Eschyle, Agamemnon
3. Ceoi qui, allumés de sommet en sommet, devaient annoncer la chute de Troie et le retour des guerriers.
pas commandé de couvrir de tapis le chemin qu’il doit parcourir !... »
— « Fille de Léda, répond le héros, gardienne de ma maison, tu m’as fait un discours mesuré sur mon absence ; il a été bien doux ! »
Cassandre, la malheureuse fille de Priam qu’Agamemnon a emmenée parmi son butin, miroir impitoyable de l’avenir, et dont le sort est de ne pouvoir se tromper sans jamais persuader les autres de leurs erreurs, a tout vu, tout pressenti; elle a vu ce qui fut, ce qui est, ce qui sera : « Cette lionne à deux pieds, dit-elle, a dormi avec le loup en l’absence du lion généreux : c’est elle qui me tuera... Portes de l’enfer, je vous sa- 1 ne ! »
Clytemnestre a préparé son guet-apens avec Égisthe, elle s’applaudit d’avoir elle-même porté le coup qui acheva le chef-d’œuvrê de la 'scélératesse féminine : « Comment, sans le mensonge, préparer la ruine d’un ennemi qui semble nous être cher? comment l’envelopper d’un réseau fatal dont nul effort ne puisse le dégager?... J’avais tout préparé, j’en dois convenir; il ne pouvait ni fuir ni défendre sa vie. Je l’enveloppai comme on fait les poissons dans un filet sans issue ; c elait un riche voile, mais un voile de mort. Deux fois je le frappe, deux fois il pousse un cri plaintif; la force l’abandonne ; il tombe. Tombé, un troisième coup l’achève, et Pluton, le gardien souterrain des mânes, a vu ses vœux comblés. La victime expire, les convulsions de la mort font jaillir le sang de ses blessures, et la rosée du meurtre tombe en noires gouttes sur moi, rosée aussi douce à mon cœur que l’est pour les guérets la pluie de
Jupiter dans la saison où l’épi sort de l'enveloppe. » — Et montrant aux vieillards d’Argos qui forment le chœur le cadavre d’Agamemnou : « Voilà, conclut-elle, Agamemnon mon époux; voici la main qui l’a tué. L’ouvrage est d’un bon artisan. J’ai dit. »
Elle est grande dans sa perversité, cette femme, à l’égal de son moderne émule, lady Macbeth deShakspeare : elle serait sublime si le crime pouvait l’ôtre. Point de regret, nulle ombre d’un remords. Agamemnon n’a-t-il pas immolé sa fille Iphigénie à son ambition ? elle venge sa fille. Répliquant au chœur qui la charge d’imprécations, elle prend en main sa propre cause et se défend, à la manière des femmes, en accusant. Pourquoi donc le chœur n’a-t-il aucun reproche à l’adresse de cet homme « qui a estimé la vie de sa fille à l’égal de celle d’une brebis; » qui a a immolé sa propre enfant, le fruit bien-aimé de ses entrailles : et c’était pour charmer les vents de laThraoe I » — Est-ce tout, et n’avait-elle rien d’autre à lui reprocher? — « Le voilà donc étendu celui qui m’a rendue si malheureuse ; les délices des Chryséis du siège d’ilion ; lui et cette esclave, cette prophétesse inspirée, son amante, la fidèle compagne de sa couche, celle qui a traversé les mers avec lui! qu'ils ont bien leur récompense ! »
Et que dit Égisthe? Il a laissé faire : « évidemment, c’était à la femme de faire triompher la ruse. » Telle est son opinion.
« Lâche, riposte le chœur, tu n’as pas osé frapper ce héros toi-même. Il te fallait un aide : c’est cette femme qui Ta tué, cette femme l’opprobre de mon pays et des dieux d’Argos. »
Le chœur blâme Agamemnon d’avoir immolé sa fille.
Aristodème, le héros de la première guerre messénienne, sacrifie également sa propre fille, mais c’est pour sauver son pays; il se tue d’ailleurs de désespoir sur sa tombe. Agamemnon est plus dur de cœur, plus ambitieux que père :
u II eut le courage de devenir le bourreau de sa fille pour venger dans les combats l’enlèvement d’Hélène, pour ouvrir la route à ses vaisseaux, et les chefs dans leur rage belliqueuse ne furent pas touchés ni de la jeunesse de la vierge, ni des prières, des plaintes qu’elle adressait à son père. Lui-même après l’invocation sainte, le père ordonne aux ministres du sacrifice de la saisir comme une chèvre, de la déposer sur l’autel enveloppée de ses voiles, la tête pendante. Par son ordre on ferme la bouche de la victime, un frein arrête ses cris, les imprécations qu’elle lance contre sa famille, son sang coule et rougit la terre ; ses regards percent du trait de la pitié Câme des sacrificateurs. Elle est belle comme une peinture. On dirait qu’elle va parler encore. On se croirait aux jours oh elle chantait dans les splendides festins de son père ; où la voix de la vierge sans tache charmait l’existence fortunée d’Agamemnon. »
C’est le même sentiment qui domine dans la Jeune Captive de Chénier; Iphigénie eût pu, tant la vérité du cœur humain et des situations est de tous les temps, adresser en ces termes sa plainte à son père :
— L'épi naissant mûrit de la faux respecté ;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été Doit les doux présents de l'aurore ; lit moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
Je ne veux pas mourir encore.
LA GRÈCE
Est-ce k moi de mourir? Tranquille je m'enclora.
Et tranquille je veille; et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Parmi les poètes modernes, je ne connais guère que Goethe et Chénier qui puissent affronter l’antique; Hermann et Dorothée et le Mendiant se peuvent lire encore après Homère ; ces idylles dramatisées sont certainement de l’ordre littéraire, c’est-à-dire plus /«if es et moins naïves, elles ont cependant encore une fraîcheur d’âme qui nous charme; Dorothée, la jeune Captive, sont des fleurs de pureté et d’amour. La Virginie de Bernardin est moins parente d’Iphigénie ;" quoique née dans l’ile de France, elle a bu sur le sein de sa mère le lait de notre époque et ses précoces tristesses. Elle est plus voisine de Virginie, cette charmante fille de Priam, Polyxèue, qu’ Achille aima etque les Grecs au retour sacrifièrent sur les côtes de Thrace aux mânes de son père :
— Elle tombe, et tombant range son vêtement,
Dernier trait de pudeur môme au dernier moment
Les vraies sœurs d’Iphigénie sont Nausica et Antigone : l’une, la grâce même, fleur de jeunesse et de bonheur épanouie à l’ombre du trône paternel, dont l’apparition trouble le cœur d’Ulysse comme une onde que * viennent de labourer les orages s’émeut au contact d’un souffle printanier :