COMMENT DAVID MÉDITAIT L*ÉTERNITÉ, ET COMMENT
Que Dieu doive punir éternellement les mauvais anges et les hommes qui seront condamnés au dernier jugement, c'est un fait paraissant si dur
et si incroyable à quelques-uns qu'Origène luimême*, cet homme d'un si grand génie, de tant de science en général, et en particulier dans les saintes Ecritures, a osé écrire dans un de ses ouvrages que les réprouvés et les démons finiraient par rentrer en grâce avec Dieu, après avoir assez expié dans les flammes les fautes commises. Saint Augustin2 condamne et réfute cette erreur d'Origène et de quelques autres, erreur qui trouva un assez grand nombre d'adhérents. Il y eut en Espagne des hérétiques qui la propagèrent en lui donnant diverses interprétations. Les uns pensaient que tous les damnés finiraient par être libérés de leurs peines ; d'autres qu'il n'y aurait que les damnés chrétiens ; d'autres seulement les catholiques, et ceux-là surtout qui se seraient montrés généreux à faire l'aumône. Saint Augustin, sans précisément les accuser d'erreur, les réfutait d'une manière évidente par ces paroles du Christ : Retirez-vous, maudits, allez au feu éternel. — Et ceux-ci iront au supplice éternel, tandis que les j listes iront à la vie éternelle*. — Il n'y a rien
1 De damn. et dœm. — * De civ., lib. XXI, xxni. — 8 Mat th.. XXV, 41, 46.
à répondre, il n'y a point d'explications qui puisse rien y changer. C'est de là que le roi David, ayant surtout à cœur deux époques de sa vie, fixait ses yeux moins encore sur le passé que sur l'avenir : Mes yeux, dit-il, ont anticipé les veilles ; dans mon trouble je ne parlais point1. Qu'est-ce donc qui vous enlevait le sommeil, ô saint roi? qu'étaientce donc que ces affaires si matinales qui vous réveillaient? Que veut dire ce silence et ce trouble? — Ecoutez-le ; c'est lui-même qui va répondre : Je pensais à mes années anciennes ou passées, et j'avais les années éternelles présentes à mon âme. Voilà ce qui interrompait mon sommeil : le passé et l'avenir. Il comparait sa vie passée avec la vie future, et cela il le faisait non-seulement pendaut le jour : J'en médité dans mon cœur pendant la nuit, et j'étais combattu au dedans de moi, et mon âme était haletante; et ce qui l'encourage à se livrer à cet exercice nocturne, c'est cette pensée : Dieu rejettera- t-il pour toujours, et ne s' apaiser a-t-il plus? — Voyez comme ce saint roi appréhende l'éternité! comme il craint les jugements de Dieu! comme il redoute que sa justice ne le livre aux
1 Ps. LXXVII, 5, 7, 10.
châtiments éternels ! Et quel est donc le résultat de cette méditation? Le voici renfermé dans ces mot du saint roi : Je l'ai dit : maintenant je commence. En un instant il est changé, il est devenu meilleur 1 II n'a pas différé, il n'a pas renvoyé au lendemain, il n'a pas rejeté le changement de vie sur les années de sa vieillesse : Maintenant je commence. Je vivrai plus saintement, non pas dans une heure ou dans un jour : maintenant. Quelqu'un dira peut-être : Si je pouvais méditer l'éternité comme la méditait David, peut-être aussi prononcerais-je joyeusement et sans retour ce maintenant je commence; mais, enseveli dans des embarras journaliers, surchargé de travail, enchaîné de toutes parts par les devoirs de mon état, je vis au milieu du monde ; je vois et j'entends beaucoup de mal, et de cette manière je ne trouve pas de moment où je puisse placer la méditation de la vie future. Dans les sociétés et dans les réunions, les entretiens ne sont pas tels qu'il y ait moyen d'appliquer son âme distraite à la méditation de l'éternité. Dans les repas et les parties de plaisir, on traite d'affaires, ou bien l'on plaisante : il y a longtemps que ce n'est plus la place des choses
sérieuses; les sociétés n'admettent plus de conversations d'une nature si austère. On s'informe des nouvelles d'Italie, de France ou d'Espagne. Les nouvelles qui concernent le ciel et l'enfer sont bien trop connues et rebattues î C'est quelque chose que tout le monde sait ; qu'est-il besoin de s'ennuyer de choses pareilles? — Homme sincère, puisses- tu recevoir la récompense de ta franchise î Tout ce que tu viens de dire est la plus exacte vérité ! Mais puisses-tu aussi te corriger de la faute que tu reconnais avec tant de candeur ! Ce n'est que trop vrai, trop réel; c'est une chose qui saute aux yeux : que dans le monde on n'a généralement nul souci de l'éternité, alors même qu'il y a tant de choses qui devraient nous y faire penser souvent, et même chaque jour. Le rituel romain, dans le sacre des évêques, les avertit de réciter souvent ces paroles : Aie présentes à ton âme les années éternelles! Quand un nouveau pape vient d'être élu, au moment où on le conduit à la chapelle, il y a un clerc qui précède, et qui, agitant une torche d'étoupe allumée, répète trois fois ces paroles : Ainsi passe la gloire de ce monde, saint Père! Ah! que nous ferions bien nous-mêmes, au commence-
ment et à la fin de chacune de nos actions, de nous répéter ces paroles : Aie présentes à ton âme les années éternelles! Surtout quand nous sommes dans l'occasion de pécher; quand nous sommes assaillis par les tentations, et qu'il y a danger pour nous de souiller notre conscience. Oh ! oui I alors, ayons présentes à l'âme les années éternelles !
Divers avis pour nous diriger dans la pensée de l'éternité.
Philippe, roi de Macédoine, se faisait adresser chaque matin par un page ces paroles, que celuici devait répéter trois fois : Philippe, tu es homme ! Sa mortalité était une chose qu'il ne voulait pas oublier, afin d'agir plus sagement dans ses rapports avec les mortels. Je pense, moi, qu'il ne devrait pas y avoir un chrétien catholique dans le monde qui ne dût être pour lui-même ce page chargé d'avertir le roi Philippe, et qui ne dût se répéter trois fois, et avec réflexion, ces paroles : L'éternité, l'éternité, l'éternité! et en tirer la conséquence qu'il faut mettre ordre à sa maison, puisque bientôt il faudra la quitter. Ce fut cela
même que dit le prophète au roi Ezéchias : Mets ordre à ta maison, parce que tu mourras et que tu ne vivras plus{ /Pour nous aussi il y aura un jour qui n'aura plus de lendemain. Faisons donc toutes choses de manière à ne pas blesser notre conscience ; ne mettons pas notre confiance dans les choses périssables de ce monde, de peur d'y trouver notre perte en même temps que celle des biens si préférables de l'éternité.
En Allemagne, c'est la coutume, et une bonne coutume, de dire en apportant le soir de la lumière dans l'appartement : « Que Dieu nous donne sa lumière éternelle! » Il y a dans les églises une lumière perpétuelle qui brûle devant le Saint-Sacrement, et qui fait connaître que là réside Celui qui a été la lumière des nations et le créateur de la lumière. N'est-ce pas un avertissement pour nous de penser à l'éternité? Dans ce monde, il y a aussi une éternité de peines dans les prisons pour ceux qui y sont condamnés à vie : éternité horrible dt déshonorante I Etre condamné aux galères pour toujours, c'est un supplice bien grave; plus grave pour bien des condamnés que la mort elle-même !
1 ls., xxxvm, i.
Ceux qui gémissent au sein de la misère ou de la maladie parlent aussi quelquefois de l'éternité de leurs souffrances. Vous les entendez souvent dire : Faut-il donc qu'éternellement je sois cloué dans mon lit, et que je souffre toujours? Voilà des éternités qui sont bien courtes et dont on voit bientôt la fin ! Mais il y a un autre genre de prisons perpétuelles, où plusieurs entrent volontairent et sans condamnation judiciaire pour y passer toute leur vie. Qui sont-ils ces reclus volontaires? Ce sont ces religieux, ces religieuses qui, par amour pour Dieu, ne font pas difficulté de dire un éternel adieu au monde, et qui s'enferment de leur plein gré dans le cloître. Il y a en Bavière un couvent, celui de saint Alton, partagé en deux corps de bâtiments séparés pour les hommes et pour les femmes : c'est l'église qui les sépare. Là se renouvelle le fait de cet ancien ordre de Constantinople, mentionné plus haut, qui chantait continuellement, jour et nuit, les louanges de Dieu. Voici une coutume qui s'observe dans ce couvent de Bavière à la prise d'habits des religieuses. Quand la professe a pris le voile, qu'elle a choisi Jésus-Christ pour son époux et que les
prières sont achevées, on la conduit au cloître en traversant la sacristie. Elle est précédée de quatre religieuses qui portent le brancard mortuaire ; quand toutes les religieuses sont entrées, les portes se ferment et se verrouillent, comme pour dire à la nouvelle religieuse : Prenez garde de bien achever ce que vous commencez maintenant! Pensez que vous entrez vivante dans cette maison, pour n'en sortir qu'après votre mort. Il faut maintenant quitter le monde et tout ce qui lui appartient, et ne pas même y retourner par la pensée. Que Jésus-Christ, votre époux divin, soit tout pour vous ! Yoici que par cette porte vous entrez dans la maison de l'obéissance, et vous ne repasserez plus par elle que sur le brancard mortuaire, quand vous ferez votre dernier voyage au tombeau, portée sur les épaules de vos consœurs. Le chemin du ciel vous reste ouvert ; c'est là que vous pourrez diriger vos pas à toute heure, et non du côté du monde, de votre patrie et de la maison paternelle. Nous vous enterrons toute vive, et vous-même vous accompagnez vos funérailles ! — four plusieurs, quand ils sont témoins de ce spectacle, c'est quelque chose de triste et de
lugubre. Comment! disent-ils, s'enfermer ainsi dans une éternelle prison ! croupir pour la vie dans un seul et même lieu ! s'interdire tout retour chez ses parents et dans sa patrie ! habiter loin des plaisirs , s'enterrer ainsi avant la mort, c'est quelque chose qui fait frissonner ! Que d'autres y aillent tant qu'ils voudront, quant à nous nous ne les suivrons point ! — Mais écoutez, gens du monde ! Il y a dans le prophète Isaïe une demande qui s'adresse à vous, et que je m'en vais vous adresser : Qui de vous pourra habiter dans ces brasiers éternels1? Il vous paraît intolérable de vous enfermer quelques années pour vivre saintement, pour gagner le ciel avec plus de sûreté, pour mériter l'éternité bienheureuse, pour obtenir la vision béatifique de Dieu, alors que ceux des religieux qui vivent dans la piété et la chasteté sont mille fois plus heureux que les hommes qui vivent au sein des délices et des voluptés. Dites-moi donc : croyez- vous qu'on portera aussi un brancard devant les réprouvés, comme pour leur dire que pour un temps ils sont condamnés à l'enfer et à ses feux ; mais que dans quelques années, ou si vous voulez dans quelques
1 h., XXXIII, 14.
siècles, ils en sortiront portés sur ce brancard! Oh! qu'une damnation pareille serait douce et désirable ! Mais les réprouvés attendent la mort, et elle ne vient pas ; ils l'attendront des mille et des mille ans, et elle n'est point encore là : ils l'attendent pourtant, bien qu'ils sachent que c'est en vain! 0 chrétiens! si vous aimez Dieu, et si vous vous aimez vous-mêmes, ah! ne tardez pas à occuper votre âme de la pensée des années éternelles ! Pour ce qui regarde la vie dans les couvents, un auteur religieux raconte que, près de la Thébaïde, il y a un grand monastère, aussi vaste que celui dont nous venons de parler, entouré de hautes murailles, avec jardins, fontaines et toutes les choses nécessaires à la vie, pour que jamais les religieux n'aient besoin d'en sortir. La règle de ce monastère est inflexible, et elle veut qu'une fois entré on n'en sorte plus. Il n'y a d'issue là que vers le ciel et vers le tombeau ; on n'en sort pas pour aller ailleurs. Et cet auteur ajoute une chose surprenante : c'est que ceux qui y entrent dans ces conditions et sous l'empire de cette règle y sont retenus bien moins par la nécessité que par le sentiment de leur bonheur. Ils n'ont rien à faire,
dit le même auteur, que de prier, de chanter les louanges de Dieu, de s'appliquer à l'étude de la religion, et ils le font avec tant de soin et tant de piété que l'on compte parmi eux un graud nombre de thaumaturges possédant à un haut degré le don des miracles. Ils vivent dans une telle tempérance qu'il n'y a d'autre maladie parmi eux que la dernière : c'est-à-dire la mort même, qui force aussi bien l'entrée des couvents que celle de tout autre lieu, et qui ne se laisse exclure par aucune espèce de portes ferrées et de clôture. Qu'en dites- vous, chrétiens ? un tel monastère ne
donne-t-il pas aussi une idée de l'éternité? —
Poursuivons.
L'éternité dépasse tous les calculs et toutes les lois de l'arithmétique.
On propose dans les écoles, au sujet de l'éternité, le problème suivant : Supposez une montagne grande comme le monde, toute formée de grains de sable très-petits ; supposez de plus qu'un ange en enlève un seul grain tous les mille ans ;
combien de cent mille années, combien de millions de millions d'années faudra-t-il jusqu'à ce qu'on voie la montagne s'abaisser un peu et décroître ? — Que le meilleur calculateur se mette lui-même à l'œuvre, qu'il en fasse le calcul et qu'il dise le nombre d'années qu'il faudra pour faire disparaître d'abord la moitié de la montagne, et ensuite la montagne entière? — Une montagne à faire disparaître dans ces conditions serait tout simplement à nos yeux un travail qui n'aurait pas de fin. Et cependant notre imagination se tromperait gravement en prenant pour une réalité ce qui n'est que le résultat de son impuissance ; car, dans le fait, l'ange finirait par arriver au dernier grain de sable qui forme cette immense montagne. Or, l'éternité surpasse du tout au tout ce chiffre de siècles, quel qu'il puisse être, et il n'y a rien de plus certain, parce qu'il n'y a pas de proportion entre le fini et l'infini! L'éternité ne connaît point de limites. Ainsi les damnés brûleront dans les enfers aussi longtemps que durerait le travail de l'ange dont nous parlons ; non-sëulement cela, mais bien loin de voir la fin de leurs souffrances, quand le dernier grain de sable aura été enlevé,
ce n'est là que le commencement de l'éternité, qui n'a pas encore diminué d'une seule heure, et qui est encore tout entière ! Après mille ans , après cent mille, après mille millions d'années, ce n'est pas encore la fin, ni le milieu, ni le commencement même de l'éternité : la mesure de celle-ci n'est autre que toujours! -— Un théologien de notre siècle établit sur l'étendue de l'éternité le même calcul, quoiqu'en d'autres termes, et nous allons le mettre fidèlement sous les yeux des lecteurs dans toute son étendue, car ces choses ne sauraient trop se répéter et s'expliquer. Jugez, dit-il, de la longueur de l'éternité ! Combien de temps Dieu régnera- 1- il? Combien de temps les damnés brûleront-ils en enfer ? Pendant toute l'éternité. Qu'est-ce donc que I'éternité? Pensez en vous-mêmes à cent mille ansl Vous n'y êtes pas, ce n'est rien relativement à l'éternité. Allez plus loin dans votre pensée : prenez mille fois mille ans, ou mieux encore le même nombre de siècles; vous n'avez encore rien diminué de l'éternité ! — Prenez donc mille millions d'années ou de siècles; l'éternité reste encore tout entière. — Prenez le nombre cube de ces mille millions ;
l'éternité n'est pas commencée même. — Supposez que tous ces nombres cubes fussent encore multipliés par le chiffre énorme que formeraient toutes les gouttes d'eau qui sont dans la mer et tous les grains de sable qui sont dans le monde, vous ne toucherez pas encore au commencement même de l'éternité ; elle reste tout entière tant dans la félicité qu'elle communique aux élus que dans le châtiment qu'elle inflige aux réprouvés. Si Dieu disait aux réprouvés : Qu'on remplisse de sable tout l'espace qui sépare la terre du ciel empyrée, et que chaque mille ans un ange vienne en enlever un seul grain; quand, après des millions de millions d'années, toute cette masse de sable sera enlevée, je vous accorderai votre délivrance. Ah ! quelle ne serait pas leur joie 1 Ils ne se croiraient pas damnés. Or, après toutes ces périodes inimaginables de temps, après ce nombre de siècles, que nul chiffre humain ne pourrait rendre, il en reste des périodes et des chiffres pareils, et à l'infini ! il y reste l'éternité I Et c'est ce qui fait le supplice des réprouvés et qui le fera toujours. Pensez, pécheur, que ce supplice sera le vôtre, à moins que vous ne fassiez pénitence! Guillaume
Peraldus1, évêque de Lyon, nous présente cette même supputation d'années innombrables sous une autre forme encore. Si les damnés, dit-il, versaient chaque jour une seule larme se réunissant à celles qu'ils verseront toujours, ils finiraient par former une mer de larmes plus vaste que n'est l'océan tout entier. Car enfin, on peut déterminer par le calcul le nombre de gouttes qu'il y a dans l'océan. Dieu qui sait tout peut dire : Il y en a tant, et pas davantage. Tandis que les larmes des réprouvés dépassent tout nombre et toute mesure Hélas! et nous y pensons si peu! et nous ne nous gênons nullement de pécher! et nous affrontons toute cette éternité pour un vil plaisir d'un moment! — Mais allons encore plus loin dans notre explication. Supposez une bande de papier d'une telle longueur qu'elle pût faire le tour de la terre, et écrivez sur tonte sa longueur des 9 serrés tous les uns contre les autres ; quel serait l'arithméticien qui pourrait lire seulement une pareille numération? Quelle est la montagne capable de contenir autant de grains de sable; quel est l'océan qui puisse contenir autant de gouttes d'eau « Pérault?
qu'il y aurait d'unités dans un pareil nombre?... Et cependant ce n'est pas encore l'éternité ; elle va encore plus loin; elle est trop longue et trop étendue pour se laisser circonscrire dans de pareilles limites! Jusqu'où va-t-elle donc? — Jusqu'à l'infini I — Chrétiens, si vos cœurs ne sont pas durs comme la pierre et le marbre, il est impossible que vous songiez à cela, et que vous ne soyez pas saisis d'effroi devant ce gouffre de l'éternité ! Impossible d'échapper à cet effroi pour peu qu'il reste en vous de sentiment 1 Et cependant, comme nous l'avons déjà dit, c'est le petit nombre qui y pense; le grand nombre vit en pleine sécurité, comme s'il n'y avait ni ciel, ni Dieu, ni enfer, ni éternité. On ne passe pas un jour sans souiller sa conscience de nouveaux péchés, comme si l'on n'avait d'autre souci que d'en accumuler la plus grande souime possible pour la fin de sa vie. Agir ainsi, n'est-ce pas se jouer de son éternité? et s'avancer vers elle sans plus de souci que s'il ne s'agissait que d'un emprisonnement de quelques semaines? Ceux-là, dit saint Grégoire, considèrent comme une plaisanterie la cause de leurs larmes futures, et ils ne font
que rire de ce qui fera le sujet de leur mort éternelle. 0 aveuglement I ô funeste oubli! ô délire! S'agit-il de cette vie qui est si courte, qui n'est que l'ombre de l'éternité, nous travaillons au delà de nos forces ! Et nous ne daignons pas travailler, je ne dirai pas au delà de nos forces, mais pas même selon nos forces, quand il s'agit de l'éternité d'une vie qui doit nous procurer le plus parfait bonheur! Et cependant ne pas obtenir cette vie, c'est encourir la mort éternelle, qui, outre qu'elle est un tourment au-dessus de tout autre tourment a cela de plus encore, qu'il n'y aura pas pendant toute l'éternité une seule heure pour lui procurer, non pas la fin de ses souffrances, mais seulement un peu de repos.
Effet de l'éternité quand on y réfléchit.
C'est cette pensée, qui donna à tant de chrétiens et à tant de généreux martyrs une si grande avidité pour les souffrances et pour la mort même la plus cruelle! c'est ce qui leur donnait le courage, alors même qu'ils nageaient dans leur propre
sang et qu'ils étaient dans le paroxisme des souffrances corporelles, de se rire, d'un visage calme et serein , de la cruauté de leurs bourreaux : ils avaient t les années éternelles présentes à l'âme. »
Et c'est encore ce qui a conduit dans les déserts tant de milliers d'hommes ayant passé leurs premières années dans la négligence des devoirs religieux, et qui les a renfermés dans des cloîtres, les faisant passer du sein de la mollesse et des voluptés à une vie dure et austère! Ils pensaient à l'éternité. Et de nos jours même on pourrait nommer un grand nombre de religieux, vivant encore, qui avouent que ce n'est pas autre chose que cette pensée de l'éternité qui leur a inspiré le dégoût du monde. Sainte Thérèse, fondatrice d'un nouvel ordre religieux en Espagne, fait elle-même un pareil aveu.
Et c'est aussi ce qui adoucit et facilite à tous ceux qui vivent dans les cloîtres, ou qui se vouent à la dévotion dans le monde, tout ce qu'ils s'imposent de pénible pour faire leur salut. Cette pensée leur fait envisager toute fatigue comme légère et n'ayant qu'une durée insignifiante ; elle leur fait trouver du charme dans la prière, les études et
les veilles; elle leur fait aimer la faim et la soif, et y prendre un goût tout particulier; elle leur fait supporter aisément la discipline, le cilice, la dureté de la couche et tout ce qu'il peut y avoir de plus pénible dans la vie. Quiconque nourrit son âme de la méditation de l'éternité et le fait d'une manière fréquente et sérieuse, ne se laisse abattre ni par la fatigue, ni par les contrariétés. Vous lui offririez une couronne ou bien les plus grands plaisirs qu'il ne les échangerait pas contre sa pauvreté, quelle qu'elle puisse être. Il ne se plaint de rien et de personne ; il supporte tout, il se soumet à tout, car il pense en lui-même : telle, telle chose et telle autre encore, qu'est-ce que tout cela? Mon Dieu, que c'est peu de chose! Je le souffrirai donc, je le supporterai! Cela ne durera pas toujours! Ce n'est que pour un temps qu'il est donné à mes ennemis de me faire souffrir ! Courage donc ! langues médisantes, cœurs jaloux ; continuez à m'abreuver de déboires, je ne ferai rien pour me soustraire à vous! C'est maintenant votre heure, et la puissance des ténèbres. Pour moi, j'attends le jour du Seigneur, le jour éternel ! Pourquoi m'abandonnerais-je à la tristesse et aux
pleurs? La vie n'a d'importance que par la mort, et celle-ci est l'affaire d'un instant. La victoire n'est pas difficile, et le triomphe sera éternel. Pourquoi redouterais-je les flots menaçants de cette mer en fureur? Je vois déjà le port ! Maintenant l'ouragan et la fureur des vagues se déchaînent contre les bons ; mais il n'en sera pas toujours ainsi, sinon pour les ennemis de Dieu. Voici ce que dit le prophète Daniel : La multitude de ceux qui dorment dans la poussières de la terre se réveilleront : les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre éternel, afin qu'ils voient toujours* ! Dans l'ancienne loi Dieu avait commandé à Moïse de faire deux trompettes d'argent ; quand tu en sonneras, lui avait-il dit, tous les chefs de la multitude d'Israël se réuniront chez toi ; mais si le son de la trompette se prolonge et devient plus aigu, ce leur est un signe qu'il faut lever le camp. Il me semble qu'à ces deux trompettes on peut à bon droit comparer ces deux petits mots maintenant et toujours. Le monde nous fait une loi d'être maintenant joyeux et de nous livrer au plaisir. Jouissons, dit-il, des biens pendant qu'ils * Dan., xii, 2.
en est temps ; tressons-nous des couronnes de roses avant qu'elles ne se fanent* , et laissons partout des témoignages de notre joie I Ceux qui ne prêtent l'oreille qu'au son de cette trompette, et qui ne connaissent que ce mot maintenant, vivent souvent comme si le toujours ne devait jamais arriver, et pour cette raison ils ne lèvent pas le camp. Ils oublient dans le plaisir qu'ils sont étrangers sur la terre, et vont partout où la volupté charnelle les invite à se vautrer dans la débauche et les plaisirs impurs. Cette trompette qui leur crie maintenant les assourdit tellement qu'ils n'entendent pas l'autre qui doit faire entendre le terrible toujours. Quant à ceux qui entendent le son des deux, trompettes, que l'Eglise fait sans cesse retentir dans le monde, s'ils comparent ce maintenant, qui est si court, avec ce toujours, qui est si long, ils ne délibéreront pas longtemps ; ils lèveront le camp, et vivront comme des étrangers en ce monde. Se souvenant qu'ils sont en voyage, ils ménageront leurs richesses et leurs plaisirs pour la patrie céleste, et ils préféreront jouir du toujours dans le ciel que du maintenant sur la terre. Nul doute que celui qui entend
* Sap., il, 8.
le son prolongé et aigu des deux trompettes, et qui à ce signal se prend à réfléchir en comparant le présent à l'avenir, les choses de ce monde à celles de l'éternité, ne soit bien vite décidé à se préparer au départ 1 11 regarde son linceul et son tombeau, et dispose déjà son brancard funèbre : il fait ses malles pour se mettre en route, et n'oubliant jamais qu'il est en voyage pour l'éternité, il en entretient constamment la pensée dans son âme. Pourrai-je, se dit-il à lui-même, rendre compte à Dieu de toutes mes pensées, paroles, actions? et ce compte quand faudra- t-il le rendre? Quelle sentence prononcera-t-il sur moi? Maintenant donc je vais mourir à moi-même, afin qu'il me soit donné de vivre pour moi et pour Dieu, et de vivre ainsi pour toujours ! Heureux l'homme qui pense ainsi à l'éternité, et qui y pense chaque jour pendant qu'il en est temps encore I — Quoi que nous fassions, cette éternité sera notre partage, et dans peu de temps peut-être serons-nous à la porte de celle-ci, la voyant devant nous. A notre dernière heure, la mort nous plaçant devant cette porte nous forcera d'entrer, et c'est ce dont nous avertissent si souvent de la voix et du geste les
pauvres moribonds que nous voyons quitter ce monde. L'an 1606, au mois d'avril, mourut le célèbre Lipsius, homme très-connu par son érudition et ses écrits. Souvent, comme Auguste, cet homme s'était souhaité à lui-même une mort douce et facile, et une âme libre et résignée à sa dernière heure. Son double vœu fut accompli ; car la mort fut pour lui une affaire réglée en quatre jours, et pendant tout ce temps-là il ne parla ni de ses écrits, ni de ses études. Quelqu'un de ses amis lui ayant dit pour le consoler que les principes de la philosophie stoïque devaient lui- être d'un grand secours dans la circonstance : Au contraire, d'aucun ! répondit-il ; tout cela ne signifie rien! Et montrant de la main le crucifix qui se trouvait sur la table : Voilà Celui qui donne la patience, dit- il ; puis il ajouta avec une grande ferveur : Seigneur Jésus, donnez-moi la patience chrétienne! Aussitôt que la maladie s'annonça avec quelque gravité, son premier soin fut de recevoir les sacrements de pénitence, d'eucharistie et d'extrême-onction, pour se purifier, se nourrir et se fortifier. S'étant recommandé aux prières des personnes dévotes, et élevant vers le ciel ses
106 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.
mains et ses yeux mourants, il fit lui-même cette prière : Mère de mon Dieu, assistez votre serviteur dans son combat avec l'éternité, et ne l'abandonnez pas dans cette heure d'où dépend le salut éternel de son âme ! Yoilà , chrétiens, un beau modèle d'âme vraiment catholique I imitons-le, et demandons chaque jour à la bienheureuse Mère de Dieu la même faveur! Disons-lui aussi : 0 Mère de mon Dieu, assistez votre serviteur quand viendra la lutte avec l'éternité, et ne m'abandonnez pas à cette heure d'où dépend le salut éternel de mon âme î