QUELQUES CONCLUSIONS DE CE QUE NOUS AVONS DIT
SUR l'éternité.
Première conclusion.
Non-seulement l'homme ne saurait exprimer, mais il ne saurait même concevoir par la pensée la longueur infinie de l'éternité. Il y a une grande différence entre un homme véritable et une statue, entre le feu vrai et celui qui n'est qu'en peinture, et cependant on peut dire qu'ils se ressemblent. Mais entre notre feu naturel et le feu de l'enfer, entre nos douleurs et celles des réprouvés, il n'y a absolument aucune comparaison, parce que la mesure de nos douleurs c'est le temps, tandis que la mesure de celles de l'enfer n'est autre que l'éternité. C'est ce que Jésus-Christ nous fait connaître sous la figure d'un sarment de vigne : Si quelqu'un ne reste pas en moi, dit-il, on le jettera loin comme un sarment détaché, et il séchera, et on le ramassera, et il sera jeté au feu, et il rrûle. Dans ce
passage, l'éternité est admirablement dépeinte par ce seul petit mot il brûle ; tous les autres verbes employés sont au futur : il séchera, on le ramassera et on le jettera, tandis que Jésus- Christ ne dit pas il brûlera, mais il brûle. Telle sera en effet la manière d'être ou l'état habituel du réprouvé; mille ans passeront, il brûle; mille autres années passeront, il brûle toujours comme au commencement; des mille et des mille ans passeront, et il brûle comme au premier instant I Et si, après quelques millions d'années, il y avait quelqu'un pour demander : cet homme que fait- il maintenant? on ne pourrait lui faire d'autre réponse que celle-ci : il brûle, il est dans les flammes continuelles, dans des souffrances inouïes et éternelles 1 Saint Augustin1 dit fort bien au sujet du sarment, qu'il le faut ou au feu ou a la vigne; s'il n'est pas uni à la vigne, il le sera au feu ; s'il veut échapper à celui-ci, il faut qu'il reste attaché à celle-là.
1 Tract, lxxxi in Joan.
Deuxième conclusion.
Si Thomme en état de péché mortel savait combien il est près de l'éternité et des peines éternelles," pouvant à chaque seconde, si Dieu le veut, être livré à la mort, et par elle au démon, il n'accepterait pas le plus beau royaume, ni même tous les trésors de l'Asie et de l'univers entier, à la condition de différer d'une seule heure la confession et la pénitence de ses péchés ; beaucoup moins encore de passer une nuit entière et de dormir tranquillement dans cet état. Car que sert-il à l'homme de gagner le monde entier et de perdre son âme? Perdez toute autre chose, mortels; mais sauvez vos âmes! Arialdus, diacre de Milan, perdit presque tous ses membres les uns après les autres. C'était le frère d'un marquis, homme aussi distingué par sa vertu que par sa naissance, qui résista avec la plus grande fermeté aux hérétiques, et qui finit par être traîné au supplice. On lui coupa d'abord les oreilles, puis la lèvre supérieure, puis les narines ; on lui arracha la langue, on lui creva les yeux, on lui coupa la
main droite, et nous passons sous silence d'autres tortures encore plus atroces. Ce saint, au milieu des débris de son corps mutilé, conserva une âme forte et expira sans avoir montré aucune faiblesse, échangeant les tortures de la vie présente contre les délices de l'éternité. Ce fait remonte à l'année 1066 de notre ère.
Voilà un généreux athlète ! qui, les yeux fixés sur ce qui est éternel, s'avance héroïquement, comme le dit Sénèque , vers toute chose qui fut ou sera dans le courant des siècles ! Saint Augustin dit avec autant de raison que d'éloquence : « Que nous reste-t-il à faire, mes frères, sinon à changer de vie et à nous corriger de ce qu'il y a de défectueux dans notre conduite, afin que ce qui doit arriver infailliblement aux pécheurs ne nous arrive pas à nous-mêmes et ne nous trouve pas dans l'état auquel s'appliquent les oracles qui les menacent. Ce que nous savons par la voix du divin Maître, c'est qu'il faut observer les commandements, et que nos souffrances de ce monde sont une sage disposition de Dieu, qui veut nous corriger pour ne pas être dans la nécessité de nous infliger la damnation éternelle. Il nous afflige sou-
vent par des châtiments dont le seul récit fait déjà frissonner ; mais ces châtiments, si cruels en euxmêmes, ne sont, quand on les compare au feu de l'enfer, qu'une chose, je ne dirai pas seulement insignifiante, mais tout à fait nulle1. »
Troisième conclusion.
Une grande partie des chrétiens, et même des catholiques, ne croient pas à l'éternité des peines et des récompenses; car, s'ils y croyaient, ils vivraient assurément d'une autre manière. C'est à eux que s'appliquent ces paroles du Sauveur : Croyezvous que le Fils de l'Homme venant trouvera encore de la foi sur la terre *? Il y en a, à la vérité, qui veulent paraître y croire encore : ils le disent du moins en paroles, mais leurs actions les démentent ; ils ne pensent ou jamais, ou que trèsrarement, à l'éternité, et ils ne font qu'y penser superficiellement sans y réfléchir, sans s'y attacher, sans rien approfondir. L'intelligence et la volonté restent en dehors de cette pensée, qui ne laisse aucune trace dans leur âme ; à peine l'ef-
1 Serm, lix de temp. — * Luc, CXVIU, 8.
fleurent-t-ils que leur imagination passe déjà à autre chose, et si par hasard il résulte de cette pensée fugitive quelque bonne étincelle, ils l'étouffent aussitôt dans les affaires, dans les plaisirs et les soucis du monde, qui font l'office de l'eau dans un incendie. C'est ainsi que plusieurs chrétiens s'avancent vers l'éternité, en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles, jusqu'au moment de la mort ! Les Pères de l'Eglise font observer, au sujet du mauvais riche de l'Evangile, qu'il n'éleva les yeux que lorsqu'il fut dans les tourments : que toute sa vie il les avait tenus fermés devant lès pauvres et les œuvres de miséricorde ; qu'il ne les ouvrit que dans le séjour des réprouvés, quand désormais il était trop tard. A son exemple, il y a un grand nombre d'hommes en ce monde qui suivent le chemin de la vie à tâtons, et sans se servir de leurs yeux qu'ils n'ouvrent point; la voie d'ailleurs est large et commode, et personne ne s'égare, si ce n'est à la fin du voyage. Naturellement cette voie serait du goût de tout le monde ; mais ce qui effraie les vrais disciples de Jésus-Christ, c'est ce qui se trouve à la fin. C'est pourquoi ils font sagement
de préférer la voie raboteuse, conduisant à une demeure agréable, à celle qui ne paraît douce que pour quelques instants et qui aboutit à une prison, séjour éternel des tourments et des larmes. Job a raison de dire : Comme la nue se consume et disparait, de même celui qui descendra dans les enfers n'en reviendra point; jamais plus il ne reverra sa maison, et son lieu d'habitation ne le connaîtra plus1.
Quatrième conclusion.
Quiconque pensera de temps à autre, et d'une manière sérieuse, à l'éternité ne manquera pas de s'en ressentir dans toute sa conduite. Non-seulement il évitera de vivre dans le relâchement; mais on ne le verra jamais se livrer à une joie bruyante et à des ris excessifs. Tous ceux qui ont vu l'autre monde, et qui en sont revenus, se sont montrés sobres de cette joie se manifestant par le rire; et c'est notamment une observation qu'on a faite sur Lazare, cet ami du Sauveur, ressuscité par lui à Béthanie. L'Ecclésiaste dit de lui-même : J'ai considéré le ris comme une erreur, et j'ai dit à
1 Job, vu , 9, 1Q.
la joie, pourquoi me séduis-tu en vain1? Saint Cyrille d'Alexandrie avoue à bon droit sa peur : Je crains l'enfer, dit-il, parce qu'il n'a pas de fin ; je redoute ce ver rongeur, parce qu'il est éternel! Plût à Dieu que les hommes fussent sages : qu'ils comprissent et qu'ils méditassent leurs fins dernières ! Celui que la pensée de l'éternité ne corrige point , je le dirai en peu de mots , comme je le pense, celui-là, ou a perdu la foi, ou n'a ni cœur ni entrailles !
Cinquième conclusion.
Quand on parle de l'éternité, il est impossible d'exagérer dans le langage; quoi que l'on dise ne saurait être une hyperbole : il n'y a pas de chiffres qui puissent en donner une idée, parce qu'ils sont tous trop faibles pour exprimer l'infini. Quoi que vous puissiez retrancher à l'éternité, elle reste toujours entière ; retranchezen autant d'années qu'il y a d'étoiles au ciel, de gouttes d'eau dans la mer, de grains de sables, de feuilles d'arbres et de brins d'herbes dans le
1 Eccl., Il , 2.
monde, elle reste toute entière. Au contraire, ajoutez-les à l'éternité, elle ne changera pas et n'en deviendra pas plus longue. Nous l'avons prouvé déjà par quelques similitudes ; ajoutons-en encore une autre de saint Bonaventure, que nous allons exposer maintenant. Si l'un des damnés pleurait de manière à ne laisser tomber de ses yeux qu'une larme tous les cent ans, et que ses larmes fussent conservées jusqu'à ce qu'elles formassent un volume d'eau égal à tout l'océan, grand Dieul que de millions de siècles ne s'écouleraient pas jusqu'à ce que ces larmes pussent former, je ne dis pas encore l'océan, mais un seul petit ruisseau ! Et cependant, après tous ces millions de siècles, on pourra dire en toute vérité : l'éternité n'en est qu'à son commencement ! Mais poursuivons : que cette larme recommence donc à tomber tous les cent ans jusqu'à ce qu'elle forme un fleuve d'abord, puis enfin une mer, que de myriades de siècles ne faudra- t-il pas !!! Eh bienl toutes ces myriades de siècles étant écoulées, l'éternité en est toujours à son commencement. Et recommencez des milliers de fois ces mêmes périodes, il en sera toujours de même ; car il n'y a nulle proportion entre le fini
et l'infini. Si nous trouvons cela si étonnant et si incroyable, c'est parce que notre imagination ne peut y atteindre, et qu'elle ne saurait comprendre ce qui, étant infini, doit être pour elle d'une nature incompréhensible. C'est ce qui explique d'autre part pourquoi notre âme a tant de peine à s'occuper de l'éternité ; elle rougit en quelque sorte de son impuissance, et s'irrite de ce qu'on veut lui imposer un travail qui est au-dessus des forces de sa nature actuelle, et en dehors du cercle de sa pénétration et de son intelligence. Mais il ne faut pas céder à cette mauvaise honte ; loin de là, il faut contraindre notre âme à entreprendre chaque jour, ou du moins chaque semaine, cette méditation salutaire de l'éternité, et à s'exercer dans des calculs semblables à ceux que nous avons faits. Elle ne doit pas craindre de se tromper; jamais elle ne pourra compter trop de millions ou de milliards d'années ou de siècles ; chose certaine et indubitable, il en restera toujours encore plus que tout ce qu'elle aura compté. Daniel, pour mieux faire ressortir cette étendue incommensurable de l'éternité, s'exprime en ces termes : Les docteurs brilleront comme la splendeur du finna-
ment, et ceux qui auront instruit les autres dans la sainteté brilleront comme des astres in perpétuas jeternitàtes, pour les perpétuelles éternités. C'est autant que s'il eût dit : Pour expliquer l'éternité, il n'y a pas de mot qui suffise dans la langue des hommes; pour moi je ne puis dire davantage, bien que ce davantage dût être exprimé si c'était possible. Le prophète ajoute un double augmentatif : il dit d'abord les éternités; puis, il les nomme perpétuelles. Nous avons déjà vu que l'éternité : une seule éternité, est sans fin ; et cela étant, qu'en
sera-t-il de deux, de dix, de cent, de mille ,
et bien plus, d'éternités perpétuelles?... Voici un nouveau problème qui aidera notre intelligence à agrandir ses idées à cet égard. Savez -vous ce que c'est que l'astronomie ancienne nomme la grande année, ou Vannée platonique? C'est une révolution de la sphère céleste ne mettant pas moins de trente-six mille ans à s'accomplir. Cette notion prémise, je pose le problème, et je dis : Mille années pareilles, quelle partie serait-ce de l'éternité? — Sans entrer dans ce calcul, on peut répondre hardiment que non-seulement mille, mais même dix mille années pareilles ne sont pas même une
218 CONSIDÉRATIONS SUR i/ÉTERNITÉ.
seconde sur le cadran de l'éternité; car, une seconde et dix mille années platoniques ont plus de rapport entre elles que ce dernier chiffre n'en a lui-même avec l'éternité. Saint Jean a dit il y a dix-huit siècles : Mes enfants, c'est ici la dernière heure1, et cette heure dure encore. C'est que, comme le dit saint Augustin, « toute chose qui prend une fin est courte. L'éternité, comme mot, n'a que quatre syllabes; comme chose, elle n'a pas de fin. Aimez l'éternité, et, si Jésus-Christ est votre fin, vous vivrez sans fin avec Jésus- Christ *. »
Sixième conclusion.
Il est impossible qu'un homme ayant reçu une éducation religieuse (à moins toutefois qu'il ne soit entièrement abruti : car, hélas! quand un homme est une fois arrivé au fond du précipice, il méprise , comme dit l'Ecriture), il est impossible dis-je, qu'un homme ayant eu une fois en sa vie des principes religieux, s'il pense chaque jour à
» I Epist. il, 10* — » In ps. CXLV.
l'éternité, pour peu qu'il ait d'empire sur luimême, ne change de vie et ne devienne un autre homme. Cette méditation, ne se fît-elle même qu'une fois la semaine, ne manquerait pas d'agir efficacement sur lui et de l'amener à de meilleurs sentiments. Sous l'influence de cette pensée salutaire, l'humilité succédera en lui à l'orgueil; et, s'il est emporté, impudique et adonné à l'ivrognerie, il deviendra un homme doux, chaste et tempérant ; bien plus, le résultat infaillible de cette pratique sera de le ramener aux exercices de la vie religieuse et à la fréquentation des sacrements. Mais dans cette méditation de l'éternité il ne faut pas aller au pas de course, ni d'une manière superficielle; il faut rebattre plus d'une fois le même terrain ; il faut bien examiner la chose, et y appliquer sérieusement notre âme; il faut remettre souvent dans notre mémoire la pensée de l'éternité : de cette éternité qui n'aura jamais de fm, jamais, jamais! qui durera tout le cours de siècles innombrables et infinis, et qui jamais ne cessera. Voilà ce qu'il faut méditer avec attention et approfondir dans son âme avec le plus grand soin. La meilleure nourriture, si les dents ne la broient
pas bien, est un poison plutôt qu'un aliment ; elle engendre toutes sortes de maladies, et si elle reste quelque temps dans le corps, elle n'y dépose point de bon suc. Il en est absolument de même dés saintes et salutaires pensées de la mort, du jugement, du ciel et de l'enfer, et de celle qui est encore la plus salutaire de toutes : celle de l'éternité. Ces pensées, à l'instar d'une bonne nourriture, ne doivent pas seulement être jetées dans notre âme; mais elles doivent être digérées : il faut que l'homme s'en occupe dans la solitude et dans ses moments de loisir. S'il ne le fait pas, toutes ses lectures pieuses et foutes les instructions qu'il entend resteront sans fruit. Il y en a beaucoup qui assistent souvent aux sermons, qui font même de pieuses lectures, et qui n'en tirent presque aucun profit, parce qu'ils ne récapitulent pas en eux-mêmes ce qu'ils ont lu ou entendu : tout passe et s'échappe de leur mémoire avant que d'avoir été mis en pratique. Il faut donc s'arrêter quelque temps aux choses que l'on a lues ou entendues, et il faut que la volonté se laisse diriger par elles. C'est une leçon que nous pouvons prendre à l'école de Marie, dont il est dit
dans l'Evangile : qu'elle conservait toutes ces paroles et qu'elle les méditait dans son cœur l.
Septième conclusion.
Il n'est personne qui croie, ou du moins qui comprenne et approfondisse ces paroles, pourtant si claires, du divin Maître : Entrez par la porte étroite, parce que la porte est large et la voie est spacieuse par où l'on arrive à la perdition! Il y en a beaucoup qui entrent par elle. — Qu'elle est étroite la porte, qu'elle est resserrée la voie qui conduit a la vie ! Et il y en a peu qui la trouvent1. Paroles qu'il répète encore par la bouche d'un autre évangéliste : Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, parce que beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas! « Quiconque, dit saint Augustin, tourne en dérision notre foi, et pense qu'il ne doit pas croire les choses invisibles à ses yeux; quand arrivera ce qu'il ne croyait pas, alors il rougira de se voir dans une séparation qui n'est autre chose que la mort éternelle. » Un historien ecclé-
1 Luc, u, 19. — * Matth., vu, 13, 15.
siastique raconte que, peu de temps après l'institution de l'ordre de saint François, un religieux de cet ordre, nommé Berthold, homme d'une grande sainteté, avait parlé en chaire avec tant de force contre certain vice, qu'une femme, à qui sa conscience reprochait quelque chose de pareil, en tomba morte ; et que, l'assistance s'étant mise en prière, elle revint à la vie et raconta de la manière suivante ce qui lui était arrivé dans l'autre monde. Quand je me suis trouvée devant le tribunal de Jésus-Christ pour être jugée, ditelle, nous n'étions pas moins de soixante mille ; toutes ces âmes, qui venaient de se séparer de leurs corps en suite de divers genres d'accidents ou de maladies, se présentaient comme moi pour recevoir leurs sentences. Or, dans tout ce nombre, il n'y en a eu que trois condamnées aux flammes du purgatoire ; toutes les autres ont été condamnées aux peines éternelles de l'enfer I En vérité, j'avoue que je n'en croirais pas à ce que dit là cette femme, si je n'en croyais pas d'avance à Jésus-Christ, affirmant d'une manière sérieuse que la voie qui conduit à la perdition est large, et que celle qui conduit à la vie est étroite : qu'il y en a peu qui la
trouvent; qui pourrait croire à la damnation non- seulement des soixante mille dont il vient d'être question, mais encore de tant de milliers d'autres, si cette croyance n'avait pas pour base la majesté infinie de Dieu, la malice inexplicable du péché contre Dieu, et les textes les plus clairs de l'Ecriture qui la confirment? Job tremble en parlant du lieu où ne règne aucun ordre, et où habite une éternelle horreur! Saint Matthieu est affirmatif quand il dit : Allez au feu éternel, maudits! Et l'Eglise notre mère, dans l'office des morts, fait entendre ce lugubre chant : Péchant chaque jour et ne faisant pas pénitence, la crainte de V enfer me trouble, parce qu'en enfer il n'y a point de rédemption. Chrétiens, l'entendez- vous? point de rédemption!... Si les hommes de bonne volonté et qui, avec une âme pure, vivent dans la grâce de Dieu, comprenaient bien la rigueur des tourments dont ils seront affranchis au jour du jugement par la sentence du Juge suprême, et la grandeur des joies dont ils seront comblés, ils ne différeraient pas d'une heure d'abandonner les choses vaines de ce monde aux mondains : les morts à ceux qui sont morts eux-mêmes, et le monde tout entier à ceux
224 CONSIDÉRATIONS SUR i/ÉTERNITÉ.
qui peuvent avoir un cœur pour l'aimer. Ils choisiraient l'ordre religieux où ils croiraient se rendre le plus agréables à Dieu, et pouvoir l'aimer et le louer le mieux pendant leur vie, en vue du double bienfait qu'ils recevront au jour du jugement dans leur délivrance de l'enfer et dans leur admission aux joies du paradis. C'est ce qu'affirme saint Grégoire : « Les maux de la vie présente, dit-il, se font ressentir à l'âme avec d'autant plus de force qu'elle néglige plus de penser au bien qui doit les suivre. Ne voulant pas considérer la récompense qui l'attend, c'est précisément pour cette raison qu'elle sent d'une manière si vive les maux qu'elle supporte. Mais quand elle s'élève à la considération des choses éternelles et qu'elle fixe ses regards sur ce qui est immuable, elle ne tarde pas à reconnaître le néant de tout ce qui doit finir1. » Le même saint Père dit encore : « La joie dans la tribulation est un chant dans la nuit, parce que, bien que nous souffrions dans le temps, l'espérance fait que nous nous réjouissons dans la pensée de l'éternité2. » Saint Augustin dit de son côté : « Si vous réfléchissez à ce que 1 M'ral., lib. X, ex. — «XXVI Moral, in cap. xxxv Job.
vous recevrez, tout ce que vous souffrirez ne vous paraîtra rien, et vous ne trouverez jamais que vos souffrances puissent valoir ce que vous recevrez. Car, il serait équitable qu'en vue d'une récompense éternelle vous dussiez souffrir éternellement; mais en souffrant éternellement, comment feriez-vous pour arriver à la récompense éternelle? C'est pourquoi vos souffrances sont temporelles : pour que, lorsqu'arrive la fin, vous puissiez arriver aussi à la récompense *. »
Et ailleurs le même saint Père dit : « Placez mille ans en face de l'éternité, ce ne sera jamais que le fini en face de l'infini. Dix mille ans, un ou plusieurs millions d'années même, qui ont une fin, ne sauraient se comparer à l'éternité, qui n'en a point. A cela il faut ajouter que Dieu nonseulement a voulu que vos souffrances n'eussent qu'un temps, mais encore que ce temps fût court ; car la vie de l'homme ne se compose que de quelques jours : de quelques instants. Quand même donc la vie d'un homme ne serait traversée que de souffrances et de fatigues perpétuelles, et que tous les jours cet homme devrait souffrir te
1 in ps. xxxyi.
prison, les coups, la faim et la soif, jusqu'au moment de sa mort, il faudrait dire pourtant qu'il n'a souffert que peu de temps. Les jours de la vie de l'homme sont en petit nombre, le travail en est court et léger, et à ce travail succédera un royaume éternel, une félicité sans fin. Après la fatigue viendra la récompense, qui sera la dignité des anges , l'héritage du Christ, et Jésus- Christ lui-même. Quelle récompense pour si peu de travail ! » Le même saint Augustin dit encore dans un autre passage : « Oh ! que les pensées de Dieu ont de profondeur! Pour le moment il semble lâcher les rênes, mais plus tard il les reprendra. Ne vous réjouissez pas à la vue du poisson qui saisit avidement l'amorce : le pêcheur n'a point encore retiré l'hameçon , et le malheureux l'a déjà dans la bouche! Ce qui vous paraît long est loin de l'être ; toutes choses passent vite ! Qu'est-ce qu'une longue vie d'homme comparée à l'éternité de Dieu? Pour soutenir votre courage, ne regardez que cette éternité 1 Vous fixez vos regards sur ce peu de jours de la vie, et vous voudriez que dans ce court intervalle tout s'accomplît, que tous les méchants reçussent leurs châtiments et les bons
leurs récompenses. Patience! Dieu accomplira toutes choses en leur temps; il peut attendre puisqu'il est éternel, et il est patient pour la même cause. Vous, au contraire, vous dites : Je n'ai pas lé temps d'attendre, parce que mon existence est si courte. A cela je réponds qu'il dépend de vous d'unir votre cœur au Dieu éternel, et d'être éternel avec lui. Etant chrétien, si vous êtes bien instruit dans votre religion, vous devez dire : Si les bons sont dans la peine, c'est qu'étant fils de famille le Père les flagelle ; si au contraire les méchants sont dans la joie, c'est qu'étant étrangers dans la famille ils sont traités comme tels. Dieu a deux sortes d'enfants : les uns qu'il punit, et les autres qu'il laisse faire ; les uns font mal, et ne sont pas corrigés ; les autres , pour peu qu'ils manquent, reçoivent des coups de verge. D'où vient cela, si ce n'est parce que le battu a en perspective l'héritage, tandis que l'autre est déshérité? Dieu voit que ce dernier n'a aucun espérance, et il le laisse faire ce qu'il veut. Cependant qu'arrive -t -il? L'enfant battu, quand il n'a ni cœur ni raison, envie le sort de son frère qui ne reçoit pas de coups, et gémit sur le sien, en disant en lui-même : Mon
frère fait tant de mal ; il fait tout ce qu'il veut contrairement aux ordres de mon père, et personne ne lui dit rien, ne lui adresse même une parole de reproche, et moi, pour le moindre écart, je reçois des coups ! C'est une insensé et un imprudent que celui qui tient un pareil langage ; il pense à ce qu'il souffre, et non à la récompense qui l'attend. » — A ces belles paroles du saint et savant évêque d'Hippone, nous joindrons, comme récapitulation de tout ce que nous venons de dire, cette réflexion du même saint : « Voyez combien grande est la miséricorde de Dieu : il ne nous dit pas : Tu travailleras pendant cent mille ans, ni pendant mille ans, ni même pendant cinq cents ; mais il nous dit : Travaille aussi longtemps que tu vivras, et ta vie ne sera pas longue : tu ne vivras que quelques années, après lesquelles viendra le temps du repos qui n'aura pas de fin. Puis, en travaillant ce peu de temps, les consolations même ne te manqueront pas ; chaque jour tu auras encore quelque joie. Mais que ta joie ne soit pas mondaine : réjouis-toi dans le Christ, dans sa parole et dans sa loi. Il est donc vrai cet oracle de l'apôtre : Ce qui arrive maintenant n'est
que momentané; et ce peu de souffrance, par une disposition admirable de Dieu, opère en nous d'une manière toute merveilleuse un trésor éternel de gloire. Ce que nous donnons n'est rien, ce n'est qu'un grain de sable, et nous le donnons en échange de trésors éternels. Un grain de sable de travail, pour un repos infini 1 Etes-vous dans la joie, n'y comptez pas trop ; êtes vous dans la tristesse, ne vous abandonnez pas au désespoir : ne vous laissez pas corrompre par le bonheur, ni abattre par l'adversité. Dieu vous promet la vie éternelle ; méprisez les biens temporels. Il vous menace du feu de l'enfer; méprisez les douleurs qui ne durent qu'un temps1. » Concluons encore avec le même Père de l'Eglise par ces paroles extraites d'un de ses sermons : « Aimons donc la vie éternelle, et apprenons ce que nous devons faire pour l'obtenir par l'exemple de ce que font les gens du monde et les amis de la vie présente pour conserver cette vie qui doit finir. Ceux-ci, quand un danger de mort les menace, font tout ce qu'ils peuvent pour l'écarter, ou pour s'en garantir le plus longtemps possible. Que ne
* In ps. XGY.
fait pas l'homme du monde à cette fin ? Il fuit, il se cache, il donne tout ce qu'il a pour se racheter; il travaille, il se soumet à toutes les fatigues, à toutes les tortures; il appelle les médecins et ne néglige rien de ce que peut faire un homme pour y échapper. Voyez combien de dépenses et d'efforts pour vivre un peu plus longtemps; car pour vivre toujours, il ne saurait en être question! Si donc on dépense tant d'efforts, tant d'argent, tant de persévérance, tant de vigilance, tant de soins pour vivre un peu plus longtemps, que ne devrait-on pas faire, quand il s'agit de vivre toujours? Et si on donne le nom de prudence à la conduite de ceux qui font tout leur possible pour retarder la mort et pour vivre encore quelques jours, n'est-ce pas le nom de folie qu'il faudra donner à la conduite de ceux qui vivent de telle sorte qu'ils se perdent pour toute l'éternité * ? »
Pensez-y, ô mortels, et avant d'entrer dans le séjour éternel des joies ou des tourments, pensez d'avance à l'éternité ! Tout passe 1 L'éternité seule reste immuable.
1 Serm liv de verb. Dom.
Supplice de la mort éternelle.
Les Messéniens avaient une prison souterraine où jamais ne pénétrait la lumière; et, pour faire contraste avec l'horreur de ce lieu, ils l'avaient surnommée le Trésor. Il n'y avait pas de porte pour y entrer ou pour en sortir ; on y faisait descendre les condamnés au moyen d'une corde, et l'on en recouvrait ensuite l'orifice avec une énorme pierre. Ce fut dans cette prison que le grand Philopémen, général grec, fut enfermé, et termina sa vie par le poison. Dieu aussi a un pareil cachot sous terre : c'est celui qui renferme tous les damnés, et où habite l'éternel désespoir.
Un historien du moyen- âge raconte qu'Actîolinus, tyran de Padoue, avait plusieurs prisons tellement horribles que la mort paraissait un vrai délice à leurs pauvres victimes, et qu'au gré de celles-ci cette mort n'arrivait jamais assez tôt. Chargés de fers, les prisonniers attendaient dans l'ordure et dans les tourments de la faim le
moment heureux où elle viendrait les délivrer de leurs souffrances. Littéralement, ces malheureux se sentaient mourir, et la mort était le plus grand bonheur qui pût leur arriver; car, vivant au milieu des cadavres qui exhalaient une odeur infecte, le supplice qu'ils enduraient était mille fois plus cruel que la mort. On pouvait dire en toute vérité que les morts tuaient les vivants !
Or, cette prison , toute affreuse qu'elle était , serait encore un véritable paradis si vous la compariez à l'enfer. Tout ce qu'on pouvait souffrir dans la prison de ce tyran était supportable encore , parce que tout cela se terminait par une mort prompte qui y mettait une fin. Mais la prison de Dieu, qui est le cachot des réprouvés, n'admet point de consolation pareille; parce que la mort ne saurait y entrer, et qu'étant éternelle elle-même elle n'aura jamais de fin. Non, jamais! Un auteur • a dit avec raison : « De même que nul mortel ne saurait comprendre l'éternité des récompenses, de même personne non plus ne comprendra jamais l'éternité des supplices.
Il y avait chez les Perses, une prison sale et
1 Cassiodorus.
horrible, dont l'entrée était facile, mais d'où Ton ne sortait que difficilement, et que pour cette raison ils appelaient Léthé. L'enfer aussi a une entrée des plus faciles ; mais, l'on ne saurait en sortir, parce qu'il n'y a point de porte ou d'issue; effectivement, personne n'en est jamais revenu. Cette prison de Dieu peut à bon droit prendre aussi le nom de Léthé ou d'oubli ; car Dieu oublie les réprouvés, en ce sens que jamais, pendant toute l'éternité, il ne se souviendra d'eux pour leur faire grâce. D'après la remarque d'un savant et pieux écrivain, l'enfer est vraiment la terre de l'oubli, et cela pour deux motifs : d'abord, parce que ceux qui y sont ne se souviennent plus de Dieu pour le bien, et qu'ils n'ont plus d'autres souvenirs que ceux de l'affliction ; ils ont oublié toutes leurs voluptés, toutes leurs délices, tout leur bien-être, ou, s'ils en conservent le souvenir, ce n'est que pour aggraver leurs souffrances. Ensuite, Dieu de son côté et ses anges ont voué à un éternel oubli cette région des flammes, parce que ceux qui l'habitent ne doivent jamais en sortir. Entre vous et nous, dit Abraham, s'élève comme une muraille, un immense chaos, qui
empêche ceux qui voudraient passer d'ici chez vous ou en revenir*. 0 chaos redoutable! ô affreuse éternité des supplices! Leurs sépulcres, dit le Psalmiste, seront leur demeure pour l 'éternité*. Ce sont là les mausolés que se construisent les méchants ! Le riche mourut , et fut enseveli dans l'enfer! 0 quel profond sépulcre ! Voilà le monument sous lequel repose celui qui tourmentait le pauvre Lazare ! Il a pour lit la flamme ; pour nectar la soif; pour nourriture le soufre; pour salle de spectacle le désespoir. Dieu a dicté à Ezéchiel un sermon aussi bref qu'énergique, conçu en ces termes : Tu diras a la forêt du midi voici ce que dit Dieu : Je vais allumer en toi un grand feu, et j'y brûlerai tout le bois vert et tout le bois sec, et la flamme de cet incendie ne s'éteindra point*. Que de cèdres : que de méchants en ce monde sont pleins de sève sous le rapport de la fortune, et sont desséchés sous celui de la vertu! Ecoutez donc, bois verts, et vous bois secs ! un grand feu sera allumé en vous, et la flamme de cet incendie ne s'éteindra point ! Dans l'enfer, vers lequel vous vous acheminez, il n'y a point de jours de fêtes,
1 Luc, xvi, 26. — « Ps. XLVIII, 14. — » Ezech., XX, 47.
pendant lesquels puisse chômer la fournaise; là régnent une éternelle douleur, une mort éternelle et un éternel deuil, sans aucun mélange de consolation ou d'interruption à vos supplices. Jour et nuit, une flamme toujours active, toujours dévorante, une flamme inextinguible, exercera sur vous ses terribles vengeances ; vous vivrez pour mourir sans cesse, et éternellement ! Croyez-en saint Augustin, qui dit avec autant de raison que d'éloquence : « Les méchants auront la vie dans les tourments ; mais une vie de telle sorte qu'ils désirent la finir, si la chose se pouvait. Et personne ne leur donne la mort, pour que personne ne leur enlève leur souffrance. Observez bien la distinction que fait l'Ecriture sainte : elle ne daigne pas donner le nom de vie à une pareille existence. Cette vie de tourments au milieu des flammes éternelles, elle n'a pas voulu l'appeler une vie, pour que le nom de vie restât un nom de gloire et non de deuil, et afin que partout où vous l'entendrez, votre pensée ne se porte pas sur des tourments. Etre toujours dans les tourments, c'est plutôt une mort éternelle qu'une vie quelconque, et voilà pourquoi l'Ecriture lui donne le nom de
seconde mort, comme pour dire qu'elle vient après la première : après celle qui est pour nous une dette de notre nature. Cette seconde mort s'appelle aussi tout simplement la mort; et cependant personne ne meurt en enfer, et je dirais mieux : personne n'y vit ; car vivre dans la souffrance, ce n'est pas vivre. 11 n'y a de vie proprement dite que la vie heureuse, et il n'y a de vie heureuse que celle qui est éternelle4. » Saint Augustin l'exprime encore d'une manière différente dans un autre passage, où il dit : « Si une âme vit dans les flammes éternelles où seront tourmentés les esprits impurs, cela doit s'appeler plutôt du nom de mort éternelle que de vie; car il n'y a pas de mort pire que celle dont on ne meurt pas. »
Saint Grégoire rend à cette vérité le même témoignage en disant : « En enfer, les malheureux réprouvés auront une mort sans mort, une fin sans fin ; parce qu'en enfer la mort vit, et la fin commence toujours *. » Saint Innocent exprime la même chose en d'autres termes : « Alors, dit-il, la mort sera immortelle 1 0 mort I que tu serais plus douce, si tu pouvais enlever la vie, qu'alors
1 Serm. cxn. — » Moral., lib. IX, xlix.
que tu forces tes victimes à vivre de la sorte! » Hélas! c'est bien vrai! Nul nombre ne saurait exprimer les années qu'ils passeront là, et Dieu lui-même, malgré toutes ses perfections et sa puissance, ne pourrait pas établir un pareil calcul. Comment en effet trouver un nombre à ce qui n'en a point? Quand vous aurez compté mille millions d'années ou de siècles, il vous en restera tout autant qu'avant votre calcul ; et si vous le recommencez encore, non-seulement vous ne trouverez pas la dernière année, mais chacune de ces années sera comme si elle était la première. Après cinq mille ans que Caïn a vécu en enfer en y mourant perpétuellement, le nombre de ses années de souffrances reste entier, comme si c'était le premier jour; et, dans quelques millions d'années, le nombre total ne diminuera pas plus que s'il commençait seulement alors son supplice. Bien que les tourments du mauvais riche remontent maintenant à près de deux mille ans, il continue à brûler, et il brûlera pendant toute l'éternité, sans obtenir cette goutte d'eau fraîche qu'il demande avec tant d'instance !
Et, quand on nous parle de ces choses, ou que
la pensée nous en vient, nous ne faisons qu'en rire, comme si c'était une chose insignifiante que de mourir continuellement dans les flammes éternelles ! Ne pourrait-on pas demander ici à bon droit : Où sont donc vos larmes, rieurs inconcevables? Mais, voilà comme nous sommes : nous versons des torrents de larmes pour quelques sous et pour la moindre perte que nous faisons, et nous rions sottement quand il s'agit d'une perte immense et irréparable. S'agit-il pour nous de paraître à un tribunal, devant un juge qui n'est qu'un homme comme nous, cela nous inquiète, et nous tremblons ; et, quand il s'agit de paraître devant le tribunal de Dieu, vers lequel nous nous acheminons chaque jour, nous avons le courage de rire et de prendre la chose en plaisanterie. S'agit-il de faire un voyage sur mer, nous appréhendons les périls de la navigation ; et, quand nous voguons sur la mer orageuse de ce monde vers le port de l'éternité, loin de craindre, nous nous mettons en veine de bonne- humeur et de gaîté!...
« Oh 1 plût à Dieu, s'écrie à bon droit saint Bernard, que les hommes fussent sages ! Oui, plût à
Dieu, plût à Dieu ! » Mais, grand saint ! à quoi devrait donc servir cette sagesse que vous souhaitez aux hommes? A renouveler en nous le souvenir de l'éternité, et cela dans le but de modérer le présent par la sagesse, de juger le passé par l'intelligence et de pourvoir à l'avenir dans l'intérêt de notre sûreté. Voici maintenant, non un désir, mais un ordre formel que saint Paul adresse aux Eglises dans son épître aux Ephésiens : Ayez donc soin, mes frères, de marcher avec beaucoup de circonspection, non comme des imprudents; mais comme des hommes sages, rachetant le temps, parce que les jours sont mauvais1. Il est donc nécessaire de mettre de la circonspection, de la diligence, de l'exactitude dans l'affaire de son salut; il n'y a que des insensés qui puissent perdre en divertissements frivoles ce temps si court qui nous est accordé pour gagner le ciel ; qui puissent employer au jeu, à la plaisanterie, à la futilité, le temps qu'ils ont pour faire leur salut. Ce n'est ni dans les conversations, ni dans le jeu, ni dans l'oisiveté ou l'intempérance qu'il faut passer son temps; mais dans la prière fréquente, dans un travail
1 Ephes., v, 15.
sérieux et dans une application continuelle. Saint Augustin nous dit qu'il faut dérober le temps aux affaires temporelles. « Quand quelqu'un, dit-il, vous cite en justice, préférez perdre quelque chose, afin que vous puissiez vous occuper de Dieu et non de procès; car ce que vous perdez c'est le prix du temps. De même que vous donnez votre argent pour acheter du pain; de même aussi donnez-le, perdez-le pour acheter du repos et pour vaquer au service de Dieu! Cela s'appelle racheter le temps4. »
Ainsi donc à tout prix, il faut se procurer le temps de faire le bien, parce que les jours sont mauvais. Les jours de la vie présente sont remplis d'amertume, de périls, de tentations, de chagrins, qui nous enlèvent ou nous abrègent le temps de faire le bien, dit saint Anselme. Si nous perdons l'occasion et que nous laissions passer notre vie en purs projets d'amendement, nous finirons par ne plus trouver le temps de réparer notre négligence. « Notre vie, dit saint Grégoire de Nazianze * , est comme un marché ou une foire* Quand le jour en est passé, ce n'est plus le temps
* De civ., XXII, xxx. — * De sentent.
d'acheter ce dont vous avez besoin. C'est maintenant qu'il faut acheter, pendant que c'est la foire : c'est maintenant qu'il faut vivre pieusement pendant que vos forces vous le permettent. » C'est la même recommandation que fait l'Ecclésiaste dans ces paroles : Faites maintenant tout ce que peut faire votre main1. Et l'Apôtre lui même nous stimule sans cesse par cette raison du temps et de l'occasion : Pendant que nous en avons le temps, faisons le bien envers tous, parce que c'est maintenant Vheure de sortir de notre sommeil*. c< Vous dormez, dit saint Ambroise, mais votre temps ne dort pas; il va toujours, et même il vole. » Heureux celui, heureux tous ceux qui non-seulement y pensent, mais qui le prouvent par leur conduite : qui vivent comme ils désireront avoir vécu au moment de leur mort, et font les œuvres qu'ils se réjouiront d'avoir faites quand il seront dans l'éternité ! Une légère négligence pendant la vie est une pette éternelle ! Une fois pensée ou faite, tout chose devient éternelle !
» Eccl., ix, 10. — * Galat., vi, 10.
Le prix de la vie étemelle.
Il n'y a que la vie dans le ciel qui soit une vie véritable et une vie parfaite sous tout rapport, et comme vie humaine, et comme vie angélique, et enfin comme vie divine. La mémoire vit dans le ciel par le souvenir du passé ; l'intelligence y vit par la connaissance et la vision de Dieu, la volonté y vit au milieu des jouissances de toute espèce de bien. On peut dire aussi que ce que la théologie appelle l'appétit de concupiscence, et ce qu'elle nomme appétit irascible, ou, en d'autres termes, le sentiment de la bienveillance et de l'aversion, vivent également dans le ciel; tous les sens y sont en pleine possession de leur genre de volupté. La vie du ciel renferme en elle toutes les délices : richesses, honneurs et satisfaction complète de tous les sens ou de tous les canaux de la vie. Saint Augustin, brûlant d'un ardent désir pour cette vie, s'écriait : « Quelle ne sera pas la félicité là, où il n'y aura aucun
genre de mal, et où aucune espèce de bien ne manquera I On y vaquera au chant des louanges de Dieu, qui sera tout en tout. Heureux ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur! ils vous loueront dans les siècles des siècles. Tous les membres et les viscères du corps, devenu incorruptible, contribueront à louer Dieu. Au ciel, la louange sera vraie, parce qu'il n'y aura ni erreur ni flatterie possibles dans la bouche qui la décernera. Il sera vrai aussi l'honneur, qui ne sera refusé à personne de ceux qui le mériteront, et accordé à personne d'indigne, ni ambitionné même par personne d'indigne, puisque là n'entreront que ceux qui le méritent. Celui même qui est l'auteur de la vertu en sera la récompense. Qu'a-t-il dit autre chose par la bouche du prophète, quand il disait : Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple ; je serai pour eux tout ce qui peut être l'objet d'un honnête désir ; je serai et la vie, et le salut, et la nourriture, et l'abondance, et la gloire, et l'honneur, et la paix, et tout bien. Car, c'est ainsi qu'il faut comprendre ces paroles : Dieu sera tout en tous : il sera la fin de nos désirs. De plus la cité sainte jouira aussi de
ce privilège , qu'aucun inférieur ne portera envie au supérieur, de même que dans le corps humain ce qui s'appelle doigt n'a nulle envie de se mettre à la place de l'œil, puisque l'un et l'autre de ces membres sont nécessaires à la constitution parfaite de notre corps*. » Puis il ajoute : « Là nous vaquerons au repos du sabbat, et nous verrons combien est doux le Dieu dont nous serons pleins, puisqu'il sera tout en tous. 0 chère vérité 1 ô vraie éternité, ô éternelle félicité! vous mon Dieul... » Le même saint Augustin, dans l'ouvrage ayant pour titre de l'Esprit et de l'Ame, adresse à la vie éternelle cette apostrophe : « Il n'y a en toi ni corruption, ni défaut, ni vieillesse, ni colère ; mais une paix perpétuelle, une solennelle gloire, une joie éternelle et une continuelle solennité. Il n'y a en toi que joie et allégresse, que fleur et ornement de jeunesse et de santé parfaite. Il n'y a en toi rien qui doive s'appeler hier; mais c'est un aujourd'hui perpétuel et continu. A toi le salut, à toi la vie, à toi la paix, à toi Dieu qui est tout I Cité de Dieu, de glorieuses choses ont été dites de toi ; car tu es l'habitation de tous ceux qui sont 1 De civ., XXII, xxx.
dans la gloire! En toi, nulle crainte; en toi, nulle tristesse 1 Tout désir se change en jouissance, parce que tout ce que le bienheureux désire est devant lui, et tout ce qu'il ambitionne il le possède pleinement. Il sera enivré par l'abondance de votre maison, ô Dieu, et vous l'abreuverez dans un torrent de volupté, parce que la fontaine de vie est en vous, Seigneur! Nous verrons la lumière à votre lumière, lorsque nous vous verrons dans vous-même : nous en vous, vous en nous, dans une vision continuelle et une félicité parfaite!... »
Cette félicité perpétuelle peut être acquise par chacun de nous au prix d'un travail bien court, et qui ne coûte pas même de bien grands efforts. Jésus-Christ* se prend de compassion envers le peuple qui le suit depuis trois jours. 0 doux Jésus! vous comptez les jours que nous passons à vous servir, et pourquoi ne comptez-vous pas l'éternité des jours pendant lesquels vous nous prolongerez des joies immortelles dans le ciel? Voyez combien il est facile de gagner par un court travail la gloire éternelle : Dieu compte les plus
1 Marc, vni.
petits services, les moindres choses; il sait le nombre des cheveux qui recouvrent vos têtes , et il ne compterait pas les gouttes de sang que vous verseriez pour lui ! Qu'il nous soit permis de nous écrier avec saint Jérôme : Oh I quel bonheur de recevoir tant pour si peu 1 et des choses éternelles pour des choses de si courte durée I Quel bonheur
d'avoir Dieu pour débiteur! — Mais, direz-
vous, nos souffrances journalières sont cependant quelque chose de dur; et, quand tout le reste serait facile, c'est toujours une chose bien cruelle que de mourir! Allons donc, chrétien, ces plaintes sont vaines et puériles! Ne peux-tu pas répéter ces paroles : Je sais que je monte pour descendre; que j'entre en sève pour sécher ensuite; que je parcours l'âge mûr pour arriver à la vieillesse; que je vis pour mourir, et que je meurs pour vivre éternellement et être toujours heureux? Mets donc ton espérance dans le Seigneur, dans les siècles éternels, dans le Dieu fort pour toute l'éternité.
J'en reviens encore une fois à saint Augustin, qui, dans son sermon sur les paroles du Seigneur, dit : « Le Seigneur a conclu en prononçant ces
paroles : Ceux-ci iront dans les flammes qui ne finiront pas, et les justes iront à la vie éternelle. La vie éternelle nous est promise par notre Dieu : les hommes aimant tous à vivre, c'est la raison pour laquelle il leur promet la vie; et parce qu'ils craignent tous de mourir, c'est pour cela qu'il leur promet la vie éternelle. Qu'aimez- vous? vivre. Eh bien! vous vivrez. Que craignez-vous? de mourir. Eh bien ! vous ne mourrez plus. Mais ceux qui seront tourmentés en enfer désirent aussi de mourir, et ils ne le peuvent. Ce n'est donc pas le tout de vivre longtemps ou de vivre toujours; l'essentiel est de vivre dans le bonheur. »
Ainsi donc dans le ciel, vous vivrez pour ne plus mourir, et là vous vivrez dans le bonheur. Vous ne souffrirez plus, vous ne pourrez même plus souffrir. Là, vous posséderez ce que vous désirerez, et même ce que vous désirerez de posséder, sans pouvoir être privé de cette possession, qui vous rassasiera pleinement. C'était sans doute pour ce moment que David différait sa soif et sa faim, quand il s'écriait1 : Je ne serai rassasié que
1 Ps. XVI, 17.
lorsque votre gloire, Seigneur, m' apparaîtra. Singulières paroles dans la bouche d'un roi ! Il a une table chargée des mets les plus exquis; et, comme un homme qui aurait faim, il espère pouvoir se rassasier à une table étrangère. Oui, sans doute, David avait faim d'autres mets que ceux de sa table, et il avait soif du nectar céleste. Car qu'estce que tout le luxe des rois en ce monde ? Ce n'est que le haillon du mendiant et le pauvre brouet de la misère, en comparaison du festin céleste. Mangez, buvez, dira le roi du ciel, enivrez vous, mes enfants ! Ce repas n'aura pas de fin, et il ne sera suivi d'aucune tristesse! Ce qui est aujourd'hui sera éternellement! Saint Augustin en y pensant ne peut se contenir : « 0 vie des vies, s'écrie-t-il, vie éternelle et toujours heureuse, vie où la joie est sans tristesse, le repos sans fatigue, l'abondance sans interruption, la santé sans maladie (hélas ! il n'y a rien de pareil en ce monde) : la richesse sans besoin, la vie sans mort, la perpétuité sans corruption, la béatitude sans adversité : où tout bien existe dans la charité parfaite; où règne une science s'étendant à toutes choses et à tous ; où Ton jouit de la vue de la majesté de
Dieu, et où l'âme de ceux qui en jouissent se rassasie de ce mets de la vie I Ils voient toujours et désirent voir ; mais ils le désirent sans inquiétude et se rassasient sans dégoût* ! »
Et pour que vous sachiez, chrétiens, que vous pouvez faire l'acquisition de cette gloire inestimable, de ces incomparables richesses et de ce royaume, écoutez encore le même saint Augustin. « Dieu vous dit, poursuit donc ce docteur, ce que j'ai, je vous l'offre ; achetez-le. — Que m'offrez vous donc? — Le repos. — A quel prix? — Le prix en est votre travail. — Quel travail me faut-il donc pour payer un repos qui n'a pas de fin? — En toute justice et en toute raison, le repos éternel devrait s'acheter au prix d'un travail éternel : rien de plus équitable; mais ne craignez pas, Dieu est si bon! S'il vous fallait travailler éternellement, jamais vous n'arriveriez au repos éternel. Ainsi donc, pour arriver à la possession de ce que vous voulez acquérir, vous n'aurez pas à travailler toujours : ce n'est pas que le ciel n'ait bien cette valeur; mais c'est afin que vous puissiez arriver à la possession de ce que
1 Manual., cap. vu , de gaud. par.
vous achetez. Sans doute il vaudrait la peine de l'acheter au prix d'un travail éternel; mais ce qu'il faut pour l'acheter ce n'est qu'un travail temporel. Un millier d'années a une fin; voyez un peu la bonté de notre Père céleste! il ne nous dit pas : Tu travailleras mille ans, pas même cinq cents ; mais il nous dit seulement : Travaille aussi longtemps que tu vis ; ce ne sera que peu d'années, après lesquelles tu jouiras d'un repos qui n'aura jamais de fin. Et de plus, Seigneur, vos encouragements ont répandu la joie dans mon cœur d'après la multitude de mes souffrances ! Vous ne travaillez que peu d'années, et dans vos travaux même les consolations ne manquent point. Mais ne vous réjouissez pas dans le siècle, réjouissezvous dans Jésus-Christ! » Voilà ce que nous avons à donner pour l'acquisition du ciel ; voilà le prix que Dieu en demande de nous. Ce n'est qu'un grain de sable pour ainsi dire que Ton nous demande en échange de trésors éternels1. » Ainsi donc, ô chrétiens, adressons nous les exhortations suivantes, que saint Augustin s'adressait à lui-même.
1 Inps. xciii.
« Quand on nous parle de la vie éternelle, représentons-nous une vie dont il faut retrancher tout ce qui nous fait souffrir dans la vie présente : car il est plus aisé de s'imaginer ce qu'il n'y a pas que ce qu'il y a, Et cependant c'est une chose qui s'achète : achetez-la si vous la voulez, et ne vous tourmentez pas trop dans la pensée que, s'agissant d'une grande chose, il vous faudra y mettre un grand prix. Elle vaut ce que vous pouvez en donner ; et pour la payer ne cherchez pas ce que vous avez, mais ce que vous êtes. Cette chose a votre valeur : elle vaut ce que vous valez vousmême. Donnez vous, et vous l'aurez. Pourquoi
vous échauffer, pourquoi vous troubler? Est-il
nécessaire de vous chercher, vous, et de vous acheter vous-même? Donnez vous donc tel que vous êtes , et vous l'aurez. — Mais je suis si mauvais, si méchant, direz-vous, et peut-être ne voudra-t-il pas m'accepter. — Donnez vous à lui, et vous serez bon; quand même vous ne feriez que de lui en faire la promesse, vous le seriez déjà. Etant bon, vous serez le prix de la chose qu'il s'agit d'acheter, et vous aurez nonseulement ce que j'ai dit : la santé, la force, la vie ;
mais la vie sans fin. Ce n'est pas encore tout : il y a bien des choses à retrancher de cette vie, où Ton ne connaîtra ni fatigue, ni sommeil, ni faim, ni soif, ni adolescence, ni vieillesse ; de cette vie où il n'y a pas non plus de naissance, et où les nombres restent toujours entiers. En effet, le nombre qui est là ne reçoit ni accroissement ni diminution. Voyez combien je retranche! et cependant, je n'ai pas encore dit ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, et ce qui n'est pas monté jusqu'au cœur de l'homme. Et d'où pourrait monter dans mon cœur, pour l'exprimer, ce qui n'est jamais monté dans le
cœur d'aucun homme1? »
Et puisque nous nous sommes attaché à suivre les ouvrages de saint Augustin, comme les allées d'un parterre fleuri, pour arriver au paradis céleste, joignons encore le passage suivant de ce saint et éminent docteur à ceux que nous avons déjà cités. « Si chaque jour, dit-il, il nous fallait supporter toutes sortes de tourments; s'il fallait même souffrir longtemps dans les flammes de l'enfer pour être admis à voir Jésus-Christ dans sa gloire
1 De verb. Dont., serm. lxiv, %
et à être réuni à ses saints, ne serait-il pas juste de souffrir tout ce qu'il y a de plus pénible pour être admis à la participation de tant de bonheur et de tant de gloire? Que je sois donc en butte aux embûches et aux assauts du démon; que le jeûne brise mon corps; que mes vêtements soient incommodes et me blessent; que les travaux me fatiguent ; que les veilles me fassent maigrir ; qu'un tel m'assourdisse de ses cris et tel autre de ses importunités ; que le froid me recourbe sur moimême ; que la conscience me soit cruelle ; que la chaleur me brûle; que la tête me fende de douleur; que ma poitrine soit en feu, que mon estomac s'enfle; que ma figure pâlisse ; que tout mon corps ne soit qu'une plaie, que ma vie se passe dans la douleur, et mes années dans les gémissements, que la pourriture entre dans mes os et que le pus découle de mes plaies, pourvu que j'habite le lieu du repos au jour de la tribulation et que je puisse m'élever au sein des élus de notre peuple ! En effet quelle ne sera pas la gloire des justes, quelle ne sera pas la joie des saints, quand la figure de chacun brillera comme le soleil ; quand le Seigneur commencera à passer en revue dans
le royaume de son Père les différents chœurs de son peuple, et qu'il distribuera à chacun une récompense proportionnée à ses mérites : une récompense céleste et éternelle pour des mérites temporels et terrestres ' I
Pensez donc aux jours anciens, et ayez les années éternelles présentes à votre âme ! pensez à l'éternité, ô chrétien, pensez-y : pensez à ces peines éternelles et à ces joies éternelles aussi. Jamais, j'en ai la certitude, vous ne vous plaindrez d'aucune souffrance; jamais il ne sortira de vos lèvres cette parole : Voilà qui est dur, voilà qui est insupportable ! Vous direz au contraire que tout est supportable et facile, et nulle part vous ne vous plairez mieux qu'au sein de l'affliction.
Un auteur raconte qu'Olympius, vieillard d'une grande patience, s'était retiré dans un monastère situé sur les bords du Jourdain, et qu'il supportait avec une patience angélique toute espèce d'incommodités, en vue de la récompense éternelle. Un religieux l'ayant un jour abordé, et lui ayant dit avec étonnement : Mon cher Olympius, comment pouvez- vous tenir dans cette cage, au milieu
1 Manual., cap. xv.
de cet essaim de mouche? Mon fils, répondit Olympius, tout cela n'est rien ; je supporte bien aisément cette petite chose-là pour échapper aux tourments insupportables et éternels de l'enfer. La chaleur qu'il fait ici est facile à supporter pour celui qui craint le feu éternel. Ma vie actuelle, quoique pénible, ne durera pas longtemps : elle aura une fin ; mais l'enfer n'en aura point. Olympius I que la vérité et la sagesse te récompensent de ces beaux sentiments I car tout ce que tu viens de dire est conforme à la vérité et à la sagesse. Plût au ciel qu'il y en eût beaucoup qui pensassent comme toi et t'imitassent dans ta patience !....
Récapitulation de tout ce qui a été dit
Zeuxis, le plus célèbre peintre de l'antiquité, passait pour donner à ses travaux un temps beaucoup plus considérable qu'on ne devait l'attendre d'un peintre de son mérite. Comme on lui demandait un jour pourquoi il mettait tant d'exactitude aux moindres détails, et pourquoi il
promenait son pinceau avec tant de lenteur, il répondit : Je mets du temps à peindre, parce que je peins pour l'éternité I — Nous tous aussi, nous peignons pour l'éternité ; tout ce que nous faisons a un tel rapport à l'éternité que chacun de nous peut dire : J'écris, je lis, je chante, je prie, je travaille pour I'éternité ; tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, c'est pour I'éternité. Puisqu'il en est ainsi de tous nos travaux, il ne faut donc pas peindre d'une main précipitée, négligente et peu attentive, afin que nos travaux soient dignes de Y éternité I Nul doute, en effet, que nos travaux n'aient tous ce but, soit pour la récompense, soit pour le châtiment.
Saint Grégoire dit : « En toute chose il faut bien former notre intention, afin que celle-ci ne recherche rien de temporel dans ce que nous faisons, mais qu'elle se concentre entièrement sur le terrain solide de l'éternité. Visez donc à la perfection dans toutes vos œuvres : priez, étudiez, souffrez, combattez, travaillez pour l'éternité! Vivez pour Dieu, vivez pour le ciel, vivez pour I'éternité 4 ! » Saint Bernard a raison de dire : « Nos œuvres ne
■ lia, II in Job.
passent pas comme elles le paraissent; mais toutes nos affaires temporelles sont de véritables semences pour Téternité. L'homme qui ne réfléchit pas sera dans Tétonnement en voyant cette semence se lever et produire une abondante moisson : bonne ou mauvaise, selon la nature de la semence; celui qui y réfléchit au contraire ne pense pas que ce puisse être mal de plus estimer la moisson que la semence4. »
0 funeste et déplorable folie des hommes! Nous sommes créés pour la possession de biens infinis et éternels ; pourquoi donc attacher toute notre affection aux choses si vaines et si passagères de ce monde? Dieu a voulu que nous fussions les héritiers du ciel, les possesseurs de l'éternité; pourquoi fixer les yeux avec tant d'amour sur ce monde pour y périr dans les haillons de notre misère? Soyons plus sages; pendant que nous le pouvons : vivons pour l'éternité, et chaque jour avançons-nous à grands pas vers elle ! La voie en est courte et étroite; mais le but est immense.
Hélas I malheureux ou insensés que nous
1 Serm. xv ad cler.
sommes, nous voudrions parvenir à la vie éternelle, et nous ne voulons pas en prendre le chemin : nous voudrions y être, et nous ne voulons pas y aller! Nous demandons tous à être heureux ; « il n'y a personne, dans quelque condition qu'il soit, dit saint Augustin, qui n'aspire à une vie heureuse. La vie heureuse est la commune aspiration de tous les hommes; mais ceux-ci ne sont pas d'accord sur le chemin qui y mène, ni sur la route qu'ils doivent suivre pour y arriver. Si nous cherchons le bonheur en cette vie, je ne sais si nous pourrons le trouver, non pas que nous fassions mal de le chercher, mais parce que nous ne le cherchons pas où il est. L'un dit : Le bonheur est dans la vie militaire ; l'autre le nie et dit qu'il est dans la vie des champs. Un troisième ne le croit pas et dit qu'il est au barreau, dans la profession de celui qui défend l'innocence; un quatrième n'est pas de cet avis et prétend qu'il est sur le siège du juge, qui n'a qu'à écouter et à rendre son jugement. D'avis encore différent, un autre prétend que le bonheur est dans la vie du marchand qui navigue beaucoup, et qui voit toutes sortes de pays où il peut faire sa fortune. Vous voyez, mes
enfants, que dans toutes ces professions il n'y en a pas une qui plaise à tout le monde î Et cependant, la vie bienheureuse plaît à tous, et il n'y a personne qui ne la désire. »
Cette vie heureuse, ce n'est pas ici-bas mais ailleurs, qu'il faut la chercher : on ne la trouve que dans une bonne mort. Les méchants euxmêmes ambitionnent cette dernière ; mais il ne veulent pas d'une bonne vie. Bien mourir c'est un bonheur; bien vivre c'est une fatigue. Mais l'un ne va pas sans l'autre. L'éternité dépend de la mort, et la mort dépend de la vie : bonne ou mauvaise. Choisissez I se perdre une fois, c'est se perdre pour toujours. Il y a peu d'années qu'un homme d'un rang élevé et de beaucoup d'esprit, mais appartenant à la religion nouvelle, interrogé sur ce qu'il pensait de la vie austère des religieux et de la vie licencieuse que d'autres menaient, répondit : J'aimerais mieux vivre avec les derniers, mais j'aimerais mieux mourir avec les autres. La réponse n'était pas mauvaise; mais elle eût été plus chrétienne et plus sage s'il eût dit : Je veux vivre avec ceux des deux catégories avec qui j'aimerais à mourir. Le vœu
de Balaam non plus n'était pas mauvais, quand il disait : Que mon âme meure de la mort des justes1; mais il aurait encore parlé avec plus de prudence et de profit pour lui-même en disant : Que mon âme vive de la vie des justes, et qu'elle meure aussi de leur mort! Car quiconque vit pieusement, mourra de même, mais quiconque vit de la vie des méchants mourra aussi de leur mort, et cela pour toujours !
Le centurion Lamachus, au récit de Plutarque, reprenait un soldat d'une faute qu'il avait commise, et le soldat pour se disculper promit de ne plus y retomber. Mon bon enfant, lui dit le centurion, à la guerre il n'est pas permis de se tromper deux fois. Quand il s'agit de la mort, il n'est pas même permis de se tromper une seule fois ; car cette faute serait tout-à-fait irréparable. Si vous êtes mort une fois, vous l'êtes pour l'éternité : si vous êtes mort une fois dans le péché, vous voilà damné pour toujours! Vous ne pourrez ni réparer cette mort, ni vous délivrer de votre damnation pendant toute l'éternité! Iphicrate disait qu'il était honteux à un général
1 Num., xxin, 10.
d'armée de dire : Je n'y avais pas pensé. Il est bien plus honteux et bien plus nuisible, surtout à un chrétien, de dire : Je n'avais pas pensé qu'il y avait de si grands intérêts engagés entre une vie chaste et une vie voluptueuse; je n'avais pas pensé que de cette vie dépendait toute mon éternité;^ n'avais pas pensé du tout que je mourrais si tôt. Ah! que nous traitons négligemment l'affaire de notre éternité ! Et pourtant, notre vie mortelle n'a pas un moment sur lequel elle puisse compter ; il est plus que sûr qu'il faudra la quitter, et la quitter à une heure très - incertaine ; que, l'heure de la mort une fois venue, il nous semblera bien moins d'avoir vécu que de nous être envolés en un clin d'œil dans la région de la mort! Nous sommes locataires et non possesseurs; la maison nous est louée et non donnée : bon gré mal gré il faudra en sortir ; nous n'avons pas ici de demeure permanente! Le prophète Baruch demande : Où sont les princes des nations, et ceux qui ont la puissance sur les animaux de la terre ? Ceux qui réunissent de grandes quantités d'or et d'argent et qui ne mettent pas de fin à leurs acqui» sitions? Ont-ils conservé leur royaume et leur
gloire? Le prophète se répond à lui-même : Ils sont exterminés, ils sont descendus dans le tombeau; et d'autres se sont élevés à leur place. C'est dire qu'ils ont changé de logement, et qu'ils n'étaient que locataires et non possesseurs ; leurs maisons ont été louées à d'autres, et ils ont été mis sur la rue : Ils sont descendus dans le tombeau ! Tandis que si l'on demande où sont les princes du ciel : ceux qui habitent les palais célestes, on ne peut pas répondre qu'ils ont disparu, et que d'autres se sont élevés à leur place ; mais on répondra qu'ils continuent à habiter le ciel, et qu'ils n'en seront pas expulsés par des successeurs
Tressons-nous des couronnes de roses1, disent les amis de la vie mondaine ; et ils se couronnent de roses ! Etres d'un jour, ils se parent de fleurs qui ne conservent leur éclat et leur parfum qu'un seul jour 1 Les bienheureux, au contraire, ont une couronne de diamants et de pierres précieuses, dont la beauté et l'éclat ne périssent point. Sur la tête de cette femme admirable dont il est parlé dans l'Apocalypse 2, il y a une couronne, non de roses de nos jardins, non de pierres précieuses de
1 Sap., il, 8. — « Apoc., XII.
la mer ; mais une couronne formée des étoiles du ciel. De même que les globes célestes sont incorruptibles, de même ceux qui les habitent seront immuables et immortels : Les justes vivront éternellement â. Tout ce qui est de ce monde est caduc ; il n'y a que les choses célestes qui soient stables. Ici-bas le plus court travail nous fatigue ; là un repos éternel nous attend. Pourquoi chercher le repos avant la fin de notre travail ? Nous sommes maintenant encore dans l'arène, dans la poussière, dans la course ; il s'agit de suer, d'avancer et de lutter. Saint Grégoire dit avec raison 2 : « Si nous considérons attentivement les choses et le prix de celles qui nous sont promises, notre âme ne fera aucun cas de rien de ce qu'il y a sur la terre. Mais quelle langue pourrait exprimer, quelle intelligence pourrait concevoir la grandeur des joies de la cité céleste ; le bonheur qu'il y a d'assister aux chœurs des anges, de contempler, avec les esprits bienheureux, la gloire de notre Créateur; de voir Dieu face à face, de jouir de cette lumière qui pénètre tout ; de n'être plus affligé par la crainte de la mort, et de se réjouir dans la possession 1 Sap., v, 16. — 2 Hom. xxxvii in Evang.
d'une incorruptibilité perpétuelle! Rien qu'à entendre ces choses, l'esprit s'enflamme et il voudrait déjà être dans le lieu où il espère jouir d'un bonheur sans fin. Mais on .ne peut arriver aux grandes récompenses que par de grands travaux. C'est pourquoi saint Paul, ce grand apôtre de la vérité, nous dit : // n'y aura de couronné que celui qui aura bien combattu. Que la grandeur des récompenses nous anime donc; mais que la difficulté des travaux ne nous effraie point I II faut avancer sans jamais s'arrêter dans sa marche, et nos yeux doivent, se fixer, non sur les difficultés du chemin, mais sur l'éternité bienheureuse de notre patrie. » Le même docteur, expliquant cette pensée, dit : « Voici, le signe auquel on peut distinguer les élus : c'est quand ils savent entreprendre le voyage de la vie présente de telle sorte que la certitude de l'espérance leur fait connaître qu'ils sont déjà arrivés à une certaine hauteur, alors qu'ils voient au-dessous d'eux toutes les choses qui passent et qu'ils foulent aux pieds toutes les grandeurs de ce monde par amour pour l'éternité. Car, c'est ce que dit le Seigneur par la bouche du prophète à l'âme qui le suit : Je t'élè-
ver ai au-dessus des hauteurs de la terre. Il y a dans ce monde des parties basses : ce sont les pertes de fortune, les affronts, la pauvreté, l'abjection, toutes choses que les amis de ce monde eux-mêmes laissent de côté en les évitant, engagés qu'ils sont dans la voie large qui suit la plaine. Mais, les hauteurs ou les endroits élevés de cette terre sont les avantages, les flatteries, les richesses, les honneurs, les dignités : choses qu'un cœur ne s'élevant pas au-dessus des désirs vulgaires considère comme fort élevées, parce qu'il les croit grandes; tandis que le cœur qui s'attache au ciel s'aperçoit bien vite de leur bassesse réelle. Car, de même que celui qui monte au haut d'une montagne, à proportion qu'il monte, voit au-dessous de lui toutes les choses qui sont plus bas, et les voit plus petites à proportion qu'il monte plus haut ; de même celui qui s'efforce d'élever son âme au point le plus haut, par cet effort même s'aperçoit que la gloire de ce monde est nulle; il s'élève au-dessus des hauteurs de la terre, et ce qu'autrefois, se trouvant encore dans la région basse des désirs, il croyait être au-dessus de lui, il le voit maintenant bien
au-dessous. » — A ce raisonnement de saint Grégoire, joignons encore la magnifique leçon de saint Augustin * que voici : « Il faut, en vue de la récompense éternelle, abandonner de plein gré ce que quelquefois la nécessité nous fait perdre. Moïse vécut longtemps, et pendant cette longue vie il jouit d'une bonne santé ; mais enfin il cessa de vivre. Mathusalem vécut encore plus longtemps; mais il mourut aussi. Nous tous nous mourons et nous passons comme l'eau des fleuves ! Il n'y a que notre âme qui soit immortelle et qui vive éternellement, soit pour la récompense, soit pour le supplice. Son sort est pour nous le dé d'une loterie : de la loterie irrévocable de l'éternité. 0 heureuse éternité I ô éternelle félicité 1 comment se fait -il que pour toi nous ne travaillions pas davantage? que pour toi nous n'ayons pas plus de sollicitude? 0 mon Dieu, mon tout! ouvrez -nous les yeux, afin que nous connaissions ce que c'est que l'éternité : combien elle est immense, combien elle est heureuse ou malheureuse ! Vous nous avez créés pour vous : vous nous avez créés pour I'éternité, parce que vous êtes I'éternité ; vous avez 1 Tract, m de xn aiiis grad.
voulu nous rendre participants de votre éternité: vous l'avez voulu et commandé sous la sanction d'une peine. Accordez-nous de bien employer ce court moment de la vie : de travailler pour I'éternité, de souffrir et de combattre pour I'éternité, et de n'avoir tous qu'une même devise : sauver NOS AMES, QUI AUTREMENT VONT PÉRIR. » —
Entendez-le, chrétiens, païens, rois, princes, Europe et univers tout entier : Il n'y a jamais