COMMENT D'AUTRES, ET MÊME DES MONDAINS, ONT MÉDITÉ L'ÉTERNITÉ
On lit dans l'ancienne histoire des Pères qu'un religieux, méditant le psaume lxxxix, arrivant à ces paroles : Mille ans sont devant vos yeux comme le jour d'hier qui est passé, s'y arrêta, ne pouvant pas bien en comprendre le sens,' ni comment on pouvait comparer mille ans à un seul jour. Dieu
permit alors, continue l'histoire, qu'un oiseau par la douceur de son chant vînt charmer ce religieux à tel point qu'après l'avoir écouté un temps bien long, il ne croyait cependant pas que le chant de cet oiseau l'eût occupé plus d'une heure. — L'Esprit souffle où il veut, dit l'Ecriture. Non-seulement les bons, à l'exemple du Roi- Prophète, ont médité en grand nombre la pensée de l'éternité ; mais il arrive même aux méchants d'en entretenir leur àme souvent plus qu'ils ne voudraient. Un pieux auteur raconte l'histoire d'un homme du monde nommé Fulcus, qui, plein de vanité et d'irréligion, n'était naturellement pas habitué aux jeûnes et aux veilles, et qui jamais n'avait rien retranché à ses heures de repos. Une nuit cependant cet homme fut surpris par une insomnie qui ne le laissa pas dormir selon sa coutume : l'insomnie était une chose tout-à-fait inusitée chez lui. Il eut beau se tourner à gauche, à droite, il ne put trouver de sommeil, et dut se résigner à attendre que le jour vînt. Ce fut pendant cette insomnie que l'Esprit de Dieu commença à souffler en lui. Et il faut convenir que pour ce souffle c'était une terre tout-àfait étrangère , car les bonnes pensées étaient bien
rares dans cet homme. Du sein de son ennui il se mit à penser à toutes sortes de choses, entre autres tout naturellement à l'insomnie. — Que faudrait-il te donner, se dit-il à lui-même, pour te faire passer ainsi deux ans dans la position où tu te trouves, sans dormir, au sein des ténèbres, sans personne pour te tenir compagnie, ne souffrant pas beaucoup à la vérité, mais cependant assez pour ne pas te laisser dormir; sans jeu pour te distraire, sans nourriture pour te reconforter, enseveli dans cette prison de plumes, loin des théâtres et des festins? Oui, que te faudrait-il donner pour cela? Et cependant ma qualité de gentilhomme n'est pas un privilège d'immunité ; quand je serai malade, force me sera bien de rester au lit, que je le veuille ou non!... à moins toutefois que je ne meure subitement 1 Dieu m'en préserve! — Voici maintenant la bonne inspiration qui commence, et qui amène les bonnes pensées à sa suite. — Quel lit aurai-je après ma mort? Mon corps sera déposé en terre pour y être la proie de la pourriture ; c'est ce qui arrive à tous les autres ! Et mon âme, que deviendra-t-elle dans l'autre monde? 11 n'est pas à croire que tous les
hommes seront là dans le même lieu. Où seront les uns, où seront les autres? — En dehors du ciel,1, n'y a-t-il pas le purgatoire, puis encore l'enfer? — Oh! dans ce dernier endroit, quels ne seront pas les tourments des réprouvés? Oh 1 quel affreux lit que celui de ces malheureux î Combien de temps y seront-ils, et quelle année cesseront pour eux ces terribles flammes? Est-ce que Jésus- Christ ne leur prédit pas le feu éternel ? N'est-ce donc qu'une menace? Non, puisqu'il les y envoie : Allez au feu éternel. Voilà qui est clair et certain I Ainsi ils brûleront éternellement dans les flammes; mille ans et mille encore ne suffiront pas à leurs faire expier les péchés de cette courte vie. Eternellement ils ne verront pas la lumière, ni le ciel, ni Dieu! 0 quel affreux sort!... Ces pensées s'attachèrent tellement à son âme qu'elles ne la quittèrent plus ni le jour ni la nuit, et ce fut en vain qu'il voulut s'y soustraire. Il continua, à la vérité, à fréquenter les sociétés, les festins et les parties de plaisir; mais quand il était seul, la pensée de l'éternité revenait à son âme et la tourmentait sans cesse, jusqu'à ce qu'enfin il résolut de changer de vie et de se corriger. — Que
fais-je donc dans ce monde, se dit le malheureux; je jouis de la vie sans en jouir, forcé que je suis de souffrir des choses que je ne voudrais pas, et de me priver d'autres que je voudrais. N'est-ce pas là un véritable esclavage? Et pour cette dure servitude, où est la récompense, et qui me la donnera? J'ai pu voir jusqu'à présent les récompenses que le monde donne, après qu'on l'a longtemps servi! Mais d'autre part, admettons que je puisse même jouir en ce monde de tout ce qui fait l'objet de mes désirs, combien de temps cela durera-t-il? Je ne suis pas" sûr de ma vie, pas même jusqu'à demain, et les morts qui arrivent journellement en sont la preuve. Oh! éternité,
sans toi, mais, si ce n'est dans le ciel, tu seras
terrible partout ailleurs, fût-ce même dans le meilleur lit ! — Se séparer de ceux que l'on aime, ce n'est pas peu de chose à la vérité ; il est pénible de renoncer ainsi aux festins, aux sociétés, aux spectacles ! Mais pour peu que nous attendions, la mort nous préviendra et nous enlèvera pourtant tous ces plaisirs! Que tardes-tu donc?
pourquoi ne pas t'imposer toi-même ce que le devoir exige de toi? Courage! ne t'arrête pas en si
beau chemin? la vie est si courte et l'éternité est si longue! Je vais changer de route! C'en est fait, la résolution en est prise d'une manière irrévocable ! — Il tint parole ; il entra dans l'ordre de Cîteaux, vécut dans la ferveur et mourut d'une sainte mort ! — 0 éternité ! qu'il en est peu qui te méditent d'une manière aussi sérieuse, et qu'il y en a moins encore qui te méditent avec fruit et persévérance! Nos aspirations d'âme ont tout un autre but et ne s'adressent point à l'éternité. On pense aux richesses, mais ce n'est qu'à celles qui ne sont que passagères ; on ambitionne les honneurs, mais ce sont les honneurs qui disparaîtront ; on aime les plaisirs , mais ce sont ceux qui prennent toujours une mauvaise fin ; on aime le repos, mais c'est celui qui n'a pas de durée ; on recherche les amitiés, mais celles qui seront brisées par la mort; on aime la conversation, mais celle où il n'est pas question du ciel ; ne voulant manquer de rien, on cherche à créer autour de soi l'abondance, mais c'est celle qui un jour nous fera défaut. Ah ! si nous pensions plus souvent à l'éternité, nos désirs des choses, qui durent si peu, seraient moins ardents. J'en ap-
112 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.
pelle à cet égard au témoignage de saint Bernard qui dit : Pour celui qui ne soupire qu'après les biens éternels, les choses passagères n'ont point de charmes ; elles ne lui inspirent que du dégoût. Mais il en est qui ont à la bouche je ne sais quel genre d'éternité, qui jurent d'éviter éternellement certaines choses, et qui vous disent par exemple : Eternellement j'éviterai ce lieu suspect et qui porte au péché ; éternellement je fuirai la société de cet homme, de cette femme, de ce compagnon de débauche; éternellement j'éviterai ces festins, ces bals! Hélas! c'est déjà trop d'y avoir été une fois, et d'être tombé en faute là, et encore là, avec tel et tel ! — C'est bien ! c'est une bonne résolution; et puisque vous craignez le péché, vous avez raison d'en fuir les dangers. Mais plût au ciel que vous eussiez autant de fidélité à tenir vos bonnes résolutions que vous avez de facilité à les prendre ! Souvent il ne se passe que quelques jours et même quelques heures, et vous retournez déjà à tout ce que vous avez condamné et maudit pour toujours ! En ces sortes de choses il faut agir avec réflexion et avec force ; il ne faut rien promettre à Dieu avec témérité, et
il faut tenir religieusement et avec fermeté ce que vous avez une fois promis. 11 y a des exemples terribles du châtiment que Dieu exerce envers ceux qui sont infidèles à la parole qu'ils lui ont donnée.
Comparaison entre les travaux de l'homme et ceux de l'araignée.
Il y a une autre éternité bien mauvaise que rêvent ceux qui veulent se faire un ciel en dehors du ciel, et être bienheureux avant que de mourir. C'est pourquoi, dit le prophète Isaïe, écoutez la parole du Seigneur, hommes amis de la dérision! Vous avez dit : Nous avons fait un pacte avec la mort et avec l'enfer1! 0 insensés! que cette éternité que vous vous forgez à vous-mêmes est illusoire 1 11 n'y a rien de durable et d'éternel dans la prison de ce inonde. Le Psalmiste l'exprime en deux mots énergiques : Nos années se consument en efforts comme l'araignée* , ce qui veut dire que notre travail ressemble à celui de
* /*., XXVIII, u, 15. — « h., lxxxix, to.
insecte! Impossible de dire mieux et en moins de mots. Que sont toutes nos années, sinon un travail continuel et une méditation laborieuse? Tout le temps de notre vie se passe dans de vains travaux, dans de continuelles souffrances, dans toutes sortes de craintes, de soupçons et d'inquiétudes. Comme l'araignée quand elle file, c'est un travail continu, et se rattachant l'un à l'autre par un enchaînement qui ne finit qu'à la mort. Ce sont de continuels soupirs, s'adressant tantôt à une telle jouissance, tantôt à une telle autre, ou bien ayant pour objet de se délivrer tantôt de ce mal-ci, tantôt de celui-là. Travaillant beaucoup et toujours, nous ignorons, hélas! que nous tissons la toile de l'araignée, et qu'en faisant beaucoup nous ne faisons rien. Nos années se consument en efforts comme l'araignée. C'est avec beaucoup de travail que celle-ci ourdit sa toile ; il lui faut pour cela bien des allées et des venues. La voilà qui monte en ligne directe, puis qui redescend en filant ; qui tourne tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, puis qui revient au point de départ ! Elle sue et se fatigue a parfaire le cercle de ses fils innombrables; elle se consume, elle
s'arrache pour ainsi dire les entrailles pour arranger artistement sa petite tente à jour, et il lui faut plus de six cents voyages en haut et en bas pour la suspendre en l'air et la fixer. Ajoutez à cela que dans tout ce travail elle ne ménage pas sa propre substance, et met son bonheur à la dépenser pour achever son œuvre. Et quand sa toile transparente est suspendue comme elle la veut et que son travail est enfin terminé, voilà un léger coup de brosse qui vient détruire tout son édifice, et la pauvre araignée ou bien est tuée du même coup, ou suspendue à un fil de sa toile elle est jetée par terre pour être écrasée sous le pied! De cette manière la pauvre petite bête s'est fait à elle-même ou un linceul pour ses funérailles, ou bien une corde pour son propre gibet. 11 en est absolument de même du travail des hommes ! Comme l'araignée ceux-ci s'épuisent de fatigues pour s'élever aux honneurs, pour jouir des plaisirs, pour se faire une fortune, ou pour l'augmenter et la conserver. Ils dépensent tout leur génie dans ces efforts, et souvent toute leur santé. Ils vont, ils viennent, ils se fatiguent, ils suent, ils s'énervent et dépensent comme Tarai-
gnée la substance de leur propre corps. Et quand ils ont fini leur travail, ce n'est qu'une toile d'araignée propre à prendre des mouches I Souvent même ils meurent à l'œuvre ; ils trouvent leur mort là où ils espéraient trouver le bonheur, et ce qu'ils croyaient être un palais devient pour eux un sépulcre. De cette manière, notre vie se passe comme celle de l'araignée, et ce n'est vraiment qu'une méditation ; car nous nous proposons toutes sortes d'entreprises, et le plus souvent nous n'en exécutons que bien peu. Nousferions encore mieux souvent de ne pas les exécuter du tout. Rien de ce qui absorbe toutes nos forces et tous nos travaux n'a de perpétuité, et la plupart du temps nos efforts sont en pure perte I Car il n'y a point de pacte avec la mort et l'enfer. Gomme l'arbre, nous dépérissons d'abord, puis il faut mourir I Et ce qu'il y a de pire, c'est que nous nous acheminions les yeux fermés vers cette éternité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire. Un chrétien ayant entendu lire dans le livre de la Genèse ces paroles : Le temps que vécut Adam fut de neuf cent trente ans, et il mourut; et tous les jours de la vie de Seth furent de
neuf cent douze ans, et il mourut ; et la vie d'Enos fut de neuf cent cinq ans, et il mourut; et les jours de Mathusalem s'élevèrent à neuf cent soixanteneuf ans, et il mourut, ce chrétien, disons-nous, entendant ces paroles, fut tellement impressionné par l'idée de la mort et mit tellement dans son âme cette pensée que lui aussi mourrait, qu'enfin il entra dans l'ordre de saint Dominique, pour mourir plus saintement et pour s'acheminer plus sûrement vers cette éternité, qu'on ne saurait trouver dans ce monde.
La question dans le monde qui est la meilleure.
Saint Matthieu raconte qu'un jeune homme vint trouver Jésus- Christ pour lui proposer une question. C'était un honnête jeune homme, comme on peut en conclure de ce que dit de lui saint Marc, dans son évangile : qu'il se prosterna devant le Sauveur et lui adressa sa question en ces termes : Bon Maître, que me faut-il faire pour obtenir la vie éternelle1 ? — Tu connais la loi, ré-
« Matth., xix, 16.
pondit Jésus- Christ, si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. A Philippe, ville de Macédoine, le gardien de la prison se jetant aux pieds de saint Paul et de son compagnon, nommé Silas, leur demande aussi : Que faut-il que je fasse pour me sauver ? C'est là une excellente question ! Ni le jeune homme, ni le gardien de la prison n'auraient pu en adresser une meilleure ou une plus utile. Mais hélas! cette question-là se faitelle encore dans le monde? Aujourd'hui les questions volent et se croisent en tous sens ; mais il s'agit presque toujours de choses vaines et futiles. Il arrive presque toujours même que les hommes se trahissent dans leurs questions, et font connaître ou leur simplicité, ou leur curiosité, ou leur passion secrète. Celui qui s'informe avec tant de soin, par exemple, où l'on vend de bon vin, révèle assez ce qui lui tient le plus à cœur. Un autre qui adresse souvent des questions ne pouvant que faire rougir ceux qui les entendent, celui-là fait assez connaître que son cœur est plein des choses qu'il a dans la bouche. On entend faire toutes sortes de questions dans ce monde; mais il est bien rare d'y entendre celle-ci : « Telle et
telle voie conduit-elle au ciel? » C'est le propre de toutes les passions, niais surtout de la luxure, qu'une fois arrivée au fond du précipice, leur victime ne songe plus à se demander d'une manière sérieuse et sincère : Pourrai-je gagner le ciel en vivant comme je le fais? suis-je dans le chemin qui y conduit? Mais ceux qui se le demandent moins que tout autre, ce sont ceux qui ont une vie douce et agréable, qui n'éprouvent que peu d'affliction ou de chagrin, ou qui, s'ils en éprouvent, font tout leur possible pour en émousser le sentiment. Souffrir pour eux est le plus grand des maux ; pourvu qu'ils ne souffrent pas pour le moment, peu leur importe ce qui arrive aux autres, et ce qui adviendra pour euxmêmes dans une éternité à laquelle ils ne songent pas ! Leur refrain journalier est celui-ci : Le ciel des deux au Seigneur; mais il a donné la terre aux enfants des hommes! Pour se soustraire momentanément aux efforts des hommes, ils ne manquent ni de forces corporelles, ni d'énergie d'âme ; mais s'agit-il pour eux de tomber infailliblement dans les redoutables mains du Juge suprême et de faire un effort pour se soustraire au châtiment
de leurs crimes, voilà où l'énergie leur fait défaut. Que si Dieu ayant, dans l'impénétrabilité de ses jugements, réprouvé un homme, le laisse vivre au gré de ses passions, et que même il permette que tout lui réussisse en ce monde, pour que le malheureux ne soit pas en butte aux châtiments de ce monde et encore à ceux de l'autre, et que, s'il a fait quelque bien, il en reçoive aussitôt la récompense, le Psalmiste dit avec raison en parlant de ces riches infortunés : Ils ne sont pas au travail avec les autres hommes, et ils ne souffriront pas avec eux : ils s'enorgueilliront dans leurs œuvres ! C'est de tous les états le plus malheureux où puisse être un homme, parce que Dieu ne ménage pas les croix et les afflictions à celui qu'il prédestine au .ciel, et qu'au contraire il multiplie sur lui les coups de sa justice. Dans une foule d'exemples qu'offre l'histoire à l'appui de cette assertion, je n'en choisis qu'un seul; mais c'en est un qui n'a pas son pareil dans les siècles même les plus reculés.
Gomment Dieu punit en ce monde, quand il veut pardonner dans l'autre.
L'année 1185 de notre ère, Andronique, empereur d'Orient , vaincu dans la troisième année de son règne par Isaac Angèle, fut amené devant son vainqueur avec deux lourdes chaînes de fer au cou et des entraves de même métal aux pieds, après avoir subi déjà toutes sortes d'outrages. Arrivé devant son vainqueur, celui-ci commença à lui reprocher sa cruauté et sa tyrannie, et donna à tous ceux qui étaient là la permission de tout oser contre le vaincu. — Naturellement ces hommes irrités n'ont pas de plus grand bonheur que de pouvoir se livrer à la vengeance ; les coups pieuvent comme la grêle sur ce malheureux monarque : on le frappe de verges, on lui arrache la barbe, on lui brise les dents. Ensuite on le traîne sur la place et on le livre à la dérision de tous ; des femmes même lui donnent des coups de poing ! On lui coupe la main droite, et après l'avoir mutilé on le jette dans le cachot des voleurs et des
brigands, sans nourriture, sans boisson et sans aucun genre de secours. Quelques jours après on lui crève un œil, et dans cet état, n'ayant plus qu'une main et qu'un œil, on le recouvre d'une petite tunique, on lui rase la tête, on le met sur un chameau galeux, et on le promène dans cet attirail lentement, comme à une marche triomphale, dans toutes les rues de la ville ! La plus grossière populace et tout le vil ramassis des faubourgs se ruait sur lui avec rage, sans nul égard à la circonstance qu'il y a trois jours à peine il était leur souverain, alors au faîte de la puissance et des honneurs, couronné du diadème, et sans se rappeler qu'ils lui avaient juré fidélité et obéissance. Dans le paroxisme de leur fureur ils se faisaient une arme de tout ce qui leur tombait sous la main ; les uns lui jetaient à la tête des bâtons noueux, d'autres lui remplirent d'ordures les narrines ; d'autres pressèrent sur son visage des éponges trempées dans ce qu'il y avait de plus sale î d'autres lui frappaient les côtes à coup de barres de fer, ou lui perçaient les flancs à coups de fers pointus ; les uns lui jetaient des pierres et les autres de la boue ! Ceux-
ci le traitaient de chien enragé, ceux-là de stupide et de niais! Une méchante femme versa une marmite d'eau bouillante sur la tête du malheureux à son passage ! Bref, il n'y eut personne qui ne lui fît tout le mal qu'il pouvait. Enfin au milieu de toutes ces dérisions et de ces tortures on le conduisit au théâtre, on l'arracha de dessus son chameau, et on le suspendit par les pieds entre deux colonnes ! Après avoir déjà supporté tant de maux, ce malheureux empereur ne perdit point la contenance d'un homme de cœur et d'un héros chrétien. Personne ne l'entendit ni se lamenter, ni gémir, ni accuser sa mauvaise fortune, ce que du reste il eût fait en vain. Ce qui l'occupait, c'était le compte qu'il avait à régler avec Dieu ; il demandait pardon de ses fautes, et de temps à autre on l'entendait répéter ces paroles : Seigneur, ayezpitié de moi! ayez pitié de moi! Pauvre Andronique! que ton sort est à plaindre au milieu de tant de souffrances î qu'il est à envier au contraire, puisque tu souffres si patiemment et reconnais que tu as des péchés à expier par tant de souffrances. — Cependant la foule furieuse ne fut point encore assouvie en le voyant dans cet état. On lui enleva
124 CONSIDÉRATIONS SUR i/ÉTERNITÉ.
sa robe, et ils se mirent à le tourmenter et à le déchirer de leurs mains ; un d'eux plus barbare que les autres lui plongea son épée dans le ventre, et le transperça de part en part. Deux autres voulant essayer laquelle de leurs épées était la plus aiguë, le transpercèrent par derrière. Dans ce moment l'empereur infortuné, de la main qui lui restait, souleva sa main mutilée et l'approcha de sa bouche comme pour en sucer le sang qui coulait encore, et c'est de cette manière qu'il expira. Quelques jours après, son cadavre détaché du gibet fut jeté comme celui d'un animal sous les voûtes du théâtre, jusqu'à ce que des cœurs plus humains vinrent le transporter dans un autre lieu ; Isaac ne permit pas toutefois de l'ensevelir. 0 malheureux Andronique, ô infortuné monarque, quelle grâce Dieu t'a faite en permettant ces souffrances de quelques jours, pour que tu ne périsses point pour toute l'éternité. Oh ! sans doute c'étaient les années éternelles qui occupaient ton âme pendant que tu supportais si courageusement ton supplice ! La relation que nous venons de transcrire a été faite par un écrivain de ce temps-là, nommé Nicétas Choniates, qui loue Andronique pour avoir
été extrêmement attaché à la foi catholique et très-dévot à saint Paul, apôtre, dont les Epîtres étaient constamment entre ses mains. Ce grand apôtre ne voulut sans doute pas que cet hommage restât sans récompense, et c'est pour cela qu'il s'intéressa au sort de cette âme, qui lui était si dévouée. Une image du saint apôtre, encadrée d'or et placée dans la chapelle du palais , fût vue verser des larmes abondantes quelque jours auparavant, et Andronique l'interpréta aussitôt comme un avertissement qui lui était donné de sa défaite et de ses malheurs.
Chrétiens, ayez l'éternité toujours présente à vos âmes, et s'il en est ainsi, vous supporterez plus facilement tout ce que vous aurez à souffrir, car qu'est-ce que tout ce que vous pouvez souffrir dans le temps en comparaison de l'éternité? D'ailleurs les afflictions si courtes et si légères de la vie présente produiront pour nous le poids éternel d'une sublime et incomparable gloire. Et voilà pourquoi saint Augustin faisait si souvent entendre cette prière : « Seigneur, coupez, brûlez ici-bas, pourvu que dans l'éternité vous me soyez miséricordieux! » et voilà pourquoi aussi saint
Fulgence, quand le moment de la mort approcha, soixante-dix jours avant que de quitter ce monde, s'écriait : « Seigneur, donnez-moi maintenant la patience, et plus tard la miséricorde ! » Ce furent ses paroles et ses vœux jusqu'à son dernier soupir. C'est une chose indubitable : Dieu n'épargne pas ceux qu'il prédestine à rester avec lui pendant toute l'éternité.
COMMENT LES SAINTS PÈRES, l' ÉGLISE ET L'ÉCRITURE
cherchent a nous amener a la méditation de l'éternité.
Il est d'usage dans l'Eglise catholique de faire à certains jours des prières et des processions en l'honneur de Dieu et des saints. Le démon, qui en est jaloux, veut lui aussi avoir des adorateurs qui lui adressent des prières et qui lui fassent des processions. Le Prophète royal avait eu ce dernier spectacle sous les yeux quand il dit : Impii in circuitu ambulant; les impies sont en tournée1. Ils
1 Ps. xi, 9.
organisent leur genre de vie de manière à passer d'un plaisir à l'autre, d'un festin à un autre festin, d'un délice à l'autre, d'un crime à l'autre. Telle est la perpétuelle tournée qu'ils font en ce monde, et quand ils croient qu'ils ont à peu près fini cette tournée habituelle, les voilà qui en recommencent une autre du même genre, et qui reviennent au passé, jusqu'à ce que la mort, à laquelle ils ne pensent point, se présente à eux tout-à-coup, et vient mettre un terme à toute cette évolution de crimes et de plaisirs. Les enfants de Job étaient convenus entre eux d'avoir chacun à leur tour des jours de festin et de s'inviter réciproquement à ces fêtes de famille. Leur excellent père s'aperçut bien vite que cette succession de repas pouvait à peine avoir lieu sans péché : c'est pourquoi il leur envoyait des messagers, et il les sanctifiait en se levant chaque matin pour offrir à Dieu des holocaustes en leur faveur1. De même que les impies font leur tournée de plaisirs, de même aussi Dieu établira pour eux une succession non interrompue de tourments. David l'avait déjà prévu quand il dit dans ses Psaumes : Vos flèches
1 Job, l, 5.
passent, et la voix de votre tonnerre se fait entendre tout à Ventour*. La faim, la guerre, la peste, les disettes, les maladies, la mort ellemême et tous les genres de malheurs qui nous accablent avant la mort, voilà les flèches de Dieu, mais qui ne font que passer : elles ont des ailes; elles volent rapidement d'un homme à un autre, pour voler encore plus loin. Mais la voix du tonnerre, qui est celle de la colère et de la fureur divine, se fera entendre tout autour de la demeure des réprouvés ; elle fera cercle pendant les siècles des siècles comme sous l'action d'une poudre fulminante, et une fois que l'éclair brillera, ce sera pour ne plus jamais s'éteindre : Le feu s'est allumé dans ma fureur, et ils brûlera usque ad inferni novissima, jusqu'aux dernières limites de l'enfer*. Voilà une roue qui tourne aussi, mais une roue éternelle! D'un froid intolérable ils passeront à une chaleur inouïe, et de celle-ci ils reviendront à l'autre; d'un chaud excessif, ils passeront, comme dit Job5, à la température de l'eau de neige, et c'est ce qu'indiquent les paroles du Sauveur où il est question des grincements de dents. Pour 1 Ps. lxxxvi, 17. - * Deut., xxxii, 22. — • Job, xxiv, 7.
•IXIÈME CONSIDÉRATION. 129
mieux faire connaître cette affreuse et incompréhensible roue de l'éternité, Tordre exige que nous montrions de quelle manière les saints Pères sont d'accord en cela avec l'Eglise, et celle-ci avec l'Ecriture sainte. Il en résultera pour nous bien des leçons qu'il est essentiel de ne pas négliger. Il doit en-résulter surtout la pensée de l'éternité qu'il importe de bien graver dans nos âmes.
Jugement des saints Pères et de l'Eglise en cette matière.
Parmi tous les saint Pères nous en choisissons de préférence cinq, dont nous allons citer les paroles. Ce sont : saint Augustin, saint Chrysostome, saint Grégoire, saint Bernard et saint Laurent Justinien.
Mais il se présente une question qui pourra peut-être paraître oiseuse, ou même insensée, c'est celle-ci : laquelle de ces deux choses vous paraît la plus facile à supporter, — ou souffrir pendant trois jours des maux de têtes, d'yeux, de dents, d'entrailles ou d'autres maux aigus, sans pouvoir dormir pendant ce temps sous le poids de ces
130 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.
cruelles souffrances, — ou de manger un tout petit morceau de poisson sur lequel on aura exprimé du fiel? — Question ridicule, me direzvous 1 il vaudrait mieux manger, non pas seulement un petit morceau de poisson plongé dans le fiel, mais le poisson tout entier, que de souffrir de pareilles douleurs pendant un seul jour! Cette amertume du fiel ne vous enlèverait pas la vie, et ne vous rendrait pas même malade ; il n'y aurait que la bouche qui en souffrirait un peu ! — Bien répondu, vous dirai-je. — Mais en attendant n'y a-t-il pas des milliers d'hommes qui, soit par leur langage, soit par leurs actions, répondent d'une manière tout opposée? Combien de fois ne nous dit-on pas dans les instructions, au confessionnal, partout, et ne nous répète-t-on pas sur tous les tons : Prenez garde! il s'agit du salut de votre âme ; d'éternels supplices vous attendent si vous continuez à suivre cette voie. Ce n'est pas celle que Jésus-Christ vous a montrée ni par ses parole ni par ses exemples ; retournez donc sur vos pas ; faites pénitence ; voilà assez longtemps que vous êtes hors de la bonne voie ; il dépend de vous d'aller au ciel ou d'en être exclu ; Dieu ne vous
refusera pas ses grâces, pourvu que vous le vouliez. Il est vrai que la pénitence, le jeûne, la confession, les mortifications, la garde de vos sens et la victoire sur vous-même renferment quelque chose d'amer : une vie chaste et continente n'est pas une chose si facile à chacun I Mais il faut souffrir quelque chose : Le Christ lui-même ne dutil pas souffrir pour entrer dans sa gloire? Ne vous laissez pas effrayer par ces quelques années, ou peut-être par ces quelques jours de souffrance I II est nécessaire de faire et de souffrir quelque chose, même d'un peu dur , car votre repos et votre joie seront éternels. C'est tout vaincre que de se vaincre soi-même, que de se contenir, que de résister avec force à ses mauvais penchants et de le faire à cause du ciel, à cause de Jésus-Christ, à cause de la bienheureuse éternité I Jésus-Christ, après sa résurrection, servit à ses apôtres un poisson cuit sur la braise, pour leur apprendre tout ce qu'ils auraient encore à souffrir; pour leur dire qu'il ne fallait pas penser à mener une vie douce et agréable : qu'ils allaient être ou lapidés, ou flagellés, ou crucifiés; que c'était là le chemin pour arriver à la résurrection glorieuse
et pour passer l'éternité dans le séjour des bienheureux. Tout ce que nous voyons ici-bas est peu de chose et insignifiant, et ne doit pas se comparer à ce qui est immortel et que nous ne voyons pas. — Voilà le poisson mêlé de fiel qu'on nous sert si souvent à nous-mêmes dans les prédications, dans les livres de piété ; car il faut le dire, ces choses-là où d'autres semblables se lisent, s'entendent, s'inculquent et se recommandent souvent. Mais on n'y croit pas, on les regarde comme rien et on les oublie, enfoncé que l'on est dans les affaires de ce monde et dans toutes sortes d'embarras. Enfin la conscience elle-même ne faitelle pas souvent les fonctions de prédicateur? Les gens du monde répondent à tout cela en mettant à leur tour leurs principes en avant : a Que, pourvu qu'on soit bien sur la terre, tout le reste est bien incertain ; que l'essentiel est d'avoir ses aises en ce monde ; que personne d'entre les morts ne revient ; que jusqu'à présent du moins c'est une chose qui ne s'est jamais vue ; qu'il faut donc jouir pendant qu'on le peut ! » Voilà leurs refrains. Laissons à saint Augustin le soin de ramener la question à son véritable point : « II vaut mieux,
dit-il, un peu d'amertume dans la bouche qu'un tourment éternel dans les entrailles. » Voilà la vérité réelle ! Il vaut beaucoup mieux payer ses dettes dans ce monde que dans l'autre ; il vaut beaucoup mieux mortifier son corps soixante ou soixante-dix ans en ce monde par le jeûne, par la discipline et le cilice, que de passer un seul jour au milieu de ces affreux tourments. Entendons maintenant un autre Père de l'Eglise.
Saint Chrysostome propose une seconde question. Si quelqu'un, dit-il1, dans l'intervalle de cent ans, n'avait eu qu'une seule nuit un rêve joyeux et agréable, et que pour ce rêve il dût être puni pendant cent autres années, un rêve pareil serait-il à désirer? Or, continue-t-il , ce qu'un rêve est pour cent ans, c'est ce que la vie présente est pour la vie future, et encore beaucoup moins ; et ce qu'une seule goutte est pour la mer, voilà ce que mille ans sont pour l'éternité. Et dans un autre endroit8 le même saint Père, confirmant encore cette même vérité, dit : « Que pouvez- vous comparer à un temps infini? Que sont dix mille ans, quand vous pensez aux siècles éternels! Ce
1 Hom. xx ad pop. — * Hom. xxvni.
n'est qu'une goutte d'eau comparée à l'Océan , N'attendez plus de fin après cette vie, dans un monde où le repentir n'a plus lieu, où les larmes coulent inutilement. Là, on a beau grincer les dents, beau montrer une langue desséchée, il n'y aura personne pour y laisser tomber une seule goutte d'eau : on n'y entendra que les paroles qui furent adressées au mauvais riche. Supposez que nous consacrions notre vie tout entière au plaisir, que sera-ce que cette vie comparée aux siècles éternels? Ici-bas, les biens et les maux ont une fin; mais là, les peines sont éternelles. Ici, quand le corps souffre de la chaleur, l'âme peut s'y soustraire ; mais là, après la résurrection du corps incorruptible, l'âme brûlera toujours dans le feu ; car les pécheurs ressusciteront incorruptibles, non pour être honorés, mais pour être éternellement tourmentés dans les flammes. »
Après saint Chrysostome, entendons à son tour saint Grégoire, dans l'endroit de ses écrits où il répond à cette demande : Si l'ivresse ne vient pas plus vile quand on boit au cellier près des tonneaux que lorsqu'on boit au réfectoire. L'Epouse céleste se félicite par la bouche de Salomon de ce
que le roi Ta introduite dans le cellier où se conserve le vin., et ordinavit in me charitatem*; et saint Grégoire, interprétant ces paroles, dit : Que devons-nous entendre autre chose par ce cellier que la contemplation même de l'éternité? Quiconque y fait entrer son âme un peu sérieusement pourra se féliciter lui aussi que Dieu a réglé en lui la charité; ordinavit in me charitatem. Je dis réglé, car il suivra une meilleure règle dans son affection : il s'aimera moins lui-même, et il aimera Dieu davantage, en aimant même ses ennemis pour Dieu. Ce n'est pas tout, ajoute le saint docteur; cette pensée, si on la savoure encore un peu plus, nous enivre, mais d'une ivresse de désirs, n'ayant pas d'autre objet que notre changement de vie, la patrie céleste et les éternelles voluptés. On reprochait aux apôtres d'être ivres; ils l'étaient sans aucun doute, mais c'était au sortir de l'espèce de cellier dont nous parlons maintenant. — Quoique saint Grégoire ait souvent parlé de l'éternité, ce qu'il en a dit de plus bref et de plus substantiel ce sont ces paroles : Momentaneum quod delectat, œternum quod cruciat, que l'on peut 1 Cant., ii, 4.
traduire ainsi : Plaisirs d'un moment, tourments éternels ! Le livre où doivent se graver ces paroles, c'est le cœur de l'homme ; le burin doit en être de fer : c'est-à-dire qu'il faut les méditer sérieusement ; et l'encre pour les écrire doit être le sang de Jésus-Christ. Ces paroles gravées ainsi dans le cœur doivent se répéter alors surtout qu'une passion nous séduit et menace de nous entraîner ; quand une volupté impure nous sollicite, quand la chair se révolte, et que l'âme commence à céder; quand nous sommes en danger et dans l'occasion d'offenser Dieu.
Dans l'ordre des saints Pères que nous citons vient en quatrième lieu saint Bernard, qui va répondre à la question que nous allons poser ciaprès. — Telle est la nature de la vie humaine, que les hommes sont aussi variés dans leurs sentiments et leurs caractères qu'ils le sont pour les traits de la figure. Vous en voyez qui sont toujours plongés dans la tristesse, et au point qu'ils se croient dans l'impossibilité de n'y pas succomber. En voilà un qui gémit sur sa pauvreté, un autre sur sa maladie, un troisième sur l'état endetté de sa fortune, et encore un autre qui est
dévoré par le chagrin, en butte qu'il est aux traits de la calomnie et de la médisance. Les choses vont souvent au point que les hommes faibles et manquant de patience en viennent jusqu'à se souhaiter la mort et même à se la donner ; ils ont recours pour cela à la rivière ou à une corde, pensant mettre fin à leurs souffrances, quand dans la réalité ils ne font que de les commencer. Voilà une première espèce d'hommes. En voici maintenant une seconde, se composant des bons, qui sont précisément l'opposé des premiers, toujours disposés à se soumettre à la volonté de Dieu, quelle qu'elle puisse être à leur égard. Ils ne demandent ni de mourir vite, ni de vivre longtemps. Dieu veut-il qu'ils meurent, ils le veulent de même, et se soumettent sans se plaindre et sans regret à cette volonté divine ; veut-il au contraire qu'ils vivent longtemps, ils ne résistent pas non plus à cette disposition, et ne murmurent point. Vouloir et ne pas vouloir sont deux choses qu'ils ont en commun avec la Divinité. Outre les deux catégories d'hommes dont nous venons de parler, il y en a une troisième, beaucoup plus nombreuse que les deux autres, se
138 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.
composant de ceux qui désirent une longue vie. Dans cette dernière catégorie vous ne trouverez pas d'homme, si vieux qu'il soit, qui ne désire de vivre encore au moins pendant une année. Cette classe se compose de gens qu'il est impossible de rassasier sous ce rapport. Pour eux la mort vient toujours trop tôt, et ils s'imaginent toujours qu'elle arrive avant le temps. Ici se pose la question que nous avions en vue : Quels sont les hommes qui vivent ou qui vivront le plus longtemps? Saint Bernard, interprétant la promesse divine contenue dans ces paroles du Psalmiste : Je le remplirai de la longueur des jours l, s'écrie dans son admiration : « Qu'y a-t-il d'aussi long que ce qui est éternel ; qu'y a-t-il d'aussi long que ce qui n'aura jamais de fini Ah! la belle fin que la vie éternelle ; ah ! la belle fin que celle qui n'aura pas de fin * ! » Puis il ajoute : « Jour véritable que celui qui ne connaît pas le coucher du soleil. Eternelle vérité, véritable éternité, qui se réunissent! » A la question posée plus haut il faut donc répondre, qu'il n'y a vraiment pour vivre d'une longue vie que ceux qui ne mourront * P$. xc , 16 - * In ps. xc , serin, xvn.
jamais dans le ciel; et que les malheureux qui, en enfer, meurent à chaque instant sans jamais mourir, mourront hélas! d'une mort bien trop longue 1
Venons maintenant à saint Laurent Justinien. Mais pour comprendre ce que nous allons citer de lui, il faut dire d'abord qu'il y a bien des choses dans le monde que la nature ne produit que dans certaines contrées. Ainsi en est-il de bien des fleurs du Nouveau-Monde, dont on ne peut avoir chez nous que la semence; ainsi en est-il de certains animaux qu'on ne peut voir ici qu'empaillés dans nos musées. Il en est de même de l'éternité ; ce n'est pas une production de notre monde : elle ne se voit que dans l'autre, et ici nous ne pouvons en voir que la semence. Qu'estce donc que cette semence? Ecoutons saint Laurent Justinien, c'est maintenant lui qui parle : « Cette semence de l'éternité, c'est le mépris de soi-même, le don de la charité et le goût des œuvres chrétiennes1. » Mépriser les autres, c'est là un arbre qui couvre le monde tout entier, et qui croît partout comme aliment du feu de l'enfer ;
1 De obed.
mais se bien mépriser soi-même, c'est un bien petit arbuste, bien inconnu dans le monde ; la semence nous en vient de Jésus-Christ, de Celui qui s'est anéanti jusqu'à prendre la forme d'un esclave, et qui a voulu obéir non-seulement jusqu'à naître dans une étable, mais obéir jusqua la mort, jusque sur le Calvaire, jusque sur la croix, jusqu'au sépulcre, jusqu'aux lymbes, et c'est pour cela que Dieu l'a exalté!... Voyez comme cette petite semence s'est développée et a produit cet arbre si haut, si touffu. — Quant à la charité, le même saint dit : Toute la gloire de l'éternité bienheureuse se mesure à la charité ; car celui à qui l'on pardonne moins aime moins aussi, et celui qui aime moins ou qui a moins de charité obtient moins de grâce, et où il y a moins de grâce, il y aura aussi moins de gloire. Ainsi donc plus vous aimez Dieu, plus vous accumulez de récompenses sur vous pour l'éternité! Toute la loi consiste dans Y amour, mais dans l'amour chaste, pur et divin. Saint Laurent disait enfin que la troisième semence de l'éternité était le goût des œuvres chrétiennes. On sait qu'au sujet des élèves de rhétorique on considère gêné-
ralement comme devant faire des progrès ceux qui aiment l'étude de Cicéron. On peut dire de même que ceux qui ont du goût pour la doctrine de Jésus- Christ et pour ses divins enseignements, feront du progrès dans la vertu. Celui qui n'éprouve pas un sentiment de délices dans les paroles et les actions du Christ, et qui devant elle reste froid et insensible, ne manquera pas de l'être aussi dans les choses qui concernent l'âme : la piété, la béatitude et les choses divines ; tandis qu'au contraire il sera tout de feu quand il s'agira de boire, de manger, de se promener, de s'amuser et de se divertir. Oh ! celui-là peut se dire à luimême : Il n'y a pas le moindre doute qu'il n'existe en moi aucune semence de l'éternité ; car en rentrant en moi-même je trouve au fond de ma nature des affections, des penchants qui le font assez connaître. J'aime la danse, la joie des festins, les parties à boire ou à jouer se prolongeant souvent jusqu'au matin, les conversations futiles et mondaines, la lecture des romans, les chansons obscènes : j'aime faire comme les autres ! Voilà ce qui me fait plaisir, ce qui est de mon goût; tandis que je n'aime pas à entendre parler beau-
coup de Jésus- Christ, ni des veilles et des mortifications des saints ; oh I non, cela, loin de me faire plaisir, m'est au contraire désagréable ! J'ai peine à attendre la fin des sermons ; une heure qu'ils durent me paraît d'une longueur infinie, et pour cette raison je l'abrège, ou en causant avec mes voisins, ou en me livrant au sommeil I — Impossible de se tromper en disant d'un tel homme qu'il n'a pas de goût pour les œuvres du Christ. Mais allons plus loin, et voyons maintenant le sentiment de l'Eglise au sujet de l'éternité.
L'Eglise a tellement à cœur la pensée de l'éternité qu'il n'y a point de psaume, point de prière, point d'hymne qui ne finissent par elle. De là cette terminaison des psaumes : Gloire soit au Père, au Fils, au Saint-Esprit ! comme il était au commencement (c'est-à-dire avant le commencement de toute chose, ou éternellement), comme il est maintenant et sera toujours dans tous les siècles des siècles, c'est-à-dire dans le cours infini et incommensurable de toute l'éternité. Je passe sous silence les ornements sacrés, les rites et les cérémonies, dont un grand nombre ont pour but de
nous inculquer la pensée de l'éternité. Mais quittons les ruisseaux, pour en venir maintenant à la source : ou, en d'autres termes, des saints Pères et de l'Eglise passons à l'Ecriture.
Témoignages clairs et manifestes de l'Ecriture sainte au sujet de l'éternité.
Nous ne produirons ici que trois témoins : un prophète, un apôtre et un évangéliste. — Quels ne sont pas les gémissements journaliers des malheureux qui, dans ce monde, sont en butte à l'abjection et au mépris I Vous en trouverez partout qui vous diront : Oh ! que je suis à plaindre ! que j'ai peu d'amis ! Dans ma pauvreté, objet de mépris et de répulsion, je suis au chemin de tout le monde! Patience, pauvre malheureux! le cours de ta vie n'est pas encore fini. Ecoute la promesse que Dieu te fait par la bouche d'un de ses prophètes : Dieu te revêtira de la robe de la justice, et il mettra sur ta tête la couronne de la gloire éternelle *.
1 Baruch, v, 2.
Il y en a d'autres qui s'en prennent à la nature, et qui l'accusent d'avoir donné aux corneilles une longue vie et de n'en avoir mesuré qu'une si courte à l'homme. Ecoutez, hommes murmurateurs, il vous reste une autre vie quand celle-ci, qui est courte et vaine, aura fini; croyez -en saint Paul, qui dit : Nous savons que si cette maison terrestre où nous habitons se détruit, Dieu nous donnera une autre maison, une maison qui ne sera point faite de main d'hommes, une maison éternelle dans les deux1. Est-ce donc pour nous une si grande perte de voir tomber en ruine notre pauvre petite chaumière terrestre, quand nous avons là-haut un palais qui jamais ne se détruira? Aux témoignages du prophète et de l'Apôtre se joint encore celui d'un évangéliste, saint Matthieu, qui met dans la bouche de Jésus- Christ ces paroles : Si ta main ou ton pied te scandalisent, coupe-les et jette-les loin de toi; car il vaut mieux pour toi entrer dans la vie étant mutilé ou boiteux que d'être jeté au feu éternel avec tes deux pieds et tes deux mai?i$. Et si ton œil te scandalise, arrache-le; car il vaut mieux
» II Cor., Y, 1.
pour toi entrer dans la vie avec un œil que d'être jeté au feu de l'enfer avec tes deux yeux*. 0 feu I ô enfer! ô éternité !... Toute perte temporelle comparée à celle de l'éternité est plutôt un profit qu'une perte véritable. C'est dans ce sens qu'il faut encore comprendre ces paroles du divin Maître, dans saint Matthieu : Quiconque laissera sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou ses enfants, ou ses champs, à cause de mon nom, recevra le centuple et possédera la vie éternelle*. Cette promesse de la bienheureuse éternité estelle assez claire dans ces paroles, où le centuple est donné comme récompense des sacrifices faits ici- bas par amour pour Jésus-Christ? Dans le même évangéliste, Jésus-Christ, annonçant le dernier jugement, parle trois fois, et distinctement, de l'éternité : il parle d'un supplice éternel, d'un feu éternel, et de la vie éternelle .
C'était à la méditation de ces paroles que se livrait saint Pacôme, quand, après tant de travaux exécutés dans le désert, il inventa une nouvelle manière de dormir, ou plutôt de veiller. Pendant quinze ans, ce saint anachorète ne prit
1 Matth., xvm, 9, — a Ibid., XIX, 29.
jamais de repos dans son lit, ni dans l'attitude d'un homme couché ; mais il s'asseyait au milieu de sa cellule, sans aucun appui, ne pouvant toucher la paroi ni du dos, ni des côtés, afin que, si le sommeil finissait par l'emporter, il l'emportât du moins sans l'avoir abattu ou couché par terre, mais en le trouvant dans l'attitude d'un homme qui ne veut pas s'en laisser vaincre. Ce saint homme souffrait beaucoup à la vérité de ces veilles prolongées ; mais il soutenait courageusement cette lutte contre le sommeil, dans l'espoir du repos éternel dont il devait jouir dans le ciel. La méditation de la béatitude céleste l'amena au point de regarder comme un luxe de mollesse de coucher sur la terre nue, et de n'avoir pas d'autre lit que celui que lui offrait un sol raboteux et couvert de sable.
Les saints Pères, l'Eglise et l'Ecriture s'accordant tous à nous recommander la méditation de l'éternité, notre devoir, si nous voulons arriver à cette éternité de bonheur dans le ciel, est de faire sérieusement en nous-mêmes les réflexions suivantes : Mon Dieu ! que la pensée du ciel a été rare et froide dans mon âme jusqu'à présent! Et
cependant, à chaque seconde je fais un nouveau pas vers l'éternité ! Ah! dans la suite, je serai moins léger dans une affaire aussi grave ; et quand je verrai que je suis dans le bonheur, que mes affaires réussissent, ma première pensée sera celle-ci : Combien de temps cela durera-t-il? Le temps sera-t-il toujours aussi beau? Est-ce que le ciel et la fortune me souriront toujours également? Qu'ai-je à attendre de l'éternité qui va bientôt venir en récompense de ce bonheur qui m'arrive, mais qui durera si peu de temps, et qui est d'ailleurs si plein de danger ? Quand, au contraire, je serai dans le malheur, que toutes choses pour moi iront mal et contrairement à mes vœux; que je serai dans les croix et les afflictions, je me dirai à moi-même : Laisse passer tout cela, laisse le temps accomplir les œuvres de ta destinée ! Que cette mer du monde soulève ses flots irrités, que les vents de l'affliction frémissent, que les ondes de la persécution s'irritent, que les nuages de la tentation te menacent, que tu sois enseveli dans les ténèbres de l'affliction, que l'univers se brise et s'écroule ; les ruines ne seront pas éternelles, ni les tempêtes non plus I Ces vents
se calmeront, les flots s'apaiseront, l'ouragan se dissipera; bref, tout ce que je souffrirai ici-bas ne durera pas éternellement ; ma croix cessera au moins... quand viendra pour moi la mort! La plus terrible des tempêtes serait celle qui me jetterait dans le royaume de la mort éternelle. C'est là qu'habitent les longs tourments. Toutes les croix qui sont en dehors de l'éternité n'ont point une durée qui mérite qu'on y songe; tout cela est court, rapide, passager : ce n'est qu'une ombre, un songe, comme le dit saint Chrysostome. Pensons donc à ce qui dure ; fixons là notre attente et nos espérances I Et de même que Jésus- Christ disait à ses disciples ce mot peu, voulant exprimer par là ses tourments et sa mort cruelle sur la croix ; comme aussi tous les supplices et la mort violente que devaient endurer ses apôtres, pourquoi ne donnerais-je pas cette même dénomination à tout ce que je souffre, quand bien même je devrais souffrir cent ans? Car dans peu, Celui qui doit venir viendra, et il ne tardera pas1. C'est ce que je ferai par la suite, et je ne considérerai comme nécessaire qu'une seule chose : de
»iïe6r.,x. 87.
ne rien l'aire contre ma conscience et rien contre Dieu. Tout est sauf pour celui qui sauve son éternité bienheureuse.
Du néant de toutes choses en comparaison de l'éternité.
Tout ce que nous avons à supporter de fatigue et de douleur est dans la réalité infiniment peu de chose. Saint Augustin dit que ce « peu de chose ne nous paraît long que parce qu'il n'est point encore passé ; mais que lorsqu'il le sera , nous sentirons nous-mêmes combien ce mot de peu a un sens exact *. » Le plus sage des hommes, pour peindre à sa manière toute la période de la vie humaine, a pris pour terme de comparaison les plus petites choses. Ecoutez l'Ecclésiastique quand il dit : Le nombre des jours de l'homme, même les plus longs, est de cent années, et ce peu d'années est comme une goutte d'eau de la mer, comme un grain de sable dans l'éternité2! — Qu'en ditesvous, vieillards parvenus à l'âge de cent ans ? de quoi vous applaudissez- vous ? que sont toutes vos
1 Tract, ci in Joan. — * Eccli., xvm, 8.
années ? C'est un petit grain de sable, une petite goutte d'eau de la mer. Et qu'est-ce qu'un grain de sable comparé à ces hautes montagnes de sable que l'on voit dans le monde? Qu'est-ce qu'une goutte d'eau comparée à ce gouffre sans fond de l'Océan? Ainsi donc, vieillards de soixante, de quatre-vingts, de cent ans même, vos années ne sont que peu de chose, ne sont rien comparées à l'éternité. Et cependant ce grain, cette goutte sont pour nous un objet d'orgueil et de triomphe ! Hommes vains et misérables ! votre vie est un grain ; mais ce grain n'est ni d'or, ni de diamant : c'est tout simplement un grain de sable. Votre vie est une goutte ; mais ce n'est pas même une goutte d'eau douce : c'est une goutte d'eau trèssalée. Tous les jours qui la composent sont des jours remplis de misères et de douleurs, et les nuits même n'en sont pas exemptes pour l'âme ! « Comptez, dit saint Augustin, toutes les années depuis Adam jusqu'à nous? Ce n'est vraiment que d'hier qu'Adam est sorti des mains de Dieu pour tomber en ce monde. En effet, les temps passés depuis cette époque jusqu'à nous où sont-ils? Quand même vous auriez vécu pendant
tout ce temps , vous verriez que cette vie, écoulée maintenant , n'aurait pas été longue. Or, la vie de chacun de nous de combien est- elle? Mettez-y autant d'années que vous voudrez, jusqu'à une vieillesse vraiment extrême, qu'est-ce autre chose qu'une brise du matin? » — Tout cela n'est que la plus exacte vérilé. Qu'on nous dise où est maintenant Adam, où est Gain, où est le vieux Mathusalem, où est Noé, où est Sem, où est Héber, où est Abraham, ce modèle d'obéissance, où est Jacob, où est Joseph ! — Ils ont vécu : comme les Troyens, ils furent I... Ainsi passe la vie! ainsi passe la gloire de ce monde. 0 vanité 1 ô néant ! Qu'ambitionnez-vous donc , qu'espérez-vous ? Tout ce que vous voyez ici-bas est bien court ; c'est bien peu, ce n'est rien ! En un clin d'œil tout disparaît : j'ai vu la fin de toutes choses en ce monde; il n'y a que votre loi , Seigneur, qui n'en ait point. Que parlonsnous donc de la longueur du temps? Le passé n'est plus ; le futur n'est pas encore, et le présent qu'est-il autre chose qu'un moment fugitif se décomposant en points imperceptibles, dont la partie déjà passée n'est plus, et dont la partie qui
reste n'est encore rien. Où est donc cette longueur de temps dont nous parlons? Saint Bernard disait, et je répéterai après lui : « Nul travail ne doit paraître fatigant, nul temps ne doit paraître long, quand ils nous font gagner l'éternité. »
Quelque limité que soit l'espace de notre vie comparé à l'éternité, cependant aucun des réprouvés ne pourra accuser Dieu de ne lui avoir pas donné une vie assez longue ; mais ils devront s'accuser eux-mêmes de n'avoir pas mieux vécu, car en enfer on ne tient pas compte des années de la vie ! . Les damnés auraient assez vécu, s'ils avaient vécu saintement. Que le lecteur nous accorde ici un peu de liberté, et nous permette la franchise dans notre langage. Nous tenons à faire clairement comprendre la chose dont il s'agit. — Yous dites que vous pensez souvent au ciel, et que tous vos désirs se portent vers l'éternité ; vous dites cela, et moi je le nie. Je nie de la manière la plus formelle que vous fassiez ce que vous dites, et si moi-même je vous donnais la même assurance pour ce qui me concerne, je vous dirais encore de ne pas me croire. Et en effet, comment
1 Eccli., XLI, 7.
peut-il se faire que vous et moi nous pensions si sérieusement au ciel ; que tous nos désirs se portent vers l'éternité, comme nous nous en glorifions, et que cependant nous passions une vie si languissante , si froide ; que nous soyons si paresseux, si accablés de fatigue pour le bien, et au contraire si vifs, si dispos, si éveillés pour le mal, et toujours prêts à tout ce qui est mauvais : n'ayant de vie que pour nous fâcher, et ne manquant de courage que quand il s'agit de souffrir? Il ne faut que la moindre contrariété, le moindre petit mot pour jeter le trouble dans notre âme et pour épuiser notre patience. Nous ne montrons jamais plus de désespoir que lorsque notre volonté est contrariée 1 Je ne parlerai pas d'autres abcès cachés en nous : de ceux de l'impureté ou de l'envie! — Et nous, avec des dispositions et une nature pareilles, nous si timides quand il faudrait montrer du courage, si audacieux quand il faudrait craindre, nous nous glorifions cependant d'avoir souvent dans l'âme la pensée et le désir du ciel! Croyez-moi, il est bien difficile d'admettre que nous occupions notre âme de la pensée du ciel, tout en continuant à vivre comme nous avons
toujours vécu. C'est, permettez-moi cette franchise, une chose même tout-à-fait impossible, et je m'en vais vous le prouver. Jacob servit sept ans dans la maison de son oncle Laban pour obtenir la main de Rachel, et ces sept ans ne lui parurent que quelques jours à cause du grand amour qu'elle lui inspirait. Entendez- vous cela, homme qui vous plaignez sans cesse? Vous, vous servez non un maître trompeur, comme fut Laban; mais Dieu, votre créateur, qui sera fidèle à ses promesses. Vous, vous servez non pour une femme, mais pour tout le royaume céleste ; non pour une beauté terrestre, mais pour la vision de Dieu môme ; non pour obtenir une épouse, mais bien les délices éternelles du ciel. Et cepeadant les contrariétés d'un seul jour suffisent à vous abattre au point que tout votre amour pour le ciel et pour Dieu se refroidit. Aussitôt qu'il vous arrive un petit malheur, vous vous répandez en gémissements intarissables; vous accusez le ciel et la terre, vous ne respirez que vengeance , et il vous arrive même dé ne pas épargner Dieu dans vos plaintes! Quelquefois la volupté vous amollit tellement qu'oubliant le service de votre Dieu, vous
vous engagez dans le labyrinthe du péché, dont l'entrée vous paraît agréable, pour vous endormir dans les bras de la mort spirituelle. Voilà où en est votre vigilance 1 voilà quelle est la grandeur héroïque de votre amour pour le ciel! Ouest ce dur service supporté pendant sept ans au service de Dieu? 0 Simon, Simon 1 vous ne pouvez pas veiller une seule heure avec votre Maître!!! — Mais allons plus loin dans l'histoire de Laban et de Jacob. Celui-ci, trompé par son oncle, n'eut en mariage que Lia qui souffrait d'un mal d'yeux ; et pour obtenir la main de Rachel qu'il aimait, il dut servir encore sept autres années. Il n'est pas douteux que cette nouvelle période de sept ans ne lui parût courte encore, à cause de la grandeur de son amour, et il est permis de croire qu'il se consolait quelquefois des dures fatigues de son service par quelques regards timides sur la belle figure de Rachel, en se disant à lui-même : Cette beauté, dans le fond, vaut bien une nouvelle servitude de sept ans, quelque dur qu'il soit de s'y soumettre. Le fallût-il même, par amour pour elle, j'en recommencerais encore une autre tout aussi longue! Voilà comme l'ardeur de son
156 CONSIDÉRATIONS SUR h ÉTERNITÉ.
amour émoussait l'aiguillon de la fatigue! — Avez-vous compris, chrétiens délicats? Et vous murmurez encore I On vous fait servir Dieu pour Dieu; travailler pour un repos éternel. On vous prêche la patience pour obtenir l'éternelle béatitude, et dormeurs indolents ! vous vous plaignez ! î ! Comptez, je vous prie, toutes les années que vous avez consacrées au service de Dieu; voyez si vous avez servi Dieu pendant vingt ans comme Jacob servit son oncle : c'est-à-dire avec fidélité et dévouement ! C'est à peine si vous trouverez dans votre service de Dieu, je ne dis pas vingt ans, mais vingt mois, et peut-être vingt jours! Comptez les nuits que vous avez passées en prières ; comptez les jours que vous avez employés à des exercices pieux! Pourrez-vous dire à Dieu ce que Jacob disait à Laban : Jour et nuit j'ai été brûlé ou par le chaud ou par le froid, et le sommeil a fui mes paupières, et je vous ai servi ainsi pendant vingt ans : quatorze ans pour obtenir la main de vos deux filles, et les autres années pour vos troupeaux? Pouvez-vous en dire autant, chrétiens? avez-vous servi Dieu pendant vingt ans? Et vous savez pourtant quelle doit être la récompense de vos travaux.
Ce ne sont ni les filles de Laban, ni des troupeaux de brebis ; Dieu sera lui-même la récompense de votre servitude : lui-même sera l'éternel bonheur de votre corps et de votre âme! Rien ne manquera à votre félicité : vous nagerez dans une mer de délices ineffables sans interruption, sans dégoût, sans fin : au milieu des voluptés les plus pures! Et cependant, voyez comme vos mains sont paresseuses à l'ouvrage ! et comme vos pieds sont alourdis quand il s'agit d'aller à l'église! Voyez comme votre cœur est ulcéré de jalousie, bouillant de colère et de vengeance; comme il fourmille de pensées impures; comme il est paralysé par la fainéantise et le manque de courage ! Est-ce ainsi que vous servez Dieu pour le ciel, pour la vie éternelle ? Que ne faites- vous ce que faisait Jacob : jeter quelques regards sur la Rachel promise quand un travail que vous entreprenez commence à vous inspirer du dégoût ! Oui, toutes les fois que le besoin s'en fait sentir : quand vous êtes visité par le malheur, ou que la prospérité vous séduit, ou que le travail vous est à charge, levez les yeux au ciel et consolez-vous vous même, en vous disant : Voilà où est la récompense
promise I Oh! qu'elle est belle et au-dessus de toutes les récompenses que je pourrais attendre ici-bas I Yoilà le ciel I voilà le lieu de mon repos éternel! Patience donc! supporte pour quelque temps ces fatigues qui d'ailleurs ne sont pas intolérables, et ces travaux qui ne sont pas gigantesques ! Dans peu tu seras là-haut, d'autant plus content et heureux que tu auras été maintenant plus triste et plus affligé. Plus ta vie aura été laborieuse et pénible, plus le repos t'y sera doux et agréable. Encore une fois, courage ! souffre patiemment! la bienheureuse éternité en vaut bien la peine! — Chrétiens, si vous vous encouragiez vous-mêmes par de semblables paroles ; si vous regardiez souvent le ciel avec des yeux d'amour; si vous méditiez chaque jour l'éternité avec de tels sentiments, croyezmoi, les jours de votre servitude vous paraîtraient de courte durée à cause de la grandeur de votre amour pour la béatitude céleste. Vous diriez alors que tous vos travaux sont faciles, que toutes vos contrariétés sont de véritables bienfaits , que tous vos maux sont un avantage réel pour votre âme. — Plus on médite l'éternité
avec attention, plus on règle saintement sa conduite.