotion ; nous ne trouvons plus le temps de nous récréer! Et cela dure tout au plus quelques jours, après lesquels nous retombons dans notre dégoût pour la prière, retournant notre barque et revenant à notre point de départ, qui était la vie mondaine à laquelle nous venions de renoncer. Nous brisons avec Dieu, mettant autant de facilité à nous séparer de lui que nous avions de répugnance à nous en rapprocher. Cependant, à un long intervalle, voici la piété qui revient et qui chasse de nouveau la luxure par le repentir et les larmes, jusqu'au moment, toujours bien rapproché, où nous recommençons à nous repentir de nous être repentis. Voilà comment les choses se passent dans notre vie : il n'y a point de constance dans nos goûts ; à peine voit-on la figure austère de la vertu que l'on est prêt à retourner au vice. Il en
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résulte pour notre âme qu'elle devient le réceptacle de toutes sortes de passions et de voluptés, et que, tout en paraissant adorer la vertu en public, dans le fond c'est le vice seul qu'elle adore. Ah ! ce ne saurait être là le chemin de l'éternité, sinon de celle qui ne renferme que des tortures ! Chrétien qui vous vautrez dans le vice, et surtout dans la passion impure ; qui ne recherchez que les voluptés criminelles, venez avec moi sur les bords de la fournaise enflammée de l'enfer, et répondez-moi : Combien demandez-vous de volupté pour passer un seul jour dans cette fournaise? — Vous me répondrez sans doute : A ce prix-là je n'accepterais pas les richesses du monde entier, y compris même tous les plaisirs qu'il renferme. — Allons donc plus loin : Que demanderiez-vous pour y passer une demi-journée? — Mettez en argent et en délices tout ce que vous voudrez, je reste dans la même resolution et ne suis disposé à la chose pour aucun prix ! — Tâchons donc une fois de nous entendre. Ditesmoi enfin ce que vous exigeriez de plaisir et de richesse pour y passer une seule heure? — Je vous l'ai déjà dit : Quoi que vous puissiez me
donner, même ce qui pourrait satisfaire l'avarice la plus ambitieuse, rien de cela ne peut entrer en comparaison avec de telles douleurs ! — Eh bien I si ce pécheur a répondu d'après les règles les plus élémentaires de la raison, comment se fait-il que pour le moindre profit matériel, pour un faux honneur d'un moment, pour un plaisir honteux et de courte durée, tant de monde pense si peu aux supplices éternels? Personne de nous ne se résignerait à passer une seule heure en enfer, au prix même du monde entier et de toutes ses richesses, et pour peu qu'un avantage nous attire, qu'un honneur nous sourie, ou qu'une volupté charnelle nous sollicite, nous ne craignons pas d'affronter Y éternité de ces mêmes flammes ! Pour excuse on dit : Mais j'espère qu'il n'en sera pas ainsi, et je compte sur la miséricorde infinie de Dieu pour mieux augurer de mon avenir I — C'est bien I de telles paroles ne sont pas précisément impies I mais il faut des œuvres. Ce serait une témérité de passer sa vie dans le vice et de compter néanmoins sur l'éternité bienheureuse ? Un seul péché mortel suffit pour vous damner ! Ne savez-vous donc pas la menace du Sauveur ;
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Celui qui dit fou à son frère mérite le feu de l'enfer 4 ? ne savez- vous pas ce que défend Jésus- Christ : Celui qui verra une femme pour la désirer a déjà commis l'adultère dans son cœur; ne connaissez-vous pas cet avertissement du divin Maître : Tout homme qui dira Seigneur, Seigneur, n'entrera pas pour autant dans le royaume des deux, mais celui qui fait la volonté de mon Père céleste*? ne savez- vous pas combien d'hommes sont exclus du ciel par ces paroles du Christ : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi * ? ne savez-vous pas combien de fois il répète clairement ces paroles : Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, peu, peu * I ne savez-vous pas combien de fois il vous a exhortés à changer de vie : Si vous ne vous convertissez pas, et si vous ne devenez semblables à ces petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux. Si votre main ou votre pied vous scandalise, coupez-les et jetez-les loin de vous. Il vaut mieux entrer dans la vie faible ou
1 Matth., V, 32.— *Ibid., vil, 21.-» Ibid., X, 38. - */ôtd.,
boiteux, que d'être jeté dans le feu éternel avec ses deux pieds et ses deux mains *. — Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également9. Et il ajoute : Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite; parce que, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas? Ne savez-vous pas aussi avec combien d'exactitude saint Paul énumère toutes choses qui excluent de la vie éternelle : Or, il est aisé de connaître les œuvres de la chair, qui sont la fornication, l'impureté, la luxure, V idolâtrie, les empoisonnements, les dissensions, les inimitiés, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies, les envies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches et autres crimes semblables; car je déclare, et je l'ai déjà dit, que ceux qui les commettent ne posséderont pas le royaume de Dieu*. Si quelqu'un de nous est coupable d'une seule des fautes énumérées ici par saint Paul, et ne s'en repent pas au point de chercher tous les moyens de ne plus y retomber, ce fameux je l'espère dont il était question plus haut est à pure perte. Un semblable espoir n'en
1 Matth., XVIII, 38. — * Luc, XIII, 5. — • Galat., V, 19, 20 ,
est pas un ; ce n'est qu'une témérité I Courir le danger d'être blessé ou battu, c'est un mal tolérable ; exposer à un jeu de hasard une somme de 100 ou même de 4,000 florins, ce n'est pas encore une perte irréparable ; exposer même sa vie, ce n'est pas encore le plus grand de tous les maux; mais exposer le salut éternel de notre âme et de notre corps à un si grand danger, vivre dans l'incertitude, espérer en paroles, et faire dans la pratique des actions contraires à cette espérance, voilà de tous les maux évidemment le plus grand : c'est le malheur des malheurs ; c'est d'une audace et d'une témérité inqualifiables; c'est d'une folie et d'une démence inouïe 1 Comprenez cela, vous qui oubliez Dieu, de peur qu'une fois il ne vous enlève, et qu'il n'y ait personne pour vous délivrer ' /
1 Ps. XUX , 22.
Qu'il faut soigneusement chercher cette voie.
Qu'il n'y ait donc personne parmi les chrétiens qui ne se demande souvent à lui-même, et qui souvent aussi ne demande à ceux qui lui tiennent la place de Jésus-Christ : Que faut-il que je fasse pour arriver à l'éternité bienheureuse? Le chemin que je suis est-il bien celui qui y mène? Je fais à la vérité quelque chose , mais que c'est peu I et ce peu , qu'il est de peu de valeur encore ! J'aspire à la vérité aux joies éternelles; est-ce que donc ce peu de bonnes œuvres, si froides et si languissantes, mériteraient bien la récompense éternelle à laquelle j'aspire ? Je désire arriver au ciel, il est vrai ; mais j'ai peur de la plus petite fatigue, quoique je sache que c'est le chemin raboteux et étroit qui est précisément le plus sûr pour y parvenir. C'est la Vérité même qui l'a proclamé de sa divine bouche ; Jésus-Christ dit : Entrez par la porte étroite, parce que celle qui conduit à la perdition est large et spacieuse, et il y en a beaucoup (hélas! beaucoup !) qui y passent. Qu'elle est
basse et étroite la voie qui conduit à la vie, et il y en a peu (hélas! peu !) qui la trouvent* ! Et il ne cesse de nous répéter : Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, parce que beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas1. Oh! que ce beaucoup et ce peu sont terribles !... Ce qui n'empêche pas que nous soyons assez malheureux et assez téméraires dans les affaires de notre salut pour nous faire illusion et pour espérer, ou plutôt pour rêver que nous serons comptés dans ce peu, dans ce petit nombre d'élus! Oh! fasse le ciel que, pendant qu'il en est temps encore, pendant que nous sommes encore dans les jours de salut, nous pensions plus sérieusement à l'éternité et que nous fassions en nous-mêmes ce raisonnement : Qu'est-ce donc que tout ce que je souffre ou que je vois souffrir aux autres ; qu'est-ce que tout cela en comparaison de l'éternité? Et lors même que je pourrais compter en ma faveur et avec saint Paul tous les travaux et les dangers que cet apôtre eut à souffrir, travaux qu'il a énumérés dans son épître aux Corinthiens ; quand je supporterais la faim, la soif, les
1 Matth., vu, 13, 14. — * Luc, xra, 24.
inimitiés, les injures, la pauvreté, les maladies; quand je serais lapidé comme lui, battu de verges, victime de plusieurs naufrages, que seraitce que tout cela à côté des supplices éternels?
A tous les maux de cette vie s'applique ce texte : J'ai vu la dernière fin de toutes choses. Daniel, après avoir énuméré toutes sortes de calamités, ajoute : Et cela jusqu'à un temps. — 0 vous qui êtes en proie à la souffrance et à l'infortune, pourquoi vous noyer dans vos larmes? Pourquoi vous rendre la vie si amère par vos gémissements inutiles? A lui seul le temps promet un immense soulagement à vos maux. Etes- vous dans le malheur ? prenez courage ; tout cela ne dure que peu ! Etes vous la victime de l'injure, de l'opprobre et de tous les genres d'injustices? ahl ne vous lamentez pas trop ! tout cela n'aura qu'un temps ; vous ne pleurerez pas toujours ; bientôt vous prendrez congé de votre douleur pour passer dans le séjour des joies éternelles. L'Ecriture le dit de la manière la plus positive : Tout cela n'aura qu'un temps1 : Souffrez patiemment; puis viendra la récompense! Et vous, heureux du monde, vous qui êtes les
1 Dan., il.
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favoris de la fortune, ne vous enorgueillissez pas trop ! et n'oubliez pas que le champ de votre félicité n'est pas bien vaste, que quelques pas suffisent pour vous conduire à la limite ! Tous vos rêves dorés vont s'évanouir comme l'ombre; la mort viendra vous arracher le masque de la fortune, et vous serez confondus dans la foule, d'autant plus malheureux alors que votre prétendu bonheur aura été plus grand en ce monde. Toutes choses ne durent qu'un temps, et il n'y a que l'éternité à qui les lois du temps soient inconnues. Soit donc que mon corps ou mon âme soit en souffrance ; soit qu'on m'enlève ma fortune ou mon honneur ; soit que la tristesse, le souci ou tout autre affliction m'accablent, tout cela n'est qu'une ombre; tout cela, comparé aux peines éternelles, n'est que l'affaire d'un instant. Quand, après le jugement dernier, une période de cinquante mille ans sera écoulée, il en restera une autre de la même longueur ; et celle-ci étant passée à son tour, il en restera une nouvelle, puis une autre, et ainsi de suite, en arrivant dans les millions et les myriades de siècles, sans aucune fin ! Ah ! qu'il était sage ce Myrogènes à qui Eustache, patriarche de
Jérusalem, avait envoyé à différentes reprises des présents, et qui les refusa en disant : Ne demandez à Dieu autre chose pour moi que de me délivrer des flammes éternelles ! Cicéron, quoique païen, ne s'éloignait pas de la vérité quand il disait : « Dans les choses humaines rien ne peut paraître grand à celui qui connaît l'éternité d'une part, et de l'autre la vraie grandeur de ce monde 1 » Mais saint François, ce grand ami de la pauvreté et ce grand contemplateur du ciel, dit encore infiniment mieux : Ici bas, le plaisir est peu de chose, et plus tard le châtiment en est éternel ; et le travail non plus n'est pas bien grand , tandis que la gloire qui en sera le prix n'aura plus de termes. Beaucoup d'appelés, peu d'élus I A vous de choisir! Tous seront récompensés selon leurs œuvres. Quiconque se sent coupable d'un péché mortel doit se hâter de se purifier par la pénitence : il vaut mieux, dit un pieux auteur, être purifié par l'eau que par le feu. C'est maintenant le temps de prévenir la justice divine et de la fléchir par notre pénitence. Craindre l'étincelle en ce monde serait s'exposer aux brasiers éternels de l'autre, et refuser les travaux légers de la pénitence, ce serait vou-
loir encourir les terribles châtiments de l'enfer. — Saint Grégoire dit à ce sujet : Il y en a beaucoup qui, par crainte des maux temporels, s'exposent aux coups de la vengeance éternelle. Un autre saint dit encore : N'oubliez pas qu'en enfer il n'y a plus de pénitence, et il n'y a plus de pénitence là, parce que le temps du repentir est passé. Hâtezvous pendant qu'il en est temps encore! — On craint le feu de la justice séculière et la main du bourreau qui l'allume. Comparez à celle-ci la main des bourreaux éternels, et au feu de la terre celui
dont les flammes ne s'éteignent pas! Saint
Ambroise traite admirablement cette matière dans un passage de ses écrits où il s'adresse à une jeune fille tombée en faute. Il faut, dit-il*, faire pénitence, non par des paroles ; mais par des actes, et voici comment on la fait : Placez sous vos yeux le comble de la gloire dont vous êtes déchue, et ce livre de vie d'où votre nom a été effacé ; et considérez-vous comme étant déjà sur le bord de ces ténèbres extérieures, où il y aura des pleurs et des grincements sans fin ! Quand vous aurez bien compris, et en le croyant fermement, comme c'est
1 Àmbtos., Ad virg. laps.
la vérité, qu'il faut de toute nécessité que l'âme pécheresse soit livrée aux flammes éternelles de l'enfer , et qu'il n'y a plus, après le baptême , d'autre moyen pour elle d'y échapper que la pénitence, soumettez- vous-y, quelque dure qu'elle puisse être. Soyez contente de subir toute espèce de peine, pourvu que vous soyez délivrée des peines éternelles 1 La maladie force l'homme à purger son corps. Que la maladie spirituelle nous fasse également purger notre âme; que l'amour du salut, que l'horreur des tourments éternels, que l'espoir de la récompense nous soient des encouragements pour le faire. Saisissons avec avidité tout ce qui est de nature à purifier notre âme, et ayons horreur de tout ce qui peut la souiller. Ce qui la souille surtout, c'est notre corps de boue. Ces avis de saint Ambroise sont assurément bien sages et bien salutaires. Seigneur Jésus, accordeznous la grâce de posséder les choses de ce monde de telle sorte que nous ne perdions pas les biens éternels ; mais que nous nous acheminions vers la possession de ceux dont parle si bien saint Augustin dans ce passage de ses écrits : Plusieurs, dit-il, viennent librement se placer sous le joug, et na-
guère orgueilleux et superbes il ne désirent plus que ce qu'il y a de plus humble. Ils désirent être maintenant ce qu'ils méprisaient autrefois, et ils commencent à détester ce qu'ils étaient. Forcés d'habiter encore en ce monde, mais amis des choses futures, ils soupirent vers l'éternelle patrie ; ils préfèrent l'abstinence à la bonne chère, les veilles au repos et la pauvreté aux richesses. Ils placent leurs délices dans le combat opiniâtre de leurs passions; ils aiment leurs ennemis, ne se laissent point abattre par les injures, en vue de Y éternelle récompense. Ehl qui donc, même dans les conditions les plus dures, ne travaillerait pas
pOUr toi, ô RÉCOMPENSE ÉTERNELLE?