‹ Considérations sur l'éternitéChapitre 23 sur 25 · COMMENT LES CHRÉTIENS REPRÉSENTENT L'ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

COMMENT LES CHRÉTIENS REPRÉSENTENT L'ÉTERNITÉ

C'est à pieds, par des chemins ténébreux et à tâtons qu'il faut aller, si l'intelligence humaine veut s'introduire dans la maison de l'éternité, pour y arriver, le chemin lui-même est couvert de brouillards et de ténèbres, et il n'y a pas d'être vivant qui puisse le trouver et le suivre! Le trajet n'est pas long; mais une fois qu'il est fait, il est impossible de revenir sur ses pas. Bien que personne parmi les mortels n'ait pu se faire une idée de l'éternité au point de pouvoir dire clairement ce qu'elle est, on peut cependant donner une idée de son immensité au moins par des images et des tableaux qui en offrent, à défaut de notions exactes, du moins une espèce d'ombre. C'est bien une ombre en effet, et même l'ombre d'une ombre, que tout ce que l'on peut écrire, dire ou peindre au sujet de l'éternité; car tous les temps

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réunis ensemble ne sont pas capables de combler son étendue et son espace. Ni les heures, ni les jours, ni les mois, ni les années, ni les lustres, ni les olympiades, ni les siècles, ni les années platoniciennes, ni le mouvement si lent de la huitième sphère céleste, multipliés même par les chiffres les plus élevés : par les millions et les quintillons, ou par le nombre, compté si possible, des grains de sables, des gouttes d'eau, des feuilles, des herbes et des étoiles du firmament ; — rien de tout cela n'est capable de rendre l'idée de l'éternité. Au moyen de la sonde les marins explorent la profondeur de l'Océan ; faisons comme eux : laissons tomber la sonde de notre âme, et cherchons à mesurer, dans la limite du possible, les profondeurs impénétrables de l'éternité. Le tableau suivant, qui est d'origine chrétienne, nous aidera dans ce travail.

C'est l'enfant Jésus, presque sans vêtement, comme au sortir de sa crèche, planant dans les nues et portant sur ses épaules sa petite croix. Sur les nuages on lit cette unique inscription : éternité! Au-dessous de l'enfant Jésus, et par terre, gît un cadavre osseux, dépouillé de sa peau, qu'on ne

peut reconnaître qu'à sa barbe. De sa main gauche il tient un parchemin portant cette inscription : Plaisirs d'un moment, tourments éternels ; de sa main droite il ramasse un fruit. A côté de lui est un corbeau saisissant de son bec un limaçon, avec l'inscription qui rappelle son cri : Gras, cras, signifiant demain, demain! De la terre entr'ouverte s'élève une flamme à travers laquelle on lit cette épigraphe : Tourments éternels. Deux hommes, placés en face l'un de l'autre, sont dans l'attitude de l'adoration devant le Christ sortant des nuages. A côté d'eux se voit une clepsydre avec son sable coulant; elle présente deux faces à jour, sur l'une desquelles on lit ces mots : Ils passent leurs jours dans le plaisir, et dans un instant ils vont descendre en enfer; et sur l'autre se lisent ces paroles de saint Paul : Qui me délivrera de ce corps mortel1. A côté sont des génies indiquant aux regards des spectateurs l'enfant Jésus placé dans la nue. Voilà le tableau ; en voici maintenant l'explication.

1 Rom., vu, 24.

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Jésus invitant.

Jésus, fils éternel d'un Dieu éternel, n'a pas d'autres vêtements que nous ; comme nous, il est venu au monde dans l'état de nudité. Après avoir perdu par le péché originel la robe de l'innocence et de l'immortalité, hélas! que nous sommes mal vêtus, quand nous arrivons dans ce monde! Jésus-Christ expie avec nous et pour nous une faute qu'il n'a pas commise. Mais que signifie la- croix sur les épaules du divin Enfant? C'est le lit sur lequel il a dormi jusqu'à sa mort : le Golgotha fut son lieu de repos. Un grand nombre de saints, excités par son exemple, ont voulu, pendant de longues années, ne coucher que sur la dure : ne dormir que mal et très-peu, dans l'espérance de se relever pleins de joie au jour du jugement. Le saint abbé Bononius, entre autres, avait la terre nue en guise de lit de plumes , un cilice pour couverture et une pierre pour oreiller. Saint Loup, évêque, resta vingt ans, et saint Edmond

trente, sans entrer dans un lit. Nous passons sous silence les Nicolas, les Basile, les Udalric et d'autres, qui ne croyaient pas qu'il valût la peine de bercer le sommeil de quelques années dans une mollesse superflue ; ils avaient l'âme pleine d'un autre repos qui devait être plus long, et c'est pourquoi ils n'avaient pas de plaisir à dormir en dehors du ciel. Combien n'y a-t-il pas eu de saintes femmes qui ont partagé ces mêmes sentiments et ces mêmes pratiques? Sainte Claire n'avait d'autre oreiller qu'une bûche de bois ; sainte Hedvige trouvait qu'une paillasse était déjà de trop pour son lit ; sainte Brigitte, depuis la mort de son époux, porta le cilice pendant trente années consécutives, et ne dormit jamais ailleurs que par terre ! J'en passe sous silence un grand nombre d'autres. Pourquoi du reste parler des anciens? Combien ne voit-on pas aujourd'hui encore de religieux qui dorment avec plaisir et bonheur sur la paille déjà à demi- consumée, et refusent des lits de plumes dans l'espérance de la béatitude éternelle dont ils nourrissent constamment leur âme I — Revenons maintenant à Jésus-Christ. Il a subi la mort la plus dure et la plus ignominieuse ; mais

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c'était pour nous délivrer de la mort éternelle. Nous, nous mourons à la vérité, mais d'une mort bien courte. En un clin d'œil, en un instant notre âme se sépare du corps, et en cela consiste tout ce que nous appelons mourir. Dans les enfers, la chose ne se passe pas ainsi; là, les tourments surpassent de beaucoup toutes les douleurs et les angoisses de la mort, non-seulement parce qu'ils sont plus cruels, mais aussi incomparablement plus longs, puisqu'ils sont éternels. Aussi les supporter dans ce lieu de souffrance, c'est mourir continuellement, et c'est de cette mort perpétuelle que nous a délivrés le divin Enfant qui plane dans les nuages. — Sous les pieds de cet Enfant est étendu un cadavre dépouillé, qu'on peut à plusieurs indices reconnaître pour être celui d'Adam, notre premier père. Vous qui êtes ses arrière petits-fils, écoutez maintenant votre père qui vous adresse ces paroles.

Adam pleurant.

0 mes enfants! vous qui eussiez été heureux si votre premier père avait su profiter de son bonheur I vous qui êtes aujourd'hui malheureux, parce que vous êtes mes enfants! je vous ai donné la mort avant de vous donner la vie ! Je suis la cause que vous avez été condamnés avant que de naître. J'ai voulu être Dieu, et c'est à peine si je suis resté homme ! Ayant tous péri en moi avant de pouvoir périr, je ne sais si vous avez plus le droit de m'appeler du nom de père que de celui de tyran et de parricide ! Pourquoi m'étonnerais-je ou me plaindrais-je de vous voir pécheurs ? Vous avez appris de moi à être tels ; je me plains de ce que vous êtes désobéissants, et je vous ai appris à l'être. Le ciel a en horreur votre intempérance et votre gourmandise ; ah ! ce fut aussi le vice de votre père. Votre orgueil vous fait encourir la haine de Dieu ; je suis tombé moi-même victime des coups de ce monstre, et l'orgueil s'est encore enorgueilli de ma défaite!

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Vous n'avez hérité de moi d'autre patrimoine que celui de tous les genres de misères. Le ciel vous était assigné comme héritage par la volonté de votre Dieu et par ses promesses formelles ; c'est moi qui ai jeté le trouble dans cet ordre divin, et qui d'un seul trait ai rayé votre héritage! J'ai mieux aimé mon épouse et le fruit défendu que votre bonheur, que le ciel et que Dieu lui-même ! Oh ! quel affreux repas que celui que j'aurais dû continuer en enfer pour des milliers d'années ! Je demeurais dans un jardin plus agréable mille fois que ne peut l'exprimer le langage, et même que la pensée ne peut le concevoir ; il m'était permis de jouir de tout ce qui flattait mon goût, à l'exception du fruit d'un seul arbre auquel je devais éviter de toucher. J'étais le roi de toute la création : sage , beau , robuste et sans infirmités ; je regorgeais de toutes sortes de délices , Le ciel nous favorisait d'une température douce et égale, et nous souriait toujours dans son manteau d'azur. Là, nous ne voyions qu'un soleil toujours pur, et il ne s'offrait rien à nos regards qui ne fût pour nous un charme et un agrément. Nos oreilles avaient pour musique le chant des

oiseaux ; la terre n'exhalait que l'odeur du safran et de la rose. Je vivais sans souci, sans dégoût, sans crainte, sans maladie, sans attente de la mort : j'étais comme un dieu sur terre. Les habitants du ciel eux-mêmes s'associaient à mon bonheur, qui n'avait d'autre ennemi que moimême. Hélas ! et pour n'avoir pas obéi à l'ordre de Dieu et avoir mangé du fruit défendu, voilà que tous les maux ont fondu sur moi I Chassé du paradis et de la vue de Dieu, dans ma confusion j'ai dû chercher un lieu secret pour me servir d'asile. Le travail, la douleur, le chagrin, la crainte, les larmes, les malheurs : des maux de tous genres ont commencé à me poursuivre, et vous en savez quelque chose, vous tous qui êtes mes descendants ! Pour comble de maux la fin de tout cela : la mort qui devrait y mettre un terme, n'est au contraire que le commencement des vraies douleurs : de celles qui sont éternelles ! 0 mes enfants ! instruisez -vous à l'école de mon malheur et aussi du vôtre. Apprenez de moi, au moins, à haïr le péché. Voyez cette flamme qui jaillit hors de terre, ici à côté de moi! elle a commencé avec le péché, et jamais plus elle ne s'éteindra. Tous les autres

supplices sont légers en comparaison de celui-là : ils finissent vite ; mais cette flamme tourmentera éternellement les hommes coupables. Cependant, il ne dépend que de nous de l'éviter ; nous n'avons qu'à le vouloir. La porte du ciel m'a été fermée à moi et à ma postérité pendant plus de cinq mille ans ; maintenant elle est ouverte par Celui qui a payé généreusement sur l'arbre de la croix la dette que j'avais librement contractée sur l'arbre fatal portant le fruit défendu, et qui par sa mort nous a rendu la vie. Le ciel est maintenant ouvert à tous les hommes ; mais il n'y a que le chemin de la pénitence qui y conduise : il n'y a de porte pour y entrer que celle de la croix? Celui qui suit ce chemin et qui entre par cette porte, arrive dans le séjour du bonheur, et il y arrive infailliblement , avec la certitude d'en jouir toujours. Jamais il n'en sera exclu; car là, personne ne saurait plus lui nuire, comme lui-même ne saurait nuire à personne. 0 mes enfants ! pensez à I'éternité! Bientôt vous serez immortels, soit dans le séjour des réprouvés, soit dans celui des bienheureux I — Voilà les avertissements qu'Adam donne à sa postérité!

Le corbeau croassant.

Sur le tableau chrétien de l'éternité, près du cadavre dont nous avons parlé, on voit la représentation d'un corbeau, qui y a bien son importance. On connaît ces paroles de saint Augustin : « Cras, cras, c'est le cri du corbeau (le mot latin cras veut dire demain). Gémissez comme la colombe et frappez votre poitrine. » La plupart des hommes ne perdent leur éternité bienheureuse que parce qu'ils en remettent au lendemain (cras) la recherche qu'il faudrait entreprendre aujourd'hui. Il n'y a rien que nous renvoyions plus vite que la pénitence à un lendemain, qui cependant n'est pas sûr. Pour la retarder sous un prétexte honnête, nous disons avec le poète :

« Demain cela se fera; mais demain pour sûr! Grand don vraiment que celui que vous vous faites à vous-même, en vous donnant un jour I Quand le jour suivant vient, voilà votre demain qui est passé 1 Un autre prend sa place, et jette les années

derrière lui, en vous poussant toujours un peu plus en avant4. »

Et ce demain n'arrive jamais, renvoyé qu'il est constamment par les hommes du monde jusqu'à l'heure où leur vie touche à son terme, et où ils sont précipités dans le gouffre horrible de l'éternité malheureuse 1 Salomon répète souvent dans l'Ecclésiaste : Ne tardez pas à vous convertir au Seigneur, et ne différez pas de jour en jour, car sa colère éclatera tout-à-coup, et il vous perdra au jour de sa vengeance*. Un philosophe romain5 a dit avec vérité : « Une grande partie de la vie humaine se passe à mal faire; une plus grande partie à ne rien faire, et la vie entière se passe à faire autre chose que ce que l'on devrait. » De même qu' Archimède , pendant la prise de Syracuse, s'occupait tranquillement à manier son compas, de même un grand nombre d'hommes s'occupent des choses de ce monde pendant que l'affaire de leur salut éternel se décide : ils sont tout absorbés dans de vaines chicanes, dans des affaires d'intérêts, ou en tout cas dans des travaux qui ne leur sont nullement utiles. Quant

1 Pers. * Eccli., v, 8, 9. — 8 Senec.

à leur éternité, ils n'y pensent que bien rarement, et seulement comme les chiens boivent dans le Nil : c'est-à-dire en courant. 0 Marthe ! Marthe ! pourquoi vous troublez-vous en vous occupant de tant de choses? Il n'y a qu'une chose nécessaire, c'est le salut, et non pas le salut en ce monde, mais le salut éternel I Avant d'entreprendre un travail, nous avons pour règle de conduite de nous demander à nous -même : Ce travail me rapportera-t-il de quoi me nourrir? Le chrétien ne ferait-il pas mieux de se demander au commencement de toutes ses actions : Ce travail est- il de nature à me faire gagner le ciel? Puis-je en le faisant espérer comme récompense l'éternité bienheureuse? Mais c'est un souci que nous n'avons pas, ou que du moins nous renvoyons à un autre temps ; c'est une pensée qui ne nous occupe que lorsque nous ne pouvons plus rien faire. Et cela, c'est le fait de tous les pécheurs; tous disent, comme l'affirme saint Augustin : « Une autre fois, mais pas maintenant! » L'histoire rapporte que Denis, tyran de Syracuse, enlevant à Apollon un manteau d'or qui recouvrait sa statue, prononça ces paroles : « Ce manteau n'est bon ni

pour l'été ni pour l'hiver! En été il est trop lourd, et en hiver il est trop froid ! » Il y a, dit saint Ambroise, un grand nombre de chrétiens qui jouent de même avec leur àme, et avec Dieu. Ils vous disent pendant votre jeunesse : Il faut vivre comme le monde; il faut varier ses plaisirs entre le vin, la danse, l'équitation et les exercices gymnastiques ; il faut fréquenter les spectacles et les sociétés 1 Le désert, la solitude, les églises, voilà qui est bon pour la vieillesse maussade ! — Et quand la vieillesse est une fois là avec ses infirmités, ils disent : Ce sont là des choses qui] ne faut plus exiger d'un vieillard : ses forces ne les lui permettent plus ; il lui faut du repos, des soins pour sa santé : c'est tout ce qu'il peut faire 1 De cette manière l'été de notre âge se passe, et l'hiver ensuite, sans que nous fassions absolument rien pour le printemps éternel vers lequel nous devrions nous acheminer. Ainsi donc, faisons le bien pendant que nous en avons le temps, et ne laissons pas échapper, sous le cri du corbeau cras (demain), et le jour où nous sommes, et celui du lendemain, et l'éternité toute entière I Le jour de demain ne nous appartient pas ; il n'y a que

celui d'aujourd'hui qui nous appartienne. Saint Jacques dit à ce sujet : Je m'adresse maintenant a ceux d'entre vous qui disent : Nous irons aujourd'hui ou demain en telle ville ; nous demeurerons-là un an, et nous trafiquerons et nous gagnerons beaucoup. Vous qui ne savez pas même ce qui arrivera demain! Car qu'est-ce que votre vie? une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et qui ensuite est dissipée1. Un homme sage répondait avec raison à quelqu'un qui l'invitait à dîner pour le lendemain : « Mon ami, pourquoi pour demain? Voilà déjà bien des années que je n'ose plus me promettre de lendemain, parce que j'attends la mort à chaque heure. » Personne ne pense assez à la mort que celui qui y pense toujours! C'est être trop téméraire et faire trop manifestement peu de cas de son éternité, que d'aller se coucher et se livrer au sommeil en état de péché mortel. 0 témérité et aveuglement de l'esprit humain ! Nous savons tous combien les morts subites sont fréquentes; nous connaissons nous-mêmes des houimes qui la veille se sont couchés bien por-

1 Jacq., IV, 13, 14, 15.

tants, et qui le lendemain ont été trouvés morts dans leur lit ; qui du sein de leur duvet sont peutêtre allés au sein des flammes ! Nous en avons peutêtre vu nous-mêmes qui, frappés d'apoplexie, n'ont été malades que le temps qu'il leur a fallu pour mourir; bien portants, malades, vifs, morts, le tout dans l'espace de quelques minutes I Et nous renvoyons encore l'affaire de notre salut éternel au lendemain ; nous différons de jour en jour, et même d'année en année, l'œuvre de notre conversion 1 En attendant, la mort viendra nous surprendre et nous précipiter dans le gouffre de l'éternité. Saint Augustin attaque avec énergie cette lenteur déplorable, dont lui même avait été le jouet : « Je sentais, dit-il4, que j'étais retenu, et je disais en pleurant : Jusqu'à quand durera donc ce demain, et ce demain qui ne vient jamais? Pourquoi donc ne pas mettre fin aujourd'hui même à mes désordres ? Voilà ce que je disais, et je pleurais dans toute l'amertume de mon âme ! » Saint Jérôme raconte de saint Antoine ce fait : qu'après avoir exhorté ses compagnons à la vertu, il ne manquait pas de leur dire qu'il fallait surtout * Confess,

bien retenir cet avertissement : Que le soleil ne se couche pas sur votre colère1 ; et non pas seulement sur votre colère, mais sur tout autre péché; que jamais ni le soleil ni la lune ne doivent nous quitter en nous laissant coupables de quelque faute grave. Saint Jean, patriarche d'Alexandrie, avait eu un différend avec le patricien Nicétas, gouverneur de la ville. C'était une affaire du ressort de la justice, qui intéressait le patriarche comme soignant les affaires des pauvres, et le gouverneur comme défendant les intérêts de la ville. Pour la régler si possible, il fut convenu qu'on s'aboucherait, et le jour fixé pour cela la question fut débattue vivement de part et d'autre ; ni le patriarche ni le gouverneur ne voulant abandonner leurs droits, la discussion se prolongea jusqu'au soir, et ils se séparèrent sans pouvoir tomber d'accord, avec plus d'aigreur même qu'il n'y en avait eu dans le commencement. Ni l'un ni l'autre n'avait voulu accepter les conditions de son adversaire, parce que le gouverneur trouvait injuste de se désister de ses droits, tandis qu'il semblait au patriarche que

* Ephes., iv, 26.

c'était la cause de Dieu qu'il défendait en soutenant la cause des pauvres. Cependant, quand Nicétas se fut retiré, le patriarche commença à réfléchir que peut-être il avait mis trop d'opiniâtreté dans la discussion, et sa conscience lui en fit des reproches. Même dans une cause juste, se dit-il à lui-même, une pareille opiniâtreté ne saurait être agréable à Dieu. La nuit approche, laisserons-nous le soleil se coucher sur notre colère? C'est bien là ce que font les hommes du monde ; mais c'est directement contraire au précepte de l'Apôtre. Et le saint patriarche n'eut de repos qu'après avoir envoyé en message plusieurs prêtres élevés en dignité dans sa cour épiscopale, pour répéter à Nicétas ces paroles : Seigneur, le soleil, est près de se coucher ! Ces quelques mots firent tant d'impression sur l'âme du patricien et triomphèrent si bien de son opiniâtreté, que, pouvant à peine retenir ses larmes, il partit aussitôt après la sortie de ces prêtres et les suivit à la demeure du patriarche, où il entra d'une manière aussi inattendue qu'agréable, en s'écriant : Mon père ! dans la suite je ne me séparerai plus de vous! Après ces paroles, s'embrassant mutuellement, ils firent la

paix, et voilà comment il ne fallut que ce peu de mot : Le soleil est près de se coucher, pour amener une entente que n'avait pu établir une longue discussion. — Qu'il en soit ainsi pour quiconque se sentirait coupable d'un péché mortel! Qu'à l'approche de la nuit il se répète souvent en lui-même : Seigneur, le soleil est près de se coucher! et peut-être aussi ta vie est- elle près de finir! Si tu allais mourir cette nuit, ce qui pourrait bien arriver et ne serait rien d'extraordinaire, dans quelle éternité penses-tu que tu serais? Serait-ce dans l'éternité bienheureuse, ou malheureuse? C'est à ta conscience à répondre. Eh bien donc ! sois sage ! Le soleil est près de se coucher; prends garde qu'il ne se couche pas sur ta passion, sur ta luxure, sur ton envie, sur ton blasphème, sur ta médisance, sur ton injustice, sur ton péché mortel, quand même il n'y en aurait qu'un seul ! Eh ! quoi donc, si nous apercevons la moindre tache sur notre habit ou sur notre visage nous nous empressons de la faire disparaître, tant nous avons peur des taches sur nos vêtements ou sur notre corps, et nous supporterions si longtemps les plus affreuses taches sur notre âme!

Saint Anibroise dit* : Que le jour de l'expiation du péché soit celui-là même où il a été commis ! C'est celui où il faut s'en repentir, et cela sans délai, de peur que ce père de l'Evangile qui a planté un figuier dans sa vigne ne vienne, et que n'y trouvant pas de fruit, il ne dise à son vigneron : Coupele! Entendez- vous? le couper I Voilà une blessure dont cet arbre ne pourra plus se guérir ! Portons-y donc remède pendant que nous le pouvons. Les animaux eux-mêmes peuvent en cela nous servir de modèles ; le cerf percé d'une flèche se hâte de chercher le dictante, herbe médicale que la nature lui a appris à connaître ; l'hirondelle, si ses petits viennent à perdre la vue, la leur guérit de sa chélidoine. Et nous, hélas! tous les jours nous recevons des blessures, souvent mortelles, et nous n'avons nul souci d'y porter remède : nous allons comme d'habitude, à nos repas, à nos conversations, dan^ notre lit!... Et nous ne pensons pas même à aller nous confesser, ou même à faire un acte de contrition ! Si nous suivions les inspirations de notre ange gardien (lui aussi figure dans le tableau chrétien de l'éternité), jamais nous n'irions

1 Lib. II Pœnit., I.

nous coucher qu'après nous être reconciliés avec Dieu. Ce gardien nous montre souvent la clepsydre prête pour nous à laisser échapper son dernier grain de sable ; et cependant, nous continuons notre genre de vie ordinaire ! Que la clepsydre coule, que le jugement approche, que l'enfer nous menace, que l'ange nous avertisse, que la mort approche, rien ne fait impression sur nous ! Nous allons paisiblement nous livrer au sommeil! Malheureux! qui que tu sois, tu peux, sous la menace du sort terrible qui t'attend, te livrer au sommeil ! tu peux entrer dans ton lit avec la conscience souillée d'un péché mortel! et, dans un tel danger de mort éternelle, tu peux admettre; dans ta couche le sommeil qui en est l'image! — Pourquoi pas, répond-il, puisque jamais il ne m'en est résulté le moindre mal! —Ne t'y fie pas, malheureux ! il peut t'arriver en une heure ce qui ne t'est pas arrivé en mille. Tu n'es pas quitte ! pense un peu à la distance qui sépare ton âme de la mort, de l'enfer, de l'éternité ! elle n'est que d'un seul souffle 1 Tu peux donc dire avec vérité : je ne suis séparé de la mort que d'un seul pas, et il ne faut pas grand effort à celle-ci pour me renverser ; elle n'a pas

besoin d'épuiser son carquois pour me percer le cœur; il ne faut que la pointe d'un seul de ses traits pour en arrêter à jamais les pulsations. Un courant d'air, une humeur maligne, qui descend du cerveau dans la poitrine : un rien suffit pour arrêter le sang dans tes veines et pour mettre fin à ton existence î Tu auras plus tôt fait d'arriver dans le sein de l'éternité que de t'en apercevoir! Ce n'est pas seulement la mort tardive, mais la mort subite même, qui a mille voies différentes pour nous atteindre. Il n'y a pas de mort plus subite que celle de l'homme dont la vie fut sans prévoyance, et la mort à laquelle on n'a jamais pensé est la plus mauvaise de toutes. On ne saurait donc donner de meilleur conseil aux hommes de tout âge que de considérer chaque jour comme pouvant être le dernier; bien plus chaque heure comme pouvant mettre fin à leur vie. Combien d'hommes sont morts subitement par une chute, par le poison, par le glaive, par le feu, par l'eau, par la dent du lion ou du sanglier, par le pied du cheval, et par mille autres causes ! Autant notre corps humain a, je ne dirai pas de sens, mais de pores, autant la mort a d'entrées pour y

parvenir! « Vous vivez, dit saint Augustin; par le fait même de votre vie il est sûr que vous mourrez ! «La mort est donc certaine; il n'y a que l'heure qui en soit incertaine ; » personne de nous ne sait oïl est le terme de sa vie. Job dit : Je ne sais combien de temps j'existerai, et si mon Créateur ne m'enlèvera pas dans peu de temps1. » Même en pleine vie, nous sommes avec la mort que nous portons toujours en nous. Quel est celui qui sache qu'il vivra jusqu'au soir? La mort, cette ennemie des hommes, a mille manières différentes de nous atteindre : la foudre , le tonnerre , le feu phrygien et le feu grégeois, les flèches, le glaive, le javelot, la faux, la fronde 1 Et il n'est pas nécessaire d'en aller chercher des preuves chez les anciens; nous en avons assez de nos jours 1 N'y en a-t-il pas un grand nombre, même parmi nos connaissances, qui, tout en dormant, se sont tout-à-coup trouvés dans les bras de la mort, pour ne plus se réveiller qu'au jour du jugement? La mort n'envoie pas toujours des messagers pour nous prévenir de sa venue ; le plus souvent elle vient sans qu'on l'attende, et sans autre formalité, elle prend son homme dés- 1 Job, XKXII, 22.

armé et le terrasse ! Veillez donc, parce que vous ne savez ni l'heure ni le jour I Yoici venir la nuit, pendant laquelle personne ne peut travailler ; travaillez donc pendant qu'il fait jour. Le jour, selon Origène, est le temps de la vie de chacun de nous; il nous paraît long , mais comparé à l'éternité il est très-court, et à cette vie si courte succède cette longueur immense qu'on nomme I'éternité. 0 vous tous I mais vous surtout qui vous sentez coupables de quelque faute grave, ayez les yeux sur la porte de l'éternité, et pensez à la mort! Le lieu où elle vous attend est incertain; attendez-la donc partout l Car le Seigneur vous jugera dans l'état où elle vous aura trouvés quand il vous appellera.

COMMENT LE CHRÉTIEN DOIT PLUS S'OCCUPER DE LA MÉDITATION DE L'ÉTERNITÉ QUE DE SA REPRÉSEN- TATION.

L'ordre veut que, du Psalmiste et d'autres s'occupant de la méditation de l'éternité, nous descendions en nous-mêmes pour y demeurer et pour être au moins quelquefois dans notre propre maison. Car c'est être trop loin de chez soi que de ne s'occuper que de ce qui se passe au dehors, et de perdre de vue ses affaires personnelles.

Les jurisconsultes savent qu'il ne faut jamais renoncer à un droit, ne fût-il que de deux ou trois oboles, quand ce droit comporte une rente perpétuelle; car on considère cette rente de trois ou quatre oboles comme une affaire importante, du moment où elle doit se payer chaque année : si grand est le prix de la perpétuité, même lorsqu'il s'agit d'une chose presque insignifiante 1 Chrétiens donc, si vous revendiquez trois oboles, d'où vient

que vous soyez si mous et si négligents quand il s'agit de l'éternité? Quoi! pour si peu de chose vous entrez en procès l'un avec l'autre, et quand il s'agit du ciel, vous vous le laissez ravir sans aucune difficulté ! Est-ce donc une chose de si peu de prix ? Il le paraîtrait, du moins pour vous, qui travaillez si peu à vous le procurer ! Pour toute autre chose vous vous consumez en efforts, n'épargnant ni sueurs ni fatigues; et vous ne trouvez pas le temps de vous occuper des choses éternelles, que vous croyez être bien loin de vous 1 11 y a plus : ayant tout le temps nécessaire, vous n'en avez ni le goût ni la volonté, et il vous paraît superflu d'occuper votre âme de la contemplation des choses qu'on ne saurait voir, vos yeux charnels se trouvant mieux de la contemplation des choses matérielles qui vous entourent. Ah! si vous étiez sages, comme vous vous étonneriez vous-mêmes de votre aveuglement et de votre folie. S'agit-il de vos intérêts matériels, vous prenez vos précautions, et vous voulez être sûrs ; tandis que lorsqu'il est question de vos intérêts éternels, vous ne prenez aucune assurance , lors même qu'il y a possibilité de le faire. Quel est celui d'entre vous

qui prête son argent sans billet ou sans obligation? Tout le monde dit, quand il s'agit de prêter : Oh ! je veux avoir des garanties, je ne veux pas courir de risques, je veux être sûr; ce que l'on tient en sa main est toujours le moins exposé ; mieux vaut un passereau dans votre main que vingt autres sur le toit, et un roitelet en cage qu'un aigle dans la nue; chacun en pareil cas est de l'avis de Plaute, et ne croit que lorsque ses mains ont des yeux. Voilà, chrétiens, comme vous cherchez la certitude dans les choses les plus incertaines : dans celles qui trompent encore lorsqu'on les tient dans sa main. Et quand il s'agit de la vie éternelle, vous tenez si peu à vous assurer î Vous savez pourtant le moyen de le faire ; vous connaissez tous l'assurance que Jésus-Christ lui-même a mise à la possession du ciel : Si vis ad vitam ingredi, serva mandata ; si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements1. Celui qui les garde y entrera donc; c'est une chose certaine, c'est une voie infaillible pour y parvenir ; mais celui qui les transgresse même en un seul point ; qui diffère la pénitence de cette transgression et qui ne se réconcilie

* Matth., XIX, 17.

pas à la même heure avec Dieu qu'il a offensé, s'expose lui et tout ce qu'il possède, expose le salut de son corps et de son âme à un danger évident, puisqu'il n'est qu'à deux doigts de sa perte, et qu'il porte en lui-même mille causes différentes de mort ! Et cependant il persiste avec témérité dans son état de damnation ; dans un état où, s'il venait à mourir, il serait perdu pour toute l'éternité ! N'est-ce pas agir avec une inconcevable témérité, et remettre à un hasard qu'il pourrait éviter facilement le plus précieux de ses trésors ? Passe encore, s'il ne fallait être en enfer qu'autant d'années qu'on aurait commis de péchés mortels, ou même autant d'heures que l'on aurait vécu! Ce n'est pas que, s'il en était ainsi, et que le feu de l'enfer ne durât qu'un certain nombre d'années, sans aucun doute les ennemis de Dieu seraient encore plus nombreux qu'ils ne sont. Un grand nombre de pécheurs ne se laissent pas même arrêter dans le mal par l'éternité des supplices et parla croyance que la rigueur en est telle qu'une heure passée en enfer est plus longue que toute une année. Et pourtant ce n'est que la vérité ; car, si l'on réunissait en une seule masse tous les maux que peu-

vent souffrir les hommes pendant cette vie durant plusieurs siècles, il n'est personne qui puisse penser que ces maux équivaudraient à une seule année passée en enfer. Les assassins, les brigands, les parricides et tous les malfaiteurs, quels qu'ils soient, épuisent en deux ou trois jours tout le supplice auquel ils sont condamnés ; on les torture quelquefois de la manière la plus cruelle, mais toutes ces souffrances finissent en quelques jours, ou au plus dans le courant d'une semaine. Tandis que les tourments des réprouvés ne se limitent point à un an, ni même à un ou deux siècles ; Dieu les punit toujours, et il ne les punit jamais autant qu'ils le méritent, quoiqu'il les punisse pendant toute l'éternité.

L'éternité met fin non-seulement à toute chose, mais môme à l'espérance.

L'espérance a une telle force et une nature si bienfaisante que, aussi longtemps que l'homme hafejje cette terre, elle le soutient dans ses plus grands maux et ne l'abandonne jamais. C'est Dieu lui-

même qui l'envoie dans sa miséricorde, et cette bonne consolatrice nous reste fidèle jusqu'au dernier soupir. Mais au sortir de ce monde elle nous quitte, et le damné perd cette dernière consolation des malheureux : l'espérance n'existe plus pour lui, et il ne lui reste que le désespoir ! Le prophète Daniel vit et entendit un ange qui s'écriait : Coupez l'arbre et toutes ces branches; faites- en tomber les feuilles et jetez-en loin les fruits; mais laissezen les racines dans la terre1. Saint Ambroise interprétant ces paroles dit : Il abat les feuilles et les fruits, et il conserve la racine. Ici- bas, les plaisirs sont enlevés, les peines sont infligées, l'espérance toutefois ne nous est pas ravie. Voilà la racine qui est conservée : l'espérance reste. En enfer cette racine est extirpée et entièrement détruite; le prophète Malachie dit : // ne leur laissera ni germe ni racine 2, et le saint homme Job dit aussi dans sa douleur : 77 m'a enlevé mon espérance comme a un arbre déraciné5. V espoir des méchants périra* , dit enfin le livre des Proverbes. Espérons donc pendant que nous le pouvons

1 Dan., iv, 11, 12. — * Malach., iv, 1. — 8 Job, xix, 10. — * Prov., x, 28.

encore ; mais que notre espoir ne s'attache qu'aux choses qu'il nous est permis d'espérer. Un poète latin ' a dit : « Tout pour l'homme est suspendu à un faible fil, et les choses les plus solides s'écroulent pour lui d'une chute soudaine? » Raison pour lui de ne pas s'y fier et y mettre son espérance; saint Bernard l'avertit d'être plus sage dans les belles paroles que voici : « La foi dit : De grandes choses et des biens inestimables sont préparées par notre Dieu à l'âme fidèle; l'espérance dit : C'est à moi qu'ils sont réservés ; et la charité dit à son tour : J'ai hâte de courir vers la possession de ces biens! La vraie espérance, dit saint Grégoire, élève l'âme vers ce qui est éternel, et pour cette raison elle ne sent pas les maux du dehors qu'elle supporte2. » L'espérance véritable sait que toute chose en ce monde se réduit à peu : à un moment; mais à un moment d'où dépend l'éternité entière. A proprement parler, ce moment est celui de notre agonie ou de notre mort; c'est là cette perle précieuse que le marchand veut acheter au prix de toute sa fortune. Mais, comme l'assure saint Jérôme, il y a peu

1 Ovide. — * Serm. x in ps. xci.

d'hommes qui en connaissent le prix; car, dit-il, « presque tous sont négligents pour l'affaire du salut éternel. » D'où vient donc une pareille négligence? Elle vient de ce que malheureusement nous avons la vue courte ; de près nous voyons encore, mais de loin nous ne voyons plus ! S,ans parler en ce moment des personnes adultes et des vieillards, arrêtons -nous aux enfants de l'un et de l'autre sexe, qui, presque au sortir du berceau et avant l'âge même de fréquenter les écoles, apprennent déjà l'avarice et en connaissent toutes les petites ruses. « On leur enseigne la manière d'arrondir leurs petites bourses, de gagner de l'argent et d'augmenter leur fortune ; ils parlent commerce, savent déguster les vins et discerner les étrangers à la forme de leurs vêtements. Voilà ce que leur apprennent leurs vieilles gouvernantes, avant qu'ils ne sachent l'alphabet, et c'est de là que naissent tous les vices de la société actuelle. »

C'est Juvénal qui parle de cette manière, et nous de notre côté nous dirons que c'est là la source de la crasse ignorance du inonde actuel au sujet de l'éternité, et de l'oubli où celle-ci reste

ensevelie au fond des cœurs. Tous connaissent à merveille le prix d'un écu ; mais Ton ne connaît plus celui de l'éternité.

L'éternité est un océan, une hydre à trois têtes; mais aussi la source de toute joie.

Je m'adresse à vous, chrétiens, qui assistez encore aux instructions religieuses, mais qui peutêtre y êtes rarement attentifs, et je vous demanderai : Si vous étiez au bord de la mer occupés à vouloir épuiser celle-ci avec une cuiller, et que toute l'eau que vous en sortiriez fût jetée par vous dans un petit ruisseau, qui la reconduirait là d'où vous la tirez, combien de temps vous faudraitil pour vider cette mer?... Et si, au lieu de prendre une cuiller, vous vous serviez d'une tonne, et qu'après avoir rempli cette tonne vous pussiez jeter votre eau dans un fleuve aboutissant ailleurs qu'à la mer, combien d'années devriez-vous travailler, pensez-vous, pour vider l'Océan dans un autre lit? Supposons de plus que pendant tout ce temps-là vous fussiez assis

sur un brasier, au milieu des flammes, ne seraitce pas un tourment affreux et quelque chose dont

la seule pensée fait frémir? Et cependant ce

serait pour les réprouvés une proposition qui les réjouirait, si elle pouvait leur être faite ; ils ne penseraient pas à la longueur du terme, si celuici devait finir et leur laisser un moyen de se soustraire à l'éternité de leurs supplices.

La fable parle de je ne sais quelle hydre à trois têtes qu'on pouvait couper, et qui renaissaient. S'il existe quelque part, c'est dans l'enfer qu'existe ce monstre, car l'éternité a pour triple tête la peine du dam, la peine du sens et le ver rongeur de la conscience, qui ne meurt pas. Oh! que nous sommes insensés et imprudents, nous qui n'avons pour y arriver qu'un chemin aussi court qu'il est périlleux, et qui le parcourons dans la sécurité et la joie, comme si nous étions déjà en paradis, ou du moins sûrs d'y parvenir. Nous ne devons pourtant pas ignorer qu'à la fin nous arriverons devant les deux grandes portes de l'éternité, dont l'une est celle des bienheureux et l'autre celle des réprouvés ; et qu'il faudra entrer par l'une ou par l'autre, suivant la manière dont

nous nous serons comportés en chemin. Saint Laurent Justinien, étonné de cette joie insensée des chrétiens dans de pareilles circonstances, s'écrie : « Oh ! qu'il est à plaindre le sort des hommes, qui en traversant cette terre d'exil se réjouissent! » Différons nos vaines joies jusqu'à notre arrivée dans notre patrie, et jusque-là n'ayons rien plus à cœur que de suivre le chemin qui conduit à la béatitude éternelle. Dieu, il est vrai, nous a créés pour les délices, ou du moins plutôt pour les délices que pour la souffrance; mais ce n'est ici ni le temps ni le lieu des délices : c'est le temps et le lieu de la souffrance. Dieu a assigné l'éternité aux délices, et il a voulu que cette terre fût le lieu où l'on pût les mériter. — Mais comment les mériter, direz-vous î — Vous connaissez cet oracle : Le royaume des deux souffre violence ; il n'y a que ceux qui se font violence qui l'enlèvent; dites-vous donc à vousmême : Suis-je du nombre de ceux qui se font violence, moi qui aime tant la mollesse, la bonne chère, la danse et les festins ! — Ah I il faut combattre généreusement, il faut courir vaillamment dans l'arène pendant que nous vivons et que

nous avons encore nos forces, afin qu'au dernier terme de notre vie, en face de l'horizon de l'éternité, qui nous séparera pour toujours de celui de ce monde et qui nous transportera dans une vie n'ayant plus de terme que l'éternité, nous puissions nous réjouir de notre vie passée et espérer avec confiance la vie future ! Travaillons donc maintenant et faisons-nous violence, ce sera le moyen d'atteindre au repos véritable qui ne se trouve nulle part dans ce monde, et à la gloire éternelle, qui sera la récompense de ces quelques jours dont se compose notre vie.

Ce n'est pas dans les divertissements de ce monde qu'il faut chercher la vraie et solide joie, mais dans les voluptés éternelles. Un lierre s'élevait au-dessus de la tête de Jonas pour le protéger de son ombre, et Jonas prenait à ce lierre une joie extrême. Qu'arrive-t-il? que sont en définitive toutes les joies de ce monde? Cependant le lierre, qui de ses rameaux verdoyants couvre la muraille et fait ombre sur la tête de Jonas, est dans toute sa vigueur ! — Les hommes de ce monde ont aussi leur lierre auquel ils prennent une grande joie : les riches à'I'ombre de leurs

richesses, les intempérants à l'ombre de leurs table, les voluptueux à l'ombre de leurs plaisirs! Mais la fin de toutes ces joies c'est le deuil ! — Dieu envoya un ver qui piqua le lierre à la racine, et celui-ci sécha! Où est ton lierre, Jonas; où est maintenant ton plaisir? Il a disparu ! Il en est de même de nos lierres à nous : ils disparaissent, et avec eux toutes nos joies, qui ne sont que de véritables ombres. La joie de Vhypocrite, dit Job, ressemble a un point1; il n'y a que la joie des biens éternels qui n'ait pas de fin.

Exemple illustre du prix qu'a le goût des choses éternelles.

Théodore, jeune encore, mais ayant la sagesse d'un vieillard, comprit de bonne heure le prix des choses éternelles. Un jour de fête générale pour toute l'Egypte, au moment où dans la maison paternelle retentissaient les chants, les ris et l'orchestre de la danse , où des tables couvertes de mets invitaient les convives à faire bonne chère,

1 Job , xx , 6.

ce jeune homme, né de parents chrétiens, souffrant d'une secrète, mais chaste blessure, commença à s'adresser à lui-même les questions suivantes : Pauvre Théodore, quand tu gagnerais le monde tout entier , quel avantage en retirerais-tu? Tu es riche; mais combien de temps le seras-tu? Tu es dans l'abondance, les festins et les divertissements; combien de temps cela durerat-il? Sans doute cette manière de vivre pourrait plaire, si elle pouvait durer longtemps! Mais, quoil je m'attacherais à ces délices pour perdre les délices éternelles! Réponds, Théodore! est-ce la loi des chrétiens qui nous commande de nous faire un ciel sur la terre, et de vouloir arriver aux délices éternelles par les délices de ce monde? — Ou je me trompe fort, ou Jésus- Christ a dit qu'il fallait arriver au ciel par un chemin couvert d'épines. Brise donc avec le monde, et préfère à ces joies si courtes les joies éternelles! Après avoir dit ces paroles, les yeux mouillés de larmes, il entre dans un appartement retiré de la maison, et là, se mettant à genoux, il commence à faire à Dieu cette prière : Dieu éternel! mon cœur est ouvert devant vous; mes gémissements vous par-

leront pour moi! Je ne sais pas moi-même ce que je dois vous demander, ni comment ; mais il y a une chose, une seule chose que je voudrais du moins détourner de moi par mes supplications : c'est que vous ne me laissiez pas mourir de la mort éternelle ! Seigneur, vous savez que je vous aime, et que je désire être auprès de vous et vous louer pendant toute l'éternité! Seigneur, ayez pitié de moi! Pendant qu'il fait cette prière, sa mère survient et n'a pas de peine a remarquer que ses yeux sont humides et gonflés par les pleurs. — D'où te vient ce chagrin, mon fils, lui dit-elle, et que signifie cette affliction que je remarque en toi? La table servie t'appelle, et tous les convives sont là, excepté toi ! Théodore lui répondit : Je vous prie ma mère de trouver un prétexte honnête pour excuser mon absence ; vous ne me conseilleriez pas vous-même de charger de mets un estomac qui éprouve des nausées et du dégoût ! — Il congédia sa mère par cette pieuse fraude, et luimême s'enfonça davantage, seul avec Dieu, dans le sanctuaire de l'éternité. Il commença à réfléchir sérieusement sur l'état de son âme. Qu'ai-je été jusqu'à présent, se dit-il à lui-même, et que veux-

198 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.

je être par la suite, puisque c'est un parti pris pour moi de ne pas me perdre pour l'éternité? Les hommes arrivent au ciel par différents chemins : l'un y va par un tel, l'autre par un tel autre; l'essentiel est qu'on y arrive. Tous les chemins ne se ressemblant pas, non plus que les hommes, il s'ensuit que chacun peut choisir le sien : c'est-à-dire celui qui lui convient le mieux. Les uns sont plus courts et plus sûrs, les autres plus longs et plus dangereux; et cela étant, si je choisis le plus court et le plus sûr pour moi, nul doute que les anges du ciel n'applaudissent à ma résolution. — Mais, mes parents n'en seront-ils pas attristés? — Oui, dans le commencement peut-être; mais plus tard ils seront les premiers à s'en réjouir. Allons donc, Théodore, n'hésite pas tant et prends garde de ne pas faiblir! Alors même que ce serait contre de vaillants adversaires j'espère que le courage ne me manquerait pas ; que sera-ce donc quand je n'en rencontrerai que de faibles, qui ne m'attaqueront que par des caresses et des larmes? — Ce n'est pas que, sur ce terrain, j'en aie peut-être plus de raison de craindre que sur un autre ; mais pre-

nons courage, et prions Jésus-Christ de fortifier contre toute émotion ce cœur que la nature m'a donné si sensible [I — Mais ma mère ! mais le sein qui m*£*nourril... N'oublie pas ce que dit saint Jérôme : « Prends ton refuge au pied de la croix ; en pareil cas c'est une vertu que d'être cruel. » Tu as encore une autre mère, qui l'emporte en dignité sur la première , qui elle aussi a pour toi des entrailles maternelles : c'est la bienheureuse vierge Marie, ta protectrice, qui remplacera pour toi mille autres mères, si tu veux être son fils! — Mais c'est une chose difficile que ce changement de vie; surtout à la fleur de l'âge! — C'est difficile j'en conviens ; cependant l'expérience n'apprendelle pas que la plupart des hommes servent mal Dieu, parce qu'ils le servent trop tard ? ceux qui le servent le mieux sont ceux qui ont appris à porter le joug du Seigneur dès leur jeunesse. — Mais, jusqu'à présent j'ai été habitué à une nourriture délicate ; pourrai-je maintenant en supporter une plus grossière? — Oui, je le pourrai, je l'espère ! — Mais combien de temps? Sera-ce un an, deux ans? — Ce n'est pas assez, il faut aller plus loin : il faut aller jusqu'à la fin de ma vie! Choisis

doue, Théodore : ou il ne faut pas commencer, ou il faut finir. Je pense que je ne serai pas seul à supporter tout cela, et que j'aurai Dieu pour me prêter assistance. — C'est vrai ! mais cependant c'est une chose très-difficile que d'aller contre ses habitudes; jusqu'à présent j'ai vécu en gentilhomme et en homme libre ; maintenant il faudra vivre dans l'humilité et à la manière des esclaves. — Mais, combien de temps vivrai-je ainsi? vaut-il la peine de penser à cette courte pièce de théâtre où l'on ne joue qu'un rôle d'un où de deux jours, pièce dont le dernier acte se termine par la mort? Toute courte qu'elle soit, l'ennui qu'on y éprouve la fait paraître longue, et l'on n'y arrive à la pourpre et aux vêtements de soie qu'après s'être revêtu de l'immortalité. — Théodore que feras-tu pendant cette longue représentation? — Ce que je ferai, le voici : j'aurai les yeux fixés sur d'autres acteurs : sur Jésus-Christ, le fils de Dieu ; je le verrai dans l'abaissement et l'humilité, se soumettre en toute simplicité de cœur à ce qu'il y a de plus vil et de plus abject; est-ce que ma nature est donc d'un prix supérieur à la sienne? — Et cependant, il est dur de se réduire à cet état d'ab-

jection et d'entrer pour ainsi dire en esclavage ; y penses-tu, Théodore : par la suite ta volonté appartiendra à autrui ; il te faudra la soumettre à un supérieur, et il n'y aura personne pour te soumettre la sienne. — Eh bien ! en cela aussi j'aurai pour modèle et pour guide Celui qui est venu en ce monde, non pour faire sa volonté, mais celle de son Père céleste ; il ne me sera pas difficile de me laisser conduire, quand je fixerai mes yeux sur un tel guide. Qui est-ce qui commande d'ailleurs? Par l'organe de l'homme, c'est Dieu seul qui ordonne ; Dieu à qui je devrais l'obéissance, lors même que je ne lui en ferais pas la promesse. — Mais c'est de la philosophie transcendante que de quitter les richesses pour la pauvreté. Y penses-tu ? il te faudra mendier, toi qui pouvais donner l'au* mône I Ne cherche donc pas des délices à la possession desquelles tu n'arriveras pasl... Mais pourquoi tant balancer entre la crainte et l'espérance; pourquoi délibérer si longtemps? N'ai-je pas sous les yeux l'exemple de mon divin Maître? ne le vois-je pas attaché à une croix? n'a-t-il pas été un objet de dérision, de moquerie? n'a-t-il pas souffert des supplices inouïs? n'a-t-il pas aban-

202 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTERNITÉ.

donné les trésors du ciel pour naître sur cette terre au sein de la pauvreté? Qu'a-t-il possédé en ce monde? Voyons sa naissance; voyons sa mortl Venant au monde, il ne trouve de gîte que dans une étable ; en mourant il n'avait plus de vêtement pour couvrir son corps : il mourut dans l'état de nudité sur sa croix. Et sa vie comment se passa- t-elle? entre la faim, la soif, les fatigues des voyages ou de la fuite ! Quelle activité dans le travail, quelle patience dans la douleur! Tout ce qu'il a enseigné, il l'a pratiqué lui-même. Qui fut jamais aussi ami de la pauvreté, aussi infatigable dans le travail, aussi doux et aussi résigné dans les opprobres? Aurais-je honte de suivre les traces d'un tel chef ; rougirais-je de me joindre à ceux qui le suivent? Ou je ne serai pas Théodore, ou je serai tel que Jésus-Christ, mon divin Maître, veut que je sois; je suis prêt à souffrir par amour pour lui le froid, la faim, la soif, le mépris, les chaînes, le bûcher et tous les instruments de torture. Tout cela ne saurait durer bien longtemps : il n'y a que l'éternité qui soit longue, tant dans ses châtiments que dans ses récompenses. Arrière donc choses passagères

de ce monde ! je vous méprise. Je n'ai plus dans mon cœur que la pensée de l'éternité! — Ces réflexions enflammèrent tellement son âme que, n'ayant plus d'amour que pour la béatitude éternelle, il résolut de dire un éternel adieu à sa fortune, à ses parents et aux délices du monde; et dans l'exécution de son projet, il mit encore plus de constance que de précipitation. Il ne fut pas tout de suite celui qu'il voulait être, mais il le fut à la fin : c'est-à-dire qu'il devint disciple de saint Pacôme et qu'il triompha de tous les obstacles qui s'opposèrent à l'exécution de son dessein. Théodore avait tellement gravé dans le fond de son âme la pensée de l'éternité, qu'il ne refusa pas de devenir la fable du monde, pourvu qu'il ne crût pas avec le monde que l'éternité n'était qu'une fable.

0 chrétiens 1 me permettez-vous de répéter ici, avec Théodore, avec saint Paul et avec Jésus- Christ lui-même, une chose bien triste? c'est celleci : vous vivez la plupart d'entre vous comme si toute l'éternité n'était qu'une fable. La porte est large et la voie est spacieuse par où l'on va à la perdition , et il y en a beaucoup qui y entrent,

et qui certes n'y entreraient pas s'ils croyaient qu'ils resteront éternellement dans le lieu où ils seront entrés. Vous le voyez donc, l'éternité n'est pour bien des chrétiens qu'une pieuse fable î

Il n'en est pas ainsi pour nous, pourrait-on me dire ; car non-seulement nous croyons à l'éternité, mais nous l'espérons même et nous la désirons. — A cela je puis répondre : Voyez vousmêmes, chrétiens, combien cette espérance et cette foi sont faibles, et combien est froid le désir dont vous parlez ! S'offre-t-il un plaisir à goûter, une pièce de monnaie à gagner, une volupté à cueillir, vous laissez là le ciel et toutes vos espérances futures pour courir après l'objet de votre passion ! Voilà du moins ce qui arrive à un grand nombre d'entre vousl Chrétiens! réveillez-vous donc et sortez de cette affreuse léthargie! le Juge est à votre porte ; dans un moment il va vous arriver ce dont vous aurez à gémir pendant le cours des siècles éternels !

Saint Antoine, dans un sermon à ses disciples, disait : Dans ce monde, mes frères, il y a égalité de valeur entre la marchandise et le prix ; vous me donnez dix pièces d'or, et moi je vous rends

des arômes pour cette même somme; je vous compte cinquante pièces d'argent, et vous me donnez du blé pour cette valeur. Il en est tout autrement pour l'acquisition des choses éternelles. L'éternité bienheureuse se donne vraiment pour rien ; car on comparerait avec plus de justice un seul denier à toutes les mines d'or de l'Inde que tout notre travail à la béatitude éternelle. Je lis dans les Psaumes : Les jours de notre vie sont de soixante-dix ans, au plus de quatre-vingts. Ce qu'il y a de surplus, ce n'est que de la souffrance et du mal1. D'où il suit que si nous servons Dieu avec fidélité pendant quatre-vingts, mettons cent ans au plus, ce n'est pas seulement pendant cent ans que nous régnerons ; mais que nous obtiendrons un royaume de tous les siècles. De plus c'est le ciel que nous aurons en héritage, et non la terre! Mes enfants, ne vous laissez donc gagner ni par l'ennui, ni par l'amour d'une vaine gloire I Les souffrances de ce monde ne sont pas proportionnées à la gloire future qui se manifestera en nous. En quittant le monde, que personne ne s'imagine avoir quitté beaucoup ; car toute la terre, comparée

1 Ps. LVXXIX, 11»

à l'immensité céleste, est quelque chose de bien insignifiant, et d'ailleurs quand même nous conserverions nos richesses, la mort viendrait pourtant nous en séparer malgré nous ! Pourquoi donc ne pas faire de nécessité vertu, et ne pas renoncer spontanément à ce que nous allons perdre bientôt: à ce peu de chose que doivent récompenser de si grandes richesses? — Tels étaient les avis que donnait saint Antoine à ses disciples, et que nous a conservés saint Athanase, à qui" nous venons de les emprunter.

Saint Pacôme avait pour habitude, chaque fois que son âme était assaillie par une tentation, de repousser celle-ci par la pensée de l'éternité ; et si elle se représentait il lui opposait les peines éternelles, leurs douleurs cuisantes et sans fin, ce feu inextinguible et ce ver qui ne mourra point. Nous laissons la parole à ce même saint Pacôme pour terminer cette considération, a Avant tout, dit-il, ayons toujours présent à nos yeux le jugement dernier, et à chaque instant de notre vie ayons dans l'âme la crainte des supplices éternels ! »

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